‹ La tribune moderne M. de ChateaubriandChapitre 24 sur 76 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

6C;iTF.» UC L‘CLrCTIO:( A L’ACADfMii:. — Dlsr.ocns PRLPARé PAH M. UE THATEAU-

BRIAND. — UCBAT INTCRIEtlR A CE StJF.T. MI.CO.NTCNTCMFNT UC l'cIIPF*

ftEVn; BIOVCILLANTC 1NTERVC>TI0!I UE N. DARr. — DISGRACE CONTIXUéC DE U. DE CIIATCAl'imiANU. — CONTRC-COUP DE-S ÉréNCNOT.S u£m'RAUX. ~ rON'lUÉRATlONS 5CR l’ÉT.AT UES ESPRITS, A TARIS ET EN ERANCR. A PARTIR TR UÉSASTRC Ur 1812. — ACGRATATION UK CET ÉTAT, DANS I.*aNAÉK fUA'A.NTr ET

DIRANT LA tOt'RTE ET DERMÊRC CONVOCATION LÉGIfUTlVC, SOTS l'EHPIRE.

MALAISE MORAL ET LIENS SECRETS DR PARTI DLRANT CETTE ÉiNHllT;.

Ce reloiirde faveur, ou le voit, semblait assez marqué; mais il était coiulitioimel, et se liait évidemment au langa;;e, qu’allait tenir le nouvel académicien, dans cetle so- Icimité de réception publique, alors, comme aujourd’hui, réservée pour une seule des Académies de l'Instilul. M. de Chateaubriand, était disposé à prononcer un Discours : et il ne sc refusait pas au tribut de quelques louanges, rendues faciles par tant d’éelatants exploits cl cetle succession de victoires, que n’avait pas encore entamée l’cxpédilioii de Russie déjà trop imminente.

niais, docile jusque-là, M. de Chateaubriand ne pouvait, ni ne voulait cependant sacrifier scs opinions, et, il faut le dire, riiunncur de sa vie. Ayant à parler de Jose|di Chénier, de son théâtre, de scs écrits, de scs opinions,

(le ses actes politiques, il ne pouvait oublier ce qui les séparait tous deux si profondément; et, d'autre part, sous ce joug et dans ce silence de l’Enipire, sous celte autorité qui affectait de mêler les doctrines le plus opposées, en meme temps que les hommes originairement le plus ennemis, les vagues réminiscences des conquêtes morales de 1789, cl la théorie ainsi que la pratique du plus absolu 'despotisme, comment l'auteur du Génie du Chrislianisme pourrait-il juger, à son point de vue, les ouvrages, les sentiments et la vie publique de Chénier? comment pourrait-il dire tout le bien et tout le mal de cet homme, <pii, s’il avait une fois cédé malheureusement à la Terreur, avait protesté contre elle par ces mots? « Des lois et non du sang! » et racheté par de grandes douleurs les fautes de sa vie? Enfin, pour dilTicullé dominante, n'oublions pas que de régicides souvenirs, cachés sous le servage actuel et les honneurs de cour, étaient représentés par plusieurs noms considérables dans rinslitut, où était appelé M. de Chateaubriand. >"oublions pas qu'ainsi le blâme jeté par lui sur un vote de son prédécesseur, irait frapper au visage quelques-uns de scs nouveaux confrères.

L'éloge de Caton, sous la dictature de César, c'est là, écrit quelque part Cicéron, un problème digne d'Archinicde. Par d’autres motifs et des accidents d’autre nature, l'éloge imposé à SI. de Chateaubriand, sous l'Empire, était un problème plus insoluble encore. Son discours fait, cependant, il prévint, selon l’usage, l’Académie. Une commission de cinq membres, désignée par le sort, fut chargée d’entendre une première lecture. C’étaient Sl.M. François de Neufchàteaii, le comte Regnauld, Lacretellc aîné, Uaujon, Uegouvé. Le mercredi suivant, '1\ avril, la commission déclara que, divisée d’opinion sur

M. DE ClIATEALliniAND.

la qiieslion du savoir si le discours pouvait être a|)prouvé, elle eu référait au jugemeut de la Classe. Le discours fut aussitôt lu, devant l’Académie, non par l'auteur lui-méine, comme quehpies voix l'avaient demandé, mais en son absence, et par un des membres de la Commission. Puis, après un court débat, demeuré secret, il y eut un scrutin décidant, à la majorité, que le discours ne pouvait être admis. M. de (ibateaubriand, qui attendait dans une pièce voisine, fut aussitôt prévenu de cette décision ; et, le mercredi suivant (2 mai), on lut de sa part à l'.Académic la lettre que voici :

« .Monsieur le Président,

« Mes all’aires et le mauvais état de ma santé ne me permettant pas de me livrer au travail, il m’est impossible, dans ce moment, de lixer l’époque, à laquelle je désirerais avoir l’bonneur d’être reçu à l’Académie.

