‹ La tribune moderne M. de ChateaubriandChapitre 60 sur 76 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

r.xrioiTioii d’afaique. ~ difficcltéa diplomatiques et objectioüs pensisTAüTEg or l’amglbtbube. — o^padt de la flotte; promptitctdb du succès. ~ si«

TCATIOÎI DES ESPUTS A PARIS : LE RUI DE XAPLES ET LE DUC D*0RLÉA5S. —

co!AqcÉTB d’algeb : Excès d'illusion et d'imprddemx. — dissolution de ija

CHAMBRE : mouvement ILCCTORAL, RÉUNION DES PARTIS EXTRÊMES; M. DE CBA- TRAUBRUSO RAPPROCOÉ DE M. DE LA PATETTE. — ORDOANANCES DU 25 JUILLET. RÉVOUmON.

Chose singulière, et qui prouve combien la réflexion fut courte et la décision tardive, dans ces grandes affaires ! Le ministre principal, tout à la fois, conseiller candide et instrument aveugle de Charles X, n’avait pas voulu d’abord d’expédition française contre l'Algérie. Loin de chereber là, dans un succès militaire, un point d'appui pour des projets de politique intérieure, il souhaitait éviter cette guerre.

Le grief contre Alger, cependant, était grave et décisif. A part l’anachronisme honteux de laisser, en pleine civilisation, un réceptacle impuni de pirates sur un point de la Méditerranée, et de négocier, pour le commerce français, une immunité de leurs pillages, au prix d’un cadeau consulaire annuellement remis au clief de ces barbares.

M. DE ClIATEAUmUAND.

il y avait pour la France un sujet particulier de plainte et de répression.

Dans la grandeur de rEni|>ire, et devant l’échec même fait à cette grandeur par la domination maritime dos Anglais, le brigandage furtif d’Alger avait comme disparu par la surveillance exclusive d'une grande Puissance maritime sur cette mer, que Napoléon avait voulu nommer un lac français. Mais, à la paix générale de 1814, dans cette reprise d’un droit européen, alors même que la philanthropie, s’appuyant sur la Sainte-Alliance, redoublait ses efforts pour l’interdiction de la traite des Nègres, la piraterie sur les blancs avait recommencé et s’était signalée par d'odieux méfaits.

Des représentations olTicielles, et des présents, n’avaient arrêté ces injures, qu’en donnant plus d'insistance à d’autres réclamations du Dey, justes dans l’origine, mais compliquées de mensonges et de fraudes. C’était une créance de quatorze millions, pour dernier solde de blés fournis à la France, de 1793 à 1800, par deux négociants juifs d’Alger, dont le Dey se portait défenseur solidaire.

Ce litige avait amené des voies de fait locales et des procédés de pirates qui rendaient, depuis un an, la guerre imminente. Le premier projet, cependant, de M. de Polignac, fut de l’épargner à la France et de la confier à d’autres mains, de manière à dépo.^séder le Dey, sans déplacer la barbarie. Ce ministre, en effet, dès les premiers jours de son avènement, avait commencé et conduit, en grande hâte, une négociation avec le Pacha d’Égypte, Méhémet-Ali, pour le charger de venger, à son profit, l’injure de la France. Le Pacha, dans ce plan, aurait envahi de son armée les régences d’Alger, deTunis et de Tripoli,

U TltlULNK MOÜlill.Vfc;.

et s'y serait établi, en continuant d'acquitter le tribut imposé par la Porte : la France eût aidé l'entreprise par un subside de dix millions et un secours de quatre navires de guerre, sauf à faire agréer par la Porte cette substitution d'un seul vassal à plusieurs, et l’agrandissement nouveau de ce vassal déjà trop indépendant et trop redouté.

Quoi qu'il en soit, ce projet, politiquement et ebrétiennement peu sensé, rencontra tout d'abord un obstacle dansla sollicitude intéressée de l'Angleterre, pour le maintien de l'Empire turc. Le même calcul, qui dix ans plus tard devait la rendre si contraire à l'ambition de Mébémet- Ali, et si empressée de lui enlever la Syrie, ne pouvait souffrir qu'il vint dominer sur la côte septentrionale d'Afrique et régner d'Alexandrie aux ruines de Carthage et au port d’Alger. L’Ambassadeur de France à Londres fut averti que le gouvernement de Sa Majesté Britannique considérait comme irrégulière et menaçante pour la Porte l’alliance conclue par un de scs sujets avec une Puissance étrangère, et qu’il engageait la France à vider elle-même son différend.

