I.A TRIBl.Mi MOUEU.NK
(juclques docUines du dix-huitième siècle, n était pas encure convaincu de faux et logiquement détruit, comme il l'est de nos jours ; mais le dégoût en avait commencé, pour le public. Subsidiairement, on avait présenté pour le même Prix l'ouvrage de tiabanis, sur les liaiiports du jdnjsit/ne (’l du moral danii l'homme, produit plus scientiliquc de la mémo école et monument déplorable de l’erreur, où pouvait descendre un esprit éclairé; qui définissait la pensée une sécrétion du cerveau. On peut juger quels sarcasmes la presse, un moment laissée libre sur un seul point, prodiguait à de tels ouvrages proposés pour le grand Prix de pbilosopbie morale.
même temps que la brèche était ainsi faite, par l'ordre du fondateur, à rinstitiition des Prix décennaux et que les premiers juges étaient mis en suspicion, l'action directe du Pouvoir sembla protester même contre des exclusions destinées peut-être à lui plaire. Le 9 décembre i 8 1 0, une lettre du Ministre de l’ intérieur au Directeur de la classe de la lanaue et de la littérature française, s’exprimait en ces termes : « Sa Maje.sté , monsieur le (iomte, désire con- « naitre pourquoi l'Institut n’a pas fait mention, dans son « rapport sur les Pria’ décennaux, à l’occasion du dixiéme, « ou onzième grand Prix, ilu Gétiie du Christianisme, par U M. de Chateaubriand, ouvrage dont on a beaucoup « parlé, et qui est à la septième ou huitième édition. Je « vous i>rie de vouloir bien convoquer la Classe, pour « qu’elle indique les motifs, qui l’ont déterminée à garder « le silence sur cet oiivrage. »
L’Académie, dont quelques membres, M. de Fontanes, M. Suard, M. Raynonard, n’avaient pas approuvé originairement l’omission du Génie du Christianisme, consulta les deux Commissions s|)éciales chargées do l’exartien
M. DE ClUTEAUBBlAND. 175
préparatoire pour les catégories des dixième et onzième grands Prix; et, après de nouveaux rapports et une discussion intérieure, elle répondit que le silence de la Classe était motivé sur la nature même du Génie du Christianisme, qui ne pouvait être considéré, ni comme un ouvrage de littérature proprement dite, ni comme un ouvrage de philosophie générale appartenant à la morale ou à l'éducation.
Le ministre ne se tint pas pour battu : il s'attacha d'abord aux expressions bienveillantes , par lesquelles l'Académie, dans son déclinatoire un peu subtil, en n'admettant pas, pour un Prix, le Génie du Christianisme, regrettait qu'il n'y eût pas dans le Concours nn grand Prix pour les poèmes en prose. Parlant de là, le ministre répliqua, non sans raison, qu'il n’était pàs besoin d'une création nouvelle, pour que le Génie du Christianisme trouvât place dans le Concours. « Le dixiéme « grand Prix, disait-il, est proposé non pour un ouvrage « sur la littérature, mais pour l'ouvrage de littérature « qui réunira au plus haut degré la nouveauté des idées, « le talent de la composition et l'élégance du style. » Fondé sur cette définition, le ministre concluait, que le Génie du Christianisme paraissait devoir être rangé parmi les ouvrages littéraires d'un genre indéterminé, que les expressions du programme indiquaient a.ssez clairement aux juges des Prix décennaux. Puis, il insistait pour qu’il fût répondu à la note de l’Empereur, objet du sa première lettre, par une opinion motivée sur le Génie du Christianisme.' ,
Cette seconde lettre du ministre, M. de Montalivcl, marquant si nettement la volonté du Prince, lit nommer aussitôt une Commission nouvelle de cinq membres.
LA TIUBINE MODERNE.
MM. Morcllül , Arnault, liRcretellc, Daru et Sicard.
Dans l’intervalle du nouvel examen demandé, un homme célèbre plus encore par les malheurs et les fautes de sa vie, que par un talent inégal et jamais supérieur, M. Joseph Chénier c.xpirait, à quarante-six ans, le 10 janvier 1811; et sa mort allait offrir une antre chance au retourde protection, qui semblait chercher M. de Chateaubriand. Ce nom fut aussitôt prononcé, de toutes parts, comme le plus illustre qu’il serait possible d’appeler à la place vacante dans ïltislilut.
