‹ La tribune moderne M. de ChateaubriandChapitre 59 sur 76 · I.A TniBl.Nt MODtnNE · texte numérisé non relu

I.A TniBl.Nt MODtnNE

Ces promesses, qui n’avaieiil d'autre tort que de paraître en contradiction avec la guerre annoncée, étaient le résultat de sages dispositions préparées par l’habileté du ministre des finances, M. de Chabrol.

La crise du drame se trouvait dans les dernières paroles prononcées par le Monarque, pour couvrir la faute qu’il avait faite, et rendre inviolable sa création du 8 août. Après quelques mots encore sur son désir de « voir la France « beurcusc et respectée, développer les richesses de son « industrie et de son sol et jouir en pai.\ des Institutions, « dont il avait la ferme volonté de consolider le bienfait, » Charles X ajoutait, comme un résumé de ses intentions, comme un suprême avis à son peuple : « La Charte a « placé les libertés publiques sous la sauve-garde des droits « de ma couronne. Ces droits sont sacrés. Mon devoir en- « vers mon peuple est de les transmettre intacts à mes « Successeurs. Pairs de France, Députés des départe- « ments, je ne doute pas de votre concours pour opérer « le bien que je veux faire. Vous repousserez avec mépris « les perfides insinuations, que la malveillance cherche à « propager. Si de coupables manœuvres suscitaient a mon « Gouvernement des obstacles que je ne veux pas prévoir, « je trouverais la force de les surmonter dans ma résoliiu tion de maintenir la paix publique, dans la juste con- « fiance des Fraudais et dans l'amour qu'ils ont pour leur Il Roi. »

Ce discours, lu d’une voix encore ferme et accentuée, plusieurs fois interrompu par des acclamations bruyantes, produisit ce grand effet, que des paroles prononcées du haut d’un trône ont toujours sur un auditoire choisi, fortement intéressé aux choses qu’il écoute, ou voulant le paraître. Le Roi, qui avait prononce lentement la dernière

M. DF. CIIATEALBRIAM». «r.

phrase en insistant sur ces mots « que je ne veux pas prévoir » sortit entouré d'hommages et croyant avoir mis à ses pieds les factions et fondé sa dynastie.

Dans les Chambres cependant, et surtout dans la Chambre des Députés , dont les deux tiers du moins voyaient avec inquiétude et répugnance le ministère intrus qui leur était imposé, des passions déjà très-vives se marquaient diversement. Quelques partisans opiniâtres de ce qu’ils croyaient l’ancien régime, et aussi quelques légistes, serviteurs déboutés de tout régime absolu, vantaient l’énergie, que le Roi voulait enlin déployer, et répétaient ces mots de coupables manœuvres, qu’ils appliquaient à droite et à gauche. Les hommes les plus considérables de la Chambre étaient tristes, sans être intimidés. Ils prévoyaient une lutte, et s’y préparaient. Les paroles mêmes du Roi, dans la gravité impérieuse qu’elles affectaient, ne leur paraissaient pas annoncer un parti pris de violence tout à fait irrévocable. La menace de la dernière phrase leur semblait fléchir vers la fin et s'atténuer dans ces mots a de juste confiance des Français et d'amour qu'ils ont toujours montré pour leur Roi. » a La griffe est « sous le gant de velours, disait Stanislas Girardin ; mais tt elle n’aura pas la force de le percer. »

Telle était cependant la préoccupation des esprits et leur inquiète défensive sur des droits menacés, que, même dans le centre droit, parmi les hommes les plus modérés, il y avait sérieux mécontentement de cette manière d’annoncer une e.xpédition prochaine de guerre, sans demander des ressources, pour la soutenir. «Il n’y a donc plus à compter avec les Chambres, disait-on, comme pendant In guerre d’Espagne. Les Ministres prendront, à leur gré, des crédits supplémentaires; et la Conroilne fera tant

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qu’elle voudra la guerre, sans aucun contrôle. » Cela se disait beaucoup en forme de plainte; et, pour comble de mal, certains esprits altiers et serviles, théoriciens qui ne manquent jamais au Despotisme en action, alfirmaicnt que cela même était la vraie Monarchie et la politique bonne pour la France.

