I..\ TIlIBLNK MODERNE
abusait accideiilellemenl de ce droit. L'insulte, même sans motif, se mêlait parfois à la réfutation, la calomnie au blâme. Mais, la juridiction des tribunaux correctionnels et des Cours royales, déjà substituée à celle du jury, que la presse devait retrouver plus lard et garder, ]>endant plus de vingt ans, cette juridiction zélée pour l’ordre, armée de dispositions pénales tiès étendnes et, dans certains cas, d'un arbitraire facultatif, était contre la licence des journaux une forte barrière, que d'autres pays accoutumés à la liberté trouveraient excessive.
Toutefois, il liiut le dire, ce concours, même vigilant et minutieux des Tribunaux et de la Justice à la défense du Pouvoir politi(iuc, supposait et maintenait toujours, dans la répression, un certain degré de modération, d'égards pour le droit, île tolérance pour la liberté des opinions. C'est l'avantage des Etats, où l'ordre public n'est pas protégé seulement par la force et le silence. Ix's gouvernements expo.sés à la contradiction, ou du moins au blâme indirect de leurs actes, s’obligent eux-mêmes à plus de prévoyance et de réserve. Parfois, on leur reproche des fautes qu’ils n’ont pas faites; mais, on leur en é|)argnc beaucoup d'autres, qu’ils auraient regrettées. Cela est vrai quant aux rapports du gouvernement avec le pays ; cela se fait sentir, parfois aussi , dans le cercle du gouvernement et pour ses délibérations intérieures. M. de Villèle on lit l’épreuve. Le Collègue d’un esprit plus généreux, qu’il supportait avec peine, étant ainsi écarté, le premier Ministre se trouva plus maître dans le Conseil, mais plus faible partout ailleurs. Son pouvoir communiqua moins avec le public, et fut bien plus vivement attaqué. •
Aussi, nous l’avons constaté par divers témoignages, un prompt repentir suivit la faute commise. Dès le lende-
M. DE CIIATEAIBRIAND.
main, M. de Villèle, inquiet du langage de quelques journaux sur la brusque épuration du Ministère, faisait offrir une ambassade à M. de Chateaubriand, des places considérables à deux ou trois de scs amis. L’offre même et les excuses balbutiées à l’appui montraient la disparate des deux esprits. Elles ne furent pas écoutées par le ministre déchu; et la rupture demeura ce qu’elle était, sans que les esprit.s équitables y vissent autre chose qu’un tort du Pouvoir, une impatience irréfléchie dans l'esprit habituellement circonspect de M. de Villèle, et un ressentiment juste, mais excessif, dans l'ennemi, que le président du Conseil s’était donné.
Tout récemment, une révélation poslbiime a voulu, je ne sais dans quel motif, expliquer cet incident par une supposition bien peu digne de M. de Cliateaubriand. Eeduc de llagnse affirme, dans une note de ses Mémoires, que la cause de ce renvoi si brusque fut l'intimité de .M. de Chateaubriand, ministre des affaires étrangères, avec une personne qui, opérant par achat sur la baisse de l'emprunt des Cortès, avait besoin, pour profiter d'une hausse, que le Gouvernement français exigeât de Ferdinand la reconnaissance de cet empnint décrié. Selon le récit du Maréchal, le roi Ferdinand, irrité de cette instance, l’aurait, par une lettre directe, dénoncée au roi Louis XV’lll, qui, sans conseil et sans explication, avait aussitôt destitué son Ministre.
Tout ce récit est faux. Quoiqu’il y eût dès lors des personnes de Cour qui spéculaient sur la baisse, ou sur la hausse des fonds, soit étrangers, soit nationaux, M. de Chateaubriand, loin d’exercer une pression telle qu’on la suppose, ne considérait pas assez, au point de vue politique et dans l’intérêt de la France, l’état misérable
du crédit espagnol. Un reste de préjugé polémique, l’ancienne colère de quelques royalistes de ISiô contre le prétendu tort qu’avait eu le baron Louis, de payer exactement toutes les créances des fournisseurs des Cetil- Jours, rendaient M. de Uliateaubriand fort peu zélé pour l'emprunt des Cortès. L’intermédiaire, qu’on lui donne dans cette occasion, rambassadeur français, M. de Talaru, avait au moins la même défiance, ou plutôt la même aversion pour tout ce qui pouvait paraître une faveur à la Révolution, ou une prime à Vaijiotaye. M. de Villèle SC plaignait même, à cet égard, que son ministre des affaires étrangères et son ambassadeur en Espagne n’entendaient rien aux eboses de finances. « Nous ne tire- « rons pas un sou, disait-il, de notre créance surFerdi- « nand. L'Espagne est minée; et, de belles phrases au roi « Ferdinand, sur les Institutions libérales i|u’il devrait « créer, UC payeront pas les frais de la guerre. »
La seule cause de la disgrâce de M. de Cliatcanbriand fut donc l’antipatbie des deux bommes principaux du ministère, la bauteur souvent présom|ituciisc de l’un, la rancune de l'autre, la dissidence déjà marquée de M. de Chateaubriand sur le projet de réduction du cinq jiour cent, sa part présumée à l'échcc de ce projet, et l’irritation du premier Ministre, lorsque son collègue, pour consolation de cette défaite, lui avait dit à la Chambre des pairs, au moment où la loi venait d’être rejetée : « Si vous vous retirez du ministère, nous sommes prêt à « vous suivre. »
M. de Villèle, esprit laborieux et tenace, n'entendait pas SC retirer ainsi ; et l’offre de le suivre ne lui parut qu’un empressement extrême de 1e mettre dehors. M. de Chateaubriand dit lui-même, à ce sujet, dans ses Mémoires :
Jl. DE CIIATEAI BRIANU.
