‹ La tribune moderne M. de ChateaubriandChapitre 63 sur 76 · I. ôl · texte numérisé non relu

I. ôl

m I.A TRIBUNE MODERNE.

M. de Mortemart consentait à être le chef. Les causes qui rendaient vain ce changement rapide, et pourtant si tardif, ne sont que trop connues et se devineraient d'cllesinémcs. L’ambition humaine, les conséquences d’une vieille rivalité princière, d'un ancien et sanglant divorce polilique, d’une réunion pénible et défiante, n’étaient pas ici le seul obstàclc au maintien du Pouvoir, si follement compromis. La difficulté la plus grave était dans l’énormité de la faute commise. En supposant meme aux principes constitutionnels plus d’ancienneté et plus de sanction morale qu’ils n’en ont en France, c’est justice pour tous de ne pas mettre ces salutaires fictions à de trop rudes épreuves.

Ainsi, CCS belles maximes, qui sont des garanties pour les Peuples : « Le Roi ne peut mal faire. Le Roi est invio- « lablc. Ses Ministres seuls sont responsables de tous « les délits, de toutes les fautes commises en son nom; » comment les faire croire à cette multitude encore échauffée de l’assaut des Tuileries et des combats, qu’elle avait livrés contre l’immuable volonté du Roi? Heureux les Peuples qui ont su mettre leurs mœurs et leur histoire d’accord avec leurs lois ! Mais, ne nous étonnons pas que là, où le bon sens humain a trop manqué, la meilleure théorie de gouvernement soit insuffisante contre la force. Remarquons-lc, d'ailleurs, une fatalité qui n’était qu’une conséquence naturelle avait ajouté, pour Charles X, à l’erreur d’esprit, l’isolement, l'abseiicc de tout conseil sincère et généreux, de tout appui fidèle, avec ascendant et lumières. M. de Chateaubriand, parti de Paris, au point du jour, le juillet, sans connaître, en route, rien du Moniteur publié ce jour même, arrivait le lendemain à Dieppe, pour y apprendre, par la lettre d’un de ses anciens

M. DE CHATEAUBHIAND.

secrétaires de légation, le prétendu salut de la Monarchie, et recevoir, un moment après, des mains de M. Ballanchc, les journaux porteurs de la nouvelle.

Repartir quelques heures après, courir la poste, nuit et jour, et rentrer dans Paris en feu, c'était ce que le devoir le plus simple disait à M. de Chateaubriand, et ce qui fut aussi stérile que spontané de sa part. Revenu le 28 juillet, en cherchant par un détour le pont d’Iéna, pour longer ensuite les Invalides et le boulevart du Monl-Parnas.se, où quelques ouvriers proféraient des menaces contre la maison prochaine des Missiotis de France, M. de Qiateaubriand ne trouvait dans sa retraite de la me d’Enfer, que le juste effroi de sa noble femme, les terreurs de Vlitfirmerie voisine et quelques lettres d'amis plus ou moins eiïrayés. Le lendemain, il apprenait le pillage partiel de la maison des Missions, et d'autres sinistres nouvelles. « Je ne trahirai pas plus le Roi que la Charte, « pas plus le Pouvoir légitime que la Liberté, u écrivait-il à des amis. Et ailleurs : « Tout est fini; la victoire popu- « laire est complète; le Roi cède sur tous les points. » Ce langage était vrai : mais, il n’indique aucun effort, aucun lien de parti, aucune relation conservée et reprise à propos.

M. de Chateaubriand, toutefois, éenvit une lettre à Charles X; et l'homme d'esprit et d'honneur, dont plus tard je suis devenu le parent par alliance, M. de Givré, partit, avec cette lettre, le jeudi matin, pour Saint-Cloud. Il parvint jusqu'au château, après avoir été arreté, plusieurs fois, tenant la lettre cachée sous ses vêtements. Il la remit au duc de Duras, et reçut pour réponse, au nom du Roi, n que M. de Chateaubriand eût à s'entendre avec M. le « duc de Mortemart, qui venait d'être nommé Président du

U TKIBLNE MODEUM::.