Hors de là, ce qui choquait le plus les esprits graves, c’étaient ces expressions de « coupables manoeuvres suscitant des obstacles à mon gouvernement. » « Quel est ce « faux langage mis dans la bouche du Roi? disait à qiiel- « ques amis M. Royer-Collard; quelles sont ces nianœu- « vres coupables? Si ce sont des complots, il y a des tri- « bunaux pour les juger, et toute la Puissance publique, « pour la répression. Mais, je crains bien que ces coupa- « blés manœuvres ne soient autre chose que la discussion « publique, la résistance à l'absurde, à l'arbitraire premé- « dité. S'il en est ainsi, nous sommes perdus; périr est <( une solution. »

Sans se séparer de cette conviction expresse et de ce blâme hautement avoué, M. de Chateaubriand était revenu de la Séance royale, dans des sentiments plus divers et plus combattus. Cet aspect solennel de la royauté, cette voix du Monarque, dernier frère de I.ouis XVI, l’avaient ému; ces acclamations de l'auditoire lui avaient imposé et l'avaient charmé, par un retour sur lui-même. «Voyez, « disait-il, malgré l’impopularité, la folle prétention de « Polignac, la ridicule obscurité de ses entours, à quel « point le procès de la Royauté est gagné dans ce paysl « On n’a pas détruit encore mon œuvre de 1814. Quel « empressement vers la Couronne! quelle ardeur pour elle, « si peu qu’elle soit nationale! Que ne ferait-elle pas avec « d’autres interprètes et d'autres noms! »

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Puis, SOUS une impression de grandeur instinctive en lui, il s'arrêtait à celte annonce royale d’une expédition prochaine en Algérie ; « Voilà, disail-ii, de ces choses qui « appartiennent à la tradition de l’ancienne France, à « l’hérédité de saint Louis et de Louis XIV; voilà cc que « l'ait la Royauté légitime. Dans sa crise actuelle, avec ses « misérables instruments, malgré scs peurs exagérées, « je le veux, elle conçoit une entreprise généreuse et « chrétienne, ce que je conseillais dès 1816, ce qu’elle au- « rail fait plus tard, avec moi, si elle avait eu le bon sens « do me garder. Oui, cet Alger, ([ue Bossuet nous montre « foudroyé par nos galiotes à bombes, et qui ne sauva son « port qu'en nous rendant des captifs chrétiens, peut « tomber dans nos mains, cet été. Nous ferons mieux que « lord Exmouth. Rien ne m’étonne de la valeur fran- « çaise. Seulement, cela me ravit, sans me rassurer. Qui « connait les abîmes de la Providence? Elle peut du même « coup abattre le vainqueur à côté du vaincu, agrandir « un Royaume et renverser une Dynastie. »

Les témoins de ces vives paroles étaient M. Agier, M. Lacretclle, M. Lemoine et moi; car le cercle des soiré-cs de l’illustre écrivain était toujours modeste et fort limité. Alors, cependant, il voyait plus do monde, et se rapprochait de quelques hommes, qu’il avait longtemps évités. M. Royer-Collard lui imposait, sans lui plaire; il estimait l’esprit politique du général Sébastiani; et il avait entrevu tout ce que pourrait M. Casimir Périer. « Je « voudrais, disait-il ce soir même, faire à Charles X un « Gouvernement honnête et capable de fonder la légiti- « mité, pour cent ans, en France.

Cependant, réunie sous la présidence du doyen d’âge, M. Labhcy de Pompières, ardent libéral, auquel on ne

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laissa pas la parole, la Chambre des Députés nommait, selon la règle d'alors , scs candidats à la Présidence. L< nom de M. Royer-Collard sortit le premier sur une liste uniforme d’intention, et où M. de Polignac n'avait que des adversaires. La liste des vice-présidents attestait le même esprit, qui ne parut pas moins dans le choix de la Commission de l’Adrme.

