CHAPITRE I
Ainsi que le font pressentir ses dimensions microscopiques, la Trichine possède une histoire toute moderne et datant seulement de l'époque où les perfectionnements réalisés dans la construction des instruments grossissants permirent d'entreprendre de sérieuses investigations.
On rapporte généralement l'honneur de sa découverte à Tiedemann, et on la fait remonter à 1822; cependant il ne semble pas que le naturaliste allemand ait réellement observé la Trichine ; il se borne, en effet, à mentionner de petites concrétions calcaires fixées aux vaisseaux artériels comme aux masses musculaires et présentant des dimensions fort différentes de celles que nous avons coutume de reconnaître aux kystes à Trichines (1); aussi crois-je devoir me ranger à l'avis de Leuckart qui conteste formellement à Tiedemann la priorité que l'on a tenté trop hâtivement de lui attribuer (2).
Quant aux indications fournies par Peacock (1828) et
(1) Tiedemann in Froriep's Notizen aus dem Gebiete dev Nafui- und Heilkunde, Bd. I, p. 64, 1822, — Menle, in Archiv fur Anatomie und Physiologie, p. 528, 1835. — Diesing, Sijstema Helminthum, t. II, p. 113.
(2) Telle est aussi la conclusion formulée par Cobbold qui a minutieusement analysé et discuté cette question (Cobbold, Parasites; a Trealise 071 tfie Enlozoa of Man and Animais, indudin some account of the Ectozoa, 1879, p. 150-152).
par Klencke (1829), elles n'offrent aucun intérêt et méritent à peine d'être mentionnées.
La science ne devait d'ailleurs parvenir que progressivement à la connaissance des divers états qui caractérisent la Trichine et résument le cycle de son développement. Son histoire se divise en deux périodes: la première (1832- 1835) est essentiellement anglaise, elle a fait connaître l'Helminthe sous son état larvaire; la seconde (1858-1860), surtout allemande, a révélé le mode évolutif de l'espèce et ses formes sexuées.
En 1832, le docteur Hilton, démonstrateur d'anatomie à Guy's Hospital, pratiquant l'autopsie d'un homme âgé de soixante-dix ans et mort à la suite d'une affection cancéreuse, constata que les muscles et spécialement ceux de la poitrine étaient parsemés d'un grand nombre de petits corps ovoïdes, longs d'un millimètre environ; Hilton n'hésita pas à assigner à ces « gritty particles v une origine parasitaire (1).
Hilton se méprenait toutefois gravement sur la signification propre de ces formations, car il les rapportait à des cysticerques; cette erreur devait bientôt s'effacer. En effets deux ans s'étaient à peine écoulés depuis la publication de la note de John Hilton, lorsque le docteur AVormald, qui remplissait des fonctions analogues à Saint- Barthelemy's Hospital, signala de nouveau les productions récemment décrites par son collègue (2), Un jeune étudiant, débutant alors dans la carrière médicale qu'il devait brillamment parcourir, les observa, de son côté, peu de temps
(1) John Hilton, Noies of a peculiar appearence observed in human muscle [London Médical Gazette, février 18^3, t. XI, p. G05).
(2) Cobbold, op. cit., p. lôO.
après, et résolut d'en poursuivre minutieusement l'étude : James Paget, aidé des conseils de son maître, Tillustre botaniste Robert Brown, soumit les « grilty particles » à un rigoureux examen microscopique et reconnut que, loin de renfermer des cysticerques, ces productions contenaient des vers cylindriques et enroulés sur eux-mêmes, de véritables Nématodes (1) ; Richard Owen confirma cette diagnose et, fixant définitivement la place taxonomique de l'Helminthe, lui donna le nom de Trichina spiralis, qu'il porte encore aujourd'hui dans nos cadres zoologiques (2).
Malgré l'importance de ces résultats, les questions relatives à la Trichine et à la Trichinose étaient à peine ébauchées; d'une part, on ne connaissait encore l'Helminthe que sous sa forme larvaire, à l'état d'enkystement ; d'un autre côté, on ignorait complètement son mode de propagation, et l'on était réduit à former de simples conjectures, purement hypothétiques, sur les circonstances capables de déterminer, dans le corps de l'homme ou des animaux, cette redoutable helminthiasis.
