‹ La trichine et la trichinoseChapitre 6 sur 48 · Trichina anguillx Bowmann · texte numérisé non relu

Trichina anguillx Bowmann

1. Trichina spiralis Owen. — La Trichine spirale qui, durant longtemps, a seule constitué le genre dont elle demeure encore aujourd'hui le type essentiel, présente des

caractères trop connus pour qu'il soit nécessaire de les rappeler ici ; ils viennent d'être exposés dans les pages consacrées à l'étude comparée des genres Trkhina et TricJiocephalus. Créée en 1835 par Richard Owen (1), cette espèce n'a cessé, depuis lors, d''être admise par tous les zoologistes, aussi crois-je inutile d'insister particulièrement sur son autonomie, que nul ne conteste.

2. Trichina af finis Dies. (2). — Ce type appartient à Diesing qui le décrit en une ligne :

«Longit. corp. yIx. \"' . Yesic. | f" »

Une semblable concision serait déjà de nature à inspirer quelque doute sur la valeur de l'espèce. De fait celle-ci n'a été acceptée que sous d'expresses réserves et avec une hésitation des plus évidentes par les auteurs qui ont cru devoir la mentionner.

Diesing semble avoir pris les éléments de sa diagnose dans une note insérée par Siebold dans les Archives de Wiegmann pour Tannée 1838 (p. 312). Il eût peut-être dû remarquer que Siebold ne considérait qu'avec doute ce Nématode comme nouveau, paraissant plutôt vouloir le rapporter au Trichina spiralis ou au genre Filaire.

Pour s'en convaincre, il suffît de lire attentivement la description de Siebold et d'examiner les hôtes qu'il as-

(1; Richard Owen, Description of a Microscopic Entozoon infeitiny the muscles of thehuman bodij [Proceedingî ofthe ZorA. Soc. 1835). — Id. Medic. Gaz., 1835. — Id. Transactions Zool. Soc. 1835.

Owen a constitué zoologiquement le genre Trichina, mais il n'a pas découvert la Trichine, ainsi que pourrait le faire croire la lecture d'un rapport récent; la découverte de la Trichine appartient à Hilton, et c'est avec les parasites recueillis précisément par Hilton que R. Owen a créé le type générique.

(•2) Diesing, S^js!. Helm. Il, p. 114. — Id. Revis, d. Nemat., p. G95.

signe à cette Trichine. Tantôt il la mentionne chez le porc où très probablement il a rencontré simplement la Trichine spirale; tantôt il l'indique chez des animaux où des Spiroptères et des Pilaires ont été certainement rapportés à cette espèce que l'on ne saurait, en l'absence de toute description suffisante, admettre définitivement dans les cadres zoologiques.

3. Tiichina Cï/prinorum. — Diesing a désigné sous ce nom (1) une espèce dont la diagnose se résume pour lui en ce seul mot :

« Longit »

Il dit avoir observé ce ver, libre ou enkysté, dans le mésentère du Tinca chnjsitis et du Leuciscus erythrophthalmus ainsi que dans le péritoine du Cyprinus carpio.

Fort heureusement il indique comme synonyme le Filaria piscium de Dujardin (2), ce qui permet de comparer les caractères de ce Trichine/ C yprinonim avec ceux du genre Trichina.

On peut alors constater que jamais Tllelminthe observé par Diesing n'aurait du prendre place dans ce genre. A la vérité, le parasite est enkysté, mais cette disposition, la seule qui lui soit commune avec le Trichina spiralis, se complique ici d'une formation toute spéciale : audessus du kyste, recouvrant immédiatement le Xéniatode, se trouve une enveloppe tubuleuse et brunâtre qui ne s'observe pas autour des Trichines.

L'aspect général, les dimensions et l'organisation achèvent d'en distinguer ce type cpii présente une coloration

(1) Diesing. Syst. Hebn. II, p. 115.