Peu importe, aujourd'hui, la réponse plus ou moins ferme que le gouvernement de la France fit alors à cet impérieux avis. La prévoyance anglaise, une fois excitée, s’adressait ailleurs qu’à la France, et par une interdiction sollicitée près de la Porte, par des représentations directes à Méhémet-Ali, elle le forçait à refuser lui-même ce qu’il avait paru d’abord ambitionner.

Dés lors, et avant la Session, le roi Charles X et son Conseil durent avoir pris leur parti d'accomplir par des forces françaises l'invasion projetée. La preuve en résulte d'une circulaire diplomatique communiquée aux grandes

Puissances et qui obtint l'adhésion de toutes, l'Angleterre eicc|)tée. L'incident de \' Adresse, la rupture en face avec la Chambre ne rendirent ce projet de guerre que plus spécieusement politique. Il devenait une diversion : et c’est juste un mois, après la prorogation insolite des Chambres, que, le 2U avril, un Manifeste inséré au Moniteur dénombrait les manquements et les outrages de la régence d’Alger contre la France, de manière à rendre impossible un retard de la guerre. L’armement fut aussi prompt que vigoureux.

Trente-sept mille fantassins et quatre mille hommes de cavalerie formaient l’armée d’expédition, sur une flotte de cent trois vaisseaux de grandeurs diverses, montée d'ailleurs de vingt-sept mille hommes de troupes de marine, et accompagnée d'immenses convois. Un illustre marin, le vice-amiral Duperré, était à la tête de la flotte. Le général de Bounnont, ministre de la guerre, avait le commandement suprême, et devait seul diriger l’armée. Quoique rapides que fussent les apprêts, le temps et les prétextes ne manquèrent pas au gouvernement britannique, pour réclamer. Il semblait juger, d'abord en principe, que nulle puissance ne devait dépasser, envers Alger, ce que lui-même avait fait par les bombes de lord Exmouth; et dès lors, il s’enquérait avec sollicitude sur la forme et l'étendue des satisfactions que la France voulait imposer à la Réijence, les armements préparés allant bien au delà d’un simple bombardement.

Moins ennemi de la dignité nationale du pays que de ses libertés intérieures, M. de Polignac n'adinit pas cet interrogatoire diplomatique. 11 se bornait à répondre, sans exclure le droit de Conquête, que si la chance des armes amenait la nécessité d’établir dans la liéyence un

U TRIBCKE MODERME.

nouvel ordre de choses, la France se concerterait volontiers avec tous ses Alliés, pour faire ce changement, au plus grand avantage de la Chrétienté. Mais, cela même édifiait peu le Cabinet britannique; et il exprimait assez naïvement la crainte, que plusieurs des Puissances alliées ne fussent favorables à l'établissement d’une colonie française, sur la cote d'Afrique. Se défiant donc de tout arbitrage en commun, il déclarait les Anglais les plus intéressés, ou plutôt les seuls intéressés à conserver dans la Méditerranée l’équilibre actuel de forces et d’influences.

Ces objections, par entretiens et par notes, durèrent pendant tout le cours des préparatifs, quelquefois avec menace et en reprochant à la France une tendance à l'occupation indéfinie des pays, qu’elle allait envahir, et, disait le ministre anglais, une imitation de la politique russe. A l’époque même, où la flotte visitée, pour la dernière fois, par le Prince, qui n’avait pas commandé sans honneur l'expédition de Cadix, voguait vers la côte d’Afrique, il arrivait encore à Paris, sous la date du 4 juin, une note officielle rappelant à lord Stuart l'absolue Suzeraineté de la Porte sur la régence d’Alger, et la nécessité pour le gouvernement français de respecter un droit si reconnu. On avait appris, en même temps, que, sous l'influence du la même Diplomatie, qui voulait, à tout prix, nous épargner cette guerre d’Afrique, la Porte Ottomane avait déjiêché vers la France un de ses grands fonctionnaires, Tahir-Pacha, chargé de passer d'abord à Alger, pour y faire acte de souveraineté, par la déposition ou l'étranglement du Dey, en satisfaction à nos griefs. Mais, la croisière française, qui bloquait Alger, en attendant l’ex[)édilion, intercepta le message turc, et l'achemina, sous la garde d'un vaisseau français, au

M. DE CHATEAIBBUND. IfiT

(levant de notre flotte, qu'il devait prévenir, et qu’il vit passer. Conduit à Toulon, l’envoyé turc y fut retenu, quelques jours, en quarantaine, jusqu’à l’explosion de notre Conquête.

