‹ La tribune moderne M. de ChateaubriandChapitre 31 sur 76 · I.A TmBl’NE MODERNE · texte numérisé non relu

I.A TmBl’NE MODERNE

grave dilTicullé, qui en rendait souvent les résultats trompeurs. C’était, chez plus d’un homme considérable, et en particulier chez M. de Chateaubriand, l’opposition entre les passions et les idées, ou, si vous le voulez, entre le parti et la croyance. Par l’étude et l’expérience, par l’instinct même de sa siipérioiité, M. de Chateaubriand se sentait |)orté vers un régime de droit et de liberté régulière. Il admettait la ruine irréparable du passé, et n’en avait ni le regret, ni le goût; connaissant bien les Institutions anglaises et ayant même, au delà de ce modèle, rêvé des Institutions républicaines, il ne pouvait souhaiter ni un retour vers le despotisme caduc du dix huitième siècle, ni une contrefaçon impuissante de la Dictature impériale. Il voulait donc la liberté, sous le Pouvoir légitime, la lilrerlé garantie par le droit de discussion et l’autorité de la loi. Mais, à coté des lumières d’un esprit élevé, il y avait les rancunes de l’émigré; et, il y eut bientôt la colère de l’ambition mécontente.

Au fond le j)reinier ministère qui succédait aux Cent- Jours, avec Fouché dans son sein, comme une llèche empoisonnée, était blessé à mort, en naissant; et il suilisait, non pas de l’ascendant d’une majorité royaliste, mais du premier soiilîle d’une Assemblée libre, pour que pareille honte ne pût durer. Lors(]ue M. de Telle jrand, malgré les grands services qu’il venait de tendre, entraîné |>ar le poids de l’association qu'il avait subie, se fut retiré devant les extorsions de la diplomatie étrangère, et que M. de llichelieu s’oITrit à le remplacer, par honneur et par fermeté d’honnéte homme, s’entourant d'ailleurs d’hommes éprouvés pour la cause royale, il n'y avait, contre un tel choix, nul prétexte fondé à la détiance et à la haine des plus zélés partisans du trône rélahli. Mais l'iiistoire des reslaura-

M. DE CIIATEAinmAND.

/ions ressemble à celle des révolutions; le zèle enchérit sur le zèle : et jamais, d’autre part, il iic sera donné de droits à la liberté, sans que les cupidités et les ambitions n’en abusent.

A part donc les désastres légués par le 20 mars, le poids de l'invasion étrangère et la dilliculté de la paix intérieure, on allait rencontrer, dans le secours même appelé conire tant de maux, une épreuve chanceuse et redoutable. Une Uhainbre élective arrivait, non plus, faible de nombre, mûrie d'expérience et d'âge, salariée comme nu service public et graduellement renouvelée. AITranehie de ces règles, la nouvelle Chambre de 1815 se formait, au cri de guerre conire la Révolution, avec de jeunes députés, récents héritiers de l’émigration, ou d’anciens émigrés plus passionnés que la jeunes.se. Ulle avait pour la Royauté Cette ardeur, que donne une communauté de crainte et d'intérêt; elle li voulait puissante, pour y trouver un abri; elle la voulait vengeresse et despoticpie, au profit des rancunes et de l’ascendant de ceux qui prétendaient la servir avec le plus de zèle.

Quand une assemblée n’est ainsi que la voix violente et passionnée d’un parti, ou elle al sorbe en elle-même le Pouvoir, où elle le frappe d impuissance et d'immobilité. Telle était l’alternative, dont menaçait la Chambre de 1815; et elle n’arriva pourtant ni à l’un ni à l’autre de ces fâcheux résultats, grâce à d'habiles efl'orts et à ce qu’il y a de vertu salutaire dans la liberté. Quoi qu’il en soit, la tentation était forte pourM. de Chateaubriand. Réintégré à la Chambre des pairs et, dés le premier jour, appelé aux honneurs du bureau, il ne la traversait pas, comme Ryron la Chambre, des lords, quelques mois auparavant, pour y faire, dans une imperceptible minorité, une protestation

l.A TmnUNK MODEIINE.

