‹ La tribune moderne M. de ChateaubriandChapitre 41 sur 76 · I.A TUIBi:XF. MODERNE · texte numérisé non relu

I.A TUIBi:XF. MODERNE

Ktatsqui, dans Irur reconnaissance amicale du nouveau régime de la France, gardaient en face d’elle un lien commun de défiance et d'union ; d’autre part, elle touchait à ces anciens rapports de la France et de l’Espagne, à ce Pacte des deux Couronnes, si envie jadis de l’Angleterre, combattu naguère, dans sa forme nouvelle, et que pouvait ramener un Protectorat politique des Bourbons de France, en biveur des Bourbons d’Espagne. A ces points de vue divers, l’état de l’Espagne en 1822, la crainte de sa Révolution , la dissidence formelle de l’Angleterre, ou du moins sa répugnance bien plus grande pour notre intervention (lue pour les Cortès, offraient une sérieuse complication, comme le disait souvent M. de Metternich. Quoiqu’elle ne fit alors que commencer, elle dut tenter ■M. de Chateaubriand, qui, de Berlin même, avait curieusement épié les moindres souffles de révolution élevés en Europe.

Dans les premiers jours d’avril 1822, il revoyait donc, avec le titre et le brillant cortège d’ambassadeur, cette ville de Londres, où il avait vécu, pauvre etignoré, trente ans auparavant. Il dut s’y rappeler, avec de nouveaux regrets, l’e.vcellenl ami qu’il avait perdu, l’année précédente, pendant les impatiences de son exil à Berlin, etaprès avoir vainement essayé, en faveur d’un si ancien compagnon de malheur, son propre crédit politique. Dans la formation du ministère Richelieu -Villéle, M. de Chateaubriand, en retour de son désintéressement personnel, avait demandé d’abord la grande maîtrise de fUniversité pourM. de Fontaiies. Mais, il avait fallu faire place à M. de Corbière, et, comme on disait alors, aux combinaisons de Chambre. M. de Chatcaubiiand, déçu dans son espérance, avait été dégagé bien vite de sa promisse par ce mot ai-

M. DE CH.VTEAIÜRIAXD.

niable ilc son ami : « Je vous le répète, je n'ai licn « espéré, ni rien désiré; ainsi je n’éprouve aucun dé- « sa|i|iointuinenl; mais, je n'en suis pas moins sensible « aux témoignages de votre amitié : ils me rendent plus « beureux quo toutes les places du monde. » Ce langage était vrai.

Nul homme n’eut mieux que M. de Fontanes défendu l’Université contre les passions du temps. Mais, il était las des affaires, dans la forme bnnante du débat politique, et surtout depuis la plaie cruelle, qu'il avait reçue, par la mort d’un fds tendrement aimé. Il tâchait d'oublier la polémique même du Conseruateur, où le jeune Saint-Marcellin avait pris une part si promptement funeste; et, sauf la première demande de révision de la loi électorale, à laquelle il se mêla, par un remarquable discours, il ne s’occupait plus que de savantes lectures, de poésie et d’entretiens sur le seul sujet qu’il aimât. Rien u’était affaibli dans sa vive amitié pour M. de Ubateaubriand : Je l'attends au ministère, disait-il, sans le lui souhaiter, pour lui-même. Il IJ fera quelque chose de mémorable; et puis, il tombera. crest au milieu de ce calme d'esprit mêlé de tristesse que M. de Fontanes, frappé d’un accès de goutte violente, fut enlevé à sa famille et à ses amis, dans la pleine vigueur, sinon de l’âge, du moins de la force apparente. De longs jours semblaient réservés à cet homme si bon, si épris des lettres, et que l’étude encore rendait heureux. M. de Uhateauhriand sentit vivement cette perte, et se fût occupé davantage d’une mémoire qui lui était chère, si le flot politique ne l’eût entraîné de plus en plus. Pouvait-il retrouver, à Paris ou à Londres, pareil ami de sa jeunesse, pareil garant de son génie? Sa présence à Londres, en IHii2, lui offrait sans doute un grand contraste avec scs

premiers souvenirs du même séjour. C était une expiation de la Fortune, qu'il lui appartenait de peindre, et dont il a senti, pcut-clre, avec une efTiision de joie trop naïve, le côté favorable. La pompe olficicllc, les équipages, les livrées sont peu de chose comparés aux premières joies du talent ; et, quand le jeune émigré, errant dans les campagnes voisines de Londres, en 171)7, avec un ami qui lui prédisait la gloire, se redisait les rêves éloquents de René, il avait dû sentir, au fond du cœur, un plaisir de création et d’espérance, que n’égalerait pas un jour l’orgueil de ses succès diplomatiques, et encore moins la satisfaction un peu frivole de son luxe d’ambassadeur, et de l’alïlucnce à scs soirées de réceptions.

On le sait, trop d’ostentation nuit à la grandeur; la vanité rapetisse même le pins juste orgueil; et de ce défaut personnel peut sortir plus d’un désavantage politique C’est pour cela qu’on doit le rappeler, et non pour le médiocre plaisir de noter une faiblesse, dans l’Iiommc éminent. Voltaire, avec son exquise justesse, en comparant quelque part le cardinal de Retz au cardinal Mazarin, l’impétueux et brillant génie du premier aux finasseries du second, explique comment celui des deux qui semblait si supérieur à l'autre a été et devait être vaincu, dans la lutte*, Meme question liistoriquc et même réponse peuvent se présenter au lecteur, lorsqu’il rapproche les noms si disparates de SI. de Chateaubriand et de M. de Villèle. La seule différence, c’est que, chez eux, l’antipathie, également naturelle, se déclara plus tard, que le fier et éclatant esprit patienta plus longtemps, et qu’entre lui et

* Kn lisant les lettres du cardinal Mnurin et les Mt'nioircs du cardinal de Retz, on voilaisémenl que Retz était le génie su}>érioiir. Cependant Mazariti fut tout-puissant, et Retz fut accablé, etc. [Volt. Siècle de Ijouie XtV, c. ti.)

M. DE ClIATEAUimiA.ND. 2X5

son adversaire, le plus modeste des deux porta le premier coup et fit le premier affront.

Mais, au printemps de 1822, nous sommes, par les apparences, bien loin d’une semblable rupture. M. de Villèle, maître du portefeuille des finances, après sept ans de laborieuse tactique dans la Chambre élective, est premier minisire de fait, sans avoir osé prendre la Présidence du Conseil. M. de Chateaubriand arrive à Londres, avec sa grande renommée, pour être le délégué d’un Ministre des affaires étrangères qu’il sent, avec regret sans doute, trop inférieur à lui. Sa mission est d’accréditer le nouveau Cabinet, de le montrer affermi et nécessaire, puis d’entretenir, ou plutôt de ranimer l’esprit de défiance hostile contre les troubles récents et les tenlalivcs révolutionnaires du midi de l’Europe, d’étendre cette disi>osition au mouvement actuel de l’Espagne, aux entreprises des Cortès. Bien que lord Castlereagli soit, par lui-même, assez enclin à la politique répressive des principaux Cabinets du Continent, on craint en lui l’esprit anglais, et l’inQuencc des libres Institutions et des idée.s de son pavs. 11 a souffert plutôt que secondé le mouvement militaire de l'Autriche contre la Révolution napolitaine; il ménage l’insurrection de l’Amérique espagnole, et ne semble pas éloigné de la reconnaître, dans une vue de commerce, il est vrai, bien plus que d’affinité libérale. Quant à la révolution de Madrid, il la tolère plus qu’il ne l’approuve; et il consentirait peut-être à la réprimer, d’accord avec la Sainte Alliance.

M. de Chateaubriand est attentif à ces dispositions du Ministre anglais. Mais il n’a pas, ou du moins il ne montre pas encore même croyance cl même ardeur que M. de Montmorency, sur la nécessité d’intervenir en Espagne.

LA TfllBLiNE MOtlEIt.NE.

