‹ La tribune moderne M. de ChateaubriandChapitre 46 sur 76 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

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M CHAMBRE iLCCTlVE. SÉCURITÉ DE M. DE CHATCADUUAXD RT d'uHB PARTIR

DF SES amis; — ANECDOTE LITTÉRAIRE A CB SUJET. — - BRCSgVC DRSTITüTlOH DF M. DE CBATEAUBRIÜID.

Lorsqu’à ces antipathies naturelles de l'esprit pratique, contre la s|)écnlation un peu romanesque, viennent se joindre des piqûres d'amour-propre et des sollicitudes d’ambition froissée, l’incompatibilité d’humeur doit éclater bientôt : M. de Chateaubriand ne le comprit pas assez. Après un premier choc intérieur, assez tôt calmé, le Ministre des affaires étrangères', en possession du cordon bleu, qu’il avait impérieusement demandé, se crut affermi, même contre la défaveur du Roi.

Au moment où il se rassurait ainsi, la rupture était suspendue, mais imminente; il restait triomphant et isole. Ce qui aurait dû servir à sa politique et à son as-

* Congréi de Yiront, t. II. p. 219.

Cendant personnel, les Iransarlions avec le roi Fci-dinand pour la durée de l’occupalion militaire, la promesse d’amnistie, la garantie à donner aux emprunts des Cortès, la liquidation des frais de la guerre, tout setraina péniblement et demeura stérile pour rinfluence politique, non moins que pour les compensations matérielles ducs à la France. L’amnistie fut un leurre; le reste une banqueroute. La France, après le triste souvenir de I8IU, eut, en effet, le privilège de traverser librement l’Espagne avec une armée, d’avoir un camp près de Madrid et à Cadix. Mais, une si grande puissance et un si grand service rendu ne lui donnèrent pas le pouvoir d’épargner une faute à Ferdinand, ni une cause de prochain trouble à .son maladroit despotisme.

Le contre-coup même de ces événements étrangers sur notre politique intérieure, ne fut pas dirigé par M. de (ibaleaubriand, comme il aurait pu l’être, dans l’intérêt national et dans le sien. Sa clairvoyance sur les choses les plus manifestes cédait à des calculs de partis. Déjà, de cette manière, il avait emporté contre la répugnance un peu molle du Roi et la justesse d’esprit de M. de Villèle, la nomination du prince de Polignac à l’ambassade de Londres. Il ne jugea pas mieux, pour une autre fonction plus grave encore, le iniiiislère de la guerre, que le maréchal Victor ne pouvait garder, ni au retour du duc d'Augcnléme, vainqueur et mécontent, ni devant les débats inolongésde la Pairie sur le contentieux administratif de I l guerre d’Espagne, débats on ce ministre parut trop inférieur cl trop dénué de prévoyance et de Inniiéres. La retraite du Maréchal étant donc résolue, après celle démission forcée, mais adoucie par l'ambassade de Vienne, le venu dcM.de r.haleauhiiand aurait du se porter sur

M. D£ CHATEAIDIUAND.

un homme habile et modéré, sur le chef le plus remanjiié dans rexpédition d’Rspagne, le général Guilleminol, dont il avait, pendant cette campagne, reconnu les talents et semblé quelquefois, par ses lettres, solliciter l'amhition'.

Jeune encore, bien qu'ancien officier, distingué dés le début de la Itévolution, en Belgique, sous Diimonricz, en Italie, sous Moreau, ayant pris part, avec une rare habileté, aux principales campagnes de l’Kmpire, le général Guilleminol était à la fois un esprit sage et élevé, un homme de guerre, un administrateur éminent. On lui dut surtout la bonne conduite et le rapide succès de l'expédition d'Espagne. Caractère généreux et sûr, il inspirait confiance; cl il aplanit, il abrégea les difficultés de l'entreprise par sa diplomatie et sa modération, autant (|ue par la prompte vigueur des attaques. M. de Ghaleaulii'iand l'avait flatté du titre de maréchal de France, que méritaient ses importants cl si récents services. Avec ou sans ce titre, il eût, mieux que personne alors, occupé le département de la guerre et porté dans tout le gouvernement une influence utile de décision et de lumières. Ee récompenser, en l’exilant, et l’envoyer, durant six années, ambassadeur à Constantinople, où le trouva 1830*, était un tort de la Monarchie ; c'était, en particulier, une faute pour ce royalisme constitutionnel, que M. de Gha-

