I.A TRim,NK MODKfOE
et le sauver. Par goût, par instinct, M. Laine inclinait vers M. de Chateaubriand. A l'époque meme de l’ordonnniice du 5 septembre, il pleurait un tel adversaire; et il avait lu avec admiration la Monarchie selon la Charte, tout en souscrivant à la destitution de l'auteur. Plus tard, quand M. de Chateaubriand, ruine par sa di.cgràce, incitait sa maison de campagne en loterie, M. Laine avait pris incognito un billet.
Sorti des affaires devant la fortune croissante de M. Decazes, M. Laine se ra|>procba de.M. de Chateaubriand et pressa le duc de Richelieu de chercher un si puissant secours. Les instances redoublèrent, apres la première session de 1820; et M. de Chateaubriand accepta l'ambassade de Berlin, en même temps que M. de Corbière entrait au conseil, comme [irésidcnl de l'inslruclion publique, cl MM. Laine cl de Villèle comme ministres sccrctaircs d'I'ital, sans portefeuille. M. de Chateaubriand fut le négociateur très-actif de celle douteuse alliance; et il en reçut les remercîments ilu premier .Ministre, qui déjà lui avait rendu le Iraitomcnl de ministre d'Ktat. A dire vrai, ce n'était encore pour l'ambition de M. de Chateaubriand qu'uu demi-succès; et il poursuivait un bien autre but. Mais, il n’ignorait pas la disposition peu favorable du Roi, les délianccs publiques, et, dans son parti même, la diilicuUé de faire tolérer à d'autres ambitions le triomphe absolu de la sienne. Enlin, pour être conséquent, il souhaitait n'arriver au Pouvoir qu’afin d’y maintenir les princi|)cs libéraux, qu’il avait souvent réclamés; et il rencontrait encore bien des obstacles à celte laborieuse alliance de la Charte et du royalisme zélé. Sous ces impressions diverses, moins fortes pciil-étrc en 1820, qu'il ne les a décrites, vingt ans
H. DE CHATEAIIDRIAKD.
plus tard, M. de Chateaubriand se rendait à Berlin, pour y attendre, dans le repos d‘une ambassade, le résultat des tactiques de son parti dans la Chambre.
Quoi qu’il en fût, le retour officiel de son nom dans la diplomatie, l’accueil qu’il reçut à Berlin achevaient, en sa faveur, ce qu'avait commencé sa puissante polémique. Kvidemment, l’opinion des Cabinets étrangers avait fort changé, depuis Ils souhaitaient maintenant une influence, dont ils avaient eu peur. Les troubles, que l’esprit d'anarchie avait suscités sur plusieurs points de l’Lurope, réhabilitaient, aux yeux des cours du Nord, jusqu’à l’exagération monarclnquc de 1815; et .M. de Chateaubriand n’avait plus à se défendre, à Berlin, quedu soupçon d’être trop parlementaire. La politique de la maison de Brandebourg et de ses principaux conseillers ne gardait plus rien, encflét, des promesses constitutionnelles et du patriotique langage de 1813 et île 1814. Elle entrait dans une époque de défiance et de luttes contre des libertés, qu’un jour elle devait reconnaître.
Prés de cette Cour ainsi disposée, M. de Chateaubriand trouva, sinon crédit complet, du moins beaucoup d’égards et d’hommages. Il figurait dans les fêtes; il donnait la main à la Grande-Duchesse, épouse du Czar futur de Bussic. Mais, rien dans sa correspondance, citée par luimême, n’atteste une action sérieuse de sa part. Ce que lui dit le Boi, dans des entretiens familiers, rappelle les secrets que, suivant Horace , Mécène confiait au pocte, dans leurs promenades :
Thrax est Gnilina Sjro par?
Matutina parirni cautos jam frigora mordent.
