CHAPITRE XIV
Sirt ATION M. ». I>F! CHATKAUBBlArVD PA!«S LC MIMSTLIIC. — H.IIMSTAXCC DE SES
VL'ES; CIIA>GC1I»:5T PARTIEl. DE 5ES mO€ÉD£5. SA >£C0aATt0B DIRECTE
A^EC ■. CANRISG; DÉOAT BU'S rASTt'EltX Ql'E GRAVE DANS 1£S COBSÉQL'EACKS.
JDMnEMCF. DE l.'EXI IbmTIOM ; rRHIIEBS IXaDEBTS. »AGE DIBECTIOK DE
I.’aHMÉR; SL'CCfcS HAI'ir>r et complet. — IMPRÉVOTANCE et l^ACTIO!( POLITIoDE, AU TERME APPARENT DK L F.XPÉDITIOX. — RESTAVRATIOX PIRE ET SIMPLE DF! n:RDI5A>0 vil. H’StTE PART DE M. DE CtlATeAirCRlAAD DANS LES ÉVÉNE-
MENTS accomplis; IION.M L’R» QU il en reçoit; difficultés QOI DOIVENT EN nÉM'LTER POUR LU.
Une fois au Minislèrc, M. de Chateaubriand parut, tout d'abord, ne pas y poiter les passions, qui lui en avaient fraye la route. Très-fixe dans son projet delà yucrre d’Espagne, par ce niolif même, il ne montrait plus, sur bien des points, le même esprit de défiance et d’exclusion, à l'intérieur. Son amour-propre, satisfait par la fortune, semblait conciliant et poli; ses anciennes doctrines du CoMsmo/cur étaient fort adoucies. Longtemps, on l'avait vu partager les soupçons et les haines, dont se nourrissent volontiers les défenseurs disgraciés d'une cause, qu'ils ont trop ardemment servie. Les rigueurs outrées du général Donnadieu à Grenoble, son faux récit, à l'appui de ces rigueurs, avaient obtenu les éloges de l'ancien parti de M. de Chateaubriand. L'idée simple et forte du maréchal Saint-
M. DE ClIATEAUBniAND.
Cyrd’inlroduireledroildansrarnice, pour la rendre fidèle, avait été presque dénoncée comme une trahison, dans le Conservateur. Puis, en l'ait, les complots militaires qui avaient éclaté, tantôt sous l'cxcés de la compression, tantôt sous un régime plus libre, fournissaient au zèle monarchique bien des motifs d'inquiétude et de crainte. Si, depuis le meurtre du duc de Berry, et l'ascendant accru de l’opinion royaliste, d’assez nombrcu.v c.<iemples de sévérité avaient, suivant l'expression d’alors, épuré l’armée, toute semence de sédition militaire n’etait pourtant pas écartée. La guerre même projetée pouvait donner prise à ce danger ; car, après diverses poursuites de complots, où s’étaient trouvés compromis d’anciens officiers soit réformés, soit démissionnaires, et même des sous-olTiciers au drapeau, la frontière de Catalogne était devenue comme un camj) de refuge, pour des émigrés successifs du premier Empire, des Cent-Jours et d'une régence imaginaire, au nom de Napoléon II.
Dans l'anarchie mêlée de despotisme populaire, où se débattait l'Espagne, à la fin de 1822, quelques journaux, imprimés à Madrid, insultaient les Bourbons de France et faisaient grand étalage des forces, que la lilierté avait à sa disposition contre la Légitimité rétablie naguère, en France, et si chancelante en Espagne. D’autre part, l’illusion naturelle à tous les partis exagérait singulièrement pour nous la portée de ces menaces. Aux yeux de beaucoup de mécontents, ou même d'indifférents, la guerre avec l’Espagne libérale ou révolutionnaire, dans l’intérêt d’un roi comme Ferdinand, mettait en péril le roi de France et sa Dynastie restaurée. Ce que les uns prévoyaient ainsi comme imminent par la guerre, d’autres le ■léclaraient inévitable par la paix, et devant le triomphe
LA TBIBUNE MODEB^E.
impuni des ilùinocrales espagnols. Déjà même, ou parlait à Paris de proclamations factieuses jetées, au nom des hommes libres, sur la frontière française, dans les cantonnements de notre cordon sanitaire établi depuis deux ans cl devenu réellement une armée d'observation, dont se plaignaient, à leur tour, les Cortès et le Ministère du roi Ferdinand.