Il alToclc plutôt de partager la prudente réserve de M. île Villèle, dont il est noloiremcnl l’ami; il craint, romme lui, les dépenses d’une telle guerre et réclame surtout du (iabinet anglais une influence morale, (jiii modère l'esprit des Cortès et conserve la Itoyautê en paix, s’il est possible, avec la Uévolution. Mais, en revanche, il propose à M. de Montmorency de négocier, pour la France, une autre occasion de guerre politique, un passage immédiat de troupes françaises en Italie, ])our aider ou relayer l’Autriche dans sa mise en surveillance du Fiémont, alors au début de la généreuse tentative, qu’il reprit plus tard, et dont, après trente ans, il recueille le fruit.

Nous n’avons pas la réponse du ministre des afl'aires étrangères de France à cette insinuation de rambas.sadenr; et nous croyons que, si M. de Montmorency eût alors voulu réaliser le projet de M. de Chateaubriand, il eût trouvé grand obstacle dans M. de Villèle. Dés le commencement du nouveau ministère, un pouvait en eiïet pressentir la lutte du grand seigneur de 178!> et du petit gentilbomme parvenu de 1815. M. de Villèle, l’homme de |)arti modéré, par instinct d’administrateur, l’hainme d’alTaircs pratique, sans pieuse ferveur, ni théorie absolue, porté au ministère par la force des choses et au gré du Iloi, quoiqu’il n’eût pas d’ahord o.sé vouloir la Présidence du Conseil, entendait bien l’exercer, et savait par expérience combien le ministère des finances est opportun pour cette suprématie. Si, d’autre part, M. de Montmorency, en acceptant le ministère des affaires étrangères, n’avait pas réclamé le titre de Président du Conseil, qu’avait en deux fois le duc de Dichelieii, il n’en regardait pas moins semblable honneur comme attaché, eu quebpie sorte, au département qtt'il occupait. Ainsi, ce Cabinet tout roya-

Jî. l>i; CllATEAl tmiANÜ.

liste (le 1822, à part les dissidences de cni aclcrc et d'origine, recelait un sujet de divisions et de luttes, dans le litre vacant de la Présidence. En attendant le. litre, l’influence décisive et croissante se marquait en faveur de M. de Villèle, par l’ascendant sur la Chambre des députés, la direction des hommes et l’activité des détails. Le coup d’œil de M. de Chateaubriand ne s’y trompait pas; et, quel que fût son air de déférence solennelle envers son noble ami, le Ministre des affaires étranijères, c'était au ministre des linanccs que s’adressaient sa pensée et ses vœux, et que s’attachait son ambition Une grave épreuve allait constater celte dilTérence.

La sourde inquiétude qui durait encore sur le Continent, le mouvement révolutionnaire qui croi.ssait en Espagne, l’agitation du Piémont, le soulèvement de la Grèce avaient amené, pour les Cabinets de l’Europe, un motif nouveau de délibération et d’action en commun. Depuis la soumission si facile de ISaples, devant les ba’ionnetles de rAutrichc, rien ne semblait aux Cours du Nord plus sûr et plus simple que ce procédé d’intervention militaire appliqué par un Congrès; et la Doyauté de France, en butte elle-même à des attentats, qu’elle croyait liés à des conspirations étrangères, acceptait volontiers, comme utile même à sa dignité, une solidarité politique qui la plaçait parmi les Puissances gardiennes de l’ordre monarchique établi. Le péril, en effet, eût été non de s’adjoindre librement à un Protectorat européen, pour un but précis et déterminé, mais d’en dépendre, d’une manière générale.

Là même, cependant, pouvait se rencontrer un écueil pour la Monarchie selon la Charte, celui d’être, ou de paraître entraînée par ses alliances hors de l’esprit de scs

U TninUNE MODERNE.

hislUutions. M. de Montmorency était peu touché d'une telle sollicitude : il voyait surtout, dans un Congrès, l’occasion pour la France de concourir, avec une grande partie de l’Europe, à la répression des troubles de l'Espagne, qu'il redoutait pour la religion, au moins autant que pour le troue. Ministre desalTaires étrangères de la Royauté des Bourbons, il avait grand désir de la représenter au Congrès de .Souverains et d'hommes d'Etat, qui devait prochainement se tenir à Vérone, et où lord Castlereagh serait peutêtre l'organe d'une dissidence de l'Angleterre.

A ces motifs de conviction sincère, qui poussaient M. de Montmorency à Vérone, M. de Chateaubriand, on peut le croire, en joignait d'autres puisés dans la sagacité d'un noble patriotisme, non moins ipie dans l'orgueil du talent. Il avait bien jugé la Révolution d’Espagne; il la croyait plus bruyante que forte; il la supposait facile à réprimer par les armes de la France, avec l'aveu de l'Europe; et il voyait là, pour la Royauté et la Nation française, une reprise assurée d'ascendant mililairc, après une campagne, dont il caUiilait les chances heureuses et l'inévilable contre-coup sur l'esprit des gouvernements et des peuples.

Mais, cette disposition même rendait la présence d'un tel assesseur au jirochain Congrès peu désirable pour l'amour-propre ministériel de M. de Montmorency, non moins partisan de la guerre contre l'Espagne, et encore plus zélé pour la Sainte-Alliance. Aussi, le premier désir de citte délégation, exprimé par l'ambassadeur, dans une lettre à son Ministre, n'obtint que réponse évasive et refus mal déguisé. De là, nouveaux efforts do M. de Chateaubriand, près de M. de Villéle, ])eii soucieux de la guerre, peu sensible à l’ardeur apostolique de son Collègue des affaires étrangères, et, par là, fort enclin à lui ménager

»in conlie-poids, et peut-être à tempérer son zèle au prochain Congrès par l’opinion, présumée plus docile, de M. de Chateaubriand.

Faudra-t-il croire qu’à ce point de vue même, l'ambassadeur changea parfois de langage, et donna des espérances diverses? Il est certain que par lui-même, et par une noble amie, la demande de son envoi à Vérone lut opiniâtrément renouvelée, et rencontra plus d’un obstacle. M. de Chateaubriand, tout en offusquant de sa gloire, même la piété de M. de Montmorency, choquait, par d’autres côtés, la prudence mondaine et les souvenirs de Louis XVIII . L’effort devint donc assez pénible, et n'aurait peut-être pas réussi, sans une dernière démarche, l’arrivée du jeune Secrétaire d'ambassade , M . de Marcellus , d’un nom cher au parti royaliste, ingénieux et zélé messager, qui fit craindre à M. de Montmorency d’avoir bientôt à Paris, comme démissionnaire mécontent, celui dont il n’aurait pas voulu, comme auxiliaire, à Vérone. En meme temps, M. dcVillèlcse sentait piqué au jeu; et, insistant auprès du Roi, il voulut assurer, contre un collègue, dont il n’était pas assez maître, le succès d'un ami qui se confiait à lui. Ainsi fut emportée la question au Conseil. M. de Montmorency annonça lui-mèinc, non sans quelque amertume, la décision à notre ambassadeur, tandis que M. de Villèle en prévenait avec effusion le futur collègue, qu’il semblait tenir en réserve.

Durant cette lutte intérieure du ministère Montmorciicy- Villèle, un incident bien autrement tragique marquait, en Angleterre, la forte pression des mœurs publiques et de l’esprit de liberté sur les caractères les plus fermes et les ambitions les plus hautaines. Un ministre associé par tant d’actes décisifs à la politique de la Sainte-Alliance, et dans I l'J

son pays même, poussé à quelques mesures impopulaires (le précaution et de résistance, lord f.astlereagli fut tout à coup troublé de son rôle prochain au Congrès, de scs promesses à tenir, ou plul(jt à dé^savouer, s’il voulait demeurer, dans la question d’Espagne, l’homme du Parlement britannique, et combattre au dehors la Révolulion, sans lui donner trop d’armes au dedans, et sans se rendre lui-même trop odieux, pour garder le pouvoir. Dans cette crise d’inquiétude et d’orgueil, Castlcreagh sentit vaciller sa raison, et se donna la mort.