Li Commission, nommée sur les instances du Ministre de rinléricur, n’en achevait pas moins son travail; et une discussion lon''ue et secrète intervint sur le rang à donner au Génie (In Christianisme, dans le Concours décennal. Le rapport était fait par l’ahbé Morellet, presque aussi ennemi de la Itévolulion que du Christianisme; mais, ramené par la peur de l’une à prendre l'autre en patience, esprit mélhodi(|Uc d’ailleurs, logicien avec sécheresse, et le moins fait, au monde, pour goûter l’imagination de M. de Chateaubriand, à part même l’ordre d’idées, que cette imagination avait embrassé. Le Rapport de M. l’abbé Morellet fut modéré cependant, cl sur quelques points, très-favorable à l’ouvrage.
Il n’en fut pas de même de quelques opinions lues dans la séance secrète de l'Académie, et qui maintenant appartiennent à riiistoire littéraire. Une des plus sévèrcmeiit défavorables fut celle d’un esprit généreux d’ailleurs et indépendant, sous l’Empire, M. Népomucène Lemercier. Blessé du renvoi officiel fait à l'Académie, et tout en délestant les violences de la Ilévolulion, opiniâtre ami de la philosophie de 1789, 51. Lemercier, cet esprit hasardeux, qui se croyait classique, résumait avec une apparence de
précision rigoureuse sa réprobation du Génie du Chrislianisme. Il établissait, a qu’un ouvrage littéraire est mauu vais, s'il n’a pas la raison pour objet fondamental, un « langage propre et juste pour expression, et des figures « vraies pour ornement : » et il concluait que, le Génie du Chrisl ionisme, pécbant contre ces trois conditions, ne pourrait, sans une petite teinte de ridicule, occuper plus longtemps l'Académie. L'objection aurait pu, cette fois, être renvoyée à son auteur. En n’accordant à l’ouvrage si dédaigneusement rejeté qu’une bigarrure de poésie, de style ascétique et de nuances sentimentales empruntées à la riche palette de Bernardin de Saint- Pierre, M. Lemercier dépassait toutes les critiques amères, contre lesquelles il avait tant de fois proteste lui-méme ; et il oubliait -trop, lui dont les ouvrages, souvent condamnés du public, ont cependant de grandes beautés, qu’un succès, comme celui du Génie du Christianisme, ne s’obtient pas à si peu de frais. II reconnaissait, du reste, cliez.M. de Chateaubriand, disait-il, « une chaleur d’éloo quence dans les sentiments nobles et purs, qui révélait « ce que son talent aurait de supérieur, s’il en réglait « mieux l’emploi. »
A cet avis contradictoire d’un esprit honnête et inflexible succédait une opinion plus modérée, plus circonspecte, et, il faut le dire, presque officielle. Iai comte Regnauld , dans quelques pages d’un tour élégant, examinait le Génie du Christianisme, surtout au point de vue politique , dont, à son avis, l'auteur aurait dû s'abstenir. Il lui reprochait, à cet égard, les choses les plus disparates, rirrcvérencc envers la Révolution, la froideur pour l’Empire, d’avoir appelé l’Encyclopédie une Babel des sciences et de la raison, d’avoir blâmé le divorce comme portant le I 12
désordre au sein des familles, d’avoir dit qu’une des foies du culte ealholiqne, la bénédiction de la terre, choqii.i « celte Convention qui avait fait alliance avec la mort, « parce qu’elle était digne d’une telle société. » Ailleurs, le comte Regnauld regrette que l’auteur ait peint Rillaud- Varennes et Pichegru dans la même case, à Sinnamary ; et, comme si l’iiistoirc contemporaine était un sujet qu’on ne doive aborder que par ordre et pour llatlcr le mailre, il s’étonne de quelques éloges décernés par l’auteur au Souverain Pontife d’alors, au successeur de Pie VI, tandis « que cet auteur, remarque-t-il, n’a encore parle nulle « part, que je sache, de la bienveillance et de la bonté « du Monarque, qui lui a rendu sa patrie et lui a permis la « célébrité, en attendant qu'il obtint la gloire. »
Permis la célébrité 1 L’e.xpression était curieuse et symptomatique ; elle rappelait bien ces temps, dont 'l’acile a immortalisé la honte et qui lui font dire, en |)arlant d’Agricola : « L’amour de la gloire militaire entra dans son « âme, passion ingrate dans ces temps, où l’éminence des « talents est mal interprétée, cl où le péril d’une grande « renommée n'est pas moindre que celui d'une mau- « vaise'.» Seulement ce soupçon contre la gloire, ce danger de la célébrité, que riiistorieu réservait à une supériorité militaire, dont .s’inquiétait le despotisme, un progrès de servitude l’appliquait ici même à la renommée littéraire, comme n’étant autorisée que sous le bon plaisir du prince.