C’est à travers tant de nuages et de fantômes, qu’en France, le nouveau Ministre des aifaircs étrangères eut le mérite de voir clairement le but, de mépri.ser le péril, d’allirmcr d’avance le succès, d'en préparer les voies, et d’y marcher vite. Sans doute, la recommandation et même la pression politique des grandes Puissances secondaient ce mouvement, plus que ne l’avoue M. de Chateaubriand, dans sou histoire du Congrès de Vérone. Mais enfin, à Paris, le principal Ministre du Roi de France hésitait et diiïérait. C’était même pour lui un moyen de crédit personnel et de popularité. Trois cabinets étrangers avaient, quant à l’Espagne, résolu le rappel de leurs ambassadeurs; et, avant le In décembre 1822, M. de Villèlc. à cette date, semblait, sur la meme question, n’avoir eu de parti pris que pour le renvoi de M. de Montmorency.
N. de Chateaubriand, il faut en convenir, n’entrait pas tout à fait au Pouvoir, comme le cardinal de Richelieu écrivant à nos ambassadeurs : « Le Roi a change de Conseil, « et le Ministère de maximes ; j’enverrai une armée dans la a Valtcline, qui rendra l’Espagnol plus soumis et le Pape « plus traitable. » Mais, il agit en maître, du moment qu’il put agir; et il hâta le dénouement, qu’il semblait ne pas annoncer d’abord.
Il avait à se ménager avec trois puissances fort diverses, les cabinets absolutistes, dont il attendait l’appui, sans
M. DE CIIATEAL'WUAND.
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j)arlager leurs passions et leurs vues, l’Angleterre, dissidente à Vérone, et ennemie de toute influence française sur l'Espagne, M. de Villèle, enfin, habile dans un cercleétroit, plus liomme d’affaires que vrai politir|ue, ayant peur de la hardiesse et jalousie du talent, sans conviction, et même sans calcul arrêté, prêt à faire, par expédient, ce qu’il n’eùt Jamais résolu par principe et par prévoyance.
Sur tous les points, M. de Chateaubriand lit face avec succès, dans le premier mois de son Ministère. Il écrivait au publiciste des Cours du Nord, à M. Centz : « Laissez- « moi être royaliste constitutionnel. » Il répondait avec une réserve polie aux félicitations empressées de M. Canning, sur la prudence de M. de Villèle et sur sa décision, qui, disait le ministre anglais, avait non-seulement sauvé «la France, mais l’Europe, d’une crise, comme elles « ne sont guère en état de la supporter. » Celte lettre de M. Cnnning se terminait par le vœu que l’ouvrage de la paix si bien commencé par M. de Villèle se consolidât promptement ; et dix jours après, une nouvelle dépêche du ministre anglais répétait avec passion les paroles de lord Falkland, dans le temps de Charles l" : « La paix, la paix, la paixl » Puis, afi'cdant de croire la politique de M. de Villèle aussi complètement favorable à la médiation anglaise que M. le duc de Montmorency naguère s’y montrait opposé, cetle lettre annonçait une nouvelle mission pacifique de lord Fitz-Roy à Madrid.
Le lendemain même de celle dépêche, reçue le 12 janvier, M. de Chateaubriand, écrivant à notre ambassadeur à Madrid, demandait un prompt et notable changement dans la Constitution espagnole, insistait sur le grief d’une violation récente de notre territoire, et ajoutait cette recommandation expressive ; «Défiez-vous de l’Angleterre,
dans tout ceci. » Un dernier mot avertissait l'ambassadeur de faire scs préparatifs de départ, afin de quitter Madrid sans retard, au premier ordre qu’il recevrait.