Attardée par des tempêtes d’été, par une retraite forcée vers les îles Baléares et un laborieux ralliement de ses nombreux convois, la (lotte, sortie des eaux de Toulon le 25 mai, ne toucha la presqu’île attenante à l’Algérie, que le 13 juin. 11 y eut là, durant vingt jours, une des plus inquiètes attentes qu’on ait connues en France; mais elle n’était pas silencieuse et sombre. Elle éclatait dans les journaux, mêlée de menaces en sens divers, où perçait autre chose que la question d’Alger. A ce moment même, la présence du roi de Naples à Paris semblait montrer la maison de Bourbon aflorroic partout en Europe : la fête, que donnait dans son palais le chef de la branche d’Orléans visité par Charles X et sa Cour, semblait un témoignage d’union royale el domestique. Cette fête était brillante de parures, de beautés et de célébrités. Le Prince habile et circonspect qui, devant Charles X, se couvrait volontiers de son intime alliance avec la royauté de Naples, avait en meme temps appelé devant les deux Rois tout ce que la vie publique, les lettres, les arts, le commerce offraient de noms distingués, de talents connus, opposants ou disgraciés. C’était comme une revue des forces de l’intelligence et de l’opinion. M. de Chateaubriand y manquait. Mais, les partisans de sa cause, scs amis, je dirai presque, son journal, étaient à cette réunion, en face du Ministère et du Prince, qu’avait si souvent contrariés leur libre langage.

On sait la vanité des pompes de Cour, et ce qu’elles cachent souvent de trouble et d’embarras. Bien de malins

LA TltlBlNE MODERKE.

espoirs, bien des rêves d'instabililé couvaiciiL déjà dans cette foule, que iraversaient incessamment les deux Rois, entre des rangs de femmes parées, et des sourires sans nombre de flatteurs, ou de mécontents. On peut en donner pour indice le mot qui fut vraiment lépondu à Charles X, dans le passage d'un salon à l'autre : « Eh bien, moa- « sieur de Salvandy, avait dit le Roi à l'ex-Conseillcr « d'Etat, voici une bien belle fêle, que donne monsieur le « duc d'Orléans. — Oui, Sire, une fête napolitaine : on « danse sur un volcan. » Le Roi sourit et passa. Dans la réalité, celte idée d'un péril, que sa résolution allait surmonter, ne lui déplaisait pas. Plein de confiance dans le succès prochain de la guerre, il croyait voir son trône et ses desseins assurés. Dans un des moments de celte fête, où lassé de la chaleur et des lumières, Charles X s'était approché d’une fenêtre à demi-ouverte, levant les yeux vers le ciel parsemé d'étoiles, et respirant l'air pur de la nuit ; « Quel beau ciel, dit-il! il me semble qu'il éclaire, b en ce moment, notre flotte et notre brave armée qui « aborde en Afrique. »

L'histoire stratégique a décrit le vigoureux abord de la première Division française dans la presqu'île de Sidi- Ferruch, le 14 juin, les premières attaques de Bédouins repoussées par l'infanterie française, ceux-ci poursuivis dans leur retraite cl dispersés, puis, après le débarquement complet, en dépit d'un violent orage sur la côte, la marche de l'armée sur Staoueli, où campaient les forces de la Reyence, et la défaite de ce camp de barbares fort de vingt mille cavaliers et d’une infanterie plus nombreuse. Les mêmes récits authentiques ont retracé, après la réunion un peu tardive de tous les vaisseaux de transport et le débarquement des chevaux et de toute l’artillerie, la

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M. DF. CHATEAUBniAND. WJ

marche rapide sur Alger, à cinq lieues de Sidi-Ferruch, le siège du château de l’Empereur, ce monument d'une défaite de Charles-Quint détruit tout à coup par une explosion intérieure, qui livre la place à nos assauts.

