LA SOCIÉTÉ NOUVELLE
Existe-t-il un signe de la socialisation complète de la société humaine?
Oui, mais un seul: la suppression des revenus de l'oisiveté.
Un signe, non un but. En soi, il importe peu, pourvu que tout le monde ait de quoi vivre, pour quelle raison quelqu'un reçoit de l'argent ou des denrées même sans avoir rien fait pour cela. Il existera toujours certains moyens d'existence ne provenant pas du travail: par exemple, les pensions de retraite.
Il ne s'agit pas d'une répartition quelconque des revenus ou d'une liquidation des fortunes. Le but poursuivi ne tend pas non plus à l'égalité, à la diminution du travail ou à l'augmentation des jouissances, mais à l'abolition du prolétariat. A l'abolition de la corvée héréditaire à vie, de l'obéissance héréditaire de l'une de deux races homonymes, à la suppression de la division du peuple en deux couches, à l'abandon de l'infâme asservissement entre frères, de cet abus occidental qui est à la base de notre civilisation, comme l'esclavage était à la base de l'ancienne civilisation, et marque
d'injustice chacune de nos actions, nos travaux et de nos joies.
Ce but là n'est pas non plus final — comment l'économie ou la société pourraient-elles admettre un but final? — ; le but final et définitif de nos efforts et de notre activité dans le monde, est le développement de l'âme humaine. Mais les buts finaux, s'ils donnent à la politique sa direction, ne lui tracent pas sa voie.
Le but poUtique: abolition du prolétariat, peut — comme je l'ai montré dans Choses de demain, — être très approximativement atteint au moyen d'une sage politique financière et éducative, avant tout au moyen de la limitation du droit à l'héritage. Nous n'avons pas besoin d'une socialisation, au sens absolu du terme. Toutefois, une large politique de socialisation — je ne parle pas ici de l'étatisation des moyens de production, mais de l'égalisation radicale de l'économie et de la société — est nécessaire et urgente, parce qu'elle éveille et forme les responsabilités, parce qu'elle retire aux mains trop lentes des classes dirigeantes le choix de l'heure et des moyens, pour le transférer à celles plus justes de la communauté, qui n'a rien à dire en ces temps de démocratie proclamée. Car démocratie n'est souveraineté du peuple qu'entre les mains d'un peuple politique; entre les mains d'un peuple inéduqué et apolitique, elle n'est que prétexte à réunions et parlotes de café entre petits-bourgeois. Le symbole de la démocratie bourgeoise allemande, c'est le café; le café est le siège du progrès et de la formation de l'opinion, le sanctuaire des réunions politiques, le forum des orateurs, le lieu de vote.
Le signe que de cette large socialisation est chose faite sera donc la disparition des revenus de l'oisiveté. Le signe, dis-je, et non la condition préalable et unique. Car il faut prévoir la démocratisation complète et réelle de l'Etat et de l'économie, une éducation également accessible à tous: alors seulement sera brisé le monopole de classes et de culture. Mais la suppression des revenus de l'oisiveté témoignera de la chute du dernier monopole de classe: la ploutocratie.
Il est difficile de se représenter ce que sera la mentalité sociale après cette réalisation, si l'on cherche à embrasser du regard, non pas une courte période comme en Russie, ou une période passagère comme en Hongrie, mais un Etat stationnaire et durable. Nous ne prendrons pas pour modèle une oligarchie dictatoriale, telle que l'oligarchie bolchéviste ; les utopies débonnaires des romans sociaux, — qui reposent toutes sur l'hypothèse, naïve et née de l'ignorance, d'un bien-être populaire dix fois exagéré, — ne signifient rien.
La connaissance de l'Etat social vers lequel nous marchons maintenant, vers lequel marchera plus tard l'Europe et ensuite les autres parties du monde, sur les routes de la migration verticale des peuples, déterminera non seulement la situation de chacun vis-à-vis de la question sociale essentielle, mais notre manière d'être politique tout entière. La ligne de notre tradition sociale veut que nous laissions déterminer en nous ses buts et ses décisions, par des impulsions non pas positives, mais négatives ; non par les aspirations qui rapprochent, mais par celles qui éloignent. Nous donnons le nom positif de socialisme à cette aspiration qui est une fuite, sans
nous inquiéter le moins du monde de Paspecl de l'état final auquel nous aspirons, — considéré non pas selon sa formule, mais selon la réalité des faits.