TiNô
« Pour loulc rûpoiisc, M. le présideiil du Conseil in lio- M ni)ra il’un regard, que je n'oiililierai jamais. »
C'êtail le dernier signe d'un divorce, pour iiicunipatihililé d’Iiunieurs. Après avoir beaucoup dilTérc, SI. de Villèle, blessé au vif dans le point le plus sensible, éclatait enfin. Battu à la Cbambredes pairs, il n’cii était pas moins encore assuré de la majorité dans la Chambre élective, et maître de l’avenir par le projet de rinciemtij/c des émigrés, dont il était le meilleur garant. Il jugea (|uc le besoin, qu’on avait de lui, ferait supporter la disgrâce de son collègue à leurs amis communs : car, souvent les hommes, revêtant leurs intérêts du manteau de leurs opinions, préfèrent, quand il faut opter, le fond à la forme.
Sous ce rapport, M. de Yilléle ne fut pas trompé dans ses calculs. Une forte m.ajorité lui resta dans la Chambre des députés; et Voiiposition de la Cbambredes pairs, plus capable d’amender une loi que de prendre le pouvoir, ne s’accrut pas de deux voix, et ne se montra ni plus blessée, ni plus hostile. Mais au dehors, dans l’opinion publique, très-puissante alors, de graves changements survinient. Je ne désigne pas ici l’opinion des Cours étrangères, souvent trop comptée et toujours variable, comme l’intérêl apparent du jour, (ielte o|)inion même, malgré quelques lettres ilatteuscs adressées d’abord au Ministre déchu, sidétacha promptement de lui, et blâma sa colère, lui donnant le tort de tropse venger, et de sc venger, aux dépens de la Royauté même.
Mais, en France, on fut blessé de cette brusque instabilité, dans le parti qui tenait le pouvoir et sc piijuait de dignité monarebique. On augura mal, pour lui, de ce peu d’égards pour un de ses chefs; on regretta, on honora le .Ministre tombé. Dans la réalité, M. de Chateaubriand,
iiiiilgrô l’ardeur souvent exagérée de ses anciennes opinions, se modérant lui-même au Pouvoir, comme tous les esprits généreux, avait, dans son ministère, rendu service à la Couronne et acquis de nouveaux droits à l’estime, chez une nation délicate sur I honneur, attentive au mérite personnel et fort sensible aux choses de l'esprit. 11 avait montré, ce que l’instinct départi n’a pas d'ordinaire, une modération bienveillante. Homme de lettres si éminent, il se distinguait, par ses procédés, comme par son langage, de la rudesse un peu provinciale de quelques-uns de ses collègues au Ministère.
Tandis que M. de Corbière, souvent cité pour cela dans les journaux, souhaitait aux gens de lettres une pension de douze cents francs, dans un grenier, et que M. de Villcle répondait à de jeunes poètes, qui lui offraient leurs Essais plus ou moins empreints de zèle et d'éclat : « J’ai * « reçu. Monsieur, votre ouvrage ; je vous remercie de cet a envoi : » M. de (Chateaubriand s’était montré plein d’une attention polie et souvent d’un actif intérêt pour les talents reconnus, ou espérés, à tous les rangs, dans toutes les opinions. Quelquefois même, cette action, de sa part, avait été très-marquée, et en contraste avec la politique dominante. Dans une occasion, où la grossièreté des subalternes, docile à la mauvaise humeur du Pouvoir, avait aggravé les rigueurs légales, en mettant un écrivain condamné, pour délit de presse, cùte à côte avec un voleur,
M. de Chateaubriand s’était indigné et avait fait interdire de semblables pratiques. Hetentissante, comme l’était alors la France, à tous les bruits de la renommée, elle savait gré au Ministre monarchique de ces petits actes populaires. Et, dans un ordre plus élevé, les grands faits apparaissant, et les conséquences fâcheuses pour
U. bi; ClIATKAlllItlAMi. W.
l'avenir élanl encore mal connues, la guerre d'Espagne semblait aux esprits impartiaux une anrrc, à tout |ircndre, conduite avec vigueur, (|iii avait démenti les pronostics des adversaires, et s'était achevée, sans dommage pour nos Institutions, en présence d'une liberté de la presse, parfois assez insidieuse et cependant maintenue. De tout cela, et de l'opposition présumée du Ministre des affaires étrangèies à la réduction de la rente cinq pour cent, s’était formée autour de son nom, et, jusque dans la polémique des journaux, une sorte de demi-faveur publique, dont l’expression devint presque générale, à sa soudaine et brutale destitutian. C’était là ce que l’esprit positif et la sécheresse tecliniqii;' de M. de V'illèle ne lui avaient pas laissé pres.sentir, et ce qu'il eut ensuite grand’peinc à contre-peser par des sacrifices aux jiassions de son parti, et d’antres fautes mêlées à quelques actes de prudence et d’habileté. Délivré de M de Chateaubriand, à peu près maître de la volonté du Itoi et du Conseil, appuyé sur des intérêts puissants, auxquels il préparait une grande satisfaction, M. de Villèle arrivait à cette époque, où l’homme qui gouverne a surtout pour écueil ses propres fautes.
Une élection générale, faite sous le régime du double vote, pour une durée intégrale de sept ans, lui assuiait un appui constant, et lui pcrmetljil de longs desseins. Esprit juste et ferme, dans des bornes un peu étroites, apprenant et retenant tout )>ar la pratique, sans rien savoir au delà, soigneux des intérêts et de l'amour-propre d'autrui, désintéressé pour lui- même, siin|>le dans ses habitudes, modeste et familier, sans autre passion que le goût ardent de connaître et de diriger, et l’espèce d'âpreté, que donne cette application continue, M. de Yillèle était