Quelques jours auparavant, un ancien collègue de lord Castlereagh, séparé de lui par des tracasseries plutôt que par des principes, mais entraîné par celte séparation même à des opinions plus libérales, Georges Canning, un des brillants élèves de Pitt, avait accepté l’opulente fonction de gouverneur de l’Indc. Il était résolu, non sans dépit, à quitter l’Europe pour ce lointain exil, au moment où lord Castlereagh se préparait avec répugnance au voyage de Vérone, puis se délivrait de cet ennui, en se coupant la gorge. Pour le remplacer au Congrès des l ois, nulle dilTiculté : l’Angleterre avait son grand général, lord Wellington, si bien accueilli des Souverains absolus, mais modéré par nature et d’un esprit conforme aux libres Institutions de son pays. Dans le Cabinet et au Parlement, il était bien plus malaisé de trouver le successeur de Castlereagh ; et ce choix devait bientôt influer sur la politique anglaise au dehors.

L’ascendant même qu’avait eu ce ministre, le vide que laissait sa mort découvraient trop l’insuIBsance, pour le remplacer, de tout autre successeur que son plus redoutable antagoniste. Georges IV le comprit; et, malgré .quelque motif d’aversion personnelle, sur les instances de ses

M. UË CIIATËAUURIANU.

autres ministres, il leur donna pour chef Canning, au lieu de Castlereagh. Ce changement ne diminua pas, pour l'ambassadeur de France à Londres, le désir d'être délégué au Congrès de Vérone. Depuis son arrivée, il avait beaucoup vu le plu.s brillant orateur du l’arlemcnl britannique. Un goût et une prétention d'éclat littéraire portaient M. Canning au devant de l’illustre écrivain, qu’il avait recherché, quelques années auparavant, à Paris. Cette liaison de deux talents fort divers au fond, et rapprochés d’amour-propre, affectait meme les formes de l’amitié; mais, M. de Chateaulrriand, qui devinait assez juste la nouvelle impulsion, ou du moins la nouvelle apparence que son ami, appelé au Ministère, allait donner à la politique anglaise sur le Continent, jugeait plus à propos de la contre miner à Vérone, que de la discuter stérilement, à Londres. Ce fut donc le lendemain même de la nomination de M. Canning à V office vacant de lord Castlereagh, que M. de Chateaubriand insista, plus que jamais, pour sa propre délégation à Vérone. Deux jours après, il reçut l’avis de sa mission qui semblait liée, et, par là meme, subordonnée à celle de M. de Montmorency, que l’ordre du Roi chargeait de représenter la France à Vienne et à Vérone.

Parti de Londres, à la fin de septembre ne trouvant plus M. de Montmorency à Paris, mais reçu, à cœur ouvert, par M. de Villèle et gracieusement parle Roi, M. de Chateaubriand arriva des premiers à Vérone, où devaient se réunir l’empereur d’Autriche et le prince de Metternich, l’empereur de Russie, suivi de plusieurs généraux et de scs ambassadeurs dans les grandes Cours, le roi de Prusse avec ses deux frères et ses deux principaux ministres, le roi de Naples avec sa maîtresse et son confesseur, le roi de Sardaigne avec son ministre des affaires

U TRIBU^E )i01)ER>'E.

éliMngcies, enfin les délégués de l’Angleferre, et, an premier rang, le duc de Wellingfon. Trois autres plénipolenliaires de la France, M. de Carainan, M. de la Féronnays et M.de Rayneval, ambassadeurs près des cours de Vienne, de Pélersbourg et de Berlin, arrivaient à ce Congrès, avec le titre qu’avait tant souhaité M. de Chateaubriand ; et leur mission, si partagée, s’efTaçait d'autant plus, en la présence du Ministre, leur chef officiel.

On ne saurait supposer, d'ailleurs, que le Congrès réellement actif et délibérant se formât de toutes les illustrations de cour et de diplomatie, qui se trouvaient assemblées à Vérone, depuis l’archiduc de Modèiie jusqu’à l’archiduchesse de Parme, et depuis le conseiller aulique, M. Gentz, jusqu’à M. de Serre, tombé delà tribune dans l’oi-sivelé d’une ambassade à Naples. Evidemment, beaucoup d’a.ssislants faisaient cortège. Leur présence était, pour CU.V une charge et un honneur. Les intérêts sérieux du Congrès se traitèrent, dans quelques séances spécialement convoquées, et plus encore, dans quelques entretiens confidentiels.

Sous la première forme, le rôle dcM. de Chateaubriand fut d'abord Irùsdiinilé. Comme un des ministres plénipotentiaires de la France au Congrès, il prit part sans doute à des conférences sur la traite des Nègres et sur la répression de la piraterie, dans les mers d’Amérique. On conçoit même qu’il ait été chargé par Hl. de Montmorency de répondre à un mémoire de lord Wellington, demandant, avec la philanthropie tardive, mais énergique de son pays, une interdiction absolue du commerce d'esclaves, et réclamant à cet égard plusieurs garanties, dont pouvait s’inquiéter la liberté maritime des autres nations. Mais, sur la grande question d'alors, la Révolution d’Espagne, l’initiative, au

U. DF, chateaubriand. SST.

nom de la France, ne pouvait appartenir qu’à M. de Montmorency; et, sous ce rapport même, il recevait du Ministère français de.s Instructions directes. Or ce Ministère, M. de Villèle, qui en était l'homme d’afiaires le plus actif dans les Chambres, venait de s’eu faire déclarer le Président olliciel; et, tandis que le grand nom de Montmorency passait de la cour de Vienne au Comjrès de Vérone, pour y représenter ce qu'on appelait la politique royaliste de France, l'habile et laborieux taclicieu-du parti royaliste n'hésitait plus à se donner, dans le Conseil du roi Trés- Chrélien, le litre qu'il avait craint d'accepter d'abord.

Le Ministre des affaires étrangères de France apprenait, à Vérone, pariine dépêche, cette primauté survenante; et il recevait, en même temps, du nouveau Président des Imlntctions destinées à modérer son action près du Congrès. Là était recommandé aux plénipotentiaires de .''a Majesté Très- Chrétienne, « de ne pas assimiler le rôle de la France à « celui de l'.\utrichc, au Congrès de Laybach; de se snu- « venir que la France n'est pas dans l'intention, ni dans la « nécessité de déclarer la guerre à l'Kspagne; qu’elle n’a U pas d'appui à réclamer, pour un but, qu’elle ne veut pas « atteindre; que, si elle était attaquée par l’Espagne,

« elle n’aurait pas besoin de secours, et ne doit donc n contracter, à cet égard, aucune obligation, se bornant « d'ailleurs à tirer du Congrès un traité éventuel, hono- « rabic et utile à la France, soit pour le cas de guerre (I entre elle et l'Espagne, soit pour le cas où Ic.-^ Puissances « reconnaîtraient l'indépendance de l’Amérique. »

Le reste de la note adoptée et transmise par le Président du Conseil insistait, d'une manière assez décourageante, sur les dillicullés et les périls d’une invasion directe; en tout, elle avait pour objet contre l'Espagne l’hostilité.