Ce fut ainsi que, le 4 juillet, vingt et un jours après le drapeau royal planté sur la terre d’Afrique, la ville d’Alger, ce centre d’une royauté barharesque, cette capitale gouvernante d’un territoire étendu, cette clef puissante de l’Afrique et de la Méditerranée, tombait en notre pouvoir. Une convention, dépossédant le Dey, sous la seule condition de sa libre retraite, avec sa famille et ses biens particuliers, garantissant aux habitants leur culte, leurs propriétés et le respect de leurs femmes, sur l’engagement d’honneur du Général en chef, transférait à la France la Souveraineté de la ville et le commencement 4’un Empire.

Le 4 juillet 1830! Arrêtons-nous, quelque peu, à cette date mémorable, dans l’histoire du monde civilisé. Jamais expédition de guerre n’aura été phisjusle, plus prompte et plus heureuse. Il ne s’agit pas ici d’une de ces grandes effusions de sang, qui parfois ont satisfait un calcul passager, un intérêt de personne, ou de race, en demeurant stériles pour l’humanité. La prise d’Alger, conçue et exécutée avec tant de prestesse guerrière, tant d’énergie prudente dans les chefs, tant d’ardeur dans les troupes, la prise d’Alger, apportant au Trésor français plus que l’indemnité de tous les frais de la guerre, marquait, en même temps, une époque nouvelle et trop longtemps dilTérée, dans la politique européenne. Elle supprimait cette honte et ce dommage qui, durant des siècles polis, laissaient subsister, à trois journées des ports de France et d’Italie, la piratene, la barbarie féroce et l’esclavage. Elle renou-

vêlait, pour la cote septentrionale d’Afrique, cette colonisation civile et chrétienne qui, de la lin du premier siècle au commencement du cinquième, avait donné de si grands hommes à l’Empire et à l’Église, un Septime-Sévère, un Cyprien, un Augustin. Elle rendait au génie et aux arts de l’Europe une terre si féconde et si voisine, où s’était appuyée la décadence de Rome, et où la France, après tant de pertes, allait retrouver une école intérieure de guerre et une source de puissance.

Le général de Rourmont, quelque souvenir qui pèse sur sa vie, obtint, ce jour-là, une vraie gloire chèrement payée. Homme d’une race ancienne et forte, il avait amené à l’œuvre ses quatre fils, d’âge militaire, et tous officiers dans la garde, ou dans l'armée. Il en laissait un, parmi les morts peu nombreux de cette marche rapide, de ces combats pressés l’un sur l’autre, et de ce siège enlevé si vite.

Quel était cependant l’état des affaires en France, et que se passait-il, durant les quinze jours de ce trajet maritime prolongé par les orages et suivi d’une si glorieux élan de conquête? Un fatal dessein avait été résolu, avant même le départ de la flotte, et comme à l’aspect du triomphe qu’elle promettait. Reparti de Toulon, le 5 mai, en laissant à l’expédition l’ordre de mettre à la voile dans le mois, le duc d’Angoulème était revenu, pour assister au premier acte d’un plan déjà trop arrêté dans le Conseil, la dissolution de la Chambre et l’appel aux électeurs, avant l’appel à la force.

Deux hommes de bien et de sens, M. de Chabrol et M. Courvoisier, avaient quelque peu enrayé cette volonté funeste. Elle les pressait maintenant, et ne leur laissait le choix que de l’adhésion, ou de la retraite. Ils persistèrent,

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M. DK CIIATEAUBniAND.

