I.A TIlIhUiNK MODEIINK
mais, M. Hyile de iSeuville, le plus lioiioral)le des anciens amis de la Itoyaulé, homme de bien cl de courage, au plus haut degré, ami de la Charlt? même et ne s’elTrayanl pas des liherlés publiques, dont il avait vu longtemps la pleine action dans les Etats-Unis, était, par cela même, sans crédit près du Roi; et sa parole, quclquerois imprudente, lui donnait peu d'autorité dans les Chambres.
]/cspnl à' absolutisme et la lactique de prlemenl s’accordaient donc à merveille, pour laisser M. de Chateaubriand on il était, et ne pas ramener ce graml acteur sur la scène. On allégua, et toute raison était bonne pour la répugnance <lu roi, qu’il y avait à Rome d’importantes affaires; que la vieillesse, l’infirmité du pape menaçaient d’un Conclave prochain, et qu'il fallait garder pour celle époque, dans la ville sainte, un illustre représentant du roi Ircs-cbrétien.
On avait cependant à pourvoir au ministère des affaires étrangères; et comme si le cabinet eût été très-fort et trèsuni, on convint que le parti le plus .sur était d’y faire le moins de changement possible. M. Portalis, as.scz agréable au Roi par sa gravité pieuse, était déjà Irès-familier avec ce ministère, dont il avait fait aisément rinté'rim, pendant deux mois, sans rien négliger du ministère de la justice. Il avait même, dans cet intérim, à la discussion du Budget, prononcé sur la politique étrangère in. très renia r- <|uable discours, où son /.èle monarchique était allé jns- <|u’à dire que, durant l'émigration, la patrie française était à l’étranger, avec les Princes.
Pareille Doctrine était précieuse aux préjugés du Roi. L’homme distingué, d’ailleurs, qui consenlitft à parler ainsi, ne pouvait, dans le poste délicat des affaires étrangères, gêner la volonté du Roi; et il quitterait également
Digiti/ou !
C'ioogle
N. Dt; CHATEAUBRIAND.
ce poste sans efTort et sans plainte, au jour voulu, pour se retirer dans la haute présidence de la Cour de cassation, tout à fait inamovible, alors. M. Portalis allait devenir, le 15 mai 1820, successeur définitif, en apparence, de M. de la Ferronnays au département des affaires étrangères; et, pour la Justice et les Sceaux, le roi choisirait le nom le moins considérable, le sous-secrétaire d’Etat du Ministère, M. Bourdeau, un député assez actif dans les bureaux de la Chambre, jurisconsulte d’un esprit ferme et technique, mais sans talent de tribune, et trop simple de manières pour la Cour.
C'est ainsi que le roi Charles X semblait avouer luimème son indifférence pour la durée du Cabinet, par le soin qu’il prenait de l’affaiblir. Ce qui manquait à cette administration, en effet, |)our la tâche difficile de concilier le Pouvoir et la liberté, de maintenir hautement les droits du trône et de satisfaire, dans une juste mesure, les vœux de la nation, ce n’étaient pas le talent et la sagacité; c’était le caractère; c’était l’autorité qui s’attache à l'ascendant d’un homme, ou du moins au loyal accord de plusieurs. L’éloignement de M. de la Ferronnays était, a cet égard, une grande perte. Ce généreux ministre avait, pendant sa courte administration, contribué plus que personne au nouvel esprit de l’Europe monarchique envers la Grèce, à la résoluli,ai de soutenir par les armes ce malheureux pays, aux transactions enfin qui rendaient possibles l'expédition libératrice de la Moréc et la bataille de Navarin. L’humanité lui doit à ce titre une palme d’honneur, en dépit de la politique inverse et des rétractations de ces derniers temps.
Sur cette question, il est vrai, M. de la Ferronnays avait pour précédents, sinon les actes, du moins les vœux I 27
de M. de Chateaubriand, ses négociations commencées avec Canning, et, après sa brusque sortie du ministère, son langage à la Chambre des pairs, sur plusieurs incidents de la lutte héroïque des Grecs. En dernier lieu même, M. de la Fcrronnajs avait noblement cherché l’appui d'une telle autorité, dans celte question si simple pour la conscience, si complexe pour le calcul Intéressé, et sur laquelle il fallait convaincre également, par des moyens divers, les préjugés de Ch.arles X, les inquiétudes de l'Autriche, la prévention irritée de l’empereur Alexandre, l’égoïsme mercantile du Cabinet anglais. Le Mémoire, que M. de Chateaubriand avait envoyé en réponse à la consultation du Ministre, est digne du sujet. Sans être assez précis dans les détails, et malgré quelques hypothèses un peu chimériques, il dit la vérité sur l’avenir prochain de l'Empire Ottoman ; et il offre un monument mémorable de la politique généreuse qui devait, quelques mois plus lard, triompher à Navarin, |M)ur être presque aussitôt désavouée par les Anglais, en restant chère et glorieuse à la France.