LA TBIBÜNE MODERNE.

sans la guerre, el la mise au ban de l’Europe, sans inlerventinn obligée pour la France. Le /.èle monarchique de M. de Montmorency ne s'enferma pas dans le eercle un peu timide de cette Instruction. Portant seul au Congrès une proposition , sur laquelle il u’avait pas consulté M. de Chateaubriand, il peignit avec force ce qu’il appelait les provocations de l’Espagne contre la France; et, de là tirant la conséquence probable d'une guerre, il invoqua, pour cette guère, l’appui moral des alliés; réclamant dès-lors, comme une première marque de cet appui, la menace simultanée du retrait des Ambassades présentes à Madrid, il indiqua le besoin de quelques autres manifestations du meme accord : il en chercha la forme; et entin, il posa la question du secours matériel, que les Hautes-Puissances seraient disposées à donner à la France, dans le cas où, sur sa demande, leur intervention active deviendrait nécessaire. •

C'était là prévoir et préparer la guerre, plus que ne le voulait M de Villéle. M. de Chateaubriand allirme, dans son Histoire du Congrès de Vérone, que, s’il eût été consulté parM. de Montmorency, la communication aurait été autrement rédigée; (|u'elle n’aurait pas parlé surtout du la possibilité d'un secours matériel. Ainsi, l’ambassadeur put se montrer, en appareme, plus modéré que son Ministre, et plus d'accord avec la politique de M. de Villéle. Mais, dans le fait, il voulait la guerre d’Espagne d'une volonté plus passionnée que personne; et, s’il ne fut pas à mémo de la déterminer d'abord, il en devint bientôt le plus puissant instigateur.

Quoi (|u’il en soit, la communication accusée à la fois d’excès et de faiblesse par l’ambassadeur trop supérieur à son ministre, obtint, ce semble, assez de crédit dans laCon-

M. DE CHATEAUBBUND. 2!t5

Icrence. Le représentant de l’Anjjleterre refusa seul d’y répondre, et n'adniii pas les questions proposées. L’Autriche ella Prusse promirent, avec empressement, le retrait de leurs ambassadeurs et tout l’appui moral qu’on pouvait désirer. La Uussie, en donnant pleine approbation aux vues exprimées par M. de Montmorency, offrit pour l'exécution tuutl’ap|)ui moral et matériel, dont la France aurait besoin.

La dissidence de lord Wellington n’en fut que plus marquée et annonça dès-lors l’attitude d’abstention et de blâme, qu'allait prendre rAngleterre, si la France commençait une entreprise armée sur l’Es|iagne. C’était l’instinct du sentiment anglais, appliqué par le calcul populaire de Canning, comme il avait été pressenti par Castlereagh. Cette répugnance, nourrie par l'ancienne jalousie anglaise contre le Pacte de famille et contre la réunion des deux Couronnes dans la maison de France, était, au fond, d’accord avec l’esprit même de Wellington et sa fierté militaire. Tout tory qu’il était, et bien que fort avancé dans les conseils et la faveur de la Sainte-Alliance, il n'aimait pas que la France revint, même sous d’autres auspices que ceux de l’Empire, cberchcr en Espagne la revanche des mécomptes et des pertes que, là même, il avait infligés à la fortune de Napoléon. Il plaisait à son amour-propre que la Péninsule, délivrée par lui, restât sur ce souvenir et ne fût de longtemps visitée par nos armes. Enfin, tout sentiment personnel à part, le duc de Wellington avait l’esprit de loyauté légale, que commandent les Institutions de sou pays; et, sans reporter à M. Canning l’amitié politique, qu’il avait eue pour lord Castlereagh, il .suivait avec zèle les instructions du nouveau ministre.

Mais le représentant de l’Angleterre excepté, les plénipotentiaires, les Rois présents à Vérone, l’empereur

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LA TnIBl'^E MODER>C.

Si«

Alexandre surtout, avaient ciïroi de la Révolution espagnole et en voulaient la compreasion prochaine.

Le Congrès ne prétendait pas, comme on l'a dit, contraindre les Bourbons de France à marcher en armes, pour assurer aux Bourbons d’Espagne leur Pouvoir absolu; mais, collective ou non, l'expédition était voulue par toutes les Puissances, hormis l'Angleterre; et, dans la première hypothèse, on eût demandé à la France passage sur son territoire. M. de Lhateaubriand, dans son Congrès de Vérone, a paru cependant supposer une intention plus pacifique de l'Europe, par jalousie de la France et par crainte de scs accroissements. En cela, l'Iiistorien, ou n’a pas vu la vérité, ou la dénature un peu, pour augmenter le rôle du diplomate. Dans le fait, à Vérone, comme il arrive souvent ailleurs, une forte crainte dominait une répugnance. L'Autriche, que M. de Chateaubriand affirme avoir été très-froide pour cette guerre, par défiance de tout réveil armé de la France, voulait cependant la prompte répression des Cortès. M. de Mcttemich avait contribué beaucoup à échauffer, sur ce point, la colère de l'empereur Alexandre : il accueillait et encourageait de ses promesses quelques émissaires de la Régence royaliste d’Urgel, venus à Vérone solliciter, à toute fin, un secours étranger pour le roi Ferdinand contre la Constitution de Cadix, les Cortès et le ministère imposé par leur iniluciice. Le cabinet de Vienne eût souhaité passionnément |)ouvoir lui-même faire, à Madrid, ce qu'il venait d'achever à Naples. Mais, à défaut de sa propre action, il en acceptait une autre telle quelle, même celle de la France.

Laissons à chaque chose sa vérité. Il était facile de persuader au Congrès ce qu’il voulait. La ditlercncc n’était

M. UË CHATEAUBRIAND.

que dans les formes. M. de Montmorency, pieux et fervent, souhaitait du fond de l’âme et trouvait praticable, à quelque prix que ce fût, la répression armée des troubles de l’Espagne. M. de Chateaubriand avait le même but, sans tenir le meme langage, et sans approuver également tout mode d’invasion. On peut justement reconnaître avec lui, que, dans ce désir commun, il voyait bien au delà de M. de Montmorency; que, se souciant pou du Trappiste et des bandes de la foi, sa pensée toute politique voulait surtout armer la Franco et rendre à la Monarchie légitime l’occasion d'une guerre heureuse. Mais, ce but même admis, pour en aplanir les voies, pour obtenir que la France fît à elle seule ce qu'on lui enviait un peu, mais ce qu’on souhaitait, avant tout, par une main ou par une autre, il y avait peu d’obstacles à vaincre : et d’abord M. de Chateaubriand, sur ce point même, dissimula son zèle, plus qu’il ne le rendit pressant et impérieux.

On avait décidé, d’après les ouvertures de M. de Montmorency et sans dilliculté, qu’une Note comminatoire serait adressée par chacune des Cours alliées au Gouvernement et aux Cortès d’Espagne. Cette Note, uniforme pour le fond, avec des variations de langage, rappelait les violences, les désordres, dont souffrait la Péninsule, le besoin d’y mettre un terme, en revenant au principe de l’Autorité royale; elle invitait à y ramener les Institutions nouvelles, et à chercher là surtout le .salut de l'Espagne. Si cette condition n’était pas remplie, elle annonçait la rupture des relations pacifiques avec l’Europe, et, par là meme, l’imminence d’une guerre. Cet acte, que l’Angleterre seule s’abstenait d'approuver et de reproduire, réalisant par un premier fait l'adhésion complète des trois Puissances du Nord à la communication du

LA TlUBL'NE MODERNE.

principal pléiiipolcnliaire de France, ce Ministre pouvait, dès-lors, revenir près de son Gouvernement, pour presser les conséquences des principes adoptés, sur sa demande. M. de Montmorency partit de Vérone, dès le 21 novembre 1822, bien que le Congrès dût encore prolonger plus de trois semaines scs séances, discuter diverses questions secondaires, et attendre d'Kspagne des réponses faciles à prévoir.

Dans cet intervalle, M. de Chateaubriand, plus maître de son rôle, et à découvert sur ce premier plan, qu'il ambitionnait toujours, n’avait pins à retenir sa propre force, de peur d’offusquer. Il lui convenait moins, dès lors, de représenter exclusivement la politique du président du Conseil, et de se faire, à ce titre, plus modéré et moins disposé à la guerre, que ne l’avait paru le ministre des affaires étrangères. Il sembla donc, chaque jour, entrer davantage dans ces idées de Dictature européenne professées par l'empereur Ale.xandre. Il eut de fréquents entretiens avec ce Monarque rctomlWi de sou langage constitutionnel de 1814àde graves scrupules et à de perpétuelles alarmes, au moindre signe de troubles populaires, ou même devant toute apparence de liberté légale. L’imagination mystique du .'souverain ne fut pas sans ascendant sur la pensée du grand écrivain; et l'influence devint réciproque.

