‹ La tribune moderne M. de ChateaubriandChapitre 5 sur 76 · I.A TlimU.NK MODEIINE · texte numérisé non relu

I.A TlimU.NK MODEIINE

a était rcniarquiililc; ma mémoire extraordinaire. » Et il ajoute qu’il s’en servit, pour apprendre la table des logarithmes. Mais, il ne fait pas sur la mémoire, cet instrument secondaire du génie et cet ornement de 1a médiocrité, les prorondcs cl fines réflexions, que les phéiiomcnes de celte faculté suggèrent à saint Augustin.

Avec l'esprit, .se développait aussi dans le jeune élève le caractère, qu’il devait porter dans la vie. A la fougue impétueuse se joignait maintenant le point d'honneur. Enfant toujours aussi vif, il devenait plus indomptable; et, dans une occasion, où il s'agissait du délit d'avoir grim|)é au haut d’un arbre, cl déniché périlleusement un nid, sa résistance désespérée contre la menace du fouet, sa révolte heureuse contre ce sol châtiment des anciennes écoles, nous font penser à rinsuhordinalion analogue, dont se vante quelque part Millon, lorsqu’il nous dit i|u’il a brisé avec Cambridge et n’a pas voulu supporter un outrage intolérable pour un ceeur, comme le sien.

i\cc illiri liitt't ii«juc minas pei ferre niajiisli i,

Ca teraqiie iiigeiiio non .subeimila nico '.

Toute celte ardeur, au reste, du jeune Chateaubriand vint bientôt, vers sa trei/.iéme année, aboutir à sa première communion, pieusement célébrée dans le collège, sous les jeux de sa famille, des nobles du voisinage, et par les mains de l’évèquc de Rennes Puis, il quitta le petit collège de Dol, pour aller à Rennes compléter ses éludes de sciences, cl de là se présenter, à tlrcsl, aux examens poulie scnice de la Marine Royale.

Le collège de Rennes était d’ordre supérieur, par rap-

* Kleijiar, Mill. in llli. I.

M. UE CHATEAi nniAND.

port au petit collège de Dol. I>e jeune Chateaubriand y continua lesinathémaliqucs, pour lesquelles il avait, dit-il, un penchant décidé, que ses ouvrages n’attestent pas. Il y prit en meme temps un goût plus vil' pour les lettres, une passion du beau langage, que quelques vers de Virgile, quelques pages de Massillon éveillèrent bien vite en lui. Tout cela semble n’avoir été ni fort suivi, ni surtout systématique. Mais, faut-il attribuer à ces études, un peu rompues et capricieuses, l’avantage dont triomphe quelque part l’illustre écrivain, pour s’élever au-dessus même de sa gloire la plus chère, et se séparer entièrement de ceux •[u’il elTace? « Tout cela, joint à mon genre d’éducation,

« dit-il, à une vie de soldat et de voyageur, fait que je n’ai a pas senti mon pédant, (|ue je n'ai jamais eu l’air hébété,

« ou sullisant, la gaucherie, les habitudes crasseuses des « hommes de lettres d’autrefois, encore moins la morgue,

« l’assurance, l’envie et la vanité fanfaronne des noii- « veaux auteurs. »

C'est beaucoup se ménager, en maltraitant tout le inonde. L’éducation du jeune Kacine, à Port-Royal, ou de Bossuet, dans la bibliothèque de son oncle et au collège de Dijon, leurs premières lectures, leur instruction toute classiipie et selon la méthode du temps, ont-elles nui à l’originalité de ces grands hommes? Tant d’esprits élégants, sortis de nos anciennes études, méritaient-ils l’alternative de blâme et de ridicule, où l’auteur du Génie dti Clinslianime enferme les deux littératures de nos grands siècles? Et entre la gaucherie de l’une et la vanité fanfaroimc de l’autre, ne pourrait-on pas placer une , certaine mélancolie dédaigneuse de ce qu’elle poursuit, un spleen plus affecté encore que maladif, un orgueil enlin plus grand que le génie même, ou du moins ayant

LA Tltim NK BIOÜKn.NK.

leloil dp prendre l'éclal du lalent pour la puissance mêine du génie, et de se croire au niveau par l'action de tout ce (pie le talent pouvait exprimer par la parole?