L’absence du ministre, organe de celte politique, affaiblissait le conseil de Charles X, sans arrêter, Dieu merci, quant au salut de la Grèce, le cours des engagements diplomatiques, trop avancé et trop d’accord avec l’opinion générale, pour ne pas amener un prochain dénoùment. M. de Chateaubriand le comprit; cl son regret d'être oublié, ou plutôt, écarté en devint plus amer. La trace en est visible dans sa correspondance. — Il ne se supporte I plus à Rome; il est irrité, injuste même. Le grand intérêt, l'occasion d’ascendant que lui offre l'événement prévu, la I mort de Pic VII, et l'imminence d’une élection Pontificale, l’occupent à peine : ayant annoncé, par un courrier
ilO
arnvé à Lyon, le 14 févritr la mort du Pape,
l'ambassadeur, dans une lettre du 3 mars suivant, marquait son humeur de n'avoir pas encore reçu d'instructions et de réponse ofncielle. Puis, il y suppléait ; ou plutôt, il semblait les dicter lui-méme pardes avis, bien motivés d’ailleurs, qu'il donnait impérieusement au Ministre intérimaire. Montrant sa défiance actuelle du parti, qu'il avait trop secondé dans le Conservateur, il écrivait sur les Cardinaux français attendus à Rome : « S'ils arrivaient ici, dans « un esprit hostile au gouvernement de Sa Majesté, si « l'on s'apercevait qu'ils ne marchent pas d’accord avec « l’ambassadeur du Uni, s’ils tenaient un langage cono traire au mien, s'ils allaient jusqu’à donner leurs voix a dans le Conclave à quelques hommes exagérés, etc., a rien ne serait plus funeste : mieux vaudrait pour « le service du Roi, que je donnasse, à l’instant, ma « démission que d’offrir au public ce spectacle de nos « diseordes. »
Puis, citant avec une malicieuse hauteur l’exemple de l’Autriche et de l'Espagne, dont la conduite, par rapport à leur Clergé, ne laisse rien à l'intrigue; « l’ambassadeur « de chacune de ces Cours, disait-il, a le droit d’écarter, « à l’instant, de Rome tout ecclésiastique de sa nation qui « lui ferait obstacle. J’espère, monsieur le Comte, qu’au- « cune division n'aura lieu, que MM. les Cardinaux auront « l'ordre formel de se soumettre aux Instructions, que je « ne tarderai pas à recevoir de vous. »
L’ironie de ces derniers mots n'était pas cependant la conclusion de la lettre : et, en annonçant que les scrutins du Conclave étaient déjà commencés, l'ambassadeur indiquait le choix modéré, « sur lequel les Cardinaux français pourraient être invités à porter leurs suffrages, en dépit
de l'attcnle cunlrairc, qui les fait considérer comme ennc* mis du système actuel du gouvernement du Roi. »
Ce langage était sincère ; mais, à qui s’adressait-il, dans le conseil? M. de Chateaubriand n'en continuait pas moins de porter au.x alTaires du Conclave cette ardeur d’activité, qu'il prenait trop aisément pour une influence eflicace. Il se plaignit avec hauteur de quelques instructions secrètes venues de Paris au cardinal Latil. Il intervint lui-même dans le Conclave, en chargeant le cardinal Clermont-Tonnerre, non moins ultramontain que le cardinal Latil, d’user de l'ancien droit de la Couronne, cl de donner, par déclaration formelle, l’exclusion au cardinal Albani, candidat du même parti. En un mot, il agit, ou crut agir beaucoup, et triompha, lorsqu’il put annoncer, le ôl mars, la nomination du cardinal Castiglionc qui, sur-le-champ, prit pour premier secrétaire d’Etat le cardinal Alhani.
A la suite de ces mouvements, dont il s'exagérait l'importance, M. de Chateaubriand, très-impatient de recevoir un congé, qu'il avait demandé, en annonçant l'élection pontificale, donna quelques dîners cl quelques fêles dignes de l’ancien cardinal de Demis. Il se félicita celte fois de la prompte exactitude du Cabinet français, dont il reçut une lettre, le 8 avril, en réponse à sa dépêche du .Il mars précédent. Toutefois, en laissant voir, dans quelques lettres intimes, son empressement de quitter Rome, aussitôt après la semaine sainte, M. de Chateaubriand rendait la chose douteuse, dans sa correspondance officielle : « Je vais sans doute, écrivait-il au Ministre,
« recevoir bientôt le congé, que je vous ai demandé :
« peut-être en ferai -je usage. » El il partait de là, pour énoncer sur l'étal de l’Italie cl sur la politique à suivre par la France quelques vues diplomatiques.
U. DK CHATEAllBRIASD.
t]uelques conseils, du ton de ceux que le général Bonaparte avait adressés au Directoire, me dit alors M. de Saint-Cricq.