’ l.ongr^t de Vérone, I. 11. p. 53.

hetiré des emplois publics, après 1850, mais demeuiè à la Chambre des pairs du dernier règne, où il èiait justemcnl honoré, M. le général (jiiilleminoi mourut, avant la vieillesse, aux eaux de iiude, en 1840. Ile riinc de ses deux filles, mariée au comte Roger, membre distiiigué des nneiemtes As> semblées, était iié un noble héritier de son sung, le lieutenant de chasseur», Fernand Ro;:er, jeune iKimme plein d’esprit, de courage et de icu, dont b perte, à l'assiUit de Sébastopol, Uissc de longues doidourü^

LA TRIBl'NE MODERNE.

leaubriand décorail de ses éloges et qu’il voulait réalise r dans ses actes.

En dehors de ce choix, si naturellement préférable, M. de Chateaubriand pouvait encore signaler un homme, qu’il avait aussi prévenu de marques empressées d’estime et de confiance, le vicomte de Caux, commissaire près l’armée française, durant la campagne de 182^, d’une grande expérience dans l’administralion de la guerre et d’un esprit judicieux et fin. Devant de tels choix po.ssibles, et pour une destination si grave, M. de Chateaubriand, comme pour l’envoi de M. dePolignac à lAindres, se méprit, par des réminiscences de parti, contraires à la situation, qu'il s’était faite. M. de Polignac, installé dans son ambassade, malgré les prédictions cl contrôle gré de M. de Villéle, n’avak eu rien de plus pressé que de se rapprocher du Président du Conseil par une correspondance directe, comme pour échapper au joug de son ministre immédiat et de son promoteur. Un peu .Vnglais d’habitude, sans l’élre aucunement de principes, notre nouvel ambassadeur à Londres paraissait assez bien comprendre l'iinpossibililc pour Ferdinand, à peine restauré sur un tréne, sans Gnances et sans armée, d'imposer des lois à la nouvelle Espagne. Il conseillait donc, sans plus attendre, d’agir comme l'Angleterre, d’expédier des consuls français au .Mexique, à Colombie, au Pérou; et il se plaignait au Président du Conseil de ne point recevoir, sur celte question urgente, une réponse du Ministre des affaires étrangères. En un mol, il renouvelait près de M. de Villéle et contre M. de Chateaubriand la petite guerre sourde, que M. de Chateaubriand lui-même avait faite, devant le même arbitre, contre M. de Montmorency. Toutefois celle tactique, sous des mains plus faibles et dans une occasion

M DK CIIATKAUBnUND.

moins lavorablc, ii’t'lail pus près ilc réussir. Elle affaihlissait un peu le Ministre attaqué, sans élever l’ambassa- (leiir, dont M. de Villùle upprcciait avec justesse les vues étroites et la candeur opiniâtre.

Malg ré ce mécompte dans son premier choLx, M. de Dhateanbriand n'était pas mieux inspiré pour la nouvelle influence, qu’il avait à exercer sur le remplacement du ministre de la guerre. On rit de le voir s’alarmer de l’éloignement d’un aussi faible auxiliaire que le duc de Bellune. « Nous allions périr, écrit-il; elles rojalistes me « doivent leur salut. Si le successeur eût été pris, parmi les « libéraux militaires qui environnent le Prince, nous « étions perdus; et je me retiiaiis, à l’instant. A force d’é- « crire, de courir, de faire des représentations, j’ai « obtenu le baron de Damas et l’envoi du Maréchal à « Vienne. »

Vous avez fait l.à une belle campagne, peut-on dire à l’auteur de la Monarchk selon la Charte; vous redoutez un de ce.s militaires habiles, un de ces hommes à la fois expérimentés et nouveaux, dont vous aviez vous-mêmè encouragé le zèle, durant la guerre. Vous craignez lesamis de ce Prince modéré par bon sens, dont vous auriez dû rechercher et diriger le concours; vous ne voulez ni d’un instrument, ni d’un appui, qui vous aurait seconde dans la politique constitutionnelle, dont vous sentez le besoin, dites-vous; et vous appelez de tous vos efforts un homme de parti, honnête, vertueux même, mais sans lumières, choqué peut-être de votre élévation, certainement effarouché de vos principes, et fidèle seulement à une coterie religieuse, qui ne vous aime pas, qui souhaite votre chute comme une délivrance, cl qui vous excommuniera, quand vous serez tombé.