Nul avis alTectiieux d'un inailre autorisé, nul conseil précoce d'un ami sincère, comme il s'en rencontre parfois dans la franche liberté du collège, ne le mettait en ganlc contre cet orgueil qui . à part d'autres inconvénients, eut aussi pour lui le tort d'aboutir à ralTcctation littéraire. Il ne semblait conserver d’autres impressions de ces deux années d’études à Rennes que le nom de l’arny, dont il occupa la Chambre, et le souvenir d’avoir entrevu, parmi les externes, le jeune Moreau, plus tard avocat, puis grand général, et enlin d’avoir eu pour camarade de salle et de chambre cet émigré de mauvais aloi, cet implacable conspirateur Sirgeant, qui devait combiner la machine infernale de 5 nivi'ise, et mourir en Amérique prêtre catholique, et sans doute repentant d’un tel crime.

De Rennes, le jeune Chateaubriand revint, vers quinze ans, à la maison paternelle, pour voir marier sa troisième soeur, Julio, à un noble du pays, M. deFarcy, capitaine au çégiment de Coudé. Puis, comme s’il se fût agi de l’établir aussi lui-même et de lui donner .sa carrière, on l’envoya compléter, à Brest, les études d’aspirant à la marine royale. 11 fut là bien jeune, comme un élève qui suivrait des cours préparatoires à nos Ecoles Spéciales, vivant à table d'bùte, prenant quelques le(;ons de mathématique et de dessin graphique, du reste, maître de son temps, c’est-à-dire oisif et rêveur, comme il s’est dépeint, à la fois plein do turbulence et d'insouciance.

Un fait peu important reste mal expliqué dans ce séjour à Brest, qui ne paraît pas d'ailleurs avoir dépa.ssé quelques mois. On ne voit pas pourquoi le brevet d'cfspi-

Digilized by Coogle

M. UK CII.\mUUHlAMI

fdiil (le marine, (juo le jeune candidal devait obtenir, ne lui arrive pas, durant celle riisidencc, et inalj'ré le |)atronage d'un chef d'escadre, son |)arent, M. de Uoistcuil; on ne saisit pas non plus le rapport entre l'impression, que lui fait l'entrée trioni|)hale à lirest de la belle ilolte l'ran- ^'aise, ramenée par la paix de I78r>, et la soudaine résolution de renoncer à la marine, eide retourner à Coniboiirg, sans le dire à personne, dans Brest. La seule explication, c'étaient quinze ans, le caprice d'ime immeur indocile, cl sans doute aussi cet instinct d'étude et d'art, qui tout bas destinait M. de Chateaubriand à devenir un grand peintre par la parole, un admirable artiste d'imagination et de coloris, bien (pi'il affecte de croire qu'il eût été surtout un fort bon oHicier de marine, on d'artillerie.

Dans la réalité, une autre idée, une autre velléité de vocation occupait l’inquiète oisiveté du jeune bumme, et se liait, on peut le croire, à son instinct dominant pour les lettres. Il paraissait incliner à l'élat ecclésiastique ; et, ce projet plaisant à sa pieuse mère, on résolut, au château, de lui faire achever ses éludes classiques : il parlit-bienlùl pour le petit collège de Dinan, moins important que celui de Rennes, ce .semble, mais tout ecclésiastique, sans mélange aucun d'études mathcmatiqncs, et avec un Cours extraordinaire, où s’enseignait riiébrcu. Bien des années après, l’illustre écrivain, parlant de ce dernier collège, assure qu'en y arrivant, il savait mieux le latin (juc scs maîtres, .\ussi, il y resta bien peu; et, queb|ues mois après, nous le revoyons à Combourg, dans la monotonie de la vie domestique un peu ùprement ressentie, sans destination avouée, sans travail régulier, sans autre passion apparente que les courses dans les bruyères, la rêverie, la tristesse cl rennui.

Page 1