Evidemment, appelé par M. de Villéle, pour rectifier l'œuvre de M. de Montmorency, M. de Chateaubriand allait moins vile, au même but, que son prédécesseur. Venu, depuis la présidence de M. de Villéle, et comme par son inllucnce, il put d'abord, sans lui donner d'ombrage, dépasser sa politique, paraître ne céder qu’aux événements et entraîner à leur suite le Conseil du Roi. Uèsle 18 janvier 18!2ô, dans une nouvelle lettre à M. de la Garde, il relevait amèrement les réponses du ministère espagnol, sur de précédentes observations ; et, sans attendre la suite de son propre uJlimatum, il prescrivait au même ambassadeur de réclamer aussitôt .ses passe-ports et de partir, avec toute sa légation. L’annonce d’une Noie du ministère espagnol, potir solliciter ce qui était offert, une officieuse médiation anglaise entre la France et l’Espagne, ne changea rien à cet ordre donné : cl dès-lors, il fut compris que toute la Diplomatie du Continent se relirait, et que la guerre était prochaine.
L uc correspondance intime, mais assc^ aigre, continuait toutefois entre MM. Canning cl Chateaubriand. Le premier déconseillait la guerre comine imprudente, pleine de périls pour la Monarchie légitime, contraire enfin à la bonne intelligence de la France et de rAngleterrc. I.e second répondait par un éloge de la paix cl un désir assez manitcsledcla guerre. « 11 voulait, disait-il, éloulfer l'anarchie par les armes; il était sûr des forces de la France; il parlait d'un million de soldats, à mettre en campagne. M . t.'anning ne contestait rien, pas même le million de soldats. « C'e.sl à ))eii prés, répliqnait-il malignement, le
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M. DK CHATEAUBHIAND.
double de ce que Bonapaiic a perdu en Ks|iagiie. » Mais, ce n'ctail pas tout : en admcUaiit notre victoire, en supposant meme encore la reddition de Madrid, il demandait ce que ferait la France, si le roi d'Espagne et les Cortès SC retiraient dans l'ile de Léon : et il insistait sur les plaintes, que devrait à son tour élever l'Espagne constitutionnelle; il rappelait les fautes graves de Ferdinand, le jugement qu’en avait porté l’Angleterre, les déliances qu’elle pouvait prendre d’ailleurs, et son souvenir de Vancien pacte de famille. Enlin, il arrivait à regretter la püliti(]uc du prédécesseur de M. de Chateaubriand, et à écrire au nouveau Ministre : a Je pense réellement qu’il aurait « mieux valu garder la guerre tout euro|)éenne, comme « -M. de Montmorency la concevait, que de la changer en « guerre toute française, dans le sens, où ce terme est « maintenant appliqué. »
Puis, joignant à ce regret un reproche pres({ue direct de dissimulation et de mobilité, il s’arrêtait, pour sa part, au conseil mélapliori(|uc de laisser la Ilévolution espagnole se consumer ellc-mcinc dans son propre Cratère; et il ajoutait, non sans quelque amertume : « Telles sont mes « opinions honnêtement et sincèrement données; telles « lord Liverpoül croyait être les vôtres, m’a-t-il dit, avant « votre départ d’ici, cet été. il regrette votre changement, « autant qu’il en est surpris. »
C’est, à travers ce labeur de notes et de contre-notes et mille soins, pour satisfaire d’anciens amis et en gagner de nouveaux, que M. de Chateaubriand amena jusqu'au terme ce qu’il avait poursuivi, sans le dire, dès le premier moment. Dans la ferme volonté et avec la vue constante de la guerre immédiate, le nouveau .Ministre des affaires étrangères avait du se rapprocher, par rintimité la plus
active, du Ministre de la guerre, le maréchal Victor. Il lui donna, déplus, le meilleur conseil, en le pressant de choisir, pour Y État-major ei. les commandements principaux, avant tout, l’expérience et l'aptitude militaires. Quels que fussent auparavant ses préjugés d’opinion et de parti, une élévation naturelle de cœur qui, dans les grandes clioses, est justesse et sagacité, lui disait, qu’il fallait beaucoup prendre dans l’ancienne armée, et puis, se confier à l’a inbilion et au courage.