U TnibüNË modeiim:.

yiioi (|u'il*cii fût (Je celto entrée d'un nouveau meinhre dans le cabinet de Louis XVIII, rien n'etait cban^é. M. de Villèle restailmaîlre des ail'aircs intérieures, sauf eerlaines rudesses de M. de Corbière, qu’il ne dominait pas toujoiii's; et M. de Chateaubriand après avoir réussi dans la pensée et l'entreprise de l’invasion, était impuissant à en tirer quelques résultats utiles. Il écrivait à M. de Talaru, l’ambassadeur de France en Cspagne : « Si le mi- « nistère actuel ne vous plaît pas, cliaiigcz-le ; si le clergé « est le plus fort, et peut-être le plus utile, liez la partie « avec lui, pourvu qu’il vous donne tout ce que vous lui « demanderez pour le bien de l'Cspagne, amnistie, eni- « prunt, etc. » Il avait déjà dit, dans une lettre, au iiiéine : « Mettez-vous bien dans la tète, que vous êtes roi d Cs- (( pagne, que vous devez régner. » Mais, M. de Talaru ne régnait, ni ne gouvernait M. de Cbateaubriand lui-même, eu charge<int ainsi l’aiubassadeur français de diriger l'Fspagne, le Iloi, la Cour dêlivi êe par nos armes, ne disait pas comment. Dans une autre lettre, au général Itourmont, de à qui était laissé le cummandeuient des troupes, après des conseils assez vagues, il mettait en postscript itm : « J'oubliais de vous dire, qu'il me semblerait utile de ras- « sembler les vieilles liortès. » Fuis, il pesait le pour et le contre de cet avis, ajoutant que les deu.\ systèmes, les Cortès ou le pur despotisme royal, peuvent égalemcut se soutenir par de bons mutiis; et il terminait par le doute, en disant : u II l'audiait être, comme vous, sur les lieux, pour juger l'à-propos. u

De Iticbclieu à l'itt, ce n’est pas ainsi (|ue les bomuies nés pour le Fouvoir ont conduit, même au dehors et au

' l.ongrCt dr I droite, l. Il, e- 510.

M. hK CHATfciAtmUAMi

loin, lü$ all'iiires, doiil ils s'occupaienl ; el, au risquude Sf truin|icr, leur parti pris était bien autrement net, leurs instruclioiis bien autmnent impératives. Quelques jour.' upré», ce{ jndant, M. de Chateaubriand menaçait de retirer l'ambassadeur français et d'évacuer )ladrid, si de plus saines conseils ne prévalaient pas près du roi d'Cspa^iie, Tout cela n’obtcnail rien de la camanllii furieuse el avide, dont le roi Ferdinand VII était entouré. Fiilin l'amnistie, réclamée par le Ministre de France, mais peu souhaitée des autres Puissances du Continent, fut promulguée par le roi Ferdinand, amnistie dérisoire, chargée d'exceptions sans nombre, et ne corrigeant rien à l’admi iiislration implacable et désordonnée, qui marquait le rétablissement de Ferdinand VU. M. de Chateaubriand, toutefois, SC tint pour satisfait du résultat et crut n'avoir plus à s'occuper que de la question dos Colonies espagnoles, s: avancée en fait par la prompte reconnaissance de rAnglcIerrc et par les relations de commerce établies avec ces vastes contrées, que bien des révolutions locales pouvaient traverser de nouveau, sans y rendre jamais le moindre a.sccndnnt à la vieille métropole.