C'est ainsi que le roi Guillaume voulait bien avouer à 1 18
M. de Chaleaubliand sa passion fidèle pour la musique de Gluck, ses impatiences de la célébrité de Rossini et d’autres détails de médiocre intérêt pour l’actif ambassadeur. Celui-ci, les yeux tournés vers la France et l’oreille attentive à tous les bruits d’esprit révolutionnaire, en Europe, commençait à se sentir inutile dans Berlin. Le retentissement de son nom ne suffîsait pas à le distmire de son ennui. iNe pouvant agir, ayant peu de chose à dire à son Ministre sur les affaires de Prusse, il lui parlait de celles de France. Il conseillait à notre politique de seconder l’intervention étrangère à Naples, pour y ménageries intérêts de, la liberté, et d'imposer respect aux troubles du Piémont, en jetant quelques troupes françaises en Italie. Ces conseils étaient peu goûtés; et l’ennui de l’ambassadeur s’augmentait chaque jour. Une affection , royale et gracieuse semblait cependant animer, alors pour lui, le séjour de Berlin. La princesse Frédérique de Prusse, duchesse de Cumberland, avait pour ses ouvrages une admiration très-vive, dont le'Jangagc sc confondait avec celui de la plus tendre amitié. Nous en avons pour preuve quelques lettres publiées par M. de Chateaubriand lui-même. Ces lettres ne sc rapportent qu’au lendemain du départ de l’ambassadeur; mais, elles se succèdent de si près, et le langage en est si affectueux, qu’il y a, je crois, plus de vanité que de reconnaissance à les avoir publiées.
Voltaire, dans une ode peu lyriipie, sur la mort de la margrave de Bayrciith, exprimait tant de douleur, que le Roi de Prusse, Frédéric en fut blessé, pour rhouneui de sa sœur et du trône. On peut s’étonner que M. deCha teaubriand ait exposé la reine de Hanovre au même ordre de soupçons. « Mille ans en arrière, écrit-il, dans
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H. ÜK ClUTEAI'KRUNU.
n ses Mémoires; el la princesse Frédérique, étant fille de « Cliarlemaj’ne, eût emporté, la nuit, Fginhard sur ses « épaules, afin qu’il ne laissât sur la neige aucune trace de « ses pas. »
Hieii, ce scmlile, n'autorisait ce rapprocliement historique. M. de Cliateaulniand vojait la princesse, dans les l éunions de Cour; il rencontrait sa voilure, dans les allées du parc royal, où le duc de Cumberland, presque aveugle, se promenait à clicval, en lieurlaiil parfois les poleau.v des avenues. Admettons encore, d’après les lettres écrites, que M. de Chateaubriand avait eu plus d'un entretien avec la Princesse, qui parlait si bien notre langue. Mais tout cela, quelles que fussent d’ailleurs les neiges des bords de la Sprée, laissait l’ambassadeur bien loin de la destinée d'Eginbard. Lui-même n’y songeait guère alors, dans ses aspirations les plus hautes; car, il semblait surtout pressé de quitter Berlin pour Pai is, et l'ambassade pour un Ministère. Aussi, avait-il saisi avec empressement l’occasion du baptême du duc de Bordeau.x, pour demander un congé, sans esprit de retour; et, le 18 avril 1821, il partait avec ce congé, pour retrouver MM. de Villéle et Corbière, et les restes épars de celte réunion Pie/, dont il n tracé qiiel(|uc part nue moqueuse peinture.
Au fond, M. de Chateaubriand avait trop étudié le jeu des ambitions parlementaires et trop éprouvé par luimême la puissance de la iiolémiqiie, jiour n’êlrc pas impatient d’arriver, à son tour, au Pouvoir. I.es ambassades, Celle de lleilin du moins, lui semblaient un exil. Il avait secondé de scs efforts rarrangemenl qui, rappelant au ministère le duc de Piicbelicu, entouré d’anciens amis de M. Deca7.es, l’avait seulement grevé de la présence an Conseil de deux chefs du parti monarchique. Mais cette
combinaison n'élail qu'une trêve passagère; et le zèle de parti voulait davantage. .Ajoutons, pour excuse, que la suite des événements allait montrer qu’à la passion de rinilucncc cl du Pouvoir, M. de Cliateaubriaud joignait du moins l'ambition d’en user, pour quelque but honorable à son pays, comme à la cause qu'il servait, et qu’il voulait inséparablement unir aux libertés nationales. Les mécomi)tes et les torts sont assez frequents, chez les hommes publics, pour qu'on ne refuse pas du moins toute intention généreuse à leurs efforts et toute noblesse à leurs entreprises, quand de tels mobiles en sont l’explication la plus évidente et la meilleure.