(2) Dujardin, Histoire iiaiwelle des Helminthes, p. CO-CI, 1815.

parfaitement blanche, mesure de IS"""" à SO"""" et porte, sur le trajet de son tube digestif, deux cœcums insérés à des niveaux très éloignés, l'un d'eux étant œsopliagien et l'autre pylorique. Ce ver ne peut être considéré comme une Trichine ; on ne saurait pas davantage le rapporter aux Filaires, bien qu'à cet égard l'erreur de Dujardin trompé par les dimensions de l'PIelminthe, qu'il n'a vraisemblablement vu qu'à l'état larvaire et qu'il a confondu avec de véritables Filaires des poissons, soit facilement excusable. En réalité le Trichina Cyprinorum de Liesing ne représente que l'état larvaire de V Ascaris acus de Block, Nématode qui se trouve dans l'intestin et le péritoine de divers poissons [Belone acus Cuv., Cyprinus carjno Cuv,, Scarclinius crythrophthalmus Lin., Idiis molanotiis Heck., Leuciscus rutilus Cuv., Trutta ùmttah.^ Esox hicius L., Chipea harengus L., etc.).

Très répandues chez les poissons, ces larves enkystées de V Ascaris acus sont fréquemment prises pour des Trichines par des personnes peu familiarisées avec l'histoire naturelle des helminthes. On voit chaque jour se renouveler l'ancienne erreur de Diesing, et c'est à ces larves qu'il convient de rapporter la plupart des observations qui apparaissent périodiquement dans la presse médicale ou politique, signalant la découverte de la Trichine chez le brochet (1), la truite, le gardon, la carpe ou le hareng et appelant l'attention de l'autorité sur des Hel-

(I) L'année dernière (avril 1881), les journaux relatèrent minutieusement une observation de « Trichines trouvées dans le corps d'un brochet poché « non loin d'Ostende », n'hésitant pas k s'appuyer sur cette « découverte » pour montrer combien étaient illusoires les mesures prophylactiques réclamées contre la \iande de porc, puisque le « même parasite » se trouverait dans les Poissons!

minllies parfaitement inoffensifs pour l'espèce humaine.

4. Tricliina cystica. — Ce nom a été donné par le D'il. Salisbury (1), à des Nématodes observés, à trois reprises, dans l'urine humaine. Bien que n'ayant pu examiner que des œufs et des embryons , Salisbury crut pouvoir décrire ces parasites comme constituant une espèce nouvelle qu'il rapporta au genre Tricliina, sans que nul caractère parût justifier une telle diagnose.

Leuckart (2) semble avoir admis cette espèce, mais Schneider incline à la considérer comme appartenant au genre Spiroptera [S. hominis). Enfin Cobbold ayant pu observer, dans l'urine d'une malade atteinte d'hématurie, quelques nématodes semblables à ceux qui avaient été indiqués par le médecin américain, nous sommes actuellement en droit de séparer des Trichines ce type dont nous ne connaissons d'ailleurs pas encore l'état parfait, mais dont les ovules et les embryons se distinguent nettement de ceux de la Trichine par leur forme comme par leurs dimensions (3).

5. Trichina inflexa Duj. — Yoici en quels termes Dujardin fait connaître cette espèce : « Moi-même j'indiquerai, « sous le nom de Trichina inflexa, un Nématoïde formant « un amas compacte blanc dans TubLlomen d'un jeune « Mulla de la Méditerranée (4). »

Dnjardin n'a même pas cru devoir mentionner les ca-

( ) Salisbury, On Ihe panisilic forms deve'oped in épithelial cells of t'ie urinurij and génital organs [Hcnji American Journ., t. IV, 1868, p. ;î7G).

(2) Leuckart, Dericht.ub. cl. Wissaisch. Leistiingen undNaturg. d. nied. Thiere v:u'ir d. Jahre, 1872-1875 [Archïo f. Nattirg. 1873, p. 551).

(3) Cobbold, Parasites, p. 183.

(4) Dujardin, Histoire naturelle des Helminthes, p. 294.

raclères généraux des vers pour lesquels il créait une espèce nouvelle. Elle ne mérite, à aucun titre, d'être conservée, et les helminthes entrevus par Dujardin doivent être rapportés à un Agamonema (1) ou à un Filaria (2); ils ne présentent aucun des caractères génériques propres aux Trichines.