Dans un autre passage de son opinion académique, M. le comte Regnauld citait avec éloge quelques phrases
* IntrAvil nnimum miiit.iris ploriæ cupido, ingral.i temporibus, quibus siemmontes iittcrprohtio, ncc minus pcriiulum ex mngnà ftinâ, qmimoxmal.î. Tac. ix Acricui ., c. v.
M. DE CHATEAUBRIASD.
tlof|iieiites du Geilie du Christianisme sur la Icle du Saiiit- Sacrcmcut, célébrée à Lyon, dix ans après les mitraillades. Mais, il se plaignait aussitôt, « que ramei tume de cruels « souvenirs ne fût adoucie par aucun retour reconnaissant « vers le Pouvoir régénérateur qui, dès lors, avait relevé « les autels et permis à l’étendard sacré de la Religion « de marcher, entouré de respect, au milieu des Aigles « Trançaises triomphantes, et faisant hommage de la vic- « toire au Dieu des armées. »
I/orateur ajoutait « que M. de Chaleauhriand, avec la « conscience de son talent, que tout le monde avoue, se U moutrerait sans doute digne des lettres françaises qu'il « peut honorer, des événements contemporains qu’il peut « célébrer, et du Souverain, dont un regard est une a récompense. Mais, il concluait, quant à présent, que a c’était un droit jiour l’Académie d’e.xamiiier, si l’esprit « de parti n’avait pas eu une part considérable dans le « succès de l’auteur, et un devoir pour elle de le déclarer, « si elle le reconnaît. »
Après cette opinion presque diplomatiiiuc, vinrent de nouveaux résumés sévères et mal écrits de MM. Sicard et Lacretelle aîné. C’était moins que Scudéry jugeant le Cid. Mais la raison, à la fois juste et bienveillante, l’attrait pour le talent, le vif sentiment des beautés du style •se retrouvaient dans l’opinion d’un autre membre de l’Académie , que ses engagements politiques auraient pu rendre plus circonspect, ou plus sévère, M. le comte Paru. Après une rapide et |)énétrante analyse de l’ouvrage, il en citait divers fragments, et disait du plus beau ; « Cet admirable passage rachètera bien des fautes « de style : avec un peu de goût, on évite ces fautes ; mais, n ce n’est pas avec du goût qu’on écrit des choses si
l,A TIUBUSK MODEUNE.
« éloquentes. » Insistunl sur le grand nombre d'idées hautes et fortes, que présente en particulier le livre des bienfaits du christianisme, il notait avec complaisance les supériorité.s si diverses, dont l’ouvrage abonde : dans telle « partie , parce que tontes les pensées sont d’un ordre « élevé, les sentiments nobles, les vues littéraires neuves « et pleines de sagacité, l’élocution libre et lièrc ; dans « une autre partie, parce que l’ouvrage mérite, pour « l'ordre, la clarté, la justesse, des éloges presque sans O restrictions, et qu’on y trouve, à la fois, plus de sim- « plicité et plus d’éloquence, de belles formes de style. ' « des tableaux de la nature riches de couleurs, des pcin- « turcs énergiques de nos passions, des descriptions char- « mantes, des pensées aussi vraies que profondes, des « sentiments élevés et des passages admirables »
On aime à tirer du secret et à relire tout haut ce témoignage d’un noble cai-actcre, comme d'un esprit étendu, ces décisions de haute et fine critique émanées d’un homme de bien éminent, que nulle affinité ne rapproclwil de M. de Chateaubriand, que sa vie politique en éloignait, et qui, sous la préoccupation des grands emplois, parmi les soins les plus laborieux, trouvait dans son goût des lettres le loisir et le besoin de rendre au talent supérieur une justice à la fois détaillée, sévère et pleine d’alTeclueuse admiration.