Le Roi, entre des candidats qui lui déplaisaient également, choisit le premier inscrit, M. Royer-Collard, lequel devenait ainsi membre de celte Commission. Dés lors, par une préoccupation, dont un autre temps pourra s'étonner, toutes les craintes de la Cour, tout l'espoir des amis de l'ordre légal cl de la liberté parlementaire furent li.\és sur la question de l’Adresse. Quel ton devait-elle prendre, pour arrêter la volonté du Roi, sans roffenser? Ne pouvait-elle atteindre à cette gravité, à celte force qu’avaient eue parfois les remontrances des parlements? Les Membres de la Commission, bormis M. Dupont (de l’Eure), étaient tous des esprits modérés, ou meme d'anciens amis de la Royauté. C'étaient M. Etienne, polémiste ingénieux, auteur comi(|ue applaudi, autrefois partisan de l'Empire, injustement exclu de l’Académie, en 1815, et récemment autorisé à y reprendre place, M. de Kéralry, lettré plein d’âme et de feu , gentilhomme breton et libéral, voulant la légitimité par la Charte, M. G.iulier, représentant distingué du haut commerce de Bordeaux, esprit très-sage, comme l’atteste sa longue permanenee dans les emplois publics; c’étaient encore M. LcpclIelier-d'Aulnay, homme de bien éminent, modèle du député scrupuleux, autant qu'habile, M. de Sade, gentilhomme instruilet plein d'honneur, caractère candide et grave, d’une indépendance éloignée de tonte faction;

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■ M. ÜE CIIATEAUBitlANIi

c’était M. Dupin, assez hardi contradicteur de la Dictature affaiblie des Cent Jours, l'homme de la loi, comme il disait souvent, habile à la dérendre, et n'ayant nul besoin de popularité factieuse, pour donner à son esprit le piquant et l'énergie, qu’il tirait volontiers de la logique et du bon sens; c’était enfin le général Sébastiani, dont les manières et le langage, malgré quelques torts d'affectation, n'étaient pas sans ascendant, caractère intrépide et ferme, esprit rare et sûr, pouvant bien conseiller la Monarchie et, par ambition, contribuer à la sauver.

Entre ces hommes distingués, ce fut M. Gautier qui tint la plume, comme pour donner aux idées à peu près unanimes de la Commission le langage de son dévouement bordelais. Au fond, le caractère et les principes mêmes de l’Adresse furent surtout inspirés par M. Royer-Collard. Mais, unejuste réserve l'avertissait de ne pas y mettre son cachet, cette forte expre.ssion, cette empreinte colorée qui marquaient avec tant d'éclat ses paroles de tribune. Quoi qu’il en soit, la pensée de M. Royer-Collard, traduite dans la langue de la Commission, était reconnaissable, dès les premiers mots de l’Adresse.

En accueillant l’annonce de négociations commencées, pour rétablir la paix dans la maison de Dragaiice, il était dit, par allusion directe aux violences du prince don Miguel, que ce résultat, si nécessaire au repos du Portugal, serait obtenu « sans porter atteinte aux principes sacrt'.s « de la Légitimité, inviolables pour les Rois, non moiii.s K que pour les Peuples. »

La phrase était sévère, mais loyale. Elle eût peut-être préparé l'esprit de Charles X à supporter quelques libres avis sur l’exercice de ce Pouvoir, dont le droit était si énergiquement reconnu. Mais ces avis, fondés sur une théorie