6. Trichina microscopicaVoXomo. — Celte espèce aurait été observée dans le péritoine du Lacerta miiralis. Depuis la description relativement succincte de Polonio (3), on n'en trouve aucune trace dans les nombreux traités d'helminthologie pubhés en Allemagne durant les vingt dernières années ; peut-être doit-elle être rapprochée du type décrit par Molin sous le nom de Trichina agilissima, peut-être aussi doit-elle être simplement considérée comme un Spiroplère trop rapidement étudié.

Les observations récentes de M. Mégnin (4) permettent, en effet, d'élever quelques doutes sur la valeur générique des helminthes enkystés dans le tissu musculaire, souscutané, in tra- viscéral, etc., des Lacertiens : chez le lézard vert, en particulier, M. Mégnin a constaté qu'il s'agissait non pas de Trichines, mais de larves agames du Spiroptera ahhreviata Rud., dont les individus adultes se trouvent fréquemment dans l'intestin du même lézard.

Il semble donc difficile d'admettre l'espèce ainsi créée par Polonio et qui, depuis vingt-deux ans, aurait échappé à l'attention des zoologistes, malgré la fréquence de leurs ob-

(1) Agamonema Mulli Wedl. [Sitzungsb. d. K. Akad. XLV, p. 387). (5) Filaria extenuata Deslongcli. (Diesing, Sjst. Helm. l\, p. 286). (;.) Polonio in Lotos, Zeitschrift fur NatuTicisse?}schafte->, 1860, Prag. (4) Mégnin, Sur de petits Helminthes enkystés qui peuvent être facilement confondus avec la Trichina spiralis [Gazette médicale, 4 juin 1881).

servafions suvle Laccrla wi?^;y///.s-, type \iilgaire entre tous. Si l'espèce observée chez ce reptile était réellement nouvelle, il conviendrait d'ailleurs d'en faire remonter la découverle à une époque bien antérieure à la note de Polonio. Dès 1850, Diesing décrivait ce même parasite sous le nom de Trichma Lacertœ (1), se laissant ainsi également entraîner par la fâcheuse tendance qui porte certains naturalistes à créer hàlivement des espèces nouvelles avec des types incomplètement observés. En réalité, le parasite de Diesing et de Polonio n'est pas une trichine, et Ralhke, qui l'observa longtemps avant l'un et l'autre, semble avoir plus exactement apprécié ses affinités en le rapportant au groupe des Filarides sous le nom de Filaria Lacertss (2). Nous allons voir, par l'examen du type suivant, que ce même helminthe des lézards devait encore provoquer la création d'une espèce nouvelle et tout aussi peu défendable que ses aînées.

7. Trichina agilissima Moliu. — Je ne puis mieux faire que citer la diagnose même de Molia :

Corpus microscopiciim, cylindricum^ antrorsum vix attc7iuatum, obliquetnnicatum, rcirorsum sensiin attemiatwn, apicc aciitissimo; os terminale, obliquum, orbiculare^ incrme; anus lateralis^ ab apice caudali remotus [^).

On peut, à bon droit, s'étonner de voir créer une espèce nouvelle pour un helminthe dont on ne connaît ni le cycle

(1) Diesing, Sijstema Hehninihum, 1850, t. II, p. 114.

(2) Ratlike, in Wiegman's Ardiiv. 1837, p. 335.

(3) Molli), Ccphalocolylea uivl Nematoïdea {Silzungsheric'ile cl. K.Akad. il. Wiss.,t. XXXIII, Wieii, p. 16).

évolutif ni même l'orgaDisation générale; car Molin ne fournil, aucune indication relative à l'appareil génital. Évidemment il n'a pu observer le parasite qu'à l'état larvaire, et cette circonstance eût dû suffire à lui imposer une extrême réserve.

Il est impossible d'admetlre une espèce aussi légèrement fondée; mais peut-on rapporter à leur véritable origine zoologique les vers signalés par Molin ? Ce résultat semble devoir être assez sûrement atteint par la considération de l'habitat que leur assigne cet auteur. Il les mentionne chez le Lacerta agilis (cerveau, péritoine) et chez \t Lacerta muralis (péritoine, etc.).