.M. de Chateaubriand nous affirme, qu'en se dévouant, sur l'afl'aire d'Lspagne, à la pensée de l'empereur Alexandre, qui, au fond, était la sienne, il poursuivait, pour son pays, de bien autres résultats que le renversement de la Constitution des Cortès et le rétablissement de Ferdinand Vil dans son stérile despotisme. Il voyait dans l’avenir, pour prix de ce concours aux vues du Czar, la France agrandie et la rive du Rbin reconquise. Malheureusement,

M. DË CIIATEAUBKIANU. 209

Itieii des années plus tard, quand l'illustre écriTain, après la mort prématurée d’Alexandre, repassant d’un regard les rêves de son patriotisme, nous dit tout ce qu’il aurait espéré de l'union de ce Monarque avec la France, si lui-même était resté, ou redevenu ministre des affaires étrangères, il éloigne bien cet ancien but, qu’il se proposait : il n’ose placer, dans ses calculs, l’extension de nos frontières du Mord, qu’après de bien autres événements, la création de Monarchies bourboniennes dans l’Amérique méridionale, la réunion par le Czarde l’Eglise grecque à l’Eglise latine, le Christianisme mailre de la Turquie. Ce sont là de grandes promesses, mais un bien long ajournement à l’extension de nos frontières du Nord.

M. de Chateaubriand avait-il, dans les entretiens de Vérone, flatté, par un coin de ces vastes |icrspeclives, l’ambition du Czar sur rOrient? Renouvelait-il pour lui ce leurre de Constantinople, que lui offrit Napoléon? Ne croyait-il pas anoblir ainsi le docile concours, que la Sainte-Alliance nous demandait, aillcui-s? Grand écrivain, nous li’cn faisons nul doute, à l’honneur de votre mémoire I mais, vous aviez bien peu pris en compte la lenteur des événenienLs cl la frêle durée des hommes. Entre votre passage iui-bas cl celle restitution de la limite du Rhin, donnée pour récompense et pour prétexte à votre politique sur l’Espagne, il y avait des Révolutions et des guerres, à l’emplir plus d’un siècle.

•Nous le voyons en effet ; l'invasion monarchique de la France en Espagne s’est faite, il y a trente ans, comme le souhaitait l’Empereur Alexandre : elle a même eu plein succès; et on peut soutenir, encore aujourd’hui, qu’elle fut saliitaiic et préservatrice pour tout le monde, en arrêtant les derniers excès, où allait s’emporter la Révolution espa-

U TltlBL’NE MODERiNE.

gnole, sans détruire pourtant le principe de cette Révolution, que nous voyons vivante encore. Mais, la France n'en est pas moins restée dans ses limites rétrécies de 1815; et elle y reste encore, après tant de sang versé naguères, pour défendre contre l'agrandissement oriental de la Russie, la caducité de l'empire turc, et ajourner, au plus loin possible, ce démembregient de la Turquie et ce renvoi du mahométisme hors de l'Europe, où la France devait trouver la compensation, si douteuse aujourd'hui, que. son amhassadeur espérait, dès le Congrès de Vérone.

De cette politique, trop dominée par rimaginalioii, il est temps de revenir à ce qui lui ressemble le moins, au terre à terre de M. de Villèle louvoyant, à Paris, sur la question d'Espagne, entre les impatiences guerrières des royalistes ardents et les supputations en baisse des hommes de finance et de Roursc. Quand M. de Montmorency hiiméme arriva de Vérone, avec l'adhésion du Congrès à sa première communication, et les A'ofes projetées par trois grandes Puissances pour être, de concert avec une quatrième iVole, que ferait la France, transmises au Gouvernement espagnol, ce ministre, malgré .sa discrète douceur, parut bien exalté à son nouveau Président du conseil. M. de Villèle, que ce retour avait même conirarié, par sa coïncidence avec une liquidation fm de mois, fut encore plus contrarié des engagements, qui semblaient pris par son collègue. Il n'en cacha pas son humeur, même à M. Laffitte, qu’il rencontrait sur le terrain neutre des spéculations financières. Il s'en plaignit à d’autres plus intimes; et un homme d'un esprit rare, dt'« longtemps ami de M. de Chateaubriand, et alors ami de M. de Villèle, plaida dans un Journal, la prolongation de la paix, les bons rapports avec l'Espagne et rinnucnce probable de sages

M. DK CIIATKAUUlUA.NU.

avis à renouveler près du Ministère espagnol et des Cortès.

Tombé des chaudes vapeurs de Vérone dans cette atmosphère attiédie de la Présidence et du ministère des finances, M. deMontmorency trouvait cependant, à la cour, une apparente faveur. Dès son arrivée à Paris, le 30 novembre 18ti2, il fut reçu, le soir même, par le Roi qui lui dit, en le voyant entrer dans son cabinet ; « Je suis content « de vous, mon cousin; et je vous fais duc Mathieu. » Puis, après lieaucoup de questions sur les anecdotes intérieures du Congrès, et sur quelques intentions plus pailiculièi-es des .Souverains, le roi remit à délibérer en Conseil touchant les mesures à prendre et même l'ailoptinn de la Note toute préparée, que rapportait de Vérone son ministre, pour l’adresser à l’Espagne, avec les eommiinications analogues des trois autres grandes Puissances.

Dès lors commença, pour un mois ou deux, une crise d’indécisions, d'arrière-pensées et d’arrière- démarches, <jiii se découvrent, avec le temps, et |'ar les témoignages les plus contraires. Peu confiant à l'habileté de M. de Montmorency, et peu sali.sfait de ses actes, M. de Villèle correspondait, à l’insu de ce ministre, avec M. de Chateaubriand. Celui-ci, sans se déclarer tout à fait pour la guerre, dans ce commerce de lettres plus intime qu’ollieiel, la conseillait, depuis quelque temps, sauf à ajouter : <( C'est à vous de peser les choses dans votre sagesse, et à « moi de suivre la route, que vous croirez devoir prendre, n Et ailleurs : « Vous avez été accusé ici auprès de l'homme « qui fait tout, ou plutôt de l'homme à qui on fait tout « faire, d'une extrême modération. Je me suis trouvé en- « veloppé, comme votre ami, dans l'accusation : on m'a

LA TRIBUNE MOUERNE.

« donc traité fi’oidement, parce qu’on m’a sou|>vonné d'y a regarder à deux fois, avant de précipiter mon pays dans « les chances d’une guerre, qui pourrait devenir euro- « pcenne, si elle venait à se compliquer d’une guerre en « Orient, et de l’attaque des colonies espagnoles par les « Anglais. »

Y regarder à deux fois, en pareil cas, c’était bien se rapprocher de la manière de voir de M. de Villèle ; et l’ambassadeur avait soin d'ajouter, pour que M. de Villèle n’en ignorât : « Cependant, mes actions vont hausser, aprt“s « le départ de M. de Montmorency. J’aperçois déjà les « symptômes d’une faveur à venir. Je réussirai surtout, si « vous m’écrivez, et si on sait que je suis votre homme ;

« car, tout en trouvant quelque chose à redire à votre « prudence, on a la plus haute idée de votre capacité. »

A cette louange plus directe que (ine, à cette soumission d’homme-lige, un peu forte dans les termes, pour un si noble chevalier, M. de Chateaubriand ajoutait un témoignage quelque peu intéressé sur lui-même : « Espé- « rons, écrivait-il à son ami le Président du conseil, que « ce Congrès sera le dernier. Je suis bien aise d’y avoir a assisté, parce que cela achève mes études politiques. J’ai « appris à connaître bien des choses ut bien des hommes, « dont je n’aurais jamais pu pénétrer le secret. J’ai vu a encore, avec une extrême satisfaction , que la France O donnera encore des lois à l'Europe, quand elle sera a bien conduite, etc. Nous causerons à fond de tout cela; « et j’ai pris des notes qui nous seront utiles. »

Contre une candidature si pressante et si intime, le vicomte de Montmorency, à part les fautes qu’il pouvait faire, était trop inégal et trop désarmé. II allait d'ailleurs rencontrer, dans le Conseil et au dehors, divers obstacles.