« Conseil. »M. de Givré ne put revenir avec celle réponse qu’à la nuil lombanlc, cl lorsque déjà la force des choses el la faiblesse des hommes avail loul déplacé.

Le découragemenl de M. de Chaleaubriand fui amer, eu apprenanl celle apalhie de Saitil-Cloud, celle vaine éliquctle qui couvrail l'inaclion, ce renvoi slérilc à un Minislère inconnu. Lui-même, babiluellcmenl solitaire, moins chef de parti que puissant organe d'opinion, fort de ses écrits bien plus que de sa parole, ne savait où prendre langue, dans ce tumulte de Paris. Ce qu'il avail eu de liens dans le haut clergé et la Cour était rompu. Scs nouvelles affinités politiques, dans le parti libéral, cultivées avec quelque hauteur de sa part, n'étaient pas intimes. Il ii'cnlrevil, durant ces heures courtes el décisives, ni les généraux de la Monarchie, ni aucun des chefs, ni aucun des moteurs accidentels du la Révolution. Quel rôle aurait-il eu à l’IIotel de Ville? Qu’eûl-il essayé, cher. BI. LalTitle, y rencontrant M. de La Fayette et le général Sébastian!? Probablement, rien de plus que dans sa retraite. Il est vrai, dans les secousses de projets contraires, qui se succédaient alors, il y eut chez quelques hommes un désir d’arrêter la Révolution à l'abdication de Charles X et du Dauphin et, en proclamant le fils du duc de Berry, de lui donner BI. de Chateaubriand pour gouverneur, avec cette régence du duc d'Orléans, qui était à la fois la condition cl l'écueil d’une pareille entreprise. Mais celte idée, qu’il fallait mûrir, dit, en souriant, le général Sébastian!, fut emportée par le flot des menaces de République, l'ardeur des ambitions pressées et l'embarras des Assemblées.

M. de Chateaubriand, quoique pré.sent à beaucoup de pensées, et nommé là où il n'élail pas, n'eut donc à ces

évcncnienls de Juillet qu’une part de spectateur. Ce qu’il en a écrit dans ses Mémoires porte l’empreinte de son énergique expression. Mais, ce ne sont que rencontres de rues, scènes de carrefours, comme aux jours de la Fronde. Il admet volontiers la puissance des petits hasards sur les grands événements; il semble croire qu’une Monarchie a été renversée, parce qu’un Ministre chargé des pouvoirs d'un Roi n’a pas fait assez vite trois lieues à pied, et s’est écorché le talon. Le juge historique avait autre chose à dire : et, plus mêlé aux événements de ces trois jours, .M. de Chateaubriand l’aurait fait mieux que personne. Cette vérité, que constate l'expérience, c’est que, dans un certain degré de confusion sociale, il n’y a plus pour le grand nombre des hommes, même éclairés, qu’un impatient recours, qu’une hâte, à tout prix, vers quelque point d’appui, quelque refuge qui promette ordre et force. C’est aux Puissants de la terre à prévoir ce danger, à prendre garde aux fautes accumulées et à ne pas oublier, qu'il vient un moment où tout leur manque, lorsqu'ils ont trop manqué au devoir et à la prudence.

A part le contre-coup du combat, la pression de la force et celte ardeur militaire qui, dans un trouble public, se croit républicaine et l’est si peu, il suilisait d’ouvrir les yeux dans une réunion, comme il y en avait tant alors, pour voir le riche propriétaire, le banquier, le négociant, l’homme de révolution ou d’administration souhaiter, avant tout, un nom, une autorité, une personne vivante et présente, sur laquelle on eût à s’appuyer. Dans le dénoûment des trois jours, il faut reconnaître plus de hâte que de système et bien plus d’expédient que de calcul : mais, cela même était la faute et le malheur de la Restauration, d’avoir tout amené à un point si extrême et à une si courte

LA TniBLNE MODERNE.

alternatiTO. El celte faute du Pouvoir déchu réagit, on quelque sorte, sur le Pouvoir nouveau, qui ne se pressa pas moins, pour répondre à l’attente, dont il était l'olijct.