Durant près de vingt-cinq ans, l'histoire de la Trichine demeura ainsi stationnaire, sans réahser aucun progrès (3) . Vers 1858, on s'émut en Allemagne de la fréquence avec laquelle les Trichines se rencontraient dans les
(1) James Paget, Letler relating to the discovenj of Trichina [Lancet , mars 1866, p. 269).
(2) R. Owen, Description of a microscopic entozoon infesting tlie muscles of the fiuman body [Transactions of the zoological Society of Loiidon, février 183S, t. I, part. IV, p. 315, pi. xli). — Id., in The London médical Gazette, avril 1835, t. XVI, p. 125.
'3) A peine convient-il de mentionner, dans ce long intervalle, quelques expériences dues à Herbst et dont la véritable signification fut malheureusement méconnue (Herbst, U:ber die Natur und die Verbreitunjsvoeise d. Trichina spiralis, in Sachrichten loi den Vniversitat toid der K. Gesellschaft der Wisserischaften z. Gottingen, 1852, n° 12, 183).
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autopsies, et l'on commença à soupçonner quelque relation entre la présence de ce parasite et certaines épidémies à caractères mal déterminés, à éliologie aberrante, qui s'étaient récemment manifestées dans divers districts et spécialement à Magdebourg.
Un anatomiste bien connu de Berlin, Yirchow, tenta de résoudre le problème et atteignit de fort près à la vérité. Opérant sur des chiens, il se plaçait dans des conditions assez défavorables; cependant on ne saurait nier qu'il ait, pour la première fois, observé la forme sexuée du Trichina spiralis, car il décrit nettement « des Vers très « semblables aux Trichines, mais plus gros et ovifères, » trouvés dans l'intestin grêle, trois jours et demi après l'ingestion de la viande trichinée. Il crut devoir simplement en conclure que les Trichines des muscles peuvent achever leur développement dans l'intestin d'un second hôte, en quelque sorte sicut in mlro^ et n'essaya pas de déterminer ce que devenaient les jeunes embryons à leur sortie des ovules qu'il avait observés dans ces grosses Trichines (1).
Les études de Yirchow datent de 1859; durant cette même année, Leuckart, cherchant à les compléter, institua de nouvelles expériences non plus sur des chiens, mais sur des porcs, sujets parfaitement choisis; l'expérience était bien disposée dans ses prémisses, l'interprétation donnée aux résultats fut des plus regrettables.
En effet le porc, comme l'homme, comme différents'vertébrés, peutoifrir, dans son intestin, et entre autres parasites,
(1) Vircliow, Recherches sur le développement du Trichina spiralis [Comptes rendus des sémices de l'Académie des sciences. 1851?, p. 289 et 660). — Id. in Deutsche Klinik, 1859.
des helminthes d'un genre spécial, assez voisins des Trichines comme l'indique leur nom de Trichocéphales, mais offrant des caractères propres et faciles à distinguer ; les ayant complètement méconnus, Leuckart prit ces vers pour des Trichines adultes, les décrivit comme tels, souleva de légitimes protestations auxquelles il dut se rendre, et faillit ainsi relarder brusquement la solution du problème (1).
Fort heureusement, l'année suivante, une observation remarquable vint replacer la question sur son véritable terrain et fournit, en même temps, les matériaux nécessaires à l'achèvement de l'histoire de la Trichine.
Le 12 janvier 1800, entrait à l'hôpital de Dresde, dans le service du docteur Zenker, une jeune fille âgée de dixneuf ans et malade depuis une vingtaine de jours. Elle avait d'abord éprouvé de la fatigue, de l'anorexie, et une soif intense; bientôt une fièvre vive, du ballonnement et des douleurs abdominales vinrent compléter cet ensemble qui fit diagnostiquer une fièvre typhoïde. La maladie ne tarda pas à revêtir une forme singulière : des douleurs apparurent, primitivement limitées à quelques masses musculaires, puis généralisées et incessantes, persistant le jour et lu nuit ; des contractures se manifestèrent ensuite, violentes, douloureuses, s'opposant à toute tentative d'extension; enfin une pneumonie aiguë vint aggraver la situation de la malade qui succomba le 27 janvier (2).
Zenker avait soigneusement noté ces diverses manifes-
(i) Leuckart, Expériences sur le Tiicliina spiralis (Comptes rendus des séances de V Académie des sciences, 20 septembre et 3 octobre 1S59).