Au milieu de ces hautes pensées, l’ambassadeur avait encore, à ce moment, un soin assez minutieux ; c'était de réclamer un supplément au crédit de trente mille francs, que le département des affaires étrangères lui avait alloué, pendant la tenue du Conclave. Le désir, qu’il avait eu de recevoir à l’ambassade les Cardinaux français, et la magnifique hospitalité, dont il avait comblé leurs personnes et leur suite, le laissaient endetté, à part même les dépenses de la fête, qu’il offrait à la grande-duchesse Héiéne. C’est au milieu de ces petits embarras, pénibles parfois à l'amour-propre, que M. de Chateaubriand -savourait ses derniers honneurs à Rome, voyait longuement le nouveau Pape, se réconciliait avec le cardinal Albani, le désignait maintenant comme un secrétaire d'Etat romain, fort ami de la France. Les raisons, qu’il en donne, il est vrai, sont quelque peu bizarres : « Je crois, » écrit-il au comte Portalis, a le cardinal Albani sincère. Il « est d’une indifférence profonde en matière religieuse; il « n’est pas prêtre; il a même songé à quitter la pourpre et « à se marier. Il n'aime pas les jésuites : ils le fatiguent, « par le bruit qu’ils font. Il est paresseux, gourmand, « grand amateur do toutes sortes de plaisirs. » Ces lettres, communiquées au Conseil par le ministre encore chargé •de l'intérim, n'édiliaient pas la pieuse sévérité de Charles X : elles nuisaient à toute idée de rappel au ministère. « Cba- « leaubriand est léger, » disait un jour le Roi ; « et il veut « commander à tout le monde. »
Le l’effet de cette impression du Roi se marquait parfois <lans la correspondance du comte Portalis Une lettre,
blâmant et regrettant l'installation du cardinal Albani comme secrétaire d’Élat, irrita M. de Chateaubriand et le fit sortir de cette hauteur polie, à laquelle souvent il bornait sa mauvaise humeur.
« Monsieur le Comte, écrivait-il de Rome, le 7 mai 1829,
« je reçois enlin, par MM. Desgranges et Franqueville,
« votre dépêche n° 2.'». Cette dépêche, dure, rédigée par « quelque commis mal élevé des alTaires étrangères, n n’était pas celle que je devais attendre, après les ser- « vices , que j’avais eu le honhtmr de rendre au Uoi , pendant M le Conclave ; et, surtout, on aurait dû un peu se sou- « venir de la pei-sonnc à qui on l’adressait, l’as un mot « obligeant pour M. Itellocq qui a obtenu de si rares « documents. Rien sur la demande, que je Taisais pour lui; « d'inutiles commentaires sur la nomination du cardinal « Albani, nomination faite dans le Conclave, et qu’ainsi K personne n’a pu prévoir, ni prévenir, etc. » Puis, l’ambassadeur, après quelques mots encore sur son audience, sur le congé qu’il devait prendre du Pape, la remise de l’ambassade à M. Bellocq, comme chargé d’aiïaires, terminait par ces mots ; Je pars pour Paris. Cette lettre, qui ne resta pas confidentielle, était encore peu politique. Puisque l’ambassadeur avait eu. p.ir de .secrets moyens dont il se vante, le journal intérieur du Conclave, n’auraitil pu pressentir ce qui allait arriver du cardinal Albani'.' fallait-il, dès lors, parmi petit affront (lublic, exclure de la Papauté, on il n’était pas destiné, celui qu'on allait rencontrer, comme secrétaire d'Clat dirigeant les affaires’.’ Le ton de la lettre, d’ailleurs, envers un grave magistrat élevé, dans la hiérarchie, aii-dc.ssns de l’ambassadeur, donnait une arme à celle rancune jalouse toujours aux aguets contre les grands talents. Un des ministres qui
M. DE CIIATEAUimiAKD.
ne parlagcait pas cette prévention, et qui écoutait son ami Bertin de Vaux lui prêchant l'cnlicrc union à M. de Cha* leaubriand, comme le seul salut du ministère, M. de Saint- Cricq répondait cependant : « Que veux-lu, mon cher « ami? cet homme est intraitable; il nous fait peur, et « nous briserait. Nous l'aimons mieux dehors que dedans; « et le Roi est de cet avis. »
M. de Vaux, insistait avec la chaleur de l’amitié et ce coup d'oüil presque infuillible, qu'il portait dans la conjecture politique, sans être lui-méme apte aux alTaires : «Vous vous perdez, disait-il, etqui pisest, la monarchie. « .SansVillcle,il vousl'aut Chateaubriand, puisque malheu- « reusement ils n’ont pu tenir ensemble. L’un et l’autre « dehors, il viendra qucli|iic fou ; et tout ira au diable. »
Cet avis était de grand |H>ids. M. Bertin de Vaux, d’une raison hardie et ferme, d’une conversation piquante et dominante, riche, indépendant, maître d’un journal trèsaccré-dité, qu’il animait de ses conseils pleins de verve, et souvent de ses saillies polémiques plus vives encore, était l’esprit rare qui, de bonne heure, avait senti les périls, dont le faux zélé l'cligieux pouvait embarrasser la Restauration. Il avait tout résumé, à ce sujet, dans quelques pages, célèbres alors, sur les fanatiques et les po/iliques. 11 avait fort aimé M. de Vilicle, sans doute en sa qu-ilité de poitliqiie ; et il s'en était séparé à regret, et par honneur, dans l’alTaire de M. de Chateaubriand. L’idée de les voir tous deux hors du gouvernement l’inquiétait, et, je dirai presque, l’humiliait ; car l’orgueil de son esprit n’aimait pas servir moins que soi. Nul homme ne supportait donc plus à contre-cœur ce pompeux exil de M. de Chateaubriand à Rome. Plus d’une fois, il avait voulu rompre avec le ministère, disant
m U TRIBUNE MODERNE.