Ce n'est pas que nous manquions de facultés conceptives, mais nous n'avons, en somme, aucune tendance politique; éduqués jusqu'à un certain point en ce qui concerne le commerce, les sciences, le mouvement des idées, politiquement nous sommes à peu près au niveau des paysans slaves de l'orient. Tout au plus savons-nous — et encore pas toujours — ce qui. nous oppresse, nous irrite et nous tourmente; nous connaissons notre mal, nous le contournons et croyons avoir touché le but. Nous savons des expressions comme celles-ci : c'est la faute de la police, là faute de l'économie de guerre, c'est la faute des Prussiens, des Juifs, des Anglais, des prêtres, des capitalistes. Si notre caractère et notre amour de l'ordre ne s'y opposaient, depuis deux-cents ans, les progromes — sous la forme de guerres de paysans, de guerres de religion, de procès en sorcellerie, de persécutions contre les Juifs — constitueraient, comme chez les Slaves, notre façon particulière d'exprimer notre primitif vouloir politique. Le patriotisme à tous crins en était l'image fidèle; c'était en partie du nationalisme, en partie de l'agressivité contre n'importe quel épouvantail; jamais de calme fierté, de dévouement du coeur, d'aspirations politiques idéales.
Nous avons une république; personne ne l'a. sincèrement voulue. Juste avant la fermeture des portes nous avons eu le parlementarisme: personne n'en voulait. Nous avons une sorte de socialisme: personne
nV croyait. On a dit: «Le peuple vit et meurt pour ses souverains, il versera la dernière goutte de son sang pour les Hohenzollern», — personne ne l'a contesté. «Le peuple veut-être administré par ses maîtres héréditaires, il se jettera au feu pour ses officiers; plutôt la mort que de céder un pouce de terrain à l'ennemi». Illusion? — Non, vérité. Mais pas profonde. C'était la vérité, faute de pouvoir se figurer un autre idéal.
Lorsque cet autre idéal apparut comme possible et devint réalité, on fut républicain jusque dans les cabanes de l'Elbe orientale ; lorsque la grève des soldats eut brisé la discipline, on maltraita les officiers; lorsque la guerre fut perdue, la flotte deshonorée et la patrie souillée, on se mit à jouer et à danser.
Etait-ce par frivolité? Non. Défaut naïf de conception poHtique. Les Polonais, qu'il est permis de comparer aux Allemands au point de vue de la profondeur du caractère et du talent, n'ont eu, pendant un siècle, d'autre pensée que celle de l'unité nationale; nous sacrifions, nous, nos provinces sans bouger. Jamais un Anglais, un Japonais, un Américain ne comprendront, lorsque nous lui dirons: cette obéissance militaire, cet enthousiasme guerrier ne procédaient pas d'une volonté d'hégémonie et d'agression; ce n'était que la soumission d'un peuple naïf, qui ne sait désirer rien d'autre, n'imagine autre chose que l'état présent. * Nous connaissons peu les lois régissant les caractères des peuples. L'aptitude d'un peuple à la méditation ne signifie p^s la profondeur de chaque individu, ni de l'ensemble. Peut-être se manifeste-t-elle dans la masse uniquement sous forme de facilité à se laisser édu-
quer, ou par sa sensibilité. L'aptitude à la sagesse et à la force de volonté collective n'exige de l'individu isolé que simple bon sens et égoïsme. Que notre faiblesse politique ne soit que l'expression d'une force spirituelle serait trop dire, car dans les affaires, cette force ne nous a pas gênés. L'indolence et la foi en l'autorité font leur besogne.
Cependant n'étions-nous pas le pays classique de la social-démocratie, ne sommes-nous pas devenus de pays classique d'extrémisme? Certes nous sommes et étions, bien que soumis à l'autorité et disciplinables par excellence, le pays classique aussi de la récrimination organisée ; nous sommes aussi le pays classique de l'antisémitisme. Or: ce dernier nous priva des forces dont nous avions le plus besoin: le doute fécond et l'imagination pratique. Mais la récrimination organisée ne signifie pas conception politique. Il n'a jamais existé de socialisme et d'extrémisme plus pauvres d'idées que l'extrémisme et le radicalisme allemands de l'époque post-marxienne. Il n'était d'une part que travail de secrétaire, d'autre part que la plus facile des utopies agitatrices.