Tel n’avait pas été, sans doute, le caractère de la Révolution de 1688. Tel n'était pas le spectacle qu’elle offrit au peuple anglais, dan.s la chute plus régulière et plus lente du Prince astucieux, médiocre et cruel, qui, séparé de scs sujets par la différence de culte, avait travaillé trois ans à détruire ou à corrompre leurs lois, par la violence ou riiypocrisic, et révolté la conscience publique par ses iniquités judiciaires, les pires de toutes, en ce qu’elles sont la tyrannie dans la justice.

Un tel règne, cependant, ne fut pas emporté, en trois jours. Dans l’abandon universel, Jacques II, qui n'abdiquail encore que par sa fuite, laissait, après lui, sur le sol de l’Angleterre, de fermes traditions, des droits nationaux inviolables, des libertés rompues, un moment, par le joug, et redressées aussitôt. Le successeur choisi, non dans un système d’élection illimitée, mais parce qu’il étaUdu bois dont se font les Rois, attendait la couronne, la recevait extraordinairement, mais légalement, des mains d’un Parlement qu'avait précédé la réunion d'une Contention appelée à déclarer la vacance du Trône, en fait et en droit. El ainsi, avec bien des froissements et des raiicnnes, sans doute, avec tics colères contre les enfants légitimes, contre la belle et pieuse Marie, acceptant, de •moitié avec son époux, l'hérilago de son père vivant, io Trône était solennellement transmis à d’autres possesseurs, non par une confuse acclamation de suffrages irréfléchis, mais, avec des stipulations sérieusement débattues et des droits publics consacrés de nouveau. Si ces mêmes précautions manquèrent en France, la faute en était au passé,

non moins qu'à l’époque présente, à l'élat général des esprits plutôt qu’a l’égoïsme de quelques hommes, à la peur publique, enfin, plutôt qu’à l’ambition.

Cet ordre de considérations eût peu touché M. de Cha> teaubriand; et bien des incidents pénibles pour lui aggravaient, d'ailleurs, sa mortelle déplaisance du fait principal. 11 était vengé, sans doute, trop vengé. Ses conseils dédaignés, la prérércnce accordée sur lui au zèle le plus aveugle, à la médiocrité la plus impuissante, avait perdu ce trône tant célébré, tant décoré de sa parole. Mais l'amertume de son ancienne polémique n’avait-elle été pour rien dans la violence d'opinions, qui emporta l’esprit léger de Charles X? Ce doute vint peut-être à M. de Chateaubriand, le 30 juillet, au malin, lorsque, sur un billet de convocation encore officiel, il prit le plus long, pour se rendre à la Chambre des pairs. Les scènes qu’il rencontra, dans cette promenade de rue, jusqu’au terreplein d’Henri IV sur le pont Neuf et jusqu’au Palais Royal, pour remonter ensuite au Luxembourg, ne lui montraient que bien peu du spectacle des trois jours. Que, passant près du Louvre où, à ce moment, une fosse était creusée et un prêtre en prières, il se soit découvert, en faisant le signe de la croix, et qu’alors des jeunes gens l’aient entouré, salué, porté dans leurs bras, aux cris répétés de Vive le défenseur de la liberté de la presse! qu’on fait ainsi conduit jusqu’au Palais-Royal, sur un mot jeté par lui, au hasard ; que le reprenant de plus fort et l’enlevant à dos d’homme, on l’ait, à travers la cour du Louvre, amené, sur sa demande, jusqu’au palais du Luxembourg, avec les cris de Vive le Premier Consul! et aussi de Vive la Charte! tandis qu’il répliquait: Oui, messieurs, vive la Charte! mais vive le Roi I C'était là une des mille scènes bizarres.

U TRlBUMi: MODER>'E.

bouiïonnes, ou graves, dont abondait Paris. Mais, quelle leçon tirer de là? Pourquoi le héros de ce vain triomphe n’était-il pas ailleurs, dans ce moment, et plus tôt? Il n’y a point ici recherche de maligne censure. Mais, il fallait noter le fait, et indiquer, par un exemple, ce qui manque parfois d'action, dans la vie publique, aux plus grands talents et aux plus nobles caractères.

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