‹ La tribune moderne M. de ChateaubriandChapitre 22 sur 76 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

IVQl'UUtDES DE M. DE CHATEArBRlAXD. — VU 1XCIDETT DE »A DISGRACE. — IL ACHÈVE ET PCBLIE LES Mortf/rt. -o^aUTIQt'ES SH^ClTfES PAR CET OUVRAGE. — «'ROTESTATIOV GÉSÊItEUSB DE M. DE FONTARES. — riBUCATIOV ET SECcè* DE

hliin&aire de Parii à J&usalem. — retckr appare^st de faveur impé-

Biac. LES prix DÉCE5XAIX — DOCTIfF.XTS IX^DITS A CE SUJET. — XODIE

CilXDL'ITE DF. M. DARU.

Quoi qu’il en fùl de celle lidèle iimiliéel d’une ccrlaiiie liauleur d’âme qui, chez le mailre loul-puissanl, conlrepcsail, par inomcnl, les inslincls de colère lyranique, M. de Chalcauliriaud, déjà fort éprouvé par ses courses d’Orieiil, gêné dans sa fortune, obsédé de tristes prédictions cl de faibles conseils, passa péniblement la lin sic 1807; et, l’été suivant, il fut malade de reprises de lièvre, que ses fréquents excès de travail aggravaient.

Il languit à la Vallée aux Loups, triste, sans cire abattu, et rêvant de quitter la France et de se retirer aux Étals-Unis. M. de Fonlancs, un des très-rares confi- ~ dents de ce projet, le combattit, comme une folie : « Quoi!

« lui disait-il, voulez- vous aller rejoindre le général Mo- « rcau ? Ne voyez-vous de place, au monde, pour vous, que « dans celle colonie anglaise plus mercantile, plus rude,

« plus insouciante des arts que sa métropole? .Songez

U. DE GUÀTEAUfiRlAND.

« à votre livre ; vous ne pouvez le finir et le publier qu’ici.

« Votre livre, et le bruit qu’il fera, c’est là votre patrie,

« votre avenir, votre refuge. Tâchons qu’il puisse paraître « seulement ; et relisons ces admirables fragments, dont « j'ai vu le brouillon, la peinture de Rome et des Cata- « combes, Naples, la Bataille des Francs, le grand débat « dans le sénat romain, sur la conservation de l’autel de la « Victoire. 11 y a bien là quelque anaebronisme ; mais, il a n’importe ; cela est plein de génie. Je ne suis incpiiet « que de certains passages à revoir, sur Dioclétien, Galétt rius peut-être. Point de petites allusions, quand on écrit « pour l’immortalité. Ce serait encore l’affaire du Mer- « cure. 11 ne faut pas agacer les dents du lion, u

Cette autorité, cette amitié ranimait M. de Chateaubriand; et de longues heures s'écoulaient, entre les deux amis, à revoir, à discuter, à corriger quelques pages. M. de Chateaubriand travaillait extrêmement ses écrits, avec un violent effort et une opiniâtre constance. Chose remarquable! cette imagination ardente ne s'allumait que par degrés; son premier feu ne jetait pas, comme on aurait pu le croire, une surabondance de flammes, qu’il faillît éteindre et calmer. Scs refontes enebérissaient souvent sur sa première empreinte ; et l’or semblait à la fois s’affiner et re.splendir, à mesure que s’embrasait la forge. « Jp l’excite plus que je ne le retiens, disait un jour « M. de Fontancs : il a peur de son audace. Je le ramène « à la charge; et il ne se montre tout ce qu’il est, qu’au « dernier assaut. »

Durant les incertitudes de M. de Chateaubriand sur .sa destinée prochaine, un petit incident, compté pour beaucoup dans la servitude méticnlense du temps, vint appuyer l’avis deM. de Fontanes. Le peintre célèbre Cirodel,

LA THIBUNE MOI>ER^t.

fort ami de M. Louis Berlin, el fort admirateur de Al. de Chateaubriand, avait achevé un magnifique portrait, où respirait tout le génie du grand écrivain. Le portrait, contemplé d’abord avec ravissement par quel<]uesamis, fut aussitôt envoyé à l’exposition de 1808. Mais, assez froidement accueilli par le prudent directeur, 51. Denon, il avait été relégué, par ses ordres, loin des yeux du public, cl manquait à la galerie, le jour même, où l'Empereur vint la parcourir.