Ainsi tout mûrit, tout se prépara pour l’expédition ; et M. de Villèle se vit amené par la force des choses, comme il disait, à en concevoir la nécessité et à en préparer les voies et moyens. Tandis que les journaux anglais argumentaient contre l’imprudence, et l’illégalité, en droit public, d’une intervention armée, pour détruire la Constitution des Cortès, la session législative de France s’ouvrit au Louvre, le 28 janvier 1825, dans la salle des Gardes de Henri I\’, circonstance ignorée sans doute du plus grand nombre des assistants. Le monarque infirme, mais d’un aspect imposant, après quelques paroles sur la prospérité du pays, l’accroissement de la richesse, le produit des impôts, supérieur à la dépense habituelle, annonç.iil avec calme la résolution, qu’il avait prise.
« J’ai tout tenté, disait-il, pour garantir la sécurité de mes peuples, et préserver l’Espagne des derniers malheurs.
« L’aveuglement, avec lequel ont été repoussées les représentations faites à Madrid, laisse peu d’espoir de conserver la paix.
« J’ai ordonné le rappel de mon ministre. Cent mille Français, commandés par un prince de ma famille, par celui que mon cœur sc plaît à nommer mon tils, sont prêts à marcher, en invoquant le Dieu de saint Louis,
M. DE CHATEAl'BRIANO. 593
pour conserver le Irônc d’Espagne à un petit -fils de Henri IV, préserver ce beau royaume de sa ruine et le réconcilier avec l’Europe.
« C’était à moi de délibérer. Je l’ai fait avec maturité; j ai consulté la dignité de ma couronne, l’honneur et la sûreté de la France.
« Nous sommes Français, messieurs. Nous serons toujours d’accord, pour défendre de tels intérêts. »
L’assemblée était brillante, ornée de noms célèbres, d’élégantes parures, d’une élite d’illustrations et de beautés nationales, ou étrangères. Rarement un discours officiel futil interrompu par d’aussi bruyantes acclamations. L’empressement ordinaire de (]our était animé cette fois d’une sorte de joie et de fierté communicative, que l’espoir, ou l’approche de la guerre excite toujours en France. Il n’est besoin de dire la part de M. de Chateaubriand dans ce noble langage. Louis XVIll, qui toujours écrivait de sa main son projet de discours du trône, avait cette fois agréé plusieurs phrases de son ministre des affaires étrangères, en le félicitant d’avoir pris si bien le ton sim|>le des grandes affaires. Le fond même des choses importait davantage : et M. de Chateaubriand avait droit d'en réclamer l’honneur. On regrette seulement que, toujours préoccupé de lui-même, et comparant cette séance triomphale à la triste séance législative qui précéda le ‘20 mars, il ait écrit : « Maintenant, nous croyions voir notre Roi, se confiant à notre fidélité, prendre enfin pos.^ession de sa Couronne, au nom de la France glorieuse et délivrée. »
La délivrance de la France datait d’une autre année, et rappelait d’autres noms. La ferme volonté de quelques hommes en avait hâté l’époque ; l’esprit de modération et
LA TlUBl'.NE MÜDEllNE.
de ralliemeiil des partis, souvent si luécnnnu piir M. de (ihateaubriand, avait montré la France rapidement unie, après tant de mallieurs ; enlin, la puissante action dumaréclial Couvion Saint-Cyr, sa belle réorganisation de l’armée avaient rendu possible un réveil si prompt du génie guerrier do la France. Voilà ce qui assurait le succès de nos armes, sur le terrain meme, où s’ètait brisé Napoléon.
Quoi qu’il en soit, pendant qu’avec les ressources militaires si bien préparées par les dernières lois, la France, sans demander à la conscription au delà du contingent annuel de quarante mille hommes, se trouvait en état de porter bientôt une armée de cent mille hommes hors de scs Frontières, les débats politiques, qui semblaient .dors SC naturaliser parmi nous, allaient commencer dans les deux Chambres, au sujet même de l'adresse à la Couronne. Moins grand orateur que polémiste, M.dc Chateaubriand soutint cependant avec succès l’épreuve, nouvelle pour lui, de la tribune des I)é|iutés, de cette tribune déjà si passionnée, où l’éloquence avait repaiu avec le pouvoir. Sa parole éciite, mais prononcée avec une cxpre.ssion forte et naturelle, exerça beaucoup d’empire; triompbe plus favorable à sa renommée qu’à la concorde intérieure du ministère!