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vraie d'ailleurs, allaient soulever, dans la Chambre d'abord, une vive résistance, puis, autour du Monarque, toutes Ica fausses démarches de la peur et du dépit. Le projet d' Adresse, en insistant sur une vive inquiétude qui trouble la-sécurité, dont la France avait commencé à jouir, ajoutait avec solennité : o Notre conscience, notre honneur, la fi- <i délité que nous vous avons jurée, et que nous vous gara derons toujours, nous impose le devoir de vous en dé- « voiler la cause. La Charte, que nous devons à la sagesse « de votre auguste Prédécesseur, et dont Votre Majesté a « la ferme volonté de consolider le bienfait, consacre, w comme un droit, l'intervention du pays dans la délibéot ration des intérêts publics. Cette intervention devait être, « et elle est en cllét indirecte, sagement mesurée, circon- « scritc dans des limites exactement tracées, et que nous « ne soulTrirons jamais que l'on ose tâcher de franchir. U Mais, elle est positive dans son résultat; car, elle fait du « concours permanent des vues politiques de votre Gou- « vernement avec les voeux de votre Peuple, la condition a indispensable de la marche régulière des affaires pu- M bliques. Sire, notre loyauté, notre dévouement nous « condamnent à vous dire que ce concours n'existe pas. U Une défiance injuste des sentiments et de la raison de « votre Peuple est aujourd'hui la pensée fondamentale de n l’Administration. Votre Peuple s'en afTIige, parce qu'elle « est injurieuse pour lui; il s'en inquiète, parce qu’elle est a menaçante pour ses libertés. Cette défiance ne saurait « approcher de votre noble cœur. Non, Sire, la France ne « veut pas plus de l’anarchie que vous ne voulez du Des- « potisme; elle est digne que vous ayez foi dans sa loyauté, « comme elle a foi dans vos promesses, b

Lue d’abord dans les bureaux de la Chambre, puis

M. DE CnATEAUBRIAND. '

Jisculée à la tribune, avec le loisir et la liberté de cette époque, l'Adresse, dans sa partie décisive, fut violemment attaquée. Le langage, sans doute, en était convenable, dégageait et respectait la Couronne et n’atteignait pas à la sévérité de blâme, dont plusieurs fois les Communes d’Angleterre ont hâté la chute d’un ministère malhabile, ou suspect. Mais les temps, la disposition des esprits étaient autres : et la menace d’une Révolution semblait toujours attachée à la remontrance meme la plus empreinte de respect. Le général Foy n’était plus; M. de Serre était mort, dans la fastidieu.se inaction d’une ambassade de famille; M. Lainé, M. Pasquier, M. de Villèle étaient relégués à la Chambre des pairs; M. Royer-Collard, par sa haute fonction de la Présidence, était retiré du débat, bien qu’il en eût, pour ainsi dire, choisi et mesuré le terrain; M. de Martignac craignait de s’y compromettre, par souvenir de son récent ministère et par ménagement pour un avenir, dont il ne désespérait pas.

Le poids de la discussion échut d’abord à des subalternes ressassant des lieux communs. D’une part, on dénonce une usurpation de Pouvoir, une atteinte aux droits de la Couronne, une vaine apothéose du fantôme de [l’opinion publique, une rentrée funeste dans les voies d’envahissement, qui conduisaient à la chute du Trône. De l’autre, on signale l'intention d’opprimer la dignité des Chambres; on accuse les calomnies des journaux du ministère, leurs insultes à la majorité de la Chambre et à la Magistrature protectrice du droit commun ; on prédit des coups d’Etat.

Dans cette condition diihcile d’un ministère luttant contre une majorité défiante et irritée, le défaut absolu de talent, la médiocrité des hommes chargés d’une œuvre si

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téméraire, aggravaient encore le danger de celle épreuve. N. de Montbel, M. Guernon de Ranville récitaient, ou improvisaient quelques phrases sur l’indépendance du Pouvoir exécutif, quelques protestations sur la pureté de leurs sentiments, leur dévouement au Trône, leur courage à remplir le mandai, qu'ils en avaient reçu. Mais, rien de sérieux, d’élevé, ne sortait de leur bouche. Il n’y avait pas là M. Pilt, luttant contre une majorité nombreuse liée par la passion et l’intérêt, défendant pied à pied contre elle les projets de bills qu’elle rejette, la défiant, par moment, de refuser l’impôt, et de compromettre la vie politique de l'.\ngleterre ; et, tandis qu’il éclaire ainsi l’opinion, arrivant au jour où, sûr de la trouver à son aide, il peut dissoudre la Chambre.