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M DE CIIATEAinniAND.

Sur ses pas, le duc de Wellington arrivait aussi à Paris, revenant de Vérone. Aux objections qu’il avait faites, dans le Congrès et à son abstention linale, il joignait un mémorandum tout récent de M. Caniiing, portant ces propres termes : « Le duc de Wellington pourra déclarer haute- « ment à Sa Majesté le roi de France, que le gouvernement « de Sa Majesté Britannique a toujours été opposé à toute « intervention étrangère dans les affaires intérieures de « l’Espagne. » Un autre paragraphe de cette note, en alléguant que le gouvernement espagnol n’avait donné aucun sujet de grief à aucune des Puissances, ajoutait ; « que a les défauts de la Constitution politique d’un pays sont « une question intérieure, dans laquelle aucun Etat voisin « n’a droit de s’immiscer. »

Le duc de Wellington, sans aimer l’influence de Canning, la secondait, en cette occasion, par devoir oflicieict par instinct de jalousie britannique. Autorisé, près de Louis XV’lil, par de puissants et récents souvenirs, il insistait, dans un intérêt apparent de Dynastie, sur les dangers d’une guerre à commencer en Espagne, et sur les avantages d’une neutralité prolongée, en accord avec l’Angleterre. Il offrait, il promettait ce qui fut essayé bientôt après, pour obtenir, en dehors des notes comminatoires et par le Concours des négociateurs anglais, quelques changements à la Constitution espagnole et quelques garanties à l’autorité du roi Ferdinand. Louis XVIII était frappé des motifs, ou de l’autorité d’un tel contradicteur, et, sans se fatiguer en discussions, il disait au duc : Voyet VilUle; il vous comyrendru miem que M. de Montmorency. Lord Wellington, en effet, trouva M. de Villèle très-sincèrement inquiet de la guerre, la nommant une entreprise un peu chevaleresque, espérant qu’elle ne serait pas né-

ccssaire, disait-il encore, et acceptant volontiers tout effort indirect, pour la détourner.

.Mais le mouvement donné à M. de Montmorency par son zélé religieux et l'impulsion du Congrès restait le même. Pressé par le duc de Wellington d'articuler les griefs matériels, qu'avait la France contre l’Espagne, afin que l'Angleterre s'efforçât de les faire disparaître par une médiation amicale, il répondait a que les vrais griefs de la « France à l’égard de l’Espagne ne se composaient pas de « faits tombant sous une définition précise; que c’était « surtout le triomphe, dans l'Espagne même, d'opinions « dangereuses, dont il importait, à tout risque, d’arrêter « l'exemple, et de prévenir l’action hostile et contagieuse. »

C’était, au fond, ce que, dans un autre temps, l’Angleterre elle-même avait dit, pour justifier ses provocations de guerre contre la France. Mais ce raisonnement, auquel l’Angleterre avait recouru, pourameuterdes Coalitions, en réjKinse aux menaces de la Convention et des Clubs, était, de notre part, moins motivé par la grandeur du péril et par le degré d’énergie révolutionnaire, qu’on pouvait craindre de l’Espagne. Sous ce rapport cependant, s’il y avait moins de justice et d’urgence à déclarer la guerre, il y avait d’autant plus de chances de la faire avec succès. M. de Montmorency, soit conviction de cette vérité, soit plutôt ardeur de conscience supérieure à tout, encourageait sous main, dans le journal royaliste, la Quotidienne, l’argumentation la plus vive, à l’appui d'une prompte marche et d’une attaque, pour délivrer le roi Ferdinand. Le langage de la Cour, et même celui de l'Eglise, dans quelques sermons du moins, devenait chaque jour plus belliqueux, au grand dépit de M. de Vilicle, qui, devant ces explosions monarchiques et religieuses, voyait baisser la rente. Dans

M. DI-: CIIATFIAfDniAND.

ce désarroi, pour Vullimatim, il avait, de l’aveu de I-ouis XVIII, transmis une nouvelle Instniction secrète à notre ambassadeur en Kspagne, le comte de la Garde, le cliargeant d’essayer près du gouvernement de Ferdinand et dos Cortès toute démarche à l’elTet d’obtenir quelcjues changements, même légers, même apparents, dans la conduite des alT.iires.

M de la Garde, gentilhomme de cœur élevé, et d’esprit juste, était assorti parraitement à semblable mission. Attaché, dés 1815, à la politique modérée, il en paraissait un lies plus nobles témoins ; car, il avait été, quelques années auparavant, frappé d’un coup de poignard par un assassin idtrà catboliquc, au moment où, comme chef militaire, il protégeait les protestants, au nom du Iloi, dans ce département du Gard, si cruellement souillé de fanatiques vengeances, en 1815. Suivi partout de cet honorable souvenir, M. de la Garde y joignait l’ascendant des lumières et d’une gravité polie. Selon les dernières recommandations de M. de Villèle, il devait, de concert avec l’ambassadeur britannique, Williams Â’court, et un oflicier général anglais très-considéré en Espagne, engager par d'amicales instances le gouvernement espagnol à revenir un peu sur le passé par quelques modifications législatives, pour fortifier l’autorité royale. « A ce prix, tonte menace tom- « berait, toute idée d’intervention serait éloignée; et la « France, loin d’exagérer ou même de seconder une poli- « tique ennemie des libertés espagnoles, servirait de mé- « diatrice entre les justes droits de l’Espagne et les inquié- « tildes des grandes Puissances. »

Le duc de Montmorency soupçonna cette médiation adoucie, qui se cachait de lui; et, comme membre du ()onscil, chargé du |)ortefeiiille des affaires étrangères, il 1 20

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30fi L* TRIBUNE MODERNE.

annonç.T l’intention de ne pas différer l'aclc important, auquel il s’était engagé pour la France, devant le Congrès, et d’adresser à M. de la Garde, pour être communiquée au gouvernement espagnol, une note non moins comminatoire que celles des trois Puissances du Nord. Une séance étant aussitôt fixée à cet effet, le ministre des affaires étrangères y lut devant le Roi son projet de note, rapporté du Congrès cl encore fortifié de quelques pieuses indignations de Paris. Le ton de cette note était sévère et passionné. La demande de graves amendements à la Constitution espagnole était impérative, et, en cas de refus, le départ de l’ambassadeur expressément ordonné. A ces avis SC joignait une série de griefs, et au vœu réitéré de la Paix une menace très-distincte de guerre prochaine.

A cette lecture, plusieurs membres du Conseil, le maréchal Victor, ministre de la guerre, M. de Clermont- Tonnerre, ministre de la marine, le garde des sceau.x, M. de Peyronnet, éclatèrent en approbation. Les deux premiers semblaient répondre du succès, au nom de l'armée et de la flotte: et le Maréchal meme, empruntant à la révolution d’Kspagne l'exemple de la révolte militaire qui en avait été l’origine, par l'entassement de soldats oisifs dans l'ilc de Léon, n'hésita point à dire, que la continuation stérile du cordon sanitaire était plus inquiétante pour la fidélité de l’armée qu’aucune expédition de guerre, et qu'il verrait la sûreté, comme l'honneur du pays, dans une prompte entrée en campagne. Le Garde des seeaux appuyait , par un autre côté, le meme avis. Homme de parti, ou plutôt instrument de parti, il regardait la guerre d'Espagne comme un moyen de majorité durable, dans la Chambre des députés d'alors; et il la déclamit nécessaire et politique. Le Ministre de l’intérieur, M. de Corbière, peu

M. DE CHATEADBRIAND.

louché de la religieuse ardeur de M. le duc de Moiilmorcucy, ne disait pas un mot à l'appui de la Note; cl le Ministre de la maison du Roi, M. de Lauriston, attendait, pour se prononcer.