Or, reportons-nous aux détails relatifs au Trichina microscopica de Polonio, au Filaria Lacertœ de Rathke (I) et au Trichina Lacertse de Diesing (2) ; nous pourrons acquérir la certitude que dans ces diverses observations il s'est agi d'un seul et même helminthe. Point n'est donc besoin de revenir sur les considérations exposées au sujet des types qui viennent d'être mentionnés. 11 suffit de rappeler que le parasite désigné sous ces divers noms ne peut aucunement prendre place dans le genre Trichina. Les caractères indiqués par Molin dissipent à cet égard toute incertitude : le corps, à peine aminci en avant, fortement atténué au contraire en arrière, l'extrémité caudale terminée par une pointe aiguë, tout concourt à éloigner ce nématode d'un genre auquel une étude incomplète a seule permis de le rapporter et dans lequel il ne peut être rangé plus longtemps.

(1) Rathke, in Wîegmaa's Archiv. 1837, 1, p. 335. — Cve^ilin, in ErscJi.u. Grub. Encycl. I, sect. XLIX, p. 177.

(2) Diesing, Systema Hehninthum, t. II, p. 114.

8. Trichina circwnflexa Polonio. — Cette espèce, indiquée par Polonio dans le péritoine et dans les parois intestinales du Mus decwnamis (1), offre, en raison même de son habitat, un intérêt tout spécial.

La fréquence de la Trichine chez le Rat était déjà classique en 1860, et Polonio n'eût certainement pas songea considérer comme nouveaux les Helminthes qu'il avait pu observer si ceux-ci ne s'étaient présentés dans une station qui, tout d'abord, semblait inconciliable avec les idées généralement admises sur l'enkystement de la Trichine spirale.

Celle-ci, disait-on, ne peut accomplir son stage larvaire que dans le tissu musculaire ; elle ne saurait donc se rencontrer dans le péritoine ou dans les tuniques intestinales, et l'on doit considérer comme spécifiquement distincts les Helminthes localisés dans ces tissus. L'élude particulière de l'enkystement me permettra bientôt de réduire cette doctrine à son exacte valeur ; qu'il me suffise de rappeler qu'elle a successivement provoqué, à deux reprises, la création d'espèces purement fictives.

En effet, douze ans après les recherches de Polonio, Bakody(2), rencontrant aussi des Trichines dans les parois intestinales du Rat, croyait devoir les rapporter à une espèce particulière dont le principal caractère eût été fourni par la forme sphéroïdale du kyste; or, cette forme s'observe parfois avec la Trichine spirale et ne saurait caractériser une espèce distincte. D'autre part, les détails fournis par Bakody sur l'anatomie des Helminthes en- Ci) Polonio, loc. cit. {Lolos, 1860).

(2) Bakody, Uber das Vorkommen der Trichina spiralis [Zeilsclirift f. wiss. Zoologie, t. XXII, 1872). x.

kyslés dans les parois de l'intestin du rat obligent à les rapporter au Trichina spiralis dont ils reproduisent tous les traits essentiels , sans oublier les cœcums gastriques, si souvent méconnus et que Bakody a soigneusement figurés, comme l'avait fait Luschka pour les Trichines enkystées dans les muscles du porc (1). Qu'il me soit permis de rappeler que j'ai récemment trouvé chez ce dernier animal des Trichines enkystées dans les tuniques intestinales (2), ce qui achève d'établir l'identité des parasites observés chez le rat et le porc, soit dans le tissu musculaire, soit dans les parois de l'intestin, etc. J'ai comparé minutieusement les Helminthes enkystés dans le tissu adipeux ou dans les tuniques intestinales du porc avec ceux que l'on trouve plus fréquemment dans les masses musculaires du même mammifère, et j'ai pu m'assurer qu'il s'agissait toujours d'une seule et même espèce, le Trichina spiralis.

9. Tric/mia Anguillse Bowmann. — Tel est le nom sous lequel le Compendium der Helminthologie, de Linstow, mentionne une Trichine qui aurait été décrite en 1849 par Bowmann dans les Philosophical Transactions.