.M. de Chateaubriand, nous pouvons l’en croire, rêvait bien d'autres projets encore. Mais, il les ajournait, les subordonnant à une grande réforme, dans le Kégime eonslilutiomiel de la France, la suppression du reiioiivellement |)arlicl de la Chambre élective et l’adoption de la septennalité. Cette question était encore une de Celles, on les théories anglaises de M. de Clialeaubriand, comme on disait alors, eboquaient M. de Villèle. 1,6 premier voulait, avec la durée intégrale de la Cbambre, l'abaissement de l'agc et l'accroissement numérique des membres. M. de Villèle, pour ne contrarier en

L\ TRIBUNK 1^0DER^E.

rien sa majorité, voulait le statu ijiw de l’âge et du nombre, avec le renouvellement intégral de plus. Une mesure plus essentielle encore, et en elle- même, et par celle qu’elle préparait, c’était la conversion de la rente cinq, pour cent, en rente trois pour cent, donnée au taux de quatre et ofl'rant, disait-un, aux rentiers la chance d’un grand accroissement de capital, avant d’approcher <lu pair, qu’elle n’altcindrait pas de longtemps. Votée, presque sans obstacle, à la Chambre des députés, où elle avait pour elle la faveur des cbâtelains de province et des banquiers de Paris, celte loi, dont M. de Villèle faisait l’avant-courière d’une loi d’indemnité pour les émigrés, n'avait plus qu’à passer à la Chambre des pairs, où elle devait rencontrer une habile opposition, que àl. de Chateaubriand allait'favoriser, au moins, de son silence. Car, on savait son dissentiment sur le principe de la rédiiciiou, et les objections qu'il avait faites à cet égard à M. de Villèle, en paraissant ne céder que, de guerre lasse, à la majorité du (ionscil et à la volonté du Koi.

Bien des choses transpiraient de ce malai.se intérieur du ■ Cabinet. Pendant la discussion assez longue du projet à la Chambre des pairs, on put observer dans le Ministère des affaires étrangères une indifférence, qui ressemblait au blâme. Ce dépit qu’en avait M. de Villèle, moins marqué, n’en était pas moins notoire; et d'autres symptômes encore de dissidence étaient relevés chaque jour par les habiles. Seulemt'iit, on croyait à la patience de M. de Villèle : « Il attendr.dt la lin de la session; il laisserait « passer le pi ojet de loi de la septemialité, sur lequel « M. de Cbateaubriaud ne manquerait pas de prendre la « parole. » Les amis entbonsiastes du Ministre des affaires étrangères prévoyaient encore pour lui d’autres occasions

M. DE CUATEAUBIIIAND.

<|ui devaicnl lu grniulir, ou du moins le fairu plus inviolalile. Lui-mèine, assez souvent averti de propos tenus contre lui, dans les dépendances de la Trésorerie cl du Ministère de rinléricur, n'en prenait nul souci, et avait l'air de dire, comme le grand duc de (ïuise : o Us n'oseront. »

Sa gloire le rassurait. Mais, à vrai dire, celle gloire, dans ce qu'elle avait de si éclatant et de si noble, ne faisait que le rendre plus étranger et presque antipathique à une partie de ceux, dont il se crovait le chef et l'inspirateur. Il avait |iaru l'être en elTcl, durant le combat; il ne l'était plus, après la victoire ; et, dans cette masse ardente et disciplinée de gentilshommes royalistes recrutés d’hommes «l'alTaires, qui composait la grande majorité de la (ihambre élective, c’était vers M. de Villéle que se tournaient la couliancecl les voeux.

Il en était de même à la Cour, mais non pas dans qnel- <|ues cercles du gr and monde, oi!i certaine fierté de caractère, certaine liberté de jugement et le goiil de la distinction de l’esprit, l’attrait pour les opinions généreuses et pour le talent dominaient par-dessus les préjugés cl même les intérêts de rang et départi. Là, M. de Villéle passait pour adroit et utile; mais, on admirailM.de Chateaubriand; et on souhaitait la durée de son pouvoir, comme on croyait à son génie.