Désirée par le parti royaliste, la guerre d’Espagne ne rencontrait une vive opposition que dans un seul point de la Chambre, parmi les hommes qui, tels que Manuel, Benjamin Constant, le général Foy, Casimir l’érier, et même Royer-Collard, se trouvaient rapprochés par un intérêt commun de liberté légale et de résistance aux passions royalistes de 1815. Mais le ministère, et surtout le Président du Conseil, était attaqué plutôt personnellement que pour le projet d’inlervcution en Espagne. .Al. de
M. DE CIIATEALBniAND.
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Villèle avait à la fuis à sc défendre du reproche d'accéder à ce projet, et du soupçon de n'en pas vouloir et d’y être enirainé, malgré lui; il avait à la fois à répondre aux plaintes du parti libéral, sur cette guerre anti-constitutionnelle, comme on disait alors, et aux accusations des royalistes ardents, sur sa répugnance à entreprendre une guerre si juste et à satisfaire le voeu des gens de bien et de l'Europe monarchique. Ce dernier langage était celui des amis trop zélés, que M . de Chateaubriand avait désignés à M. de 'Villèle comme dangereux, et pourtant, si faciles à ramener. C’étaient eux, près desquels il s'était ofl’ert pour médiateur, avant d’être ministre, et que, par ménagement d’abord, il évita même de contredire. Pour lui, en effet, dans ce premier débat sur l’Adresse, à la Chambre élective, le rôle naturel, et alors applaudi, fut de répondre aux reproches et aux sarcasmes du parti libéral, à l’apologie plus ou moins spécieuse de quelques excès de la Révolution espagnole, aux prédictions du danger de la guerre.
Sur un premier point du débat, sur le libre arbitre de la France dans cette question, dite européenne, M. de Villèle, plus adroit de conduite que de langage, n’avait pas heureusement ménagé .scs aveux, ni bien soutenu la dignité du son gouvernement. Dans l’embarras de répondre à ceux qui lui reprochaient une entreprise commencée, contre son gré, sous la pression d’influences étrangères, il avait parlé un peu confusément du péril d’avoir à re[M)usser, sur le Rhin, une guerre, qu’on aurait refusé de soutenir, près des Pyrénées. De là, pour les orateurs et les journaux de l'ojipotilion, facile et inépuisable grief contre le ministre, qu’on accusait d'être ainsi, de son propre aveu, contraint et traîné à la remorque, par la Sainte Alliance. La parole bien autrement savante et pré-
ô-iC
|mrée de M. de Chaleaubriaiid ne pouvait èlre exposée à l)areil échec, ni tomber dans une de ces distractions de tribune, dont la polémique abuse.
Commençant par quelques mots inspirés sur place, il amenait avec aisance le discours brillant et travaillé, qu on attendait de lui. C’est ainsi qu'après r.4drme, le débat s'étant renouvelé pour l'emprunt de 100 millions alTectés à la guerre prochaine, M. de Chateaubriand, sur un discours méthodique et spirituel de M. Bignon, prenant la parole, comme pour répondre à quelques épigrammes contre l'abus de l’imagination romanesque en diplomatie, charmait aisément la passion du côté droit de la t^bainlire. « Messieurs, disait-il, avant d’ouvrir son cahier, « j’écarterai d'abord les objections personnelles. Les in- « térèts de mon amour-propre ne doivent trouver aucune « place ici. J'ai commencé ma carrière ministérielle, avec « riionorable préopinant, pendant les Cent-Jours. IS'ous n avions tous les deu.\ un portereuille par intérim, moi à « Cand, lui à Paris; je faisais alors un roman ; lui s’ncciin pait d’histoire : je m’en tiens encore au roman. » L’ardente majorité tressaillait de joie, à celte réplique; et l’orateur lisait avec autorité un solide et éloquent discours, sur le droit politi<|ue d'intervention, sur la Constitution ou plutôt la Révolution actuelle d’Espagne, et enfin sur l’esprit et l’objet du Congrès de Vérone, üans ce discours, la réponse aux objections de la diplomatie britannique, touchant le droit d'intervention, cette réponse, tirée des exemples et des doctrines de l'Angleterre, à diverses époques, était juste et forte. Mais, ce qui devait surtout agir sur la Chambre, c’était l’allusion à notre propre histoire, et la menace d’une sanglante imitation du procès de Louis XVI. L’effet de cette parole fut inexprimable.