Après avoir cherché, quelques moments, des yeux, dans la foule des portraits contemporains, grands dignitaires de l'Empire, généraux en uniforme, beautés célèbres, l'Empereur, se retournant avec humeur, demanda le dernier ouvrage de Cirodet, son Chateaubriand , s'impatienta de toute excuse el fit apporter sur-le-champ le tableau disgracié. Après ce bon mouvement, cl quelques minutes d'alteiilioii aux teintes fortes el noires, dont Girodet avait bruni le visage hàlé de son héros : « Chateaubriand, dit-il, a l’air d'un conspirateur, qui descend par la chemint'e. » Et il passa, continuant sa revue.

A côté du sarcasme politique, le souvenir du moins, el le reproche à l'administrateur du Musée étaient marque d’estime pour le grand écrivain. Les amis en jugèrent ainsi ; et, la révision laborieuse des Martyrs étant achevée, le manuscrit ayant passé par la censure el subi, à l’amiable, des suppressions de phrases el de mots, le livre enfin fut publié, en mars IStHl. Là s’arrêtait, de la part du Pouvoir, une tolérance bientôt amèrement démentie. U fut d'abord prescrit aux journaux censurés d'attaquer à fond l'ouvrage, dont la presse anglaise s’empressait de relever les allusions réelles, ou prétendues. Celle première persécution par la critique littéraire était d’autant plus

Di

M. DE CllATEAEUlUAiND. iC>5

lacile que, par-dessus la censure, une réforme récente dans le régime des journaux, c’est-à-dire la conliscation de la propryté, détruisait même ce reste de liberté littéraire, dans le partage et la mesure du blâme nu de l’éloge, qu’avaient gardé jusque-là les fondateurs et cessionnaires des journaux censurés d’ailleurs. Un décret les avait dépouillés, et assignait sur le produit de chaque journal des pensions distribuées directement, comme grâces impériales , à quelques personnes choisies.

On concevra sans peine que, sous le coup de cette transformation, la feuille publique alors la plus accréditée, celle même qui avait le plus accueilli, et comme adopté d'enthousiasme les débuts glorieux de M. de Chaleauhriaiid, le Journal des Débals, fondé par MM. Bertin, mais devenu maintenant un fief bénéficiaire attribué à quelques hommes de cour et à quelques fonctionnaires de la police, se montrât fort rigoureux pour un auteur indépendant et suspect, objet tout à la fois de disgrâce et d’envie.

Pour surcroît de malheur, l’homme de lettres qui, par sévérité de goût, je veux le croire, plutôt que par obéissance, servit de ses criti(|ues la rancune impériale, était un écrivain spirituel et piquant, renommé alors par des ijcuvres de théâtre assez légères, mais érudit, autant que moqueur, et mêlant très-bien la sagacité savante à la parodie.

Tout autre compte rendu que le .sien fut écarté, par ordre supérieur; et de nombreux articles de sa main, amu- .sants et satiriques mirent en pièce la conception, les caractères, le style des Martyrs. Telle était l'inlluence de ces attaques réitérées , et tel était aussi le courant habituel de l’opinion alors que, malgré l'éclat incompa-

LA TniBUNE UüDER^E.

rable du talent cl la puissance de certaines vérités généreuses, qui semblaient s'étre ranimées, à la voix de l'auteur, le succès de l'ouvrage demeura douteux, et contesté à plus haute voix qu’il n’était proclamé.

Au dix-septième siècle, sous un Pouvoir absolu, moins uniforme et moins dur que celui de Napoléon, mais aiïermi par la tradition et l'usage, le Télémaque, oeuvre suspecte d'un autre disgracié, avait trouvé dans le public français plus de faveur empressée, plus d’approbation sérieuse : et, quoique introduit furtivement et dénonce à la cour de France par les éloges malins des étrangers, il avait été fort admiré du grand nombre des lecteui’s.

L’avénement du livre des Martyrs fut moins heureux. Critiqué plus spirituellement que le Télémaque, il déplut, sur bien des points, à des opinions fort diverses, cl sembla réunir d’abord contre lui les philosophes, une part des gens pieux et tous les gens oiTiciels, fort nombreux alors.