que tout retard était un danger, et rêvant déjà de réunir M. de Chateaubriand, Casimir Périer, le général Sébastiani, et ajoutait-il, M. Royer-Collard, s’il est possible jamais d'en faire le second de quel(|u‘un. Plus d’une fois même, durant i82SI, il avait abordé sur ce point M. de Martignac. Mais celui-ci, d'un esprit discret, avec une brillante et facile parole, flatté de sa prédominance dans un cabinet sans caractère et sans force, avait doucement décliné l'entretien; et le Roi, que personne n'avertissait du péril d’avoir des défenseurs plus faibles que ses ennemis, se félicitait de ne pas sentir de gêne autour de soi, et de pouvoir se délivrer, au premier jour, de ce ministère si commode, qu’il regardait comme imposé.
De là, derrière le Trône, une secrète canunillu, qui suggérait au Roi des griefs contre son Cabinet, pour les moindres changements d'hommes et les plus évidentes questions do principes. Il est vrai de le dire, cependant, la rigueur presque despotique, l’âpreté de police minutieuse et brutale, où le gouvernement de M. de Vilicle s'était engagé, contre son gré, par de fausses mesures, s’était heureusement détendue, sous le ministère Martignac : la loi s'était adoucie, sans que l'ohéissance eût souffert. Notre politique étrangère avait gagné en ascendant, par le nom et comme par l'autorité naturelle de la France. L’administration de la guerre, surtout, avait été supérieurement conduite par l'habile intégrité du vicomte de Caux, qui sans dépense excessive pour l’Etat, préparait dans des proportions suflisantes et rendait si promptement victorieuse l'expédition de Morée. Touteibis, au milieu de ces avantages et de ces belles apparences, on sentait que le gouvernement actuel du roi Charles X
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ii'élait pas assis; et peut-être une arrière^|>en.sée du Roi entretenait, aux yeux de tous, cette instabilité, pour rendre tout à coup necessaire quelque grave changement.
C'e.st au milieu de ces dispositions qu’allait tomber M. de Chateaubriand, parti de Rome le IG mai avec la nouvelle, déjà démentie, de la nomination du duc de Laval au ministère des aflaires étrangères. Dans la réalité, Vordonnance avait été transmise à notre Ambassadeur à Vienne; mais celui-ci, homme d'esprit, d'un esprit juste et tin, sans talent de parole, ayant même un bégaiement habituel, avait jugé et immédiatement décliné le fardeau qu’on lui offrait; son refus même semblait si naturel qu’il était permis de supposer 1e choix peu sincère. Quoi qu’il en soit, cette nomination, peu faite pour en imposer au public, n'cùt pas calmé M. de Chateaubriand : « Vous « croyez, écrivait-il à une personne amie des deux ambas- « sadeurs, que je m’entendrais avec M. de Laval; j’en « doute; je suis disposé à ne m’entendre avec personne. » Ce mot naïf était le mot vrai.
M. de Chateaubriand arrivait à Paris le 25 mai, le cœur gonflé d'amertume et l'esprit incertain, assez ennuyé de Rome, qu’il avait tant aimée, passant trop vite de l’estime exagérée de ses manœuvres diplomatiques près du Conclave à la dérision de ce pieux cénacle, aspirant à quelques grands rôles nouveaux, rêvant les débats des Chambres, le Ministère, et quelque secousse en Europe, d’où sortirait, pour la France, la limite du Rhin, et puis, indécis, dégoûté, comme le sont, par moments, les plus vives natures, et ne voulant plus que la retraite, l’oubli des affaires, mais à Rome, et sans quitter l’ambassade.
« Je me chargerais, écrivait-il à ce moment, de donner I grande gloire à la France, comme j'ai contribué à
L\ TIIIBUNE MODERNE.
« lui übleilir une grande iilicrlé. Mais, me ferait-on table « rase? me dirait-on? Soyez le maître, dis;>oscz de tout, « au péril de votre tête. » M. de Chateaubriand ignoraitil que jamais souverain absolu, ou roi titulaire d’une Monarchie limitée, n'a tenu ce langage à personne? C’était trop exiger. Mais riiomme vraiment né pour les grandes aiïaii es, l’ambitieux par instinct de sa force, ou par patriotisme, s’approche du Pouvoir, sans le réclamer avec bruit, ne s’en déprend qu’à grand’peine et s’y rattache encore. Moins sûr de lui, M. de Cbateaubiiand était moins opiniâtre; et son ardeur même se glaçait de doute et d’indifférence. Les vœux, l’impatience, l’admiration intéres.séc de quelques amis, le l•animérenl d’abord. Son voyage même semblait au public une candidature pre.ssantc. Les amis voulaient l’entendre et l’expliquer ainsi; ils disaient que M. de Cliatcaubriand n’avait pas, à si grands coup de lance, abattu M. de Yillèle, pour végéter dans un pompeux exil à Home. M.- de Chateaubriand, qui n’avait pas, et surtout ne dirigeait pas un grand parti politique, était alors en intelligence et en afiinité avec trois opinions assez diverses, un reste d’opinion ultra-royaliste hostile à M. de Villéle cl mécontente de ses successeurs, une opinion constitutionnelle et monarchique, dont M. hoyer-ColInrd était moins le ehef ngis.sant que l’exemple respecté, et enfin quelques lihérnux politiques, dont ranibilion, d’abord contrariée par les Bourbons, était prèle à les servir, dans quelque grand emploi. Sollicité par ces influences diverses, il n’en décourageait aurune;niais il n’était pas assez décidé, lui-même, pour les réunir dans une même passion. A la Chambre des pairs, membre illustre plutôt que puissant, il avait, depuis sa disgrâce de 182i, dans la Chambre élective, des amis et
des auxiliaires épars que, ministre, il eût aisément ralliés. Mais, pour cela, il fallait un appui d'ailleurs. Sa vraie force contre les mesquines intrigues de cour était dans la presse; mais cette force, dont il avait plus d’une fois étayé la Couronne, le Itoi ne lui en pardonnait pas l’usage, et voulait tout essayer, avant de subir un tel joug.