JI. ÜE CHATEAUBRIAND. 321
• L’intervention qui prévient le mal n'cst-clle pas plus « utile que celle qui le venge? demanda tout à coup l'oa rateur. L’Espagne avait un agent diplomatique à Paris, « lors de l'alTreuse catastrophe; et scs prières ne purent « I icn obtenir. Que faisait là ce témoin de famille? Certes, « il n’était pas nécessaire, pour constater une mort connue « de la terre et du ciel. Messieurs, c’est déjà trop, dans le « monde, qucle procès de Charles 1" et celui de Louis XVI. « Encore un assassinat juridique; et on établira, par l'au- « torité des précédents, une espèce de droit du crime, et i< un Code de jurisprudence à l’égard des peuples contre « les rois. » J’entends encore les cris d’admiration cl de colère, les acclamations à demi étouffées qui suivirent ces paroles; je vois l’emportement de cette Assemblée chassant un de ses 'membres, M. Manuel, pour une phrase interrompue, dont la fin semblait devoir dire que c’était la Coalition étrangère, qui, par ses menaces, avait porté l’énergie de la Convention jusqu’au régicide.
Toutefois, en excitant cette colère à l’appui de sa cause et de l’intervention, l’orateur exprimait lui-méme des sentiments d’une modération nouvelle : il recommandait, sous le drapeau, cet esprit d’union et d’oubli, qu’il accusait, dans un autre temps, d’erreur et presque de félonie. Un seul passage, alors très-applaudi, nous parait peu digne d’un ministre constitutionnel, et peu vrai dans l'Iiistoirc : c’était la reproduction et l'éloge des paroles que, dans les entretiens de Vérone, leCzar avait dites à M. de Chateaubriand. Fussent-elles sincères, elles étaient vaines. « 11 ne peut plus « ) avoir, aurait dit le Czar, de politique anglaise, française, « russe, prussienne, autrichienne ; il ne peut plus y avoir « qu’une politique générale qui doit, pour le salut de tous, U être admise en commun par les peuples cl par les rois. »
f.A TniBlNE MODERNE.
Pareille polilique générale, si elle était possible, serait la mort civile des différents Etats européens; et lorsque, le Czar, cité par le même témoin, énumère les huit cent mille soldats, que la Providence a mis à ses ordres, il faut bien reconnaître que cette politique générale n’était que la sienne, étendue sur l’Europe. L’illustre écrivain célébrait le même motif donné par Alexandre, pour l’abandon de la Grèce, o Rien, sans doute, lui avait dit le Mo- « narque, ne paraissait plus dans mes intérêts, dans ceux « de mes peuples, dans l’opinion de mon pays, qu'une « guerre religieuse contre la Turquie; mais j’ai cru rcmar- « quer dans les troubles du Péloponèse le signe révolu- « tionnaire. Dès lors, je me suis abstenu. »
Belle modération dans le Monarque qui resserrait, alors même, les chaînes de la Pologne et lui ôtait les Institutions garanties jusque dans le traité de Vienne! Mais, c’est une des punitions du Despotisme de se méprendre sur son intérêt même, en se croyant solidaire de tout ce qui est, comme lui -même, un abus de la force. Le Czar, dans sa crainte de l’esprit de liberté, en était venu à croire le massacre des prêtres grecs par les Turcs et le ravage de la Moréc meilleur pour son Autocratie chrétienne que l’émancipation des Iles grecques, au nom de la croix. Il a |)ayé cette faute de sa mort prématurée et des revers lé-gués à son successeur. Ce n’était point à l’auteur de l'itinéraire qu’il appartenait de transformer pareille méprise en sagesse polilique.