dûmocraliquc presque niuclle. Il clail, au conlraire, un des iiiterprèles du parti royaliste, si puissant dans cette assemblée, malgré le mélange qu'elle oiïrait alors de quel- 4JUCS débris opiniâtres de la Révolution avec les noms les plus nobles de l'ancienne monarcbic et ces complaisants de tous les partis, aristocratie permanente de tous les pays qui changent souvent de maîtres. Mais, dans cette assemblée ainsi faite, il régnait cependant une certaine, tradition de prudence, un certain esprit de modération, que devait contrarier la vive ardeur bientôt manifestée par la ■Chambre élective. A part même la différence d'origine et de lumières, il suflisait de ce zèle ultrà-monarclii(jue et tiltrà-religieux affecté par l'une des deux assemblées, pour que l'autre portât dans les mêmes princi|)es plus de modération et de réserve.

Malheureusement le pouvoir judiciaire attribué à la l’airie d'alors, et les conséquences inévitables du 20 mars laissaient moins de place à l'action législative de cette Chambre qu'à sa juridiction pénale; et ce .second rôle «levait dominer le premier. La mort du maréchal Ney fut un malheur et une faute, comme presque toutes les rigueurs sanglantes ordonnées, à la suite de grands troubles civils, par le Pouvoir qui est resté le maître et «pii doit préparer l’avenir. L'attentat du Maréchal, par entrainement non prémédité , laissait voir la faiblesse iriéllécliie du caractère politique, dans cet homme d'un courage héroïque. La sincérité de son «'■garement, mise à nu par sa défense et par tout le débat du procès, lui ôtait toute puissance dangereuse, et permettait d'épargner son sang, par respect |>our son ancienne gloire. .■\ cette époque, il est vrai, le grand titre qui devait surtout le préserver, ces prodiges de dévouement guer-

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SI. DE CIIATEAUBRIASO.

ricr, dans le tlésaslre de Russie, bien que recenls, étaient moins connus, fraiipaienl moins les yeux. Les peintures d’un éloquent témoin n'avaient ]>as encore popularisé ce grand souvenir. Il n'impurlc, toutefois : le gouvernement doit savoir la vérité, avant la foule, et pressentir ce qui paraîtra juste et bon, dans l’avenir. A cause même de l’intervention étrangère, fatalement mêlée à la ehute du 20 mars, un souci plus inquiet de toute gloire française était prescrit à la dynastie rappelée par tant de malheurs, (ju’ellé n'avait pas faits. Il semble qu’avec un peu de grandeur d’âme, ce sage conseil eût prévalu.

Sans doute, après la seconde abdication impériale, dans l’épuisement qu’elle laissait, devant les extorsions hostiles d’une invasion qui.se prétendait aiixiliaiic, il était honorable au roi de France de couvrir de sa protestation quelques trophées matériels de, la valeur française, de ne point lais.ser démolir le pont d’iéiia par les vainqueurs passagers, dont ce nom rappelait la défaite. .Mais, combien le meme instinct d’honneur national eût valu davantage, eût laissé plus de souvenirs, en s’unissant à un sentiment de justice et d'humanité, en s’attachant à une gloire vivante, à l’héroïque déhris de la retraite de Russie, au général qui, dans ce long désastre pire que plusieurs batailles perdues, avait mérité tant de fois cette couronne décernée jadis, pour la vie sauve d’un citoyen!

Quand on a vu ce temps de passions et de haine, où périt l’infortuné Maréchal, quand on a présentes, par le souvenir, ces colères implacables de la peur, même après le péril , et aussi cette indignation sincère contre une trahison irrétiéchie, mais qui avait été si fatale, on sent quelle élévation d’esprit et de cœur il eût fallu, pour do-

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U TIIIBUNE MODEliNE

miner cel orage. L’exemple enl été d’autant plus mémorable, si la petite-tille de .Marie-Thérèse, la royale orpheline de 1795, au nom de ses malheurs, était venue réclamer la vie d’un vaillant général à <pii, dans la plus grande calamité de l’Empire, des milliers de Français avaient dû leur salut. Quelle passion de parti n'auruit ]>as respecté cette niis.sion angélique de la vertu et du malheur ! quelle mémoire n’en serait pas restée dans le peuple et dans l’armée! La duchesse d’Angoulcmc était digne par son âme de concevoir cette pensée : elle l’eût accueillie d’une bouche (idélc; mais les ))rinccs, quelles (|ue soient leurs fortunes ou leurs origines diverses, savent-ils souvent la véi ité, sont-ils souvent conseillés à propos’.’ M. de Chateaubriand, par l’élévation de son esprit, aurait [>u inspin r un tel acte et le faire servir à cette consécration admirativc et presque religieuse, dont il aurait voulu entourer la Dauphine. Mais alors, il était emporté lui-même par cette passion et ce système de rigueur, où se rencontraient tant de fidélités soit anciennes, soit nouvelles.