Le lendemain de son arrivée, reçu brièvement à Saint- Cloud, M. de Chateaubriand, après quelques détails sur les affaires de l’Kglise, eut surtout à répondre à la question s’il retournait bientôt à Rome ? Son spirituel confrère àl’.^cadémic, M. Michaud, ce royaliste si zélé, mais capable d'indépendance envers le Roi, n’avait pas caché à M. de Chateaubriand, qu'il était encouragé, sous main, par le Cliàlcau, à taire la guerre au ministère Martignac et Portalis, à lui reprocher sa faiblesse, ses complaisances pour la Révolution. Que voulait donc le Roi, lorsque, mécontent de son Ministère, et sans retour de confiance vers M- du Yillèlc, il repoussait aussi M. de Chateaubriand’/ Avait-il dans la pensée de chercher son pouvoir en dehors des lois? C’est ce que M. de Chateaubriand pouvait se demander, et ce qu’il ne soupçonna pas, durant deux mois de si^our à Paris. M. Portalis, qu’il alla voir à Passy, comme s’il ne lui eût pas écrit la lettre peu diplomatique, dont il se vante, M. Portalis, enfin ministre des affaires étrangères, mais pour qui tout était intérim, hormis la première Présidence, ne dit que de vagues politesses à l’ambassadeur, dont il avait reçu la réplique amère. M. de Martignac fut discret et gracieux avec lui, comme avec tout le monde. M. de Saint-Cricq offrit à M. de Chateaubriand un grand dîner, où il réunit des ministres, des pairs, des députés, des écrivaitis. Il n’y eut que le ministre de la guerre, M. de Caux qui, dans
tÜ8 LA TRIBUNE MODERNE.
l’expédition d'Espagne, où il était Commissaire délégué, ayant éprouvé la sage fermeté des instructions qu'il recevait de M. de Chateaubriand, chargé alors des afl'aires étrangères, parla franchement à M. de Martignac et au duc d’Angouléme de la nécessité, pour le Cabinet, de se donner maintenant un pareil appui.
Ce vœu était secondé par toute l'amitié de M. Hyde de Neuville; mais il ne pouvait rien contre le système d'indolence où s'abritait le Cabinet, et surtout contrôla froide négative du Roi. Cette immobilité jusqu’à la chute était irrémédiable.
Devant le nom de M. Portalis, qui titulaire des affaires étrangères, depuis le 15 mai, semblait masquer la place, plutôt que la remplir, M. de Chateaubriand perdit patience et résolut de retourner à Rome. A la vérité, il avait soin de mettre un assez long intervalle, et pp”'-être quelques chances d'avenir, entre son départ de ' et ce qu'il nommait sa destination dernière. Il voule d’abord passer une saison dans les Pyrénées; et il partait, le 20 juillet 1829, pour les bains de Cauterets : c’était précisément l’époque, où la mine cachée so -a ie ministère Martignac et Portalis allait éclater. Le secret était à la fois connu et incertain, ]>ercé à jour par ia presse et nié, à toute lin, par le Ministère. Le Roi, évidemment, se cachait de son Conseil, le trompait, en tout, ou en partie. Des intrigues étaient liées de la Chambre au Château, du Cabinet du Roi à la salle des Conférences. D’anciens membres du parti modéré et des hommes de l’extrême droite, naguère ennemis de M. de Villèle, avaient du Roi quelques audiences mystérieuses et d'autant plus devinées; M. de Polignac, entin, était depuis quelques semaines en France, où il avait déjà fait une descente inutile.