Mais, ces contrariétés d'amour-propre, vivement ressenties de l'auteur, cette opposition opiniâtre au triomphe d’un talent déjà si célèbre, qu’était-cc, il faut le dire, en comparaison du coup porté, à ce moment, tout près du M. de Chateaubriand, cl de la douleur qu’il eut de s’en croire, même indirectement, la cause? Un parent du même nom que lui, un ami d’enfance, un compagnon de guerre en émigration, .Armand de Chateaubriand, demeuré hors de France et marié sur le territoire anglais, à Guernesey, s'était engagé dans quelque manoeuvre stérile de correspondance sur nos côtes : attiré et saisi dans un canton de Normandie, il venait d’être amené à Paris, quelques semaines après la publication des Martyrs. Soumis à un astucieux interrogatoire du chef de division Desma-

il. DE CHATEAUBRIAND.

rets, il fut jeté, pour la forme, au jugement d’une Commission militaire.

Le précédent du malheureux duc d’Engliien, et d’autres exemples plus obscurs ne permettaient pas de doute, sur l'issue prochaine d'un tel procès. de Chateaubriand,

informé du péril de son parent, malgré le silence absolu des journaux d’alors, écrivit au maître tout-puis.sanl. pour prévenir la condamnation, ou demander la grâce. Une noble femme, dont les larmes courageuses avaient été remarquées, dans une autre et plus grande épreuve, madame de Rémusat, s’offrit à remettre la supplique dan.s. les mains de l’impératrice Joséphine qui, bonne et accessible au malheur, le présenta, dans la soirée meme, â l’Empereur. Nous ne connaissons pas cette lettre. M. de Chateaubriand s’en est reproché, dans un passage de ses Mémoires, le ton trop peu ménagé. « J’avais oublié, dit-il,

« qu’il ne faut être fier que pour soi. » Qu’il ait eu ce tort, en effet, ou que la puissance absolue ait saisi volontiers un motif d’étre inexorable, la lettre reçue des mains de l’Impératrice, et parcourue avec impatience, fut jetée au feu. La sentence de la commission militaire, déjà rendue, ou près de l’étre, suivit son cours ; et Armand de Chateaubriand, à peu près du même âge que son illustre parent, fut, le vendredi saint de l'an 1809, conduit à la plaine de Grenelle, avec deux co-accusés, le comte de Goyon et un domestique nommé Quintal. Tous trois furent fusillés, sans autres témoins que les exécuteurs. M. de Chateaubriand, averti au dernier moment, n’arriva sur le lieu du supplice que pour reconnaître, entre les trois cadavres, le corps criblé de balles de son maheureux parent, que ses soins firent inhumer.

Dans la splendeur militaire et la muette consigne de

Digilized by Googic

LA TKIBUNE MOUEBiSE.

l’Empire, le Moniteur n'ayanl rien dit de ce procès et de ce jugement, on connut peu d'abord cette mise à mort si cruelle, du moins par rinutililé. Quel homme en elTel, quelle opinion pouvait alors Taire courir le moindre risque à cette formidable Autocratie? et qu’avait-elle à craindre dans le monde, sinon l'excès de sa propre ambition? Elle seule, pour ainsi dire, était assez forte pour se détruire; et ses rigueurs étaient d'autant plus odieuses que ses victimes étaient plus impuissantes.

Il n’est besoin de dire combien ce sinistre symptôme de mécontentement, cette menace si rapprochée de celui qu’elle ne frappait pas, rendit alors amers à M. de Chateaubriand et ses travaux et ses succès, combien elle aggrava les dures compensations que ne lui épargnaient pas la haine départi et Li jalousie littéraire. Cette année lui parut une des plus tristes de sa vie ; et, on s’en aperçoit, avec un juste intérêt, mais, un peu de fatigue, en lisant les réponses et les plaintes, qu’il joignit bientôt à la réimpression de son ouvrage. Bien que, dans ce travail, la question d’art et de talent semble le préoccuper même avec excès, une autre blessure était vive en lui. Il se sentait engagé peut-être plus avant qu’il n'aurait voulu; il ne croyait plus pouvoir exister en sûreté, ni penser librement ; et cette mélancolie , qui fut parfois la prétention de sa vie, devenait un mal trop réel pour cette âme attaquée à la fois, dans son orgueil et dans son repos.

Là, de nouveau, non plus en secret, mais devant le public peu secourable, et le Pouvoir mécontent, la voix de M. de Fontanes vint en aide à son ami par quelques nobles vers, que je crois lire encore insérés un matin, dans le Journal de Paris, et bientôt transcrits et répétés

M. I)E OilATEAUmilAM). «C9

•lans tous les lycées d’alors. C’ôlait vers les premiers mois de 1810, au moment où ce poëme des Martyrs, tant critiqué, mais beaucoup lu, allait reparaître, dans une édition nouvelle ;

l>c Tassi>, errant de ville eu ville.