L'histoire critique de cette espèce est trop intéressante pour ne pas être exposée dans ses principaux détails. Dès qu'on cherche à remonter à l'origine même du type, on constate tout d'abord que le volume des Philosophical

(1) Luschka, Zur Naiurgeschichte der Trichina spiralis [Zeitschrift f. wiss. Zoologie, 1851^

(2) Joannes Chalin, Trichine; enkystées dans les parois intestinales du Porc {Comptes rejidus des séances de rAcadémie des sciences, 1881).

Transactions pour 1849 n'en fait aucune mention ; c'est en vain que l'on tente de recourir au Catalogue of scientifical papers publié par la Société Royale de Londres : même silence. J'ai dû compidser et dépouiller ainsi l'entière collection dos travaux de Bowmann, avant de rencontrer rpiel- (pie Irace de cet Helminthe ; dans le mémoire relatif à la structure intime et aux mouvements des muscles volontaires (1840), on trouve l'indication succincte de parasites observés dans les muscles de l'Anguille ; mais Bowmann ne les considère pas comme une espèce nouvelle, il ne leur applique aucun nom particulier et les regarde comme des Trichines ordinaires ijr. spiralis). Pour n'avoir pas tenté de créer un type spécifique, ainsi qu'on paraît l'avoir indûment supposé, Bowmann n'en commet pas moins une regrettable erreur : les Vers qu'il a décrits diffèrent entièrement des Trichines, on le constate en examinant ses dessins, lesquels représentent peut-ôlre des Pilaires, nullement des Trichines.

Celle méprise de Bo\vmann a eu des conséquences graves, car en raison de l'autorité même qui s'attache aux résultats de ses recherches sur le système musculaire, on a généralement accepté ses conclusions d'une façon absolue : les parasites de l'Anguille se trouvant dans l'intérieiu' de la gaine sarcolemmique et ayant été rapportés par Bowmann au Trichina spiralis^ on a admis que tel était fatalement et constamment le mode d'enkyslement de la Trichine. Or, je ne saurais trop insister sur ce point, les vers figurés par Bowmann ne sont aucunement des Trichines ; nul kyste particulier ne les protège et ils se montrent rapprochés en grand nombre dans une même enveloppe tubuleuse que l'auteur anglais assimile au sarco-

PSEUDOTRICHINES. 33

lemrae et à laquelle Diesing refuse cette signification, paraissant la considérer comme une gaine tubuleuse adventice (1).

En traitant du mode de formation du kyste, j'aurai roccasion de discuter, avec les développements qu'elle comporte, la doctrine de l'enkystcment intrafasciculaire, mais il m'a paru intéressant de montrer que son origine reposait sur une grave erreur de détermination zoologique. — Quant au Trichina Anguillas^ je crois inutile d'ajouter qu'il doit disparaître absolument de nos cadres taxonomiques.

PSEUDOTRICHINES

L'extrême facilité avec laquelle nous venons de voir des naturalistes distingués admettre dans le genre Trichina plusieurs espèces qui n'eussent jamais dû y figurer, les perpétuelles incertitudes, les inconcevables méprises en lesquelles semble se résumer l'histoire de la plupart de ces types, tout concourt à nous faire pressentir la fréquence et la variété des erreurs que pourront commettre les observateurs étrangers à ce genre de recherches. Aussi voit-on chaque jour décrire sous le nom de Trichines les êtres les plus dissemblables, les formations les plus différentes.

En dehors des Helminthes examinés précédemment, il en est un certain nombre que l'on a cru devoir rapporter à la Trichine spirale sans chercher même à les différencier de cette espèce; il a suffi d'une grossière analogie d'aspect ou d'habitat pour provoquer une assimilation que rien ne justifie et qui ne peut s'expliquer que par une

(1) Diesing, Systema Helmintkum, t. II, p. 115.

Chatin, Trichine. 3

ignorance absolue des notions lielminthologiques les plus élémentaires.