Rien de pareil, ici. Benjamin Constant annonçait seulement que pas un centime d’impôt ne serait payé, sans le vote des Chambres; elle Ministère disait, pour toute réponse ; « Appelés au limon des affaires par la volonté « du Roi, nous ne l’abandonnerons que par les ordres du a Roi ; nous acceptons sans réserve toute cette responsa- « bilité. U Mais là, une voix exercée au barreau et déjà connue dans les assemblées pressait ces faibles ministres, au nom de la pratique meme du gouvernement représentatif; elle alléguait le besoin que la Chambre élective, si puissantesur le vote de l’impôt, aitaction surle Pouvoir, le contrôle et le modère. M. Dupin, en tenant ce langage tout légal, y mêlait un accent de rassurante loyauté. « Vous n’a- 0 vez pas compris la pensée de la Commission, répondait- « il aux plaintes déclamatoires du Cabinet. La base de « l’Adresse est un profond respect pour la personne et « l’autorité du Roi. Notre langage exprime au plus haut « degré la vénération pour cette race antique des Bour-

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U. DE CHATEAl'BRIAKD.

« bons. Il présente la légitimité, non-seulement comme « une vérité de droit, mais comme une vérité sociale. » Rien, certainement, de plus énergique et en apparence, de plus sincère que ces expressions. Nul doute même que, selon le génie de notre mobile patrie, où toute chose se dit et s’oublie, cette profession de foi ne fût alors la pensée de l'auteur. En effet, reprenant de haut ce reproche d’empiétement sur la Couronne mis en avant par dos hommes incapables de la défendre, M. Dupin, même, dans sa mordante vivacité, ne blessait en rien la loyauté monarchique ; «Non, non, messieurs les Ministres, disait-il; l’Adresse « ne porte pas atteinte à la liberté du Roi. Elle déclare un « fait flagrant, un fait qui est en vous, et dont l'impres- « sion frappe tous les yeux. Le taire ne l’empèclicrait pas « d’exister. Nous voulons, nous, en prévenir la durée « dangereuse. Lorsque, dans le discours de la Couronne, « les Ministres, parlant dos obstacles qu’on voudrait « leur susciter, n’ont annoncé, pour les surmonter, que « l’emploi de la force, nous avons pensé qu’il nous était « permis de parler de la lui. Nous avons annoncé comme « seul praticable ce que la Constitution autorise, comme « seul légitime, ce qu’elle prévoit. »

Ce langage était pressant et juste. Il l’était tellement que, dans la Chambre, hormis un petit cercle fanatique ou docile à l’excès, tous les hommes sensés, même les royalistes scrupuleux et timides, inclinaient à donner au Pouvoir un avertissement assez explicite. Ils voulaient seulement adoucir dans la forme, l’appel direct au Roi, et rendre plus courte, mais non moins claire, la demande d’un changement de ministres. C'était l’amendement proposé par un gentilhomme breton, M. de Lorgeril, ami de l’ordre et des lois : « Notre honneur, disait-il, notre

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LA TniBü.NE MODERNE.

a conscience, la fulélilé, que nous vous avons jurée et que M nous vous garderons toujours, nous impose le devoir de a faire connaître à Votre Majesté qu’au milieu des senli- « ments unanimes de respect et d’affection, dont votre « Peuple vous entoure, de vives inquiétudes se sont mani- « Testées, à la suite des changements survenus depuis la « dernière session. C’est à la haute sagesse de Voire Ma- « jesté qu’il appartient de les apprécier, et d’y apporter le R remède qu’elle croira convenable. Les prérogatives de « la Couronne placent dans scs mains augustes les moyens « d’assurer cette harmonie constitutionnelle, aussi néccs- « sairc à la force du Trône qu’au bonheur de la France. »

A dire vrai, celte rédaction que M. de Martignac avait suggérée, supposez-la commentée, dans sa mesure d’avertissement légal, par quelques orateurs habiles, puis, votée par trois cents voix : la condamnation, pour être plus douce, n’en était pas moins expresse ; et la conception du 8 août était bien ébranlée. La fierté délicate de M. de Richelieu s’était retirée, devant une allusion moins directe. J’admets que M. de Polignac eût résisté davantage ; mais, si la Chambre délibérait, la durée ministérielle de M. de Polignac n’avait plus do moyen, ni de raison d'être.