("2) Zenker, Ueber die Trichin-'7ikranliheit des Menschen [Virchow's Archiv, t. XVni, p. 3U1, 18G0).
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talions; il pratiquarautopsie d'autant plus minutieusement qu'il commençait alors la longue série de ses recherches sur les altérations du tissu musculaire consécutives aux fièvres graves. Aussi accorda-t-il une attention toute spéciale à l'examen des masses contractiles, qu'il trouva remplies de Trichines. Le fait n'était pas très étonnant, car, ainsi que je viens de le rappeler, les médecins allemands observaient à cette époque, et depuis quelque temps déjà, de semblables infections parasitaires. Il pouvait donc y avoir simple coïncidence : la jeune fille avait pu se trichinoser longtemps avant le début de la maladie, et celle-ci ne devait peut-être revendiquer aucune relation de cause à effet avec les Nématodes enkystés dans les muscles. Toutefois, au cours de l'autopsie, Zenker releva deux détails de haute importance : d'une part, certaines lésions classiques de la fièvre typhoïde (altérations des plaques de Peyer, etc.) faisaient défaut ; d'un autre côté l'examen microscopique des matières intestinales montrait de nombreux nématodes reproduisant les caractères taxonomiques du Trichina spiralis^ mais ayant atteint leur complet développement.
Confirmant les résultats de Yirchow, le fait offrait pour la zoologie une inappréciable valeur ; au point de vue clinique, il demandait à être complété. Il ne suffisait pas d'avoir observé chez cette malade des Trichines aux divers stades de leur développement; il fallait rechercher dans quelles conditions, par quelles voies ces parasites avaient pu pénétrer dans l'organisme; en un mot, il importait, pour parler le langage médical, de retracer l'étiologie de la trichinose, dont la première observation venait d'être si parfaitement et si complètement recueillie.
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Pour s'éclairer sur les antécédents dont la connaissance lui était indispensable, Zenker dut se livrer à une enquête dont les résultats s'affirmèrent avec une grande netteté.
Les parents de la jeune fille se rappelèrent que le début de la maladie remontait aux derniers jours de décembre, ou, plus exactement, aux fêtes de Noël; ils finirent même par préciser davantage encore leurs souvenirs et accusèrent certaine viande de porc, consommée vers ce moment, d'être la cause probable de l'accident.
Zenker interrogea le boucher qui confirma pleinement les indications fournies par la famille : non seulement il avait débité un porc à l'époque précitée, mais il en avait lui-même fait usage pour sa nourriture personnelle ; il s'en souvenait d'autant mieux qu'il avait ressenti, à la suite de l'ingestion de cette viande, des malaises graves. Des accidents analogues s'étant manifestés chez plusieurs de ses clients, il avait renoncé à continuer la vente de l'animal suspect et en avait enfermé les débris dans son saloir.
Ces débris furent remis à Zenker qui se hâta de les examiner : ils étaient remplis de Trichines. Dès lors rien n'était plus facile que de retracer la marche de l'affection à laquelle avait succombé la jeune malade : elle avait ingéré de la viande trichinée ; puis, les kystes s'étant dissous au contact des Hquides intestinaux, les helminthes avaient été mis en liberté et, complétant leur développement, avaient rapidement donné naissance à de jeunes Trichines qui, gagnant les muscles, avaient déterminé les accidents ultimes si bien décrits par Zenker.
Celui-ci s'empressa de reproduire par l'expérimentation les faits que l'observation clinique venait de lui révéler; la viande trichinée dont il disposait fut introduite dans l'ali-
menlation de divers mammifères chez lesquels la trichinose ne cessa de se manifester avec ses symptômes caractéristiques. Le cycle évolutif du Trichina spiralis^ son mode de propagation et de dissémination, l'étiologie et la prophylaxie de la trichinose se trouvaient désormais élucidés de la façon la plus complète et la plus brillante.
Le médecin de Dresde venait de rendre un immense service à la science et à l'hygiène publique ; aussi Gobbold a-t-il pu justement dire : « Never in the history of biologi- « cal science hâve more valuable issues followed the me- « thod of experiment upon animais. Not only has humau « life been thus saved, but animal hfe also. State-medicine « and sanitation hâve received an immense impulse. The « good that has already resulted is simply incalcutt lable (1). y>
Ces lignes ne sont pas seulement un légitime hommage rendu à l'heureuse et patiente sagacité de Zenker ; elles doivent être également un enseignement pour les optimistes qui prétendent n'accorder aucune importance aux effets delà trichinose.