pour prendre le Ministère, sur un premier appel du Roi. El depuis lors, tout était devenu oliscur, pour les plus intéressés ou les plus clairvoyants. L’annonce même, tant de fois démentie, de l'avénement de M. de Polignac avait comme amorti Ic|K)u vantail de ce nom; et mille faux bruits étant répétés sans cesse, le vrai dénoùment n’élait plus soupçonné, quand on y touchait. M. de Chateaubriand, que CCS nouvelles venaient assaillir, au moment de son départ pour les Pyrénées, paraissait ne les écouter qu’avec dédain. « Si j’étais vous, lui dit un de ses récents amis, 0 je ne bougerais pas d’ici que M. de Polignac ne fût, à ma a place, installé ambassadeur à Rome. — Et pourquoi « cela? dit M. de Chateaubriand. — Dans la peur bien « fondée, lui répondit-on, que, si vous partez, vous ne « trouviez le trône par terre, à votre retour. » f.L de Chateaubriand partit, sans paraître croire au i1->iigci”^ et ses premiers moments de séjour au.\ eaux de Cauler’ .s, les distractions qu’il n’y refusa pas, l'humeur aiin‘<.iic, nous le savons, qu’il y porta, dans quelques promenades et quelques réunions élégantes d’opinions diverses, semblent montrer que son esprit était plus calme et plus.dégagé de souci qu’à beaucoup d’autres époques. Il redisait nprfoisquc la Monarchie était maintenant établie, de manière à résister à bien des fautes; que dans la Légitimité et la Charte il y avait un grand fonds pour l’avenir.
Toute sa pensée était, en quittant Cauterets, de longer les bords du Rhône, pour rentrer en Italie cl regagner son palais de Rome, où, celle fois, madame de Chateaubriand viendrait faire les honneurs de l’ambassade. Un soir d’août 18‘i9, par un de ces tièdes et lumineux crépuscules, qui ont tant de charme, dans les vallons des Pyrénées, M. de Chaleaubriand causa’il paisiblement de cette réso-
lulion avec son ami M. Frisell, plus déliant et moins détaché de l'avenir, tout étranger qu'il était, parmi nous :
R J’attendrai, disait-il, à Rome, la mort du Roi, qui. Dieu « merci, se porte bien. Je ferai là mon grand ouvrage,
« une histoire de France empreinte des couleurs et du « génie de nos différents siècles et arrivant par degrés à « l’âge de la liberté régulière et stable, comme au som- R met de la pyramide. Je ne dis pas que je ne redevienne « encore ministre, dans ma vieillesse, peut-être, à l’avéne- R ment, ou durant la minorité de Henri V. Car, le Dauphin R n’a pas plus de guiit pour moi que Charles X. Je fais R peur à leur médiocrité; et ils m'en voudront à jamais R de la chute de Villéle. »
Quelques jours après cet entretien, arrivait le Moniteur portant pour écriteau le ministère du 8 août, M. de Polignac, M. de Bourmont, M. de la Buurdonnaye : Coblenlz, Waterloo, 1815, tous nos malheurs et toutes nos hontes, comme disait énergiquement le Journal des Débats, en répétant la même nouvelle. Car 1e coup d’État, ou plutôt le coup de tête de Charles X n'était pas com[ilet. Il était dans les personnes, sans être dans les choses.
L'imprudent monarque, en cherchant, hors de la majorité parlementaire, des choix offensifs et comme des drapeaux anti français, avait voulu cependant et avait cru pouvoir garder quelques ménagements. 11 n'attaquait pas les lois; il ne rétablissait pas brusquement la Censure. A ces hommes, dont le nom semblait une menace publique, il joignaitdcs noms paisibles et presque favorables, M, Courvoisier, ancien orateur du parti ministériel, M. de Chabrol, esprit sage et doux, qui s’était séparé même de M. de Villéle, quand celui-ci, poussé à bout, avait montré plus de colère que d’habileté.
U. UE CHATEALBnU.M).
Mais CCS palliatifs n'étaient rien , et indiquaient seulement le danger de la tentative, aux yeux mêmes de l’esprit téméraire qui la préparait. Le vrai cachet de la mesure, et ce qui en marquait pour ainsi dire la fatalité, c'était la dissimulation du Hoi attendant le vote du budget et la lin de la Session, dans une alternative de retour apparent et de froideur avec ses ministres, puis, faisant tout à coup appeler à Saint-Cloud M. Portalis, pour lui notifier son renvoi, celui de ses collègues et les noms arrêtés des principaux successeurs.
Devant cette étourdissante nouvelle, au lieu de s'effrayer pour la Monarchie, comme aurait fait un Clarendon, l'ancien Carde des sceaux, qui cessait d'être Ministre des affaires étrangères, parut surtout préoccupé de cette Présidence de la Cour de cassation promise à sa discrète fidélité. Il insista sur ce point, avec chaleur. Le Hoi se montra non pas absolument négatif, mais indécis, oublieux, et voulant renvoyer la question au nouveau Cabinet. Les efforts réitérés de M. Portalis l'emportèrent. L’ordonnance de sa nomination fut signée; et, avant de prévenir scs collègues de la catastrophe qui les frappait, M. le comte Portalis eut la certitude consolante de présider à vie la Magistrature souveraine, frêle appui de cette Monarchie <|ui , dans quelques mois, allait disparaître.
.\ l’issue de cette audience intime, où les intérêts privés du moins avaient été sauvés, il y eut encore un autre entretien particulier de Charles X avec le comte Roy. Pressé de garder le ministère des finances, celui-ci répondit par le plus ferme refus , et ajouta même quelques considérations sévères, disait-il, sur la voie dangereuse, où s'engageait le Roi. Charles X, en homme dont la résolution était bien prise, et avec ce calme facile parfois aux esprits
m U TRIBl'NE HODtIRNE.
opiniâtres cl contents d’cux-mèmes, écouta M. Roy, sans
impatience, lui disant seulement : « Vous vous trompez,
« mon cher comte. Ce sont là des préjugés de révolution.