Celte modération patiente est difficile, dans les crises politiques. On insista, et c’était le vœu du Président de la Chambre, pour la pleine adoption de l’Adresse ; on repoussa même les hommes de l’ancien parti royaliste, qui voulaient renverser M. de Polignac, mais avec grand respect pour la Couronne. On aima mieux enlever, à moins de voix, un blâme plus théorique et plus absolu. Dans les deux côtés d'ailleurs, les idées sur les droits respectifs et l’influence réciproque de la Couronne et des

Chambres étaient moins distinctes et moins précises qu'elles ne l'ont été depuis, avant d’étre de nouveau brouillées et confondues.

Un jeune orateur, appelé à devenir et à rester graml orateur, même après que la tribune aurait cessé, parut à ce moment. Comme M. Dupin, M. Berryer sortait du barreau. Moins expérimenté, mais déjà non moins célèbre que son ancien collègue, il apportait à la politique des études plus générales, une passion moins technique et plus élevée. Il appartenait, par l'imagin.ition et le talent, à cette école nouvelle, qui aurait voulu réunir dans un même intérêt, envelopper sous un même drapeau la religion, l'ancienne monarchie, la liberté nouvelle. Défendant un peu le Ministère, sans y croire, il se repliait sur ramendement de M. de Corgeril, comme sur un moindre blâme infligé à ses clients. Couvrant de son éloquence leur nullité dangereuse, se faisant illusion à lui-même sur les violences déplorables, où cette nullité devait les préciiûter, il récriminait, pour les défendre. U s'indignait du langage de l’Adresse; il y voyait une usurpation, que sa vive parole faisait ressortir, mais à laquelle, au fond, il se résignait, puisqu’il en acceptait l’expression adoucie, dans le conseil plus respectueux, mais identique donné par l’amendement. « Quoi! s’é- « criait-il, vous accusez le Roi personnellement d’avoir « formé un nouveau ministère. Mais, autant vaudrait que « votre grande Députation lui dît : Sire, l'usage que vous « avez fait de vos prérogatives trouble notre sécurité. « altère notre prospérité, et peut devenir funeste à notre « repos. Irrévérence dans l’expression, inconstitution- « nalité dans l’alternative, où on veut placer le Roi, voilà « ce qui me frappe ici. La Chambre n’a pas le droit de

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« demander sa propre dissolution. Il y a quelque chose « d’effrayant et qui contriste le cœur dans celte résoo lulion d'une Assemblée qui demande sa propre ruine. « Ce triste contraste reporte involontairement la mé- « moire vers des temps funestes. Il rappelle par quel « chemin un roi malheureux fut conduit, au milieu des • serments d'obéissance et des protestations d’amour, à « changer contre la palme du martyre le sceptre qui « échappait de ses mains. »

' De longues acclamations, dans une partie de la salle, suivirent ce mouvement oratoire. Mais, évidemment, le nouveau député ne savait pas encore toute celte langue politique, qu’il a si puissamment parlée. L’indépendance de la Prérogative n’en rend pas l’exercice indiscutable. Kt, d’autre part, les membres d’une Chambre élective |)€uvenl fort bien dire, qu’ils reparaîtraient volontiers devant leurs électeurs. Cela même est le principe de tant de comptes rendus et de discours des députés anglais à leurs commettants; et le célèbre Fox n’élail, et ne paraissait nullement inconstitutionnel, en provoquant M. Pill à consulter le pays, et à dissoudre, s’il l'osait, la Cliambre, où ce ministre était en minorité.

Quoi qu’il en soit, il arriva de ce débat de préséance entre le long paragraphe de la Commission et l’amendement de M. de Lorgeril, que la conception du 8 août fut blâmée par un moins grand nombre de voix. En effet, la rédaction atténuante une fois étartée, l’Adresse eut, au scrutin, deux cent vingt et une boules blanches contre cent quatre-vingt-une boules noires qui semblaient protester pour le Ministère, ce qui n’était pas vrai du tout.

Ce coup porté fut suivi de quelque hésitation, parmi les l'hcfs. M. de Chateaubriand, presque toujours inactif.