Jeme souviens, eu particirlier, combien, à ccllcépotjue, une personne, dont l'esprit cl le salon avaient grande puissance, madame la duchesse de Duras, souvent visitée par .M. de Villéle, qui lui parlait surtout de bonnes oeuvres et d'infortunes recommandées par elle, était loin de concevoir, qu’il erU jamais l'audace de se passer de 31. di! Clnrleaubriuiid. « Ils ne s'aiment pas bcanconp, di-

LA TRIBUNE liODEIlNE.

« >uit-elle un jour, à demi-voix ; ils se ressembleni si peu! « Mais, M. de Chateaubriand ne rompra jamais. Il ne peut (I pas plus su séparer de M. de Villèle, que le Cardinal de « Iticlielieu n'eût voulu renoncer au P. Joseph. »

Dans celte disposition de .sécurité, au moment où, après un amendement charitable, réclamé par l’archevêque de Paris, le projet de Conversioti des rentes venait, le 5 juin 18'2i, d'échouer, à la Pairie, madame de Duras recevait à la campagne quelques amis, avec un apparent oubli de toute préoccupation politique. C'étaient en partie des hommes mêlés aux soucis des alTaircs, mais par là même charmés d’y échapper un moment, quelques-uns étrangers d’ailleurs, et pour qui la France était un spectacle el une élude, plutôt qu'un intérêt d’aiïection.

A Saint-Cerniain, dans une maison élégante, sur le niveau de Celte terrasse, qui découvre un si riant paysage, le salbn d’une femme respectée de tous, cl l'amie célèbre de madame de Staël et d’un homme de génie parvenu au pouvoir, avait, le premier samedi de juin, réuni plusieurs hommes politiques, comme on disait alors, des ambassadeurs el des savants, M. Pozzo di Borgo, toujours en crédit près d’Alexandre, Capo d’Istria, disg."acié, mais jirès de se relever, avec la Grèce renaissante, lord Stuart, diplomate habile, le moins olliciel des hommes dans son libre langage , la prude el délicate lady Stuart en contraste avec lui, quelques autres Anglais, un miiii.^lre de Toscane, pa.ssionné pour les arts, l’illustre Humboldl, riiomme des études profondes, autant que des nouvelles passagères, le plus Français de ces étrangers, aimant la liberté, autant que la science ; c’étaient aussi le comte lîe la Garde , ambassadeur de France en Espagne, avant la guerre, Abel deBémusal, l’orientaliste ingénieux el scep-

H. DE GHAieALBIUAND.

tique, un autre lettré moins connu, et la jeune Delpliine (iay avec sa mère.

Lorst|ue, après la conversation du diner, encore mêlée lie quelques anecdotes des deux Chambres, on vint, à la hauteur de la terrasse, s’asseoir devant le vert lapis des cimes de la foret et respirer la fraîche tiédeur d’une belle soirée de juin, toute la politique tomba ; et il n'y eut plus d’empressement que pour prier mademoiselle Delphine Cay de dire quelques-uns de ses vers. Mais, la belle jeune lillc, souriant et s’excusant de n'avoir rien achevé de nouveau, récita seulement, avec la délicieuse mélodie de sa voix, cette stance d’un Secrétaire d'ambassade, bien jeune et bien grand poète, dit-elle :

np|X>se-tiii, mon Âme, en cc deniier nsilc.

Ainsi (|u’un voyageur qui, le ueur plein il'espoir, S'assieil, avant d'entrer, aux portes du la ville,

Et ri's|iire un inumciil l'air emiianmé du soir.

« Admirable, dit lord Stuart, avec le sourire ironique de ses « lèvres rentrées. Mais, ce repos ne charme pas long- « temps; et j'espère que M. de Chateaubriand n'en est « pas menacé, malgré son fatal silence de jeudi, et l'é- « checdcM. le Président du Conseil. La retraite, la rè- « verie, aux portes de la ville, ne lui conviendraient pas « mieux aujourd'hui qu’à notre cher Canning. Dieppe « même l'ennuierait, s'il y restait plus de vingt-quatre « heures. Les poètes sont comme cela; ils tiennent diable- « ment aux affaires, t|uand une fois ils y ont touché. J’es- « père que M. de Villèle comprend bien cette vérité : et je « suis tout rassuré surMa durée compacte du Ministère. » Il disait cela : et un sourire narquois, accompagnant cba-

rKiO

cune de ses paroles, semblait la démentir à mesure.