Fait des plus concluants : le grand événement que constitue la révolution allemande fut le résultat non de la volonté, mais du dégoût. Ce n'est pas nous qui nous sommes délivrés; ce sont nos ennemis, c'est la ruine qui l'ont fait. La veille de la proposition d'armistice, peut-être même la veille de la fuite de l'Empereur, un plébiscite aurait donné une majorité écrasante en faveur de la monarchie et contre le socialisme. Il arriva ce que j'ai dit souvent avant la guerre: Qui élève ses
enfants en les battant, ne s'instruit lui-même que par les coups.
Aujourd'hui encore, où tout fermente et bout
— sans que les socialistes y soient pour rien
— tout le travail de la pensée doit se faire en dehors de la socialdémocratie ; car elle trébuche en s'appuyant sur les béquilles de la Socialisation et des Conseils, Le socialisme orthodoxe repose toujours sur la doctrine du moindre mal; il est, ce qu'on appelle en français un pis-aller. «Tout va si mal, que cela ne pourra aller que mieux». Par quels moyens obtenir ce mieux, cela le catéchisme social nous le dit. Mais ce que sera ce mieux, comment il fonctionnera, cette question, la seule importante, passe pour n'avoir rien à faire avec la question. On ânonne avec embarras une théorie fausse sur la plus-value qui mettra tout le monde à son aise — j'ai montré qu'elle permettra un surcroît de consommation annuelle de vingt-cinq marks par tête. C'est tout ce qu'on peut obtenir en fait de réponse. Quinze millions d'hommes adultes se bousculent pour entrer dans la terre promise qui leur est apparue parmi les vapeurs des assemblées populaires, au milieu du tonnerre des mots d'ordre appris par coeur. Ils n'en sauraient ramener aucune grappe.
Si l'on pouvait demander à la conscience obscure — non des agitateurs, mais des auditeurs — comment elle se représente l'aspect de ce pays de l'avenir, on percevrait la réponse naïvement timide qui est en même temps la plus profonde et la plus intelligente: c'est le pays où il n'y aura plus de gens riches. C'est parfaitement exact! Mais on passe sous silence une
profonde erreur, une erreur dont on ne se doute même pas. N'est-ce pas, dans un pays où il n'y aura plus de gens riches, il n'y aura également plus de pauvres gens? Stupéfaction. Gomment pourrait-il y avoir de pauvres gens, s'il n'y a plus de riches? C'est pourtant comme cela. Dans un pays où il n'y aura plus de riches, il n'y aura que de pauvres gens, de très pauvres gens.
Ceux qui ignorent cela étant socialistes, sont des moutons de Panurge ou des dupes. Ceux qui le savent et le cachent, sont des imposteurs. Ceux qui le savent et qui malgré cela — non: en raison même de cela sont socialistes, ceux-là sont les hommes de l'avenir.
La foule pourra se contenter de sentir confusément que là est la tendance de l'époque, qu'il faut nager dans le sens de ce courant; de plus clairvoyants, considérants les désavantages du régime actuel, se contentent du pis-aller. Les penseurs responsables ont la mission de tâter le terrain sur lequel on conduit le peuple. Il nous faut savoir quel sera l'aspect du pays où il n'y aura pas de riches, du pays où l'oisif n'aura plus de revenus; nous devons, pour parler le langage de notre pensée, connaître la société nouvelle, pour lui donner une forme.
Le problème n'est pas actuel.
S'il n'est pas possible d'arrêter la marche séculaire de la révolution sociale universelle commencée, on peut prédire de façon tout aussi certaine que l'événement ne conservera pas dans toute son étendue la rapidité
de ses débuts. Non. Ce qui sera décisif, ce sera la façon dont les étapes vont se préparer et s'échelonner, tant chez les vainqueurs que chez les vaincus, car au point où nous en sommes, les manifestations organiques et pathologiques s'entremêlent; il y a déjà un socialisme des pays bien portants et un socialisme des pays malades. L'espérance qu'ont les malades bolchévistes d'infecter le monde, est vaine.