M. DK CHATEAl imiAJiD,

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quand il n’élail pas irrité, avait éprouvé quelque doute sur la tactique à suivre, dans la Chambre élective; mais, il n'avait rien essayé près de quelques députés influents, dont il aurait pu tempérer l’ardeur. M. Roycr-Collard était triste, mais persévérant. Il avait entendu, avec une grave émotion, la parole éloquente de M. Rerryer. « Cet homme est une puissance, dit-il à quelques amis; « mais, cela ne doit pas nous détourner de frapper vite et a fort. Ne bissons pas à la folie et à l'incapacité de « quelques hommes le temps de détruire la discussion « dans un pays, où il se trouve de tels talents pour dé- « fendre la Royauté. »

Aux Tuileries, malgré l’étourdissement d’un échec, i|u’on avait déclaré d’abord impossible, la confiance demeurait assez grande. — Le Roi décida que la députation de la Chambre serait reçue, et l’Adresse entendue d’un bout à l’autre. Il comptait sur l’effet inévitable de sa réponse. M. Royer-Collard, entouré du cortège de la majorité presque entière, sans un seul des opposants à l’Adresse, en fit lecture d’une voix grave, mais fortement émue. Cela même pouvait paraître un indice sérieux du changement des esprits, que l’interprète d’un semblable appel au Trône fût un ancien défenseur de la causc royale, un fidèle correspondant des princes bannis. Mais la passion ne distingue pas; et ce qui devrait d’autant plus l’avertir l’offense.

La lecture achevée, Charles X répondit en ces termes devenus historiques par l’événement ; « J’ai entendu « l’Adresse que vous me présentez, nu nom de la Chambre « des députés. J’avais droit de compter sur le concours •( des deux Chambres, pour accomplir tout le bien que je « méditais. Mon cœur s’afflige de voir les députés des dé-

« parlements déclarer que de leur part ce concours « n'existe pas. Messieurs, j’ai annoncé des résolution.s « dans mon discours d’Ouverture de la session : ces réso- « lutioiis sont immuables. L’intérêt de mon Peuple me « défend de m’en écarter. Mes ministres vous feront a connaître mes volontés. »

Ces paroles, débitées avec une lenteur imposante, tirent, dit-on alors, une grande impression sur les auditeurs. Le public n’en jugea pas ainsi. Quelles étaient ces résolutions immuables? était-ce de garder toujours M. de Polignacaii .Ministère? était-ce de reprcmlro pour le Trône toute l'autorité que, depuis bienlôtquinze ans, le droit de discussion avait donné en fait à la Chambre élective, et dont le Prince, maintenant devenu Roi, avait lui-même sollicité sous main, et parfois bien mal dirigé l’usage?

Ce langage, an reste, était un atermoiement. Charles X hésitait à dissoudre la Chambre; et, autour de lui, les plus violents tenaient en ré.serve un coup d’Ktal, mais ne le conseillaient pas encore. Les Chambres furent prorogées de quelques mois; et, dans l'intervalle, le champ demeurait ouvert aux intrigues, aux essais de conciliation, aux utopies de Dictature.

A part les adversaires directs du Ministère, M. de Villéle lui faisait aussi sourdement la guerre; d’abord par un journal, qui, sans rien blâmer, en fait de coups d’Élat, et tout en préconisant le droit illimité de la Couronne, paraissait craindre surtout l'exaltation et la maladresse, dans une entreprise si juste. Puis, M. de Villéle lui-même jetait quelques mots, non pas de publiciste, mais de financier, sur les sottises ruineuses. « Prenons garde, disait-il. « Si on veut se passer de la Chambre, pour voter l'impôt, « il faudra sc passer de l'impôt. J'ai dit cela bien souvent

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« au Roi : avec quelle aulre machine aurait-on tiré tant de N millions de la France, et garanti le milliard de l'in- « demnité? Doléances et subsides vont de compagnie, « comme on disait, sous l’ancienne Monarchie. Il faiil « bien prendre les choses, et aller de l’avant. »

Mais, tout en parlant ainsi, et en décreditant les coups d’Elat, M. de Villèle ne voulait, ni ne pouvait se remettre en face de la Chambre, dont la seule approche l’avait renversé. Avec lui donc, il fallait dès le lendemain une Dissolution ; et le Roi aurait eu, en même temps, la double contrariété de renvoyer le ministère de son choix' et de faire des élections générales. M. de Villèle espéra cependant, revint de Toulouse à Paris, j>endant la Proroyation . se rencontra, dans un dîner, avec M. de Peyronnet, fut mécontent de lui, redoubla de mauvais augures, fut enfin reçu deux ou trois fois par Charles X, sans retrouver ascendant, ni confiance.