« Ah! reprit madame de Duras, ne faisons pas de poli- « tique; celle-là surtout est aujourd'hui surannée. Vous « save* bien que l’union du ministère est assurée, et « (jue la session va finir. N'espérez aucun trouble, mon « cher ambassadeur. Tout est à la paix, au dedans, comme « au dehors. Pour parler aujourd'hui de M. de Chateau- « hriaud, je voudrais ne m’occuper que du plus beau, « comme du plus idéal de ses écrits. Il faillirait que le « comte fiapo d’Istria nous dit s’il n'a pas reconnu, dans les « Martyrs et dans VItinéraire, le ciel de sa patrie, l’âme « du l’antiquité et, à la fois, les horizons et la poésie de la « Grèce. Je vous en prie, cher comte, rendez témoignaije « à cette grande renaissance, que tentait M. de (ihateaua hriand par son génie, avant celle que payent aujourd'hui « de leur sang vos généreux concitoyens, et que la France « aidera bientôt de ses armes, il faut l’espérer, mainti'- « liant que la question d’Espagne est finie. »

La noble femme, en laissant échapper ces mots, avait une expression d’enthousiasme et de confiance, qui ne permettait pas de la contredire. « Oui, madame, répondit,

' « avec, la gravité de sa parole polie, l’ancien ministre

« d’Alexandre. Depuis ma sortie des affaires, je viens de « passer deux ans de solitude a Genève, sans dépêches à « lire, n’ayant d’autre société que les classiques de la « Grèce et de Rome, et vos excellents livres français. Je ne a puis vous dire que M. de Chateaubriand me rappelle « Homère. J..ord Stuart, si habile sclinlar. et qui se cona naît si bien en poésie na'ive, se rirait de moi. Il n’y a a plus d’Homère possible. La jeunesse ne recomincuee a pas plus pour le monde que ponrcliacim de nous. Mila ton, que les Anglais appellent homérique, est dans sa

Jl. DE CHATEAl BRIA^D.

« diction cl dans ses images aussi savant, aussi complexe,

« aussi laborieusement inventeur que notre Homère est « simple et naturellement inspiré.

« C’est la loi du temps. Personne n'y peut échapper.

« Mais ce (|ue le génie poïKait de nos jours dans une oeuvre « d’art, M de Chateaubriand l’a fait : il est grand peintre H de la nature et grand historien des hommes. Est-il poète « épique, même comme Apollonius de Rhodes, c’est-à-dire « comme l’arrièrc-sai.son de la Grèce? Je ne l’affirme pas. a Mais, lorsque l'hiver dernier, dans ma solitude à Ge- « nève, je relisais ses descriptions des vallées de la Messé- « nie, que je voyais, avec lui, ces longs ruisseaux de fleurs « qui semblent en tracer les contours, et ces fraîches col- « Unes qui la défendent, je me croyais dans ma Patrie; je « la sentais vivante sous mes yeux, je me disais tristement « avec lui : Celle patrie du génie des arts et de la beauté « est en proie aux barbares ! Je le remerciais de l'avoir N dit à l'Europe. Puis, remontant douze années en arriére, « je me souvenais combien le peintre de Dioclétien, de « Galerius et du monde romain nous avait paru prophé- « tique et vrai, quand ses |>einlures du passe, meme tra- « vestics par les journaux de Paris, éclatèrent à nos yeux. « On reconnaissait de loin, dans une page des Martyrs, le « portrait et la condamnation de celui qu’il fallait abattre, « de cet homme qui parait grand, disait le poète, parce « que, dans le naufrage de la civilisation, il est monté sur « des débris. »

« La beauté morale du livre des Martyrs, c’était de « surprcndic, sous l’éclat de la pourpre et du triomphe, « le vice de l’Empire ; c’était de suivre et d’attester partout « la puissance de la Croix et la victoire de la foi sur la « force. Peut-être, dira-t-on de l’auteur de ce livre, comme

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