Semblable langage ne manqua pas de déplaire ailleurs, (ie dissentiment est marqué dans les lettres de M. Canniiig et de M. de Chateaubriand, sous une forme assez rare, en diplomatie, une joute brillante d’esprit entre deux talents et deux vanités irritables; mais, rien de décisif n’en
SI IlE CIIATEAIIIIIIAMI 3î’.l
pouvait sortir. Caiiiiiiig ne pouvait, ni ne voulait, dans aucun cas, faire la guerre à la France, pour préserver l'Es|iagne d’une expédition souliaitéc par toutes les Puissances du Continent. Une note de la cour de Ilussie à sou ambassadeur en France portait : «que si, contre toute attente, l’Angleterre déclarait la guerre à la France pour empêcher le gouvernement de Sa Majesté Très-Chrétienne de rendre à l’Espagne le plus essentiel de tous les services, cette attaque serait considérée par Sa Majesté rempereur de Russie, comme une agression générale contre tous les alliés, et que Sa Majesté accepterait, sans hésiter, les conséquences de ce pnneipe. »
l’areil langage terminait tout. >'ul Anglais de bon sens ne songeait à recommencer pour l’Espagne une guerre continentale, avec toutes lesPuissances du Continent contre soi. Il suflit dès lors au sentiment britannique, à la vieille jalousie contre le Pacte de famille, à la popularité du ministre Canning enlin, que l’Angleterre se fût mise en dehors des actes de Vérone et restât neutre durant la guerre, ou plutôt inactive avec malveillance. Sans doute, si cette guerre eût été longtemps incertaine, ou marquée, pour nous, de qiiehpies prompts désastres, la politique anglaise eût pu devenir plus hostile encore. .Mais, dans l’état de l’Europe, après la compression si facile de Naples et du Piémont, une grande force de Révolution dans l’Espagne divisée était peu vraisemblable; et les prophéties comminatoires, dont M . Canning remplit ses lettres, annoncent , je crois, plus d’envie de faire peur que de vraie sollicitude sur l’imprudence présumée de la France. La supériorité d’esprit de M . de Chateaubriand fut de mépriser ces fausses alarmes, et de ne point se prêter à ces calculs d’un égo'isme étranger. 11 entrevit du premier coup, il poursuivit avec
LA TRlBC.Nt; MOÜLn.NE.
constance et il concourut à exécuter avec vigueur ce qui, dans la réalité, convenait le mieux à la France d'alors et pouvait rendre le |)lus de splendeur à sa Monarchie rciiouvcIcH}. Senlement, après le succès, les illusions furent grandes; et la passion politique, ce guide tour à tour clairvoyant et trompeur, brisa l’appui, dont elle aurait dû profiter.
M. de Chateaubriand, dans son livre du Congrès de Vérone, a dignement retracé la politique de la guerre d'Espagne. C'est la grande affaire de son Consulat, racontée par lui-méme. On ne peut méconnaître qu’il porta dans cette entreprise une activité égale à la volonté et un soin vigilant de prévenir, ou d'écarter les diillcultés du dehors, pendant que l'intelligence et la valeur françaises triomphaient |>resque sans obstacle. Cette facilité du succès, il l'avait judicieusement et hardiment prévue.
L’Espagne sortie de sa lutte glorieuse, pour tomber sous la Restauration d'un ingrat et lâche monarque, puis reconquise à la Constitution par un soulèvement militaire, et replacée sous des Cortès, que dominaient en partie une presse anarchique et des conciliabules Jacobins, l’Espagne, cependant demeurée RoijaUste, en dépit de son méchant Roi et de ses assemblées populaires, n'avait plus, pour résister aux soldats français de Louis XVlli, aucune des passions qui, douze ans auparavant, l'avaient armée contre Xapoléon. Elle n’avait plus ni généraux, ni intrépides Cortès repoussant un usurpateur étranger, ni loyales et fanatiques cités soutenant un nouveau siège de Sagonte, ni vaillantes milices livrant parfois bataille aux premières troupes de l’Europe. Elle n’avait plus mcinc CCS guérillas infatigables, ces bandes pillardes et meurtrières, qui apportèrent tant dédommages et d’obstacles à
M. DË CHATEAUBRIAND.
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la première invasion frauçaisc ; ou plutôt elle les avait dans une autre cause, pour une autre vengeance.