« Je suis avec respect,

« De CH.vTE.vrBiuA80.

. J9 avril 1811. »

Iticn de plus simple, on le voit, que la partie extérieure du drame. Commencé le 2't avril, il était fini .sept jours après, sans qu’aucun détail bien exact eu eût transpiré, même dans les salons. Seulement, l’attente publique avait été très-vive, et, suivant un mot de M. Suard, « si « le discours avait été prononcé devant l’auditoire en « instance, depuis deux mois, jamais pareil tonnerre d’ap- « plaudisscments n’eût fait trembler une salle. »

Cvidemment, l’Empire, malgré toute sa puissance, ne voulait pas d’un tel bruit. L’Empereur, après la lecture en séance intérieure de l’Académie, demanda lui-même

le manuscrit, le froissa, le barra sur plusieurs points, et ne fut guère content que ilc la ilcrnière page. Hors de là, l'idée si simple et si juste, ipie les lettres ne sont pas un art industriel, mais une puissance de l'àine, qu’oii ne peut séparer le style de la pensée, et le talent du caractère de riioinme et de l'emploi de sa vie, choquait la dictature de Napoléon. La franchise énergique du blâme, sur quelques crimes de la Révolution lui paraissait ini|>olitiquc ; le mot de liberté, ramené dans quelques plnases inoffensives , était une inconvenance plus grave encore ; et ainsi, sous cette censure de dates et d’iniluences diverses, méticuleuse pour la Convention, comme pour l'Empire, il ne restait guère du malbeureux discours que l’éloge final du conquérant. Cela, du moins, et l'appel à la clémence qui se mêlait à cet éloge, Napoléon parut l'accepter volontiers, en le commentant lui-méme par ces mots, que lui ins|)iraient les souvenirs réveillés par le reste du discours ; « l’auvre France, combien tu as besoin encore d’un tuteur! » C’était absolument comme Cromwell, se vantant d'être le grand juge de paix, qui seul empêchait les Anglais de su couper la gorge entre eux.

M. üaru, tout récemment ministre de la secrétairerie d'État, reçut et atténua les premiers contre-coups de la colère impériale; et ce fut dans son cabinet, à Saint-Cloud, que, le ‘28 avril, M. de Chateaubriand alla rei>reiulre son manuscrit. Le Ministre n’insista pas, on peut le croire, sur l’obligation de faire un autre discours ; et il conçut trèsbien le prétexte et la forme d’ajournement annoncés par la lettre à l’Académie.

Une anecdote, dont quelques détails sont déjà connus, attesta d'une manière assez originale, et le vif mécontentement de l’Empereur, et l’esprit de la Cour, à cette

M. DK CIIATE.U BRIAND. lt>7

épor|ue. W. Uaru, venaiil clierclier l’arrOt définitif dti discours mis sous les yeux do rEm[)oreur, avait traversé le salon, où atteiukicnt quelques grands dignitaires, des généraux, des sénateurs. Entré près du Monarque, qui te- -i

nait en main le manuscrit, suit que l'impatience du lecteur fut dégà trop vive, soit que le Ministre la fit éclater davantage même par son silence, il s’ensuivit un monologue, à voix tantôt plus calme, tantôt retentissante, u Je ne puis « souffrir rien de tout cela, disait l'Empeieur, ni cessou- « venirs imprudents, ni ces reproches au passé, ni ce blâme a secret du présent, malgré quelques louanges; je dirais à n l’auteur, s’il était là, devant moi : Vous n’etes pas de ce « pays-ci, monsieur. Votre admiration, vos vœux sontail- « leurs. Vous ne comprenez, ni mes intentions, ni mes actes.