Quoi qu’il en fût de cette succession d’avis et d’iiifluenres où, cette fois, ne se mêlait pas M. de Fontanes, l’Académie termina le débat, le 15 février, par une déclaration quelque peu mixte, comme il arrive souvent aux assemblées, dans les que.stions délicates. Elle arrêta « que
* Pi’Oft'î-vci’ltanx cl pita-o?* annexes (imn. I8H).
M. DE CIUTEAI'BWA.ND.
« le Génie du Christianisme avait paru à la Classe défccn lueux, quant au fond et au plan; que, malgré les dé- « fauls remarqués dans le plan et aussi dans l'exécution « de l’ouvrage, la Classe avait reconnu un talent tres- « distingué de style, de nombreux morceaux de détail re- « marquables par leur mérite, et, dans quelques parties, « des beautés du premier ordre; qu’elle avait trouvé, « toutefois, que reffet du style et la beauté des détails « n'auraient pas sulli, pour assurer à l’ouvrage le succès « qu’il a obtenu, et que ce succès est dû aussi à l’esprit « de parti et à des passions du moment qui s’en sont « emparées, soit pour l'exalter à l’excès, soit pour le dé- « primer avec injustice. » L’Académie concluait que l’ouvrage, tel qu’il est, lui paraissait mériter une distinction de Sa Majesté.
Cette résolution, que n’avait pas rédigée la plume précise et nette de M. Suard, maintenait, on le voit, sous une autre forme, pour le Génie du Christianisme, l’exclusion du Ôonconrs décennat. Elle admettait quelque chose de la part faite aux passions politiques, dans le succès de l’ouvrage; mais, en reconnais.sant le grand talent de l’auteur, elle affectait de le présenter elle-même pour quelque récompense à part, que choisirait l’Empereur.
Vers le même temps, l’Académie semblait, par une autre voie, satisfaire à la justice, qui lui était demandée et répondre à ce que voulait alors l’opinion officielle, et au.ssi l’opinion jxibliquc, sur un point, où on la laissait libre. Le mercredi tiÜ février 1811, quarante jours révolus après la mort de M. Joseph Chénier, elle élisait à sa place .M. de Chateaubriand, à la presque unanimité, sur vingtcinq membres présents. Ce chiffre, peu nombreux indiquait bien des abstentions volontaires , et d’abord
LA THIBINE MODERNE.
celle des lioinines, que cerlains souvenirs de la Rcvolulion rendaient le plus adverses à celle candidature. Mais là même, et hors de là. il n’y eut pas d’obstacle sérieux devant la souveraine volonté, qu’on avait pressentie, et dont M. le duc de Rovigo était l’organe très-actif. Celle influence entraîna les uns, sans rebuter quelques autres. Tel académicien, M. Néponmcène Lemercier, par exemple, qui ne voulait pas voter le grand prix pour le Ge/iie du Christianisme, acceptait volontiers l’auteur pour confrère. A peine une dissidence eût-elle été pos.siblc contre les votes réunis de M. Regnauld et de M; de Fonlancs, du cardinal Maury et du poète Parny, dcM. .Suard et de M. Arnault. Ainsi porté par des vents divers et par ce souffle d’autorité toujours si |>uissanl, M. de Cbaleaubriand passa tout d'une voix. L’Empereur informé, selon l’usage d'alors, approuva le choix par un décret. El le soir meme, à son cercle, comme il félicitait M. de Fontanes du choix de ce nouveau collègue, il dit avec son grave cl malin sourire : « Eh bien ! vous éludez « la question, messieurs de l’Académie; vous avez joué « de finesse avec moi ; vous prenez l'homme, au lieu du « livre; je verrai s’il n’y a pas moyen de donner au nou- « vol élu quelque grande place littéraire, une direction gé- « nèraledes bibliothèques de l'Empire.