Ace moment de la délibération, M. de Vilicle produisit, à son tour, un projet de Note pour M. de la Garde, « projet plus calme, disait-il, et devant plus simplement atteindre au même but. u Cette note, sans faire allusion au.v instructions secrètes que venait de recevoir M. de la Garde, en reproduisait l'esprit, et s'éloignait d'autant plus du langage menaçant de Vérone : l'expression en était modérée jusqu'à l'ambiguïté. « La France, disait cette note, a dû « s'expliquer, au Congrès de Vérone, sur les armements, « auxquels elle avait été conduite et sur l'usage éventuel « qu'elle en pourrait faire : les précautions de la France ont « paru justes à ses alliés; et les Puissances continentales « ont résolu de s’unir à elle, pour l'aider, s’il en était ((jamais besoin, à maintenir sa dignité et son repos. La <( France se serait contentée d'une résolution à la fois si « bienveillante et si honorable pour elle; mais, rAutriebe, « la Prusse et la Russie ont jugé nécessaire de joindre à « l'acte particulier de l’alliance une manifestation de M leurs sentiments. » Puis, était -il ajouté, <( le goure xernement du Roi, intimement uni avec scs alliés dans « la ferme volonté de repousser, par tous les moyens, les « mouvements révolutionnaires, disposé d'ailleurs à offrir « à l'Espagne des secours de tout genre, jiour assurer son « bonheur et accroître sa prospérité, ne se relâchera pas « des mesures préservatrices qu’il a prises, tant que l’Es- « pagne continuera d’être déchirée par les factions. » Enlin, pour dernier argument, il était dit à l'ambassadeur : <( Le gouvernement de Sa Majesté ne balancera pas

« même à vous rappeler de Madrid, et à cherclicr scs ga- U ranlies dans des dispositions plus efficaces, si ses intérêts « essentiels continuent à être compromis, et s’il perd « l’espoir d’une amélioration, qu’il se plaît à attendre des « sentiments, qui ont si longtemps uni les Espagnols et n les Français, dans l’amour de leur roi et d'une sage « liberté. »

En achevant la lecture de ce paragraphe, M. de Villèle fit remarquer son intention de ne rien décider encore, de montrer la guerre comme possible, mais d’assurer la paix; et il répéta « que l’action bien ménagée de l’Angleterre « pouvait contribuer efficacement à ce résultat, et qu'il « nu fallait pas rendre, dès ce moment, la rupture certaine « et la guerre inévitable. » M. de Corbière appuya cet avis de quelques mots grondeurs. I^e ministère hésitait, toutefois, entre les deux Notes et les deux inQuences; mais le, Roi, qui d’avance avait connu le projet de M. de Villèle, et peut-être l’avait corrigé, y donna la préférence.

M. de Montmorency comprit bien, qu'il était l.î touché, dans un point plus sensible que son amour-propre d'au tour et que son habileté, plus ou moins grande, d'argumentation et de langage. Il rougit ; et, d’une voix émue, il déclara qn’ayant eu, devant les Souverains réunis à Vérone, l’occasion de connaître les Notes destinées par eux au gouvernement espagnol, et la sienne ayant été concertée dans le même esprit et mise également sous leurs yeux, il ne pouvait, sans manquer à l’Iionneur, continuer de faire partie d'un Conseil (jui adopterait vis-à-vis de l’Espagne un autre degré de langage : et il ajouta, qu'il suppliait, dès ce moment, le Roi d’agréer sa démission. Nul ministre no suivit cet exemple, parmi ceux qui d’abord avaient appuyé la Note présentée par M de Montmorency.

M. DK CHATEAl BRIAND.

ÔO!t

Lui seul insislanl, le Itoi, sans consentir, dit qu'il aviserait, en chargeant, s'il le fallait, provisoirement M. de Villèle de l’intérim des affaires étrangères.

Cependant, à Vérone, le Congrès louchait à son terme. Chacun des acteurs de ce théâtre commençait à se lasser de la représentation, et voulait en suivre le contre-coup, au dehors. Tandis que l'empereur Alexandre, dans un entretien final, avait encore enflammé le zèle secret de M. de Chatcaiihriand pour la guerre d'Espagne, M. de Metternich, plus froid sur l’expédition, par les armes seules de la France, pressait l'amba.ssadcur de partir, afin d'appuyer M. de Villèle à Paris, contre l'ardeur de M. de Montmorency. M. de Chateaubriand ne crut pas devoir, à cet égard, détromper son interlocuteur; et il ajoutait longtemps après, en souvenir de cet incident : «M. de Metter- « nich nous vit nous éloigner avec joie, comme un messa- « ger de paix. ?iotrc visage et notre langage sont bien « trompeurs; ou la perspicacité de rarchichancelicr n'est « pas telle qn'on la siqipose. » Pour nous, dans cette alternative, admettons la première hypothèse, comme M. de Chateaubriand l'aurait souhaité sans doute. Tant l'ainour-proprc est ingénieux à se vanter de toute chose!

Quoi qu'il en soit, le 15 décembre, il partit de Vérone: et, le 20 du même mois, il touchait Paris, pour y trouver les bruits sourds encore d'une vacance prochaine dans le Ministère, et les incitations passionnées de quelques amis, qui poussaient sa fortune, avec toute l'ardeur de l'enthousiasme et de l'intérêt personnel.

Le duc de Montmorency, cependant, était encore ministi e ostensible des affaires étrangères. Malgré sa démission offerte et implicitement acceptée, il continua même, quelques jours, de communiquer avec les membres du

Corps diplomatique; et, répondant aux instances réitérées du duc de Wellington, sur une offre de médiation anglaise, pour dissiper les griefs de la France à l’égard de l’Espagne, il refusa, par une note péremptoire, datée du 26 déecmljre, tout arbitrage semblable. C’était démentir et blâmer les instructions secrètes, (|ue M. de Villèle avait directement adressées à M. de la Garde. la; lendemain, le Moniteur contenait l’ordonnance qui, en acceptant la démission de M. le duc de Montmorency, remettait l’inff'Wm des affaires étrangères à M. le président du Conseil.

a La raison officielle de cette démission, ditM. de Cha- « teaubriand, est encore un mystère. M. de Montmorency « avait-il pris à V'érone des engagements, que M. de Villélc « ne jugea pas à propos de remplir? Voulait-il, en cas « de guerre, la coopération immédiate et matérielle des « alliés? Nous ne le croyons pas; nous croyons plutôt à « l’iiicoinpatibililé des caractères. » Il est vrai; mais cette incompatibilité, par elle-même, en faisait naître d’autres, y compris la dissidence des systèmes. La première raison de la retraite de M. de .Montmorency fut le rejet de sa iVote et la substitution d’une influence secréte à l’autorité du Ministre encore investi du département des affaires étrangères; la seconde fut la candidature, déclarée ou non, mais inévitable, de M. de Chateaubriand. « Nous Irou- « vâmes, dit celui-ci, .M. de Villèle extrêmement bien pour « nous, cl très-satisfait de notre correspondance, mais O inquiet sur sa position. » Quelle pouvait être celte inquiétude? Etait-ce la crainte d’être supplanté par .M. de Montmorency, et, parlant, l’impatience de le prévenir? On ne peut en supposer une autre ; et tout, dans le récit de M. de Chateaubriand lui-méine, en laisse échapper l’aveu. « M. de Polignac, dit-il, nous vint cbereher; il nous avertit