Pour achever l'histoire de celle-ci, Une restait plus qu'à déterminer exactement certains détails des phénomènes observés par Zenker, ainsi qu'à généraHser les résultats de ses recherches. Ce fut l'œuvre de ces vingt dernières années.
Reprenant avec une méthode plus sûre ses études antérieures, Yirchow faisait connaître les diverses phases de l'infection trichinale : « Peu d'heures après Tingestion des « muscles malades, les trichines dégagées des muscles se « trouvent libres dans l'estomac; elles passent de là dans « le duodénum et arrivent ensuite plus loin, dans l'intes-
(1) Cobbold, op. cit., p. 15'2.
« tin grêle, pour s'y développer. Dès le troisième on qiia- « trièmejour, on trouve des œufs et des cellules spermali- « ques, tandis que les sexes sont devenus distincts. Bien- « tôt après, les œufs sont fécondés et il se développe, dans « le corps des trichines femelles, de jeunes entozoaires « vivants. Ceux-ci sont expulsés par l'orifice vaginal « situé sur la moitié antérieure du Ver, et je les ai retrou- « vés, sous forme de petites filaires, dans les glandes « mésentériques, et surtout en nombre considérable dans c< les cavités séreuses, particulièrement dans le péritoine (( et le péricarde.
« En continuant leurs migrations, ils pénètrent dans « l'intérieur des faisceaux primitifs (1) où on les trouve « déjà trois semaines après l'alimentation, en nombre con- « sidérable et à un degré de développement tel, que les « jeunes entozoaires ont presque atteint les proportions de « ceux qui étaient renfermés dans la chair ingérée par « l'animal (2). »
Leuckart (3) obtenait bientôt des résultats analogues que vulgarisaientFricdrich(4), Bohler etKonigsdorffer (5), Reyher (6), Meissner (7), etc. S'efforçant d'observer constam-
(1) Nous verrons plus loin, en étudiant le mode de formation du kyste, les réserves qu'il convient de formuler sur ce point.
{'}) Virchow, in Comptes rendus des séances de V Académie des sciences, juillet 18()0. — Id., in Hrilish and foreinrj Review meil. chir., octobre 186).
(3) Leuckart, Uiitersuclamgen uber Trichiiia spiralis, Leipzig, 18G0.
(4) Friedrich , Deitrliije zur Pathologie der Trichi?ie7ikrankheit heim Meîisch. {Archiv fur path. Annt., t. XXV, p. 399, 18C2).
(5) Bohler und Konigsdôrffer, Bas Erkennen der Trichinenkranklieit und der mikroskopische Nachweis lebender TricJdnen beim Kranken , zu jedermaiis Kenntnissnahme dargestellt, Plauen, 18G2.
(G) Rcyher, Die Trichinenkranklieit zur Beruhigung und zur Delchrwig aVgerneia fasslich dargestellt, Leipzig, 18C2.
(7) Meissner, Uber Trichinenkranklieit (Schmidt's Jahrbuclier, t. XVII et XIX, I8(i3).
ment la marche et le développement d'une affection qui, devenue rapidement endémique dans leur pays, les sollicitait à de nouvelles et incessantes investigations, les savants allemands peuvent ainsi revendiquer la plus large part dans les progrès réalisés durant cette période.
Depuis lors, la fréquence toujours croissante de l'Helminthe dans les viandes d'origine américaine, les nomhreux débouchés trop facilement offerts par l'importation européenne à ces produits contaminés, ont imposé l'étude du sujet aux observateurs des deux mondes, dont les travaux ont jeté une lumière nouvelle sur les points essentiels de l'infection trichinale. Son histoire, pour ne pas remonter au delà de l'époque contemporaine, n'a cependant pas laissé de susciter de nombreuses et patientes recherches, qui, parla méthode dont elles se sont inspirées comme par les résultats qui les ont consacrées, méritent d'être comptées au nombre des plus brillantes conquêtes de la biologie moderne : « Tlie progressive triumphs of biological « science are well epitomised in tlie history of the disco- « very, and in the record of the graduai manner in which « we hâve obtained our présent complète knowledge of « the structure and development of this small ento- « zoon (1). »
(1) Cobbold, op. cit., p. 140.