C’était dans le Conseil que se concentrait le grand effort de la crise finale. Deux hommes, homictes et d’une utile capacité, M. Courvoisicr, parleur facile, magistrat intègre, tenant les sceaux avec dignité, M. de t'.habrol, administrateur habile, formé dans l’ordre judiciaire aux scrupules des formes légales, instruit, attentif, modéré, étaient, dans le Cabinet, comme une barrière au zèle impétueux et servile. Un des hommes qui fut entraîné bien loin d’eux. M. Guernon de Rauville, leur adhérait d’abord : et ces trois ministres, qui n’avaient ni suggéré, ni connu d’avance la phrase sur les résolutions immuables, auraient voulu, meme après ce langage, un rapprochement avec la Chambre, une porte ouverte à quelques-uns de scs Chefs, une modification dans le Cabinet. Us s’étaient réunis, cependant, a l’avis de la Prorogation , qui retardait du

moins le choc inévitable. Ils entendirent les projets, les mémoires à consulter lus au Conseil, et concluant, plus ou moins, à quelque déviation momentanée de la Charte. Mais, lorsqu’on en vint au projet de faire succéder à la Prorogation la Dusohition, d’agir avec vigueur, comme on le dit, à peu près, dans tous les temps, pour enlever les élections, M. Courvoisier et M. de Chabrol déclarèrent leur dissentiment invariable et leur parti pris de se retirer, si la Dissolution prévalait.

La conséquence de cet avis, conséquence qu’ils e-iprimaient nettement, était de modifier le Cabinet, de manière à le mettre en rapport avec les opinions de la Chambre, et de rouvrir ainsi la Législature. C’était le renvoi de .M. de Polignac et le désaveu du téméraire engagement de Charles X. Quelle voix autorisée aurait pu lui persuader cela? d’anciens serviteurs dévoués, le duc de Fitz-James, M. Hyde de Neuville, M. de Chateaubriand n’approchaient plus du Prince. Un homme à qui sa haute fonction, sa vie antérieure, sa gravité aurait pu donner quelque puissance, semblait n’avoir pas même eu l’idée d’en faire l’essai; et, la prorogation prononcée, après une courte audience d’adieu, il était parti pour aller attendre, dans une terre éloignée de Paris, le dénoûment fatal de cette énigme trop claire. Ah! ce n’est pas ainsi, qu’à diverses époques s’est éloigné, ou endormi le génie préservateur des Trônes? Abandonné à lui-même, à ses ignorances, à ses aveuglements, à la déférence modeste d’un fds plus judicicu.x que lui, Charles X se laissait surtout approcher par ces complaisants subalternes, dont la bassesse paraît un zèle hardi, qui s’offre à tout faire. Il lui semblait qu’avec M. Capellc dans le Ministère, pour manœuvrer les élections, .M.de Peyronnet à l’intérieur, pour dominer

M. ÜE CHATEAUBniANb

par son énergie, M. de Cliantelnuze, un magistral pieux et disert, dans le ministère de la justice, tout serait entraîne de soi-même : et puis, s'il en arrivait autrement, restait celte idée fixe du coup d’Etat; cette application de l’article 14, déjà tout enracinée dans la tête du Roi, et qu'il ne serait pas fâché de tenter, comme un dernier recours.

A ces causes habituelles d'erreur se joignaient de puissants motifs d’ordre divers, une préoccupation pieuse partagée avec le Ministre favori, et allant jusqu'à cetl e ferveur mystique, ces hallucinations si peu comprises de M. de Vilicle, une espérance toute politique, fondée sur la prochaine expédition qui se préparait contre Alger , sur le succès probable de celte entreprise, sur le contrecoup moral de ce succès, enfin sur le voisinage, ou le retour d’une armée victorieuse et l’ascendant dès lors irrésistible de la Royauté

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