U. BË CIIATËU'BRIAND. 311

« qu’une division existait entre le Ministre des affaires « étrangères et le Président du Conseil. Nous lui décla- A rames, que notre sort était lié à celui de M. de Villèle. » Puis, rejetant pour lui-iucme toute idée de prétention personnelle, et jusqu’au soupçon d’un dissentimeiit avec M. de Montmorency, M. de Chateaubriand annonçait à M. de Polignac son prochain départ pour Londres, et en faisait hâter les préparatifs. Mais, le soir même de cette conversation, un billet de M. de Villèle, chargé depuis le matin de l’iiilMm des affaires étrangères, lui proposait ce portefeuille, par ordre du Roi. M. de Chateaubriand a publié, plus lard, sa réponse conlidenlielle à cette offre royale. Il a voulu sans doute que sa conduite, dans cette occasion, fût jugée, d’après sa lettre; il a cru naïvement ne s’ être montré ni ambitieu.x, ni pressé, n’avoir accepté la succession de M. de .Montmorency que sous le coup d’une invincible nécessité. Quelques esprits déliants vont peut-être sourire, en lisant sa lettre de refus; mais enfin, il est juste d’entendre son témoignage :

« Mon cher ami, répondait-il à M. de Villèle; la nirit « porte conseil. Il ne serait bon, ni pour vous, ni pour « moi, que j’acceptasse, dans ce moment, le portefeuille « des affaires étrangères. Vous avez été e.xcellent pour « moi; et je n’ai pas toujours eu à me louer de M. de « Montmorency; mais, enfin, il passe pour mon ami. 11 y « aurait quelque chose de déloyal à prendre sa place, sur- « tout, après tous les bruits qui ont couim. Ou n’a cessé « de dire que je voulais le renverser, que je cabalais « contre lui, etc., etc. S’il était resté dans un coin dn •( ministère, ou que le Roi lui donnât une immense re- « traite, comme la place de grand Veneur, les choses « changeraient de face. »

U TRIBINE MODERNE.

Nous le voyons, ces premiers motifs de refus ne sont pas bien forts ; cette répugnance provisoire n'est pas désespérante. On a seulement quelque pudeur; on craint une apparence de déloyauté envers celui, dont on avait d’ailleurs à se plaindre; on voudrait, pour lui d'abord, une compensation, comme si, pour un Ministres des affaires étrangères tombant, il y avait convenance à rester dans un coin du Ministère, ou comme si la charge inutile de grand Veneur pouvait paraître une immense retraite à un Montmorency, plus fait pour être payé, en honneur, qu’en argent.

« Quoi qu'il en soit, même à cette condition, pouisuit « M. de Chateaubriand, il resterait encore des diflicultés. « Vous savez, mon cher ami, combien je vous suis dévoué. « J’ai le bonheur de vous servir assez puissamment « auprès des royalistes, qui sont opposés à votre système. « Je les tempère; je les arrête et je les retiens, par la « confiance qu’ils ont en moi, dans les bornes d’une juste « modération. Mais, je perdrais, à l'instant, tonte mon in- « fluence, si j'entrais au Ministère, sans amener avec moi « deu.v ou trois de ces hommes, qu'il est si facile de désar- « mer, mais qui seront extièmement dangereux, à lases- « sion prochaine, si vous ne pouvez pas vous arranger avec « eux. Croyez bien, mon cher ami, que le moment est « critique, etc. »

Ainsi, à côte de son refus, l’impatient candidat montrait tout le prix de son accession. Modéré contre M. de Montmorency, et, pour lui succéder, il s’appuyait, en même temps, sur l'exagération des hommes, qui dépassaient M. de Villèle, dans son propre parti et devaient, un jour, contribuer ,à sa chute. Il promettait de les désarmer, à condition de pouvoir les amener, avec soi, dans la place.

il. ut: CIIATËAL'DniANÜ. 313

Enfin, pour ne luisscr aucun doute sur la seule issue possible, la lettre se terminait par cette déclaration ; « Je « dois vous dire aussi avec franchise, qu'il y a tel ministre « des affaires étrangères, que vous pourriez choisir, sous « lequel je ne pourrais servir ; et ma démission serait un « grand mal, dans ce moment. » Puis, revenait, par forme d'adoucissement, avec une demande d'enirelien parlicniier, ce dernier mot affectueux : « Soyez persuadé, au reste, « de cette vérité; c'est que mon sort politique est lié au « vôtre, et que je reste, ou tombe avec vous. »

En lisant celte lettre, l'esprit positif de M. le président dn Conseil entrevit, tout d'abord, que M. de Chateaubriand souhaitait passionnément le ministère; (ju'il demautlail l'entrée au pouvoir pour plusieurs de ses amis, mais (|u'il l'accepterait, pour lui seul, sauf à faire, par cet exemple, patienter ces royalistes mécontents, que lui-méme déclarait si dangereux. Il comprit aussi que, malgré ses apprêts de départ, M. de Chateaubriand ne retournerait pas à Londres, et prendrait pour une insulte personnelle toute nomination d'un autre ministre des alTaires étrangères que hii-mènie. Il fallait, dès-lors, en linir avec lui, et l'avoir, au plus tôt, pour collègue, ou pour adversaire.

M. de Villèle ne put donc se décider à porter au Roi un refus si équivoque, avant d'en avoir vu l'auteur; et il répondit sur-le-champ par ces mots : « Pouvez-vous me « recevoir un moment, avant une heure? De cœur, tout « à vous. U '

M. do Chateaubriand, qui avait demandé ses passeports pour Londres, ne tint pas, vous pouvez le croire, contre cette insistance de M. de Villèle. Il le vit aussitôt, renouvela ses objections, . allégua des dilCicultés pour luiméme, lit, pour ses amis du Royalisme ardent, quelques

314 LA TRIBÜ.NE MODEBNE.

réserves et quelques demandes facilement ajournées, et enlln laissa M. de Villèlc porter de sa part, au Roi, une dernière excuse, qui ne demandait qu’à être vaincue. Le Roi, sans aucun doute du résultat prochain, ayant mandé M. de Clialeauhriand et fort insisté sur une offre respectueusement déclinée d'abord, termina tout par ces mots : O Acceptez, je vous l’ordonne. » Et le lendemain, parut l’ordonnance dans le Moniteur, en même temps qu’un journal passionné pour l’élévation de M. de Chateaubriand, mais du moins son fidèle ami, dans toutes les fortunes, racontait les pénibles combats de l’illustre ambassadeur, sa répugnance à remplacer dans le Pouvoir un ami aussi cher et aussi respecté que le duc de Montmorency, et les prières, les instances prodiguées, pendant deux jours, par cet ami, pour obtenir un tel sacrilice, dans l’intérêt de 1a Religion et du Trêne.

Le juge impartial, et, à plus forte raison, le détracteur de nos expériences constitutionnelles sera choqué, sans doute, de cette dissimulation et de ces détours. Mais, nulle forme de gouvernement ne rend l’ambition tout à fait irréprochable ; et, sous le Pouvoir absolu, les moyens de parvenir sont souvent moins honnêtes encore, sans être couverts par l’éclat du talent, et, plus tard, expiés parla grandeur des services. On peut regretter queM. de Cha- Jeanbriand, qui, dans scs Mémoires, à la date de son ambassade de Rome, se vante des tromperies diplomatiques, dont il fut prodigue alors, ait usé, pour arriver au ministère, d’une conduite un peu tortueuse. En effet, il renversait M. de Montmorency, sur la question d’Kspagne, tout en voulant la résoudre, comme lui, par la guerre; et il s’engageait à M. de Villèle, sur cette même question, tout en poursuivant un autre but que ce ministre. Mais

M. DE ClIATEALBnUXD.

du moins, ù ti Hvers ces petits artifices de l'ambition, le plus habile arrivait au pouvoir ; et, parla, l’intérêt de la France était servi. M. de Chateaubriand, après tout, avait jugé d’un coup d’œil su|K-rieur l’état de l’Espagne et ce qu’on pouvait essayer de prompt et de décisif, entre la Croimle, à tout prix, invoquée par M. de Montmorency, et la Paix (iuancière de M. de Villèle. Il avait entrevu la chance presque assurée d’une facile victoire et tous les avantages, qu’elle aurait pour le Trône. En cela parut alors sa supériorité d’esprit politique, d’autant plus grande que sa passion même et les préjugés de parti, contractés dans ses anciennes luttes, n’en olTusi|uaient pas la vive lumière.

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