Je le dis à regret, il avait peine à supporter, même dans son noble ami M. de Fontanes, si étranger an second Empire, si menacé dans les Cent-Jours, une modération qui n’était pas .sans courage. « Non, disait M. de Fontanes, « pendant ce fatal procès ; je ne prononcerai jamais la « condamnation à mort du maréchal N’ey, ni sa dégrada- « tion; j’ai été fier d’etre son collègue au Sénat et .de M m’asseoir près du héros de Moskowa. Je ne le ferai pas « fusiller par d»w Français; et le bourreau, dans notre « pays, n’a que trop abattu de tètes illustres. Le maréchal « iNey n’a pas cons|iiré. il a été faible, jusqu’à trahir ; il a « été surpris, étonné, terrassé par un plus grand que lui; « il a failli à sa foi. Si, malgré cela, il parait encore rc-

M. DK CIIATKAUliniANU.

« doulablc, qu’il soit détenu à temps ou à toujours, dans « une forteresse ; qu’il soit remis à la clémence du Roi ! « Voilà tout ce que je puis voter, comme juge. » Nobles sentiments, que ce noble cœur redisait à la Chambre et partout, durant cette crise de violence politique ! Conseils de sagesse autant que d’humanité, par là même, peu écoulés des ambitieux et des faibles, ce cortège de toute Puissance rétablie ou parvenue I

Quoi qu’il en soit, cette première et grave impulsion, que rc(,'ut et que donna M. de Cliateaubriaud, n'eut que trop d’influence, n'agit (|ue troj) sur son caraclèi'o public, en 1815 et dans les premières années qui suivirent. Sans doute, il ne rétractait pas scs doctrines récentes, et vieillies seulement de la leçon du '20 mars. >’i ses lumières, ni la fierté de son esprit ne lui pci mettaient un tel désaveu. Et, .ajoutons-le, ce que la Charte, même après 18I.Â, ce que lu publicité de la tribune et de la presse laissait de liberté légale, rendait impossibles ces complètes apostasies, ces reniements de toute une carrière, ces remplacements absolus du zèle libéral par la servilité svstématiquc et pratique, dont nous avons vu tant d’exemples.

■M, de Cbateauliriand, malgré sa passion et ses liens de parti, était au-de.ssus d’un tel scandale de contradiction et d’égoïsme. Il put se tromper, dans l'ardeur de la lutte, et vouloir trop demander à la rigueur de la loi : jamais il ne proposa de se pas.scr des lois et d’y substituer la volonté d'un bonime ; jamais il ne mit en avant l’infaillibilité du Pouvoir absolu. Son erreur, en 1815, fut, tout en voulant le régime parlementaire, la .Monarchie représentative, de trop s’associer aux impatiences et aux rancunes d’un parti, que cette Monarchie ne satisfaisait pas, et dont ravcuglemcnt perdit les avantages memes qu’elle lui of-

Trait. Modéré dans l'émigration, dissident parmi les royalistes purs, ami de la liberté, par conviction du droit et par orgueil du talent, M. de Çliateaubriand eut seulement le tort de partager les colères de ceux dont il n’avait pas les préjugés.

Ainsi, on le vil avec peine, dans la session de 181 H, contester l'inamovibilité judiciaire, précisément à une de ces époques de passion et de crise, où surtout elle est secourable. Que nous imporlait-il alors que, par un travail d’érudition, remontant les âges de la vieille France, il découvrît, presque à toutes les époques, des traces d’amovibilité, c’est-à-dire des traces d’arbitraire, et qu’il en déduisit la prééminence alternative de ce qu’il appelait les deux systèmes applicables à celle question*? Dans le vrai, l'inamovibilité, c’est-à-dire l’indépendance du magistrat, était seule un système et une Institution, si grande môme, qu’elle compensait l’abus de l’ancienne vénalité des charges, et qu’elle en faisait sortir un des plus beaux titres de notre pays, celte magistrature française, si justement honorée pour sa science et sa vertu.