Un jour, acoalilé de ses maux,

S'assit près du laurier fertile,

(Jui, sur la tonrbe do Virgile,

Ëtend loujoui's ses verts laiiieaiix.

Nous savions alors par cœur la suite prévue de celle liction poétique, l'ombre de Virgile apparaissant, ses paroles au Tasse; et tout cela nous charmait, comme Iloileau consolant Ilaciiic de critiques injustes. Au fond , l’acte de M. de Fontanes était plus méritoire; car les temps étaient moins polis, le maître moins généreu.\ : et celui qui prenait ainsi la parole, pour la défeuse et la gloire d'un ami disgracié, occupait une grande place fort enviée, qu’un mot jugé blessant pouvait lui faire perdre. Nulle crainte semblable ne fut admise par un esprit réservé d’ailleurs, mais noble et sensible, avant tout, au talent d’autrui et à l’éclat des lettres. M. de Fontanes terminait sa généreuse et poétique adresse à Chateaubriand par quelques strophes, qui méritent de n’ôtre jamais oubliées :

Uhati'nuliriaiul, le soi t du Tasse Doit t’instniire et te consoler;

Trop heureux, qui suivant sa trace,

.Vu prix de la même disgrâce.

Dans l'avenir peut l'égaler!

Uontre toi du peuple critique Oue peut l'injuste opinion ?

Tu retrouvas la Muse aritique.

Sous la poussière poétique Et de Solïiiic et dTlioii.

Du grand pciiilrc de rOdvsst'c Tous les tn'-snrs te sont ouverts;

Et, dans ta prose cadeiuiéc.

Les soupirs de Cymodocée

Ont la doureiir des plus beaux vers.

Aux regrets d’Eudore coupable.

Je troine un cbarme ditféreut ;

Et tu joins, dans la même fable.

Ce qu'Atbèiie a de plus aimable.

Ce que Sion a de ]dus grand.

A travers les injures delà critique et ce noble hommage de l’amitié, M. de Chateaubriand revoyait son ouvrage. Il y changeait beaucoup et en publiait une édition vraiment corrigée. Tout en cédant, il avait combattu, et ajouté quelques notes purement littéraires, d’une amertume un peu monotone. Ce qui s’y mêle aujourd’hui de plus intéressant pour nous, c’est une courte allusion à la plaie sanglante, dont sa famille avait été si récemment frappée. Après s’etre plaint de ce qu’il appelle l’odieuse intrigue montée contre les Martyrs, il disait : « Et quel moment « a-t-on choisi, pour m’attaquer! moment, où la moindre « noblesse de caractère eût suffi pour interdire toute criti- « que injurieuse. Mais, on n’a respecté ni ma douleur, ni « mes regrets. » Dans la réserve même, dans la timide tristesse de cette allusion à un fait si tragique, on peut juger encore maintenant l’oppre.ssion d’alors.

Cependant, ranimé par les conseils, autant que par les éloges publics de celui qu’il appelait son illustre ami.

Digilized by Googic

M. DE CIIATEAL’BItlAND

M. de Chateaubriand faisait le meilleur supplément à toutes les défenses et à toutes les corrections du poème des Martyrs. Il rassemblait, comme pièces à l'appui de cette œuvre, les notes de son voyage d'Orienl, et les publiait tout animées de son savant coloris et de ses vives impressions de la nature et des monuments. L’Itinéraire (le Paris à Jérusalem, en passant par la Grèce, etc., ce livre original et cbarmant, le plus naturel que l'auteur ait écrit, plein de souvenirs antiques et les dominant par l'imagination, ce livre, où les flatteurs et les timides du temps ne trouvaient rien d'offensif, enleva tous les suffrages. Il y eut là comme une sorte de réaction ex|»iatoire, inspirée par la justice et secondée par cette prétention, assez fréquente en France, de se montrer équitable, du moins par le goût et l'esprit, envers le talent qu’on a proscrit, ou laissé proscrire.