non sans appuyer leurs conviclions de pronostics sévères. M. de Chabrol, autorisé par une ancienne confiance de Charles X, représentait que la Chambre, dans sa grande majorité, était monarchique et modérée, qu'il y avait grande imprudence à tenter une réélection. Il rappelait l’épreuve si récente de 18‘27, où, par la retraite de M. de Villèle, toute grave opposition s'était apaisée et une session facile avait suivi. II insistait sur la nécessité de détendre quelquefois les esprits, dans cette forme de gouvernement qui les irrite trop, et de rompre les coalitions, en y cédant quelque peu. « Le Roi, disait-il, sera victorieux dans Al- « ger : il ne faut pas qu’il ait la guerre à Paris. Quelques « modifications dans le Cabinet, un rapprochement avec « des hommes inlluenls, dévoués ou prêts àTétrc, peuvent « tout aplanir. Je supplie le Roi d’examiner encore et M de songer à l’avenir de sa Dynastie. » Ce mol souleva des murmures, dans le Conseil. Charles X reprit cependant avec douceur et ménagement pour M. de Chabrol : a Je ne me plains pas de vous, mon cher Ministre; « mais, vous voyei mal, dans celle question ; vous en « coiiviendi-ez plus tard. Je dissoudrai la Chambre et « daterai mon ordonnance du 16 mai, le jour même où « doit appareiller notre flotte pour l’Afrique. Ce seront « deux bons coups portés à la fois. » Et le Roi leva le Conseil, pour ne plus le réunir qu’avec les nouveaux membres déjà nommés dans sa pensée, M. de Chanlclauze à la justice, M. de Peyronnet à l’intérieur, où il remplaçait M. de Montbel, qui se chargeait des finances, M. Capelle aux travaux publics, ministère nouveau détaché do l’Intérieur.

Ce fut le Ministère ainsi complété qui, même avant la nouvelle de nos succès en Algérie, provoquait une nou-

velle épreuve du jugement publie, par une réélection générale, dans les grands et petits Collèges, tels qu’ils existaient alors.

Après avoir fixé les élections au milieu de juin et la réunion des Chambres au 3 août, le Roi crut devoir s’adresser à la France, par une proclamation en son nom, sous le contre-seing de son Président du Conseil des ministres. Là encore, après des plaintes sur ses intentions méconnues et d’autres généralités vagues, il répétait : « que maintenir la Charte et les Institutions qu’elle a « fondées a été et sera toujours le but de ses cfTorts. »

Mais, il affirmait aussi, que tout céderait devant son mmuable volonté.

Ce langage, dans le système d’alors, s’adressait à deux cent mille électeurs, dont à peu près quarante mille, les plus imposés, avaient un double vole, et choisissaient, seuls et directement, une part notable de l'Assemblée. Mais, la France entière était juge; et, sous l'action de la Pres.se, les déliances et les passions publiques pénétraient dans CCS Collèges si restreints. L’esprit, dont ils étaient animés, n’avait rien de cette docile indifférence et de cette massive apathie, qu’on voit souvent s'accroitre par l’extension même du droit de suffrage. Toutes les forces vives du Corps électoral étaient excitées; et au dehors, tous les yeux attentifs. La polémique des journaux, plus active encore que de coutume, hâtait ces coalitions de parti, qu'amène toujours une crainte, ou une aversion commune.

M. de Chateaubriand lui-même en fut inquiet et comme découragé. Le jour, où la feuille des Débats, donnant la liste des députés à réélire, imprimait les noms de Lafayette, Benjamin Constant, Alexandre Lanieth, Dupont (de

l’Eure) : « ?îous sommes emportés, disait-il : quel chaos!

« C'est bien le cas d’appliquer le mot de mon ami, le duc « de Fitz-James : a Dans ce brouillard qui confond tout, on « ne se rencontre pas; on se heurte. »

Ij’alliance, pour s'emboîter ainsi de force, n’en fut pas moins étroite. On eut d'abord, pour mot d’ordre, la réélection des 221 votants de l'Adresse, puis un choix d’hommes nouveaux ayant donné quelque gage à la cause de ces libertés, qu’on .sentait menacées par l’immuable volonté de Charles X.

Ce mouvement fut grand par l’effet direct sur les élections mêmes, plus grand par le contre-coup sur les esprits en général. Rien ne pouvait l’arrêter. Les élections étant étagées à divers jours, 'dans une succession calculée avec quelque lenteur, le bulletin de la prise d’Alger, qui survint à Paris le 9 juillet 1830, n’empêcha pas les votes du 12 et du 13 juillet d’étre entraînés du même cours que les précédents, et, en particulier, Paris de nommer les candidats de VOpposition : puis, après la fumée du combat, quand on vint à se rcconhaitre et à se compter, sur ce nombre normal alors de 428 députés, il se trouva d’abord 270 députés ayant voté l’Adresse, ou partisans notoires de l'opinion qu’elle exprimait. Seulement, nul choix ne rappelait ici ces souvenirs meurtriers et ces passions mauvaises, que la tactique des partis avait évoqués parfois contre la Restauration. La contradiction semblait énergique, mais loyale, sans offense et sans arrière-pensée. C’était la Charte prise au sérieux, le triomphe des principes constitutionnels, en remontant à quelques-uns de leurs premiers et exigeants défenseurs, mais en s’appuyant sur grand nombre de modérés des temps intermédiaires et d’amis actuels de la

Restauration. Nul doute que, devant cet avertissement, la Royauté ne fût encore forte et assurée, si elle avait su seulement attendre et se confier à propos.