Le contraire , c’est-à-dire la suspension ou le retrait de cette précieuse inamovibilité, n’était pas un système, mais un fait, une circonstance des luttes du Pouvoir contre le droit, si fréquentes dans notre histoire. D’autres incidents de la même époque, et marqués du meme esprit, la commémoration du 21 janvier, la communication aux Chambres d’une lettre Icstanicntairc de la reine Marie- Antoinette, le chapitre du budget relatif au clergé, toutes ces occasions d’un débat public, alors autorisé, occupaient l’ardeur de M. deChalcaubriand, dans la session de 181(>.

' Opiniom et Ditcourt, l. .X.XIII, p. 201*.

M. DE CIIATEAl’BItlAND.

N'hcsitons pas à le dire, il fut un des cliefs, le chef le plus éclatant et non pas le moins actif de ce parti mélé de passion sincère et de calcul, ‘*'de loyauté monarchique et d'intérêts personnels, de religion et de souvenirs haineux. Eùt-il été, je ne dirai pas juste et honorable, mais supporUihle pour le bon sens, que ce parti prévalût sans obstacles, qu’il changeât tout, à son gré, punît la France de scs malheurs, et, pour la réformer, lui rendit les abus de l’ancien régime, aggravés des rudes coactions de l Einpire, et cela quand il y avait au milieu de la France, dégarnie de soldats nationaux, l’étranger pour spectateur et pour gardien? Non, sans doute; non, jamais!

Dès le second jour de la session, ouverte par Louis XVIIl en 1815, quelques hommes de courage et de prévoyance sentirent le péril imminent d’une telle politique, et se mirent en travers, pour l’arrêter. Ils n’étaient pas, théoriquement, moins amis de la liberté, moins partisans des formes parlementaires que M. de Chateaubriand, et : de fait, ils concouraient bien mieux à les établir et à les défendre ; car ils intéressaient le Roi à celte œuvre : ils usaient de son ))onvoir, pour modérer les partis, au nom du droit cominun, enrayer le faux zèle, appliquer l'esprit de la Charte et faire d’une Restauration monarchique, non pas le triomphe de l’émigration et de la noblesse, mais une protection équitable pour tous, une garantie de liberté publique, une carrière ouverte à l’émulation et à l’activilé du talent.

Tel ne fut pas l’esprit de la Chambre de 1815. Nombreuse, ardente sous des formes diverses, la vivacité de la jeunesse et les rancunes de l'âge, les nobles illusions et l’âpreté des ambitions tardives, elle ne vil trop souvent dans la liberté parlementaire qu’une arme de vengeance. Cette

I,A TIlIBlNt: MODlinNi;.

(Chambre n’en servit pas moins à l’établissement de l'ordre constitutionnel en Fr-uce, par les elTorls qu’elle fit et les résistances qu’elle dut rencontrer dans son propre sein.

Sans cos obstacles intérieurs, sans la sage rermelé de quelques ministres, sans une certaine supériorité fine et calme du roi Louis XVIII, nul doute que l’esprit de la première majorité de cette Assemblée , agissant à toute fin, n’eût encore aggravé les maux de la France et prolongé le plus insupportable de tous, la présence de l’étranger. Mais la Monarebie constitutionnelle est un gouvernement salutaire, parce qu’elle est un gouvernement pondéré. La résistance désirable e.st, parfois dans les Cbambres, parfois dans la Couronne. Le conlre-jroids aux réactions, que ne pressentait pas assez le royalisme de M. de Cbateaubriand, fut dans l'expérience de i]uclques boinnies habiles détaebés de l’Empire, et dans l'instinct énergique et droit de quelques boninies nouveaux appelés par la Restauration.