Un autre incident très-célèbre alors, et qui offrait aux journaux et aux salons le plus grave intérêt, dont il leur fût permis de s’occuper, vint en aide à cette reprise de faveur publique pour N. de Chateaubriand. Déjà, depuis deux ans, par un besoin de grandeur intellectuelle, que les victoires seules ne satisfaisaient pas, peut-être aussi, pour ménager quelques distractions aux esprits séquestrés de tout libre mouvement, l’Empereur avait, par un décret, institué des Concours décennau.x, pour les Sciences mathématiques et naturelles, les grandes divisions de la Littérature et des Arts, vaste catégorie de Prix ofliciels, qu’il se réservait de décerner lui-même, mais, après l'examen et sur les rapports des quatre classes de l lnstitut.

A |iart les études d’astronomie, de géométrie, de physique et de chimie, dont les couronnes étaient distinctes, la littérature, dans ses domaines principaux, histoire.

philosophie, théâtre, poésie et genres divers de poésie, critique, érudition, avait scs droits reconnus, scs récompenses marquées. Jamais, appel si prévoyant et si multiple n'avait provoque l’émulation des esprits et, il faut le dire aussi, toutes les passions, qu'elle peut exciter. Jamais arbitrage si laborieux et si complexe n'avait été proposé à des Compagnies savantes qui, en jugeant tout le monde, auraient à se juger elles-mêmes.

Il n’est besoin de dire, combien le travail préparatoire des diverses commissions de ce haut Jury de l’institut devint orageux et diFTicile. Le résultat, nous l’avouerons, sans vouloir flatter la grande omhre de l'Empereur, qui ne le conlirma pas, était peu d’accord avec la justice littéraire et l'opinion la plus sensée du public d'aloi's. L'Institut, créé, agrandi, mutilé, puis recréé, à travere nos troubles civils, l'Institut, asile commun et dernier de tant de débris d’origine diverse, était peu préparé à rendre des arrêts impartiaux, sur des questions si délicates. On s’étonna fort de sa disposition et meme de sa persistance à présenter, pour le grand prix de morale, le Catéchisme universel de Saint-Lambert, ou plutôt les six volumes de cet écrivain, formant le résumé froid et sénile des théories matérialistes du dix-huitiéme siècle. Vivement attaqué, sur cette proposition, dans quelques journaux, et blâmé à la Cour, le Jury, tout en maintenant son choix, se tira d'affaire par une question préjudicielle, et reconnut que l'ouvrage de Saint-Lambert se trouvait, par la date, en deçà de l’époque décennale.

A côté de la désignation ainsi retirée, l'omission du Génie (lu Christianisme n'avail pas paru moins choquante. Il n’y avait point là de lin de non-recevoir possible : et comment, au milieu de ce Concours si vaste et si divers.

M. DE CIIATEAIDIIIAND.

supprimer le premier et le plus éclatant ouvrage du dix neuvième siècle commençant? Les motifs de cette exclusion n'avaient pas été publiés d’abord ; mais, bien des choses en avaient transpiré. Un Rapport intérieur de Chénier, sur Alala, relevait dans cet épisode des défauts de vraisemblance et de goût échappés à une imagination, dont le Rapporteur ne voulait pas, disait-il amèrement, qualifier tous les symptômes; et cependant, ce même Chénier, moins indcxible pour les blessures de son amour-propre que pour celles de ses opinions, oubliant les sarcasmes, dont ses premières tragédies avaient été poursuivies par la Harpe, ))rnposait dans un autre Rapport, pour le grand prix de Critique, le Lycée de son ancien ennemi.

Mais, quoi qu'il en fût de ce retour partiel de justice, assez d'erreurs se mêlaient au travail préparatoire des classes de rinslitul, pour que le (ihef de l'Ktat voulût, de bonne heure, en décliner la responsabilité! Bien qu’il commençât d’élrc en lutte fort grave avec l’esprit catholique, l’esprit philosophique ne lui était pas moins déplaisant, et, par une de scs conséquences, le choquait davantage, (iertaines licences d’opinion morale, qu’il eut sonflèrtes d’ailleurs, le blessaient comme voisines d’un libre |>enser, dont il ne voulait, sous aucune forme. Le mot d’ordre fut transmis aux journaux du temps; et les rapports des Commissions de l’Institut, traduits devant le public, se virent impitoyablement moqués, surtout en ce qui touchait la jirésentation pour le grand Prix de philosophie morale. On fit remarquer, en effet, que le Catéchisme de Saint-Lambert, retiré seulement pour une question de forme, donnait souvent au plus grossier Matérialisme un ton mélangé d’indécence et de niaiserie. Ce triste résidu de bien anciennes erreurs, ce marc stérile de

Page 1