Au premier rang de ces Pseudotrichines figure le Slrongle paradoxal [Strongtjlus paradoxus Mehlis, St. p.longatus Duj.j ; ce Nématode habite, à la vérité, chez le porc et le sanglier, mais sa station est bien difîérente de celle de la Trichine, car il se localise dans les voies aériennes et dans l'appareil pulmonaire; en outre il s'y montre complètement développé, pourvu d'un appareil sexuel intégralement constitué, et par l'ensemble de ses caractères il se sépare nettement de la Trichine. Le mâle est long de 15 miUimètres, la femelle de 30 à 35 millimètres ; la bouche est armée de trois grosses papilles; l'œsophage est renflé en massue ; chez la femelle, l'orifice vulvaire se trouve situé près de l'anus, le mâle porte une bourse caudale bilobée et soutenue par plusieurs rayons. ]\ulle confusion n'est donc réellement possible (1). Cependant il ne se passe guère d'année où l'on ne voie cette méprise se reproduire. Récemment encore je recevais plusieurs Nématodes envoyés par un médecin de province qui les accompagnait de la relation suivante : « Il y a quelques « jours, dans une famille à laquelle je donne mes soins, « on me présentait un poumon de porc, coupé en petits « fragments qui avaient été soumis, durant quelques mi- « nutes, dans une casserole enduite d'une petite couche a de beurre, à l'action delà chaleur. Le tissu pulmonaire « semblait sain, mais de petites ramifications bronchi- « ques émergeaient des myriades de ces vers qui, groupés « parallèlement, rappelaient les spermatozoïdes rangés

(1) Joannes Chalin, Observations sur le Strongle j^cfadoxal {Bulletin de la Société philomathiquc, 1881, p. 58).

PSEUDOTRICHINES. 35

« en bataillons dans les canalicules séminifères ; je pense « que cette lielminUiiasis doit être rapportée à un cas de « trichinose intense. » Il s'agissait simplement du Strongyhis jmradoxiis.

Un autre Strongle, le Strongylus filaria, propre aux Ruminants et surtout à l'espèce ovine, mérite également d'être mentionné parmi les Pseudotrichines. Il y a quelques années, un médecin français et un naturaliste italien annoncèrent la découverte des Trichines dans les poumons du mouton ; MM. Delpech et Cohn relevèrent cette erreur, faisant justement observer que si ces «embryons de Strongles « étaient des Trichines, la trichinose ne serait pas une ma- « ladie rare, car sur cent bêtes ovines il en est souvent « quatre-vingts qui en possèdent, et en telle quantité « qu'une goutte de pulpe pulmonaire en laisse voir huit « ou dix ou même davantage (1) ».

Quelques Spiroptères et Physaloptères auraient été parfois , dit-on , confondus avec la Trichine ; tels seraient le Spiroptera strumosa de la taupe, le Physaloptera clausa et le Sjnroptera Erinacei du hérisson (2), le Spiroptera obtusa du rat et de la souris (3), etc. Mais les

(1) Colin, Trichines et Trichinose [Bulletin de l'Académie de médecine, 22 février 18S1, p. 263). — Delpech, Les Trichines et la Trichinose, Paris, 186G, p. 54.

(2) Joannes Cliatin, Eludes helminthologiques, 2"= série, 187G.

(3) 11 s'agit ici da Spiroptera oô^zwa de Rudolplii [Sp. murina de Leuckart; Filaria oblusa de Schneider). Voir Mirchi, Monogr. sulla storia e sulla anatomia délia Spiroptera oblnsa {Mém. Acad. deTurin, t. XXV, p. 1-30). — Depuis quelques années, les helminiliologistes considèrent ce type comme une véritable Filaire ; ce rapprochement, qui semble peu justifié, a rapidement compliqué, de la façon la plus regrettable, une synonj-mie déjà fort obscure.

caractères des genres Spiroptère et Physaloptère sont si nets, si faciles à reconnaître (1) que cette erreur ne peut êlre commise aussi facilement que semblent le penser certains auteurs pour lesquels la plupart des observations de Trichines devraient être rapportées à des Spiroptères mai déterminés.