L’insurrection militaire de l'ile de Léon, le rétablissement des Corlès, la dépression, sous leurs mains, de Ferdinand, presque aussi vil que naguère il avait été despote, sans être combattue par la nation, n’en ralliait pas la majorité. CesjKctaclc même soulevait çà et là des résistances populaires, de nouveaux attroupements, de nouvelles (juàillus, non plus ennemies cette fois de l’invasion française, mais la précédant et disposées à l'accueillir.
En France, cependant, le débat parlementaire continuait encore, tandis qu’on bâtait les apprêts de la campagne. A la Cbambrc des pairs, qui d'abord avait volé une adbesion respectueuse au discours de la Couronne, la loi d'emprunt allait rencontrer deux sortes d’adversaires. C’étaient, d’une part, quelques esprits zélés et libres, ayant à cœur le gouvernement constitutionnel acc|uisà la France et s'alarmant d’une entreprise qui devait détruire au dehors tout essai, plus ou moins défectueux, du même gouvernement, pour y substituer l’ancien Pouvoir arbitraire récemment abattu; c’étaient, d’une autre part, quelques hommes d’expérience formés par la Révolution et l’Empire, moins touchés des principes que des intérêts, des théories de liberté que des faits accomplis, mais, par là même, jugeant la guerre d'Espagne stérile et dispendieuse, et |>eu frappés des motifs allégués pour l’entreprendre.
Toutefois, malgré cette opposition habilement représentée, l’esprit dominant de l’Assemblé'e devait, sur une telle question, s'associer au vœu du Roi et à cette ardeur de légitimité, qu’on affectait alors. M. de Chateaubriand n’eut donc qu’à modérer son langage par un ton
LA thiblne moderne.
de cuiirtoisie envers scs contradicteurs les plus animés; mais, il ne répondit pas aux craintes sérieuses, que pouvaient laisser les conséquences d’une guerre, même heureuse et prompte; et il fut facile de prévoir, des lors, ce i|ui manquerait, dans le succès même, et à la France et nu ministre promoteur zélé de l’expédition. ^
Parmi les contradicteurs de la guerrec devant la Pairie, s’était levé d’abord, comme un malin prophète, M. de Talleyrand, jaloux de rappeler, ce qu’on lui a contesté depuis, son opposition à la première invasion de. l’Espagne, sous l’Empire. La persistance du meme rôle, à deux époques si différentes, lui avait paru piquante ; et le secours prêté au Pouvoir absolu en Espagne scnihiait surtout, à l’orateur, un texte, pur accuser l’esprit ultramonarchique en France. Mais, la comparaison étant fausse sur quelques points, la prédiction l’était aussi. M. de Cdiateaiihriand n’usa point de cette réponse, qu’il aurait pu faire; et, laissant de côté les insinuations de l’habile diplomate, il s'attacha surtout à combattre quelques discours d’une logique plus sincère et d’un accent plus énergique. Le principal était celui d’un des plus nobles et des plus éclairés défenseurs du régime, que la France a cherché et défendu, pendant trente ans. Ce n'était ni un calcul de parti, ni une hostilité à la maison de Bourbon, qui rangeait le duc de Broglie parmi les opposants à l’invasion de l’Espagne. .Son esprit impartial et élevé savait gré à la Bestaination d’avoir remplacé le Pouvoir absolu par des Institutions légales. Mais, il prenait au sérieux ces Institutions. Il en avait, en 181'd, loyalement soutenu l’esprit et secondé l'application, sur un point vital, le droit d’examen, la discussion publique des affaires du pays. Plus tard, dans un esprit de sage contre-poids, il avait
M. DK CIIATEAUURIAND.