Les petits événements journaliers et annuels de notre Europe centrale ne peuvent se prévoir d'avance, car ils dépendent de médiocres forces fortuites, locales et extérieures. Autant les grands dénouements inéluctables se laissent prédire avec certitude, autant il est téméraire de vouloir expliquer le va et vient. Lorsqu'une maison abandonnée est remplie de la cave au grenier de matières explosives, on sait qu'elle sautera un jour; il est inutile de se demander si elle sautera un dimanche ou un lundi, le matin ou le soir, si le pilier du coin à gauche restera ou non debout.
Au point de vue historique, il est donc indifférent de savoir s'il y aura encore, ici ou là, quelque irruption d'extrémisme, s'il se manifestera passagèrement ici ou là une réaction une restauration déclarée, poussée à ses extrêmes limites. Comme cela arrive après toute catastrophe, l'allure se ralentit et ce ralentissement fait l'effet d'une réaction. Chez nous, qui ne sommes nullement habitués à des événements catastrophiques et n'avons pas provoqué le premier, mais l'avons subi, nous à qui tout mouvement rapide donne le mal aux cheveux — je pense à l'ancien Reichstag — la première dépression importante de la vague révolutionnaire
provoquera un romantisme aristocratique, dynastique et ploutocra tique. Nous regretterons les couleurs éclatantes de l'époque glorieuse, nous éprouverons de l'aversion pour les insipides et mécaniques discours des bienfaiteurs du monde, tribuns sans emploi, mûrs tout au plus pour entrer en quatrième, pour les émissaires payés, débitant des tirades auxquelles ils ne croient pas, et pour leurs acolytes tortueux; pour la paresse, l'ignorance, l'avidité et la présomption [habillée de science économique, pour les ambitions brutales et impératives d'en bas. La sottise inverse suivra: admiration et mauvaise imitation d'un étranger plein de lui-même, individualisme arrogant et endurcissement des sentiments humains. Les intellectuels qui ont gagné la guerre, et qui soutiennent aujourd'hui l'extrémisme, porteront des bluets à leur boutonnière.
Pour la troisième fois nous verrons apparaître la naïve impudence des néophytes. Il vaut la peine d'observer l'événement psychique de la conversion. Saint- Paul, de converti se fit convertisseur, mais de voir les spéculateurs intellectuels, devant l'échec avéré de leur camp, passer d'un bond dans le camp opposé et victorieux, se réservant de faire le bond inverse en cas de nécessité et prétendant avec cela endoctriner les autres, prouve malheureusement que, dans les questions vitales, le pourboire remplace la conviction intime.
La conversion débuta lorsqu'une courte vue, une absence de jugement sous la brume des moyens faciles, faisait s'attendre à ce qu'une guerre rapide et victorieuse vînt consoUder le régime de la Force et craignit de se voir frustrée lors du règlement
des comptes. Le libéralisme le plus limé semblait compromettant, on réclamait une résistance éclatante. Les victimes les plus éprouvées dans leur chair et dans leur esprit, celles auxquelles on barrait la fuite à l'arrière et qui n'avaient d'autre ressource que de fuir à l'avant, on les nommait des héros, dépréciant ainsi le mot le plus viril de notre langue, un mot qui ne convient qu'aux esprits les plus libres et les plus élevés. Ceux qui ont connu la haine et la bave des néoconvertis, qui ont entendu conspuer par eux toute parole contre la guerre et la grande époque , ne comprennent pas qu'un pays tout entier ait abandonné ses illusions sans honte et sans affUction — on le comprend trop bien. Aujourd'hui les convertis du deuxième ordre nous font la leçon et se moquent de nous, demain nous serons la risée de ceux du troisième.
Peu importe. Les forces en m^arche de notre époque ne se recrutent pas dans les bureaux, dans la rue, non plus que dans les tribunes ni dans les chaires religieuses on professorales. Les bruyantes manifestations d'hier, d'aujourd'hui et de demain ne signifient que l'agitation furieuse des partis extrêmes; le centre se meut en silence, — comme les étoiles.