Mais aux Tuileries, l'agitation devenait grande, depuis la glorieuse nouvelle arrivée à Paris, le 9 juillet. Avant meme cette annonce, la résolution de Charles X, sans ' être connue, était invinciblement arrêtée ; et, à quelques hésitations exprimées dans son Conseil, à quelques offres de retraite, il avait répondu par des éclats de volonté plus impérieux que jamais. Que serait-ce, quand tout viendrait concourir, les événements et les hommes? On souffre à rappeler ici ce que l'Iiistoirc ne peut supprimer, le mandement du Prélat qui, le 10 juillet, remerciant Dieu de la conquête d’Alger, ajoutait : « Ainsi soient traités, partout « et toujours, les ennemis de notre Seigneur et Roil Ainsi « soient confondus tous ceux qui osent se soulever contre « lui! »

Ce langage féodal et biblique s’aggravait encore, lorsque le lendemain, sur le seuil de la Cathédrale, où il recevait en pompe le Monarque et sa Cour, l’Archevêque affectait de dire : « Sire, que votre grande <ime s’affer- « misse, de plus en plus! Votre confiance dans le divin « secours et dans la protection de Marie, mère de Dieu,

« ne sera pas vaine. Puisse Votre Majesté en recevoir bien- « tôt de nouvelles récompenses! Puisse-t-elle bientôt « venir encore remercier le Seigneur, pour d’autres vic- « toires non moins douces et non moins éclatantes! >•

La précaution du Moniteur, qui substitua merveilles à victoires, ne corrigea pas ces paroles si peu politiques et si peu chrétiennes. Quand on songe que le ministre de paix, si empressé, à cette heure, non-seulement d’excuser, mais de bénir la violence du Pouvoir, était le même qui.

M. DE CltATEAlBIUAND. 475

dans un autre temps, n'avait pas dédaigné la popularité d'un discours, on s’étonne doublement. II faut voir dans cet exemple une erreur bien contraire aux sentiments des premiers Pères, des Athanase, des Ambroise, des Chrysostome, mais trop commune dans nos temps modernes, la disposition à croire l'Église intéressée aux succès du Pouvoir absolu.

Quoi qu’il en soit de ces contradictions et de ces fautes, chez des hommes même capables de vertu, l’obstination croissait de part et d’autre. Ici, on était à la fois inquiet et irrité : on aspirait à la lutte: on défiait l’agression. Là, on se précipitait dans une confiance, chaque jour, plus aveugle : on se fascinait les yeux de sophismes et de présomption; on SC faussait la conscience et le bon sens; et on négligeait meme ce qui aurait pu rendre moins folle une entreprise toujours bien téméraire.

La question de droit, pour ainsi dire, était jugée, depuis longtemps, dans l'esprit prévenu de Charles X. A part le Pouvoir antérieur et supérieur, qu’il croyait posséder' en lui, il s’était convaincu que l’article 14 de la Charte; « Le Roi est le chef suprême de l’État, etc., » impliquait le droit de s’élever au-dessus des lois, de les suspendre, de les remplacer. Et, quand on songe avec quelle facilité ce droit exorbitant peut, à certains moments, se prendre et s’exercer, on conçoit, sans l’excuser, l’erreur de Charles X, et on se reporte à l’observation d’un moraliste du dix-septième siècle : a II y a des conjonctures, où « l’on sent bien, qu’on ne saurait trop attenter contre le ■ peuple; et il y en a d'autres, où il est clair qu’on ne « pourrait trop le ménager. Vous pouvez aujourd’hui « ôter à cette ville ses franchises, ses droits, ses privilèges; « mais, demain, ne songez pas môme à réformer ses en-

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