Il est arrivé parfois que des micrographes, encore novices, traitant leurs préparations par le vinaigre, ont pris pour des Trichines les Ânguillules qui se développent dans ce liquide. L'erreur est des plus grossières, cependant elle a été signalée par le service allemand.

Si certaines personnes peuvent méconnaître la Trichine larvaire, il est encore plus fréquent de constater cette méprise pour la forme adulte et généralement peu connue de l'Helminthe ; aussi dans les autopsies de sujets nourris avec des viandes trichinées, n'est-il pas rare de rencontrer diverses observations de Pseudotrichines. Pour n'en citer qu'une, je me borne à rappeler un fait récent : on me remit, à la fin de l'année 1 88 1 , quelques préparations microscopiques, relatives à l'autopsie d'un cobaye auquel on avait donné des fragments de viande triehinée. La note qui était jointe à ces pièces y mentionnait la présence de « quelques Tiichines enroulées et d'autres complètece ment développées, sexuées et gorgées d'œufs». Or les prétendues Trichines enroulées étaient de simples trachées végétales ; quant aux autres, elles étaient représentées par des poils dont la substance médullaire avait

(1) Joannes Chatin, Observations sur le Spiroptera Erinacei [BuUelin delà Société philjmat/dquej 1882).

PSEUDOTRICIUNES. 37

été probablement prise pour un utérus rempli d'ovules. On voit par ces exemples combien il est indispensable que les experts possèdent, outre leurs connaissances pratiques, des notions suffisantes d'helminthologie ; tel était le double desideratum auquel M. Tirard, ministre de l'agriculture et du commerce, s'était fort justement proposé de répondre en instituant, pour les candidats aux places de micrographes-experts, un cours mixte de micrographie et helminthologie.

Pour terminer cette rapide histoire des Pseudotrichines, il convient de rappeler que de graves erreurs ont été quelquefois commises à l'égard du kyste comme à l'égard de l'Helminthe. Peu de temps après que j'eus signalé la présence de la Trichine dans les tuniques intestinales du Porc, je reçus communication de pièces « montrant des kystes à Trichines dans le péritoine du Rat » ; or ces prétendus kystes étaient des corpuscules de Pacini.

A diverses reprises on m'a envoyé des coupes pratiquées dans des viandes considérées comme suspectes parce qu'elles présentaient des «kystes vides « ; ceux-ci étaient simplement figurés par des sections de vaisseaux sanguins. Enfin, d'après les auteurs allemands, on aurait parfois pris pour des kystes à Trichine, des corpuscules de Miescher ou de Rainey (i). Peut-être, en effet, quelque confusion de ce genre est-elle possible en Allemagne où l'on a fréquemment à expertiser des porcs chez lesquels l'infection trichineuse s'est exercée lentementou même a cessélongtemps avant l'abatage de l'animal; dans ce cas, les kystes peuvent

(1) Leuckart, Die menschlichen Parasiten, 1876, t. II, p. 579. — Benecke, Die Trichine7i, 1880^ p. 23.

avoir subi une tran-lormaliou pigmenlaire qui leur donne une grossière analogie avec les corpuscules psorospermiques (1). Une semblable méprise est à peu près impossible dans l'examen des viandes américaines provenant d'animaux atteints d'helmintliiasis intense, s'exerçant sans discontinuilé jusqu'au moment où l'animal est sacrifié ; aussi les kystes s'y présentent-ils généralement à l'état d'intégrité absolue, sans avoir subi nulle modification imporlante.

(1) Les auteurs allemands appellent également l'attention des experts sur li:s cristaux de tyrosine qui, r.ipprochés en masses ovoïde?, pourraient offrir une certaine similitude avec les kystes. Mais la coloration de ces cristaux, leur forme aciculaire, leurs réactions rendent difficile une pareille erreur. D'ailleurs si la tyrosino se montre fréquemment dans les parenchymes glandulaires, le sang, l'urine, etc., des Veriébrés, clic se trouve rarement dans leurs tissus contractiles. Il paraît en être de même chez la plupart des Invertébrés; cependant je l'ai trouvée li deux reprises dans les muscles des Insectes.

Page 1