I<e plus actif, et bientôt le plus puissant de ces bonimes, était un jeune magistral, que le tiO mars trouva fidèle au serment, qu’il venait de prêter à Louis XVIII cl à la Charte. M. Decazes avait cependant commencé sa fortune, sous l'Empire. Marié à une tille du premier président de la Cour de cassation, déjà lui-même membre de la Cour d’appel de Paris, cl à cette fonction inamovible joignant un litre de faveur dans la maison du Madame-Mère, il n’en avait pas moins jugé en citoyen éclairé la chute de l'Empire cl l'intérét nouveau de la France. Le lendemain du ‘20 mars, il avait tenu le même langage que la veille ; et, dans une réunion de magistrats empressés à reconiiaitrc la reprise violente de l’Empire, quelques voix zélées insistant sur la facilité du succès, et la merveille de cette

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M. DE CIIATEAlBniAND. Ü25

marche si proiiiplc Cannes à Paris : « Je ne savais « pas, avait-il dit, que le royaume de France fût le prix « de la course; » et il s’etait refusé à signer une adresse d’adhésion dtqà toute prête.

\ la suite de cet acte, d’une fermeté d’esprit toujours assez, rare, déchu de son titre judiciaire, M. Decazes s’était retiré dans son département, près de Bordeaux, la ville de ■M. Lainé ; et il y était resté suspect et surveillé. Bevenu à Paris, après la .seconde abdication de l’Empire, et désigné par sa conduite récente à la confiance de la Monarchie restaurée, il avait été nommé préfet de police à Paris, sans l’aveu du duc d’Otranlc, et un peu par précaution contre lui. Ni cette fonction, ni surtout la manière, dont le nouveau préfet la remplit, ne l'empêchèrent d’être porté par les électeurs de sa ville natale, Libourne, à la Chambre de 1815; et lorsque, à l’approche de celte Chambre, le premier ministère delà seconde Restauration, ce ministère de surprise et d’expédient, dont le chef, .M. de Talleyrand, avait commis la faute grave de reculer jusqu’.à Fouché, tomba de lui-même en morceaux, M. Dei-azes se trouva tout jirêl pour hériter. Déj.à en crédit, contradicteur pré.sumé des manœuvres du duc d'Otrante, plus vigilant, et plus inventif qnc le vieux ministre, et il’aspect aussi sincère que ce ministre était faux et tortueux, sachant unir .à la vigilance les formes régulières du magistrat, il semblait appelé à ce ministère de la police, dont le duc d'Otrante avait cru se faire une place forte, où il venait récemment, comme pour plus de sûreté, de célébrer scs noces nouvelles et d'installer sa jeune épouse choisie à dessein dans une noble race.

La précaution fut inutile : et, perdant une gageure impossible, M. Fomdié se retira bientôt, cnirainant ses I. 15

collèliues dans sa cliule et chassé par le mépris égal de tous ceux qu’il avait servis et trahis.

Avant cela même, les premiers signes de l'habile activité de M. Decazes, à l’encontre de son chef oITicicl, n’avaient pas échappé à Louis XVllI. Un usage, repris de l’Empire, mettait chaque jour sous les yeux du Roi un rapport du préfet de police. Cette communication avec 1e Château amena hientét la présence du préfet, que le roi voulut entendre, sur quelques incidents plus ou moins graves; et d’abord, sur une prétendue tentative d’empoisonnement dirigée contre l’Empereur de Russie. Le roi fut frappé de la netteté d’esprit, des promptes recherches et des rassurantes affirmations du jeune magistrat. D’autres occasions d’entretien confirmèrent cette première épreuve; et lorsque, sous le coup des négociations à terminer avec la Coalition et des garanties monarchiques à donner à la Chambre de 1815, le duc de Richelieu forma un nouveau ministère, en désignant M. Decazes pour en faire partie , il répondait à l’intention du Roi.

Nous ne prétendons pas retracer ici l’œuvre difficile de ce minist re, ni même indiquer tous les points de dissidence, qu’il devait avoir avec le parti, dont M. de Chateaubriand fut le plus éloquent interprète; nous nous garderions bien dq reviser tout ce procès d'une politique passée, dont il est juste cependant de détacher quelques traits éminents, qui n’appartiennent pas à la polémique, mais à l’histoire.