B Vous ne voyez pas bien la question ; vous comprendrez B plus tard ce que je fais : je n'en a|>précie pas moins vos B services; et je vous regrette. » Cela fut confirmé le lendemain par la nomination de cordon bleu Tant cette richesse acquise à M. Roy, celte opulence stable et bien ménagée, et la renommée de grande expérience, qui en était inséparable, imposaient meme à i’Iiumeur un peu hautaine de l'inbabile souverain! l/irrilation véritable du Roi se marqua davantage, à la réception du soir, lorsque, prévenus par M. Portalis de l’injonction qu’il avait reçue, les ministres, apres un stérile et dernier conseil, vinrent aux Tuileries déposer leurs portefeuilles. Il y eut là quelques reproches individuels de la part du Roi et quelques vives paroles décelant la rancune de certains actes, qu'avaient obtenus de lui les hommes, qu'il renvoyait avec joie. Du reste, la disgrâce générale du Cabinet était assez marquée par les deux seules exceptions, que faisait Charles X, la Présidence alors inamovible de M. Portalis et le cordon bleu de M. Roy.
Le contre-coup de l'acte royal n'en fut que plus ressenti par l'opinion publique. La polémique s’animait de sa propre violence; et on eût à peine supposé l'éloignement de M. de Chateaubriand, à voir chaque matin quelles vives et piquantes protestations, quel feu d'épigrammes, quelle amertume de souvenirs et de prédictions poursuivaient la funeste conception du 8 août. Les actes répondaient aux paroles. M. de Chabrol, nommé garde, des sceaux et représentant la modération du ministère, si ces deux idées étaient compatibles, recevait les démissions de plusieurs
M. DE ClUTEAinnUND.
Conseillers d’Élat ou maîtres des requêtes. Quelques autres démissions étaient annoncées : on attendait celle de M. de Chateaubriand.
L’illustre écrivain a la bonne foi de reconnaître, dans un chapitre de ses Mihnoires, qu’au milieu de l'étonnement, dont il fut saisi, à la lecture du Moniteur du 8 août, lesacriHce, qu’il jugeait convenable pour lui-même, ne lui en parut pas moins fort amerÿ il a gardé même, et il ne cache pas un fonds d’humeur contre les conseillers plus ou moins bénévoles, dont les lettres venaient l’avertir, ou le féliciter de ce qu'il avait à faire dans cette occasion, pour sa gloire et pour l’attente publique.
On conçoit cette impatience de sa part; et on conçoit aussi l'hésitation pénible qu'il devait éprouver, à se sentir rappeler dans cette arène, où il avait déjà porté de trop rudes coups peut-être, au profit de sa passion, contre sa cause. Cette fois, quel serait le terme du nouveau duel engagé entre les délégués immédiats de la (Couronne et les représentants du pays, les organes libres et nombreux de l'opinion? Pour faire tomber .M. de Villèle du poste, où il s’était ancré, bien des efforts et des secousses avaient été nécessaires; et le défenseur de la place n'en avait pas été arraché, sans quelque ébranlement du rempart :
c MagnA pemtentem mûri cuiii |iarte rcrellit. >
Aujourd’hui, quand c’était la volonté du Prince qui, de gaieté de cœur, suscitait le péril et allait chercher, pour se couvrir, l’objet de la haine publique, l'effort ne serait-il pas plus rude encore, la secousse plus grave, la victoire plus dangereuse et moins limitée? C’est au milieu de ces anxiétés qu’abrégeant le temps des eaux, M. de Chateaubriand, inquiet de l'opinion et de l'avenir, résigné à sa
démission, mais triste du sacrifice et des suites, repartit, en août, pour Paris.
Rendons-lui le seul hommage qui convienne, en citant ses nobles et sincères paroles : « Lorsqu'à Lourdes, dit-il, « au lieu de tourner au midi et de rouler vers l'Italie, je a pris le chemin de Pau, mes yeux se remplirent de lar- « mes; j’avoue ma faihle.ssc. Qu’importe, si je n’en ai « pas moins accepte et soutenu le cartel que m’envoyait « la fortune? Je ne revins pas vite, afin de laisser les jours « s’écouler. » Arrivé à Paris, le 27 août, M. de Chaleauhriand se vit plutôt aiïerini qu'ébranlé dans sa résolution par la courageuse indiiïérencede sa femme.Trop peu remarquée dans la vie du grand écrivain et du politique, cette femme, d'un esprit original, sans aucune des idées de son temps, ne se souciant ni de gouvernement constitutionnel, ni de liberté, fort dédaigneuse de la cour, où elle ne parut jamais, n’ayant eu au fond que deux admirations assez contradictoires entre elles, la puissance de Napoléon et la gloire de M. de Cbateaubriand, était conduite par là même à n'admettre pour son mari qu’un rôle grand et digne. Ainsi, bien que flattée d’être ambassadrice, et rêvant avec plaisir la pompe de scs réceptions à Rome et une facilité de largesses à de vieux prêtres et pour des œuvres pieuses, elle avait deviné d’abord la démission de M. de Chateaubriand, et le lui dit, pour premier salut, en l’embrassant, à sa descente de voiture.