Nous devons, en ces réflexions, parcourir plusieurs périodes de progrès et de réaction ; aucune ne nous en saura gré. Les adeptes de l'une nous trouveront trop conservateurs, ceux de l'autre trop révolutionnaires et l'esthète ironique nous trouvera d'une mollesse de reineclaude. Si nous pensons que nous n'allons pas au-devant d'un pays de cocagne, mais que nous courons le danger d'un recul momentané au point de
vue humain et culturel, les réformateurs attitrés du monde ouvriront la bouche toute grande pour nous bombarder de leurs deux clichés habituels. Si, par conscience de notre devoir d'homme, par compréhension de la voie que suit le monde, en raison de notre confiance dans le droit réel, nous nous risquons sur le sentier périlleux voire sur la pente, les adulateurs de la Force et contempteurs des hommes vont se boucher le nez. Nous ne ferons rien pour l'amour de la Force, ni pour l'amour des masses. Nous ne servons pas les violences. Notre amour va au peuple; or le peuple n'est pas la masse composant une assemblée, il ne représente pas non plus la somme des intéressés, ni les occupants des salles où l'on écrivaille, ni de celles où l'on parlote. Le peuple est la source vive ou dormante, perdue, gelée, engorgée ou jaillissante, du génie allemand. C'est à cette source que nous avons affaire; nous envisagerons son présent et son avenir, nous observerons sa course vers l'océan de l'humanité.
Le critérium du futur Etat socialisé est matériel. Un ordre matériel peut-il déterminer l'Etat intellectuel d'une époque? Gela revient-il à reconnaître qu'il faut interpréter l'histoire du point de vue matériel?
Il s'agit d'un critère et non d'une force essentielle. Je ne crains pas de discuter la signification de l'histoire au point de vue matériel, ou mieux, mécanique; je l'ai fait à diverses reprises dans mes ouvrages précédents; y revenir expliquera la cohésion de cet ensemble.
Dans les événements collectifs, nous retrouvons les lois de la destinée individuelle. La vie d'un homme ne dépend pas de la forme de son corps, de l'expression de son visage, du monde qui l'entoure, mais il existe une connexion, un parallélisme entre l'une et les autres. Car les mêmes lois profondes qui déterminent le cours de l'existence intellectuelle se reflètent dans l'expression du corps et dans l'ordre des faits matériels. Tout instant que nous vivons, tout ce qui nous entoure, la forme de nos membres, tout ce qui nous arrive représente la somme de notre caractère. Certes nous sommes limités, en tant que créatures humaines; nous ne sommes pas libres de vivre dans l'eau ou sur d'autres planètes; cependant à l'intérieur de ces barrières assez larges, nous sommes libres de nous créer le genre de vie que nous voulons. Si nous observons chez un homme son travail et sa destinée, son corps et sur expression, ses relations et son mariage, ses meubles et les objets dont il s'entoure, nous connaissons cet homme.
Dans ce dernier sens, les aspirations sociales, économiques et politiques perdent leur signification: car, si l'homme est à ce point souverain, il n'est pas besoin de s'occuper de lui. Elles retrouvent pourtant un sens relatif en raison du fait d'expérience que la somme moyenne des forces humaines de l'intelligence et de la volonté, en général, ne résiste pas à une certaine pression des circonstances extérieures. Toutefois, ces aspirations mêmes constituent en même temps et à leur tour une partie de la pression de la volonté, par laquelle l'homme collectif lutte contre son milieu et ses contemporains afin de créer sa libre destinée.
Rathenau, Révolution. ^^ . , ^,-
Les lois internes qui régissent les communautés correspondent à celles qui régissent l'individu. Si certaines traits de l'intelligence, de la volonté et du caractère des peuples dépendent, découlent même de la pauvreté ou de la richesse, du sol ou du climat, de la situation continentale ou maritime, de la nourriture et des occupations, cela obscurcit le fait que ces données extérieures ne sont pas imposées aux peuples, mais voulues par eux. Un peuple veut la vie nomade, veut la mer, veut l'agriculture, veut la guerre, et lorsqu'il veut avec assez d'intensité il a la force de réaliser sa volonté; sinon, du moins la force de se désorganiser ou de mourir. C'est la même volonté et le même caractère qui déterminent le bien-être et la civilisation, la paresse et la dépendance, le travail et la spiritualisation. Les Vénitiens ne reçurent pas en partage l'architecture et la peinture, parce qu'ils étaient fortuitement devenus riches; aux Anglais n'échut pas la puissance maritime, parce qu'ils habitaient fortuitement dans une île; non, les Vénitiens voulaient la Uberté, la puissance et l'art, les Anglosaxons voulaient la mer.