De cette époque, en effet, confuse, malheureuse, souvent obscurcie par la passion, et bientôt après défigurée par le mensonge et l’oubli, devaient rester deux choses, l’établissement de la Monarchie tempérée, le développe-

H. UK CHATEAUBRIAND. C27

muni graduel de la libcrlc politique, rtidoplion par la France du Roi revenu en 1814, l’adoplion sincère parce Roi de la Charte qu’il avait octroyée : deux efforts laborieux et liés l'un à l'autre, dont le succès n'exista qu’en apparence, mais dont la réunion n’en était pas moins un noble but à poursuivre, pour le patriotisme et le bon sens.

Qu’à cet inlércl public il se joignit des intérêts particuliers d’ambition, d’amour-propre, de fortunes nouvelles à établir, ou à défendre, nul doute à cet égard. Mais celle conséquence ne se trouvait pas d'un seul côté. Il faut le dire, le parti de l'émigration et de la noblesse, plus irrité qu’averti par la récente épreuve des Cent Joui-s, n’était ni le meilleur appui, ni le moindre péril du Pouvoir en France. La preuve en fut aequise, meme après quinze ans de durée, lorsque, sous un Roi faible et passionné, le zèle nltrà-monarcbique eut un jour à sa disposition, pour tenter le coup d’état, qu’il avait trop souvent rêvé. Alors, parut toute la vanité de ee parti, mais aussi l’instabilité malheureuse, dont resterait menacée la France. Si Louis XYIII, à son avènement, eût été Charles \, si la politique qui précipita la chute de la Restauration en eût e.xclusivcment domine le début, ce qu’aurait souffert la France peut se conjecturer aisément, et surtout un résultat le plus funeste de tous, le trouble intérieur et l’occupation étrangère. C’était là ce que l’instinct passionné de la Chambre élective de 1815 ou ne voyait pas, ou ne redoutait pas assez. Le mérite cl l’effort de M. Decazes, ministre, fut de conseiller et d’agir, en vue de ce danger, de montrer la royauté distincte de l’émigration et indépendante de l’étranger, de tendre, avant tout, au calme de l’intérieur, pour hâter la libération des frontières.

Travailler à celle œuvre, la faire Jésirer du Roi revenu de Ilarlwdl et de Gand, y ramener le plus grand nombre possible d’hommes des partis anciens ou nouveaux, lutter, avec leur secoui-s, contre l'intolérance du faux zèle ou du zèle e.vccssif, ce fut le difficile problème qu’entreprit M. Decazes, et auquel il attacha son nom. Son rôle n'avait aucun rapport avec celui de tel ou tel ministre qui, dans les crises d'une anarchie royale, imposé à son Souverain, le domine, au nom du parti populaire, et, pour le préserver, l'abaisse ou l’annule. D’un es|)rit juste, persistant avec art et sans orgueil, M. Decazes emprunta de la (’ouronne même l’ascendant, qu’il exerça sur elle. Placé dans un ministère dont le chef, homme d'honneur au plus haut degré, était un émigré, un officier de la Russie, un grand seigneur de l’ancien régime, entre des hommes, que leurs premières opinions ou leur conversion récente poussaient à l’exagération du zèle monarchique, il sut habilement tempérer et souvent contredire l'esprit royaliste, au nom du Roi.

L’habileté loyale de cette conduite se remarqua surtout dés 1817, dans l’effort de .M. Dccazes écartant du ministère de l’intérieur M. de Vauhianc, l’ancien député à la Législative, autrefois plein de bonnes intentions, sous des formes déclamatoires, plus lard préfet zélé de l'Empire, et maintenant, sous la Restauration, non moins excessif dans un autre zèle, quand il fallait surtout être habile cl modérateur. Pour l’éloigner, en effet, M. Decazes n’avait d’autre moyen que <raeliemiiuT vers ce po.ste le président même de la (Jiamhre des députés, l’homme, dont la réputation, ,à celle époque ])üiivail oflusquer une ambition vulgaire, iM. Lainé, royaliste ardent, mais de date récente, tenant à la liberté par son talent, par son périlleux laii-

gage sous l’Empire, par sa protestation et sa provocation pour le refus Je l’impôt, dans les Cent Jours. Appeler en ce moment M. Laine, c’était s’appuyer sur le désintéressement et la vertu contre les passions et les lactiques des partis.

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