« Eh bien, si vous êtes mal à l’aise en France, sortez de « France; sortez, monsieur; car nous ne nous entendons « pas; et c’est moi (|ui suis le maître ici. Vous n’ap- « préciez pas mon œuvre; et vous la gâteriez, si je vous « laissais faire; sortez, monsieur, passez la frontière, et « laissez la France en paix cl en union sous un Pouvoir,

« dont elle a he.-oin. »

Dans le jeu naturel de celte scène improvisée, quelques mots plus fortement accentués traversaient la double porte du cabinet et arrivaient au salon voisin, qui bientôt prêta l’oreille. M. Daru, cependant, après ces véhémentes paroles, peu ou point combattues, chargé du manuscrit, avait quitté l'Empereur et repassait dans le salon d’allenlc, dont l'aspect lui parut alors tout différent et tout changé pour lui. Nul salut, nul empressement, lorsqu’il s’arrêta, pour donner un ordre de service; on semblait ne pas le voir, ou craindre de lui parler. Etonné à son tour, le Ministre, abordant (pielqu’un de l’assistance plus

i..\ TiuuuM!; uoül;rne.

intime, uu <{ui selruuvail moins cluigiiû, lui demanda que sigiiitiail cet accueil, cl s'il était au lazarel? — « Mon « Dieu, lui répondit le courageux interlocuteur; c’est « l’cITet de quelques paroles, qn’oii a trop entendues ici. « L’Empereur parait bien irrité : il semble qu'il vous a des- « tilué, qu’il vous exile, comme M. de .Marbois, ou le duc « d'Olrante ; cela consterne vos amis et lient tout le monde « à distance et en observation. » M. Daru, avec un soudain éclat de rire (et cela même était un excellent démenti), dissipa les craintes de cet ami, et l’assura qu’on avait mal entendu', ou mal compris; que l'Empereur pensait à tout autre chose, priait d'exiler, non pas un ministre, mais un académicien; que cela même n’aurait pas lieu, et que l’orage serait passé dans deux jours; puis, .saluant de bonne grâce quelipies personnes qui, voyant sa sérénité, se rapprocbèrcnl de lui, il sortit, en riant, et ne conta pas d'abord cette bistorictle.

Disons, pour être exact, qu'avec moins de |K)Uvoir et d'indépendance d'humeur, le comte Regnauld n’eut pas, en celle occasion, moins d’égards «pie M. Daru, pour un confrère disgracié, aussitôt cjuc nommé. 11 affecta même de dire, à son ancien point de vue monarchique de l’Assemblée constituante : a L’Empereur ne devait pas laisser a prononcer le Discours; mais, personnellement, il n’a pas « à s’oii plaindre; et il y a là, sur la Révolution, des « vérités qui ne sont qu’inopportunes. » Quant à M. de Eonlanes, qui, dans la séance de l’Académie, avait volé pour que la réception eût lieu, il se contenta de répéter, à Saint-Cloud, a que le discours était admirable, et que « jamais l’Empereur n’avait été si bien loué. »

Un autre homme d'honneur, l’inflexible et poli M. Suard, sans attacher le même prix à la |)éroraison du

M. DE CHATEALBlUAMi.

Discours, eu iléiendait vivement les opinions el le langage. On en discuta beaucoup, dans quelques salons; on se communiqua des copies, et on lit des Icclures à pelit bruit de celle œuvre inlcrdile. Enfin, dans une polémique, alors autorisée contre M. de Cbaleaubriand, el qui s’allaquail en grande partie à son premier ouvrage des Uevolutiom, on imprima quelques-unes de ses pages récentes sur la Convenlion et sur Chénier. Les journaux, qui cherebaient, par ordre, à distraire l’allenlion imblique, furent remplis de toute celle controverse, pendant les derniers moisde 1811. Mais, il faut l’avouer, malgré legrand éclat des derniers écrits de M. de Chateaubriand, et la précaution politique d'en occuper les esprits, tout cela décroissait bien vile et s’effaçait devant la grande ombre des événements à l'horizon, l’oiiprcssion prolongée du Pape, les difficultés de la guerre d’Espagne, l’embarrassant Concile de Paris, les immenses apprêts cl l’engagement si prochain et si incalculable de la guerre de Russie.

Là commence, pour le grand écrivain, une nouvelle carrière, une nouvelle inspiration, bien triste, au début, sans doute, puisqu’elle se confondait avec les malheurs de la patrie, mais pleine dans l’avenir de compensations el d’espoir, pour une ambition même généreuse.

Napoléon avait poursuivi, et parfois réprimé cruellement, des conspirations peu réelles, ou du moins peu formidables. Mais, nul doute qu’à partir de la grande faute el du désastre de 1812, il n’ait eu à craindre la plus dangereuse des conspirations, celle qui n’est pas une action, mais une attente, celle qu’on ne peut réprimer, ni prévenir, qui n’a pas de mol d’ordre, mais une espérance secrètement commune cl qui sc forme des vœux, des

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