La première démarche de M. de Chateaubriand, même avant d’avoir vu les nombreux et nouveaux amis qui épiaient son retour, ce fut une lettre à M. de Polignac, aussi e.xpresse qu’aucun d’eux pouvait le .souhaiter : « Prince, « disait l’ambassadeur, j’ai cru qu'il était plus digne de « notre ancienne amitié, plus convenable à la haute mis-
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M. PR CIIATEAIHRIANP. 4.'A5
« sion dont j’étais honoré, et avant tout plus respectueux « envers le Roi de venir déposer moi-même ma démission « à ses pieds que de vous la transmettre précipitamment « par la poste. Je vous demande un dernier service : c’est « de supplier Sa Majesté de vouloir bien m’accorder une « audience et d’écouter les raisons, qui m’obligent à re- « noncer à l’ambassade de Rome. Croyez, prince, qu’il B m’en coûte, au moment, où vous arrivez au Pouvoir « d’abandonner cette carrière diplomatique, que j’ai eu « le bonheur de vous ouvrir. Agréez, je vous prie, etc. » Il eût micu.x valu, pour la force du langage, comme pour la vérité, retrancher la dernière phrase, ne pas rappeler un service rendti au moment, où on réclamait .soi-même un juste droit, et ne pas appeler bonheur ce qui fut une faute qu’on se reprochait, et qu’on allait expier. Quoi qu’il en soit, la réponse du prince fut un billet indirect priant .M. le vicomte de Chateaubriand de passer au Ministère, le lendemain dimanche, à neuf heures jirécises, si cela lui est possible.
Justement blessé, M. de Chateaubriand répondit aussitôt par ce billet direct : «J’ai reçu, Prince, une lettre de « vos bureaux qui m’invite à passer demain 50, à neuf « heures précises, au ministère, si cela m’est possible. « Comme cette lettre ne m’annonce pas l’audience du Roi, « que je vous avais prié de demander, j’attendrai que vous « ayez quelque chose d’oITiciel à me communiquer, sur « la démission, que je désire mettre aux pieds de Sa « Majesté. » M. de Polignac alors répliqua par un petit billet de sa main tout gracieux, sans un mot de l’audience royale, mais, en insistant pour la conversation du lendemain, à dix heures, si ce n’est à neuf. M. de Chateaubriand fit la visite, fut reçu dans le grand cabinet qu’il connaissait
U TnIBl•^E MODERNE.
si bien, dil-il naïvement, fut accablé de serrements de main, de caresses et de refus d’accepter sa démission. La présomption du succès et la morgue de la faveur étaient cependant trop mêlées à ces tendres démonstrations. L’ambassadeur dut être blessé de s’entendre dire : Le Roi « sera fort irrité, si vous persistez à vouloir vous retirer. « Je vous en supplie, cher vicomte, ne faites pas cette « sottise. »
Le seul et grave témoin que nous ayons de cette parole, celui qui en était l’objet, se contenta de répondre « qu’il « agissait dans la pleine conviction de sa raison; que le mi- « nislère du Prince était très-impopulaire; qu'il était soup- « çonné de vouloir attaquer les libertés publiques, et que le « défenseur de ces libertés ne pouvait s’engager avec ccu.v « qui passaient pour en être les ennemis. » Rien de plus juste et de plus clair que cette réponse; et ou s’étonne seulement de voir M. de Cbateabriand déclarer, longtemps après, qu’il fut assez embarrassé dans ce débat; qu’au fond, il n’avait rien à objecter au nouveau ministre. Si le regret, et peut-être le trouble d’une résolution pénible n’eût pas alors agité l'auteur de la MotiurcUie selon la Charte, s’il n’eût pas été gêné lui-même par celte ancienne prétention de confier surtout le pouvoir à ceux qui ne voulaient pas de la Charte, il eût montré facilement au Prince que le Roi Charles X prenait la roule de Jacques II ; que, formant un ministère contre les Chambres et ne pouvant dissoudre la Chambre des Députés, sans rencontrer des élections plus vives, il était condamné aux coups d'Etat et qu’il y jouerait .son trône et sa Dynastie.
M. de Chateaubriand tenait surtout à l’audience demandée. qui n’eût pas été moins vaine que la conversation du Ministre. Ün revint donc :ï ce dernier point ; et
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M. Je Polignac se résuma en disant: « que si la démission était retirée, le Roi verrait son ambassadeur avec plaisir, et écoulerait ce qu’il voudrait lui dire contre son ministère; mais que, si M. de Chateaubriand persistait à vouloir donner sa démission, Sa Majesté croyait inutile •de le voir. «
Là se rompit l’entretien : « Regardez donc. Prince, ma « démission comtne donnée. » Et, après quelques mots encore sur M. de Laval, comme successeur à l’ambassade de Rome, et en faveur des employés de la légation, entre autres du second secrétaire d'ambassade, M. Desmousseaux de Givré, M. de Chateaubriand prit congé du premier Ministre.