I.A THIBUNE MOÜKHNE
ilcbat politique. Son art nuisait à sa passion. Mais, il aimait la tribune : il y voyait la plus grande puissance morale et la dignité des gouverncmcnls modernes. Il remarquait, avec raison, que presque tous les vices qui ont perdu les Klats et gâté même de grandes époques, abaissé même de grands caractères, ne sont pas possibles ou, du moins, durables, avec la liberté de la parole parlementaire, avec l’examen public du faux et du vrai. Il sc plaisait à noter tout ce que, sous le poids des conquêtes perdues et lie l’arriéré dispendieux légué par les malheurs de ISlTi et de 1815, la Restauration, on quelques années, avait fait de réformos salutaires, de lois généreuses, d'entreprises politiques et utiles à l'humanité. Il rappelait, dans l’ordre moral, la suppre.ssion des jeux et de la loterie, ces taxes honteuses protégées sous le grand Empire, l'abolition du droit tyrannique de confiscation, sanctionnée par un milliard li'indemiiit^s, l’Espagne secourue, la (’ircce délivrée par les armes de la France, en dépit de toutes les peurs et de tons les intérêts lâches et cruels qui voulaient prolonger son esclavage, l'Algérie conquise cnlin. Ici, à ce souvenir de la veille, à celte gloire sitôt démentie, .à ce vieux Roi expulsé de scs Etats, un mois après le Dey d'Alger, il laissait échapper scs larmes, et ne pouvait sc défendre de récriminations amères contre la violence servile qui obéit à l’obstination aveugle. On sentait la blessure profonde de celte âme altière; et on s'expliquait la prédiction singulièrement niéléc, dans sa bouche, au culte de la Royauté légitime : « La République représentative est, sans doute, l’état futur « du monde; mais, son temps n’est pas encore arrivé. ■ Seulement, il faut le reconnaître, près de celte menace douteu.se, dont il semble faire une espérance, M. de Chateaubriand plaçait une vérité pratique, qui suffit à dcgonler
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des Révululions : c'est que le peuple, quand il a disposé du Iniiie, a souvent aussi disposé de sa liberté ; ou ])liilôt il a donné l’un, et s’est laissé prendre l’autre.
C’est au milieu de ces pensées, que, dans un cercle d’amis déjà bien restreint, M. de Chateaubriand se retirait du inonde, renonçant à toute fortune, comme à tout Pouvoir. Né en mai 17G8, il avait alors soixante deux ans. La force, je dirai presque la jeunesse de son esprit, cette ardeur mélancolique, celte gravité virile et passionnée, qui brillait dans ses yeux et animait sa voix, se conservaient tout entières. Sa physionomie n’avait pas encore cette majesté, que lui donna la pleine vieillesse. Mais, sous les boucles plus rares de ses cheveux moins noirs, la beauté de son front, la fierté de scs traits, le sourire amer qui souvent repliait sa lèvre, ne permettaient pas de le regarder, sans surprise, ou sans respect. Sa conversation, rarement abandonnée, était naturelle cependant, noble de langage, inspirante avec peu de paroles. La tristesse, qu’il avait le droit d'avoir, dans cette ruine si pro fonde de scs anciennes espérances, le doute inquiet dont il était saisi parfois, sur sa part de responsabilité dans les désastres de sa cause, le rendaient plus indulgent que sévère sur bien des erreurs de conduite, ou d’opinions. Il pardonnait beaucoup à l’exagération des théories, à l’esprit de système, à l’ardeur de l’age; il n'était inflexible que pour la bassesse.
Un voisinage ancien déjà lui donnait alors pour ami M. Arago, dont les opinions auraient pu lui déplaire, si elles n’avaient pas été aussi contrariantes pour la monarchie nouvelle qu’elles s’étaient montrées hostiles à la précédente. Bientôt, sa retraite toute studieuse allait accueillir d’autres amitiés non moins démocratiques. Epris de la po-