Il y a une parcelle de vérité dans l'idée politique et populaire, que la guerre émane de Dieu. Elle émane du caractère: non pas, cette fois, au sens politique et populaire, qu'il faut tenir bon à une situation désespérée; mais en ce sens que la préhistoire, l'habileté ou l'incapacité de la politique et du gouvernement sont questions de caractère; chez nous cette situation provenait de l'indolence, de la paresse politique, de la suprématie de certaines classes, d'une présomption béo-
tienne et de la cupidité. Nulle part la conception du jugement de Dieu n'a été exagérée avec une vanité aussi blasphématoire que chez nous. En effet le Dieu des armées, également astreint aux désirs tout-puissants de la caserne, de la brasserie, de la chaire impériale et des locaux de réunions, fut invité sans autre forme de procès à punir l'Angleterre, qu'on ne connaissait que par les récits des journaux. Aujourd'hui, le manque de dignité est la conséquence de cette exagération, car Dieu ne se laisse pas faire et ses naïfs blasphémateurs sont forcés, en grinçant des dents, de donner raison à nos ennemis, puisque, ceux-ci disposent entièrement en leur faveur de ce jugement sans appel.
A la suite de cette courte discussion de la connexité psycho-physique entre l'esprit et la destinée, il sera compréhensible que, pour abréger, nous parlions comme si l'esprit de la société était déterminé par sa construction matérielle, tandis qu'en réalité il s'incarne bien plutôt dans cette construction. Mais la construction est la plus facile à embrasser d'un coup d'oeil, c'est pourquoi nous la prendrons pour base.
Toutes les civilisations qui nous sont connues provenaient de peuples compacts et riches composés de deux couches sociales. Elles atteignirent leur point culminant au moment de la fusion des deux couches.
Il ne suffit donc pas qu'un peuple soit compact et riche; en dehors de sa richesse et de sa puissance, il doit contenir une armée de pauvres gens opprimés et asservis. S'il n'en possède pas, il pourra s'emparer
et se servir de civilisations étrangères suppléantes. C'est ce que fit Rome, c'est ce que fait l'Amérique.
C'est terrible ! mais compréhensible. Car jusqu'ici les lois inconscientes de la nature, la lutte entre les créatures ont régné seules. Les êtres collectifs furent jusqu'à présent des bêtes de proie. Ce n'est qu'à partir de maintenant qu'ils vont franchir les frontières de la race humaine.
Compréhensible et explicable. En effet, les oeuvres de civihsation sont toutes liées entre elles, on ne saurait exploiter les moins chères, en laissant de côté celles qui sont dispendieuses. Il n'y a pas de civilisations à bon marché. Dans leur ensemble elles exigent une grande dépense, la dépense la plus considérable que connaisse l'histoire de l'humanité, la seule dépense qui vaille le travail humain — et au-delà des besoins.
Comme les créatures vivantes et les natures mortes, comme les plantes, les hommes, les animaux et les objets, les oeuvres de la civilisation ont leurs séries d'espèces. Il faut avoir peint et étudié la peinture pendant dix-mille ans, pour faire un nouveau tableau. Notre poésie et notre science remontent à des siècles. Cela n'interrompt pas l'oeuvre et la pensée du génie; elle est neuve, ancienne et étemelle, comme la fleur est jeune sur une vieille branche, et d'espèce éternelle. Lorsque nous entendons dire qu'un indigène de l'intérieur de l'Afrique ou de la Nouvelle-Zélande a peint un tableau à l'huile, nous savons qu'un hasard avait conduit cet homme à Paris. Lorsqu'un homme écrit ou peint à Tahiti, ce n'est point la culture de Tahiti. Lorsque la culture est desséchée dans un pays mort,
elle ne peut renaître que par un apport de nouvelle terre et de semence étrangère.'
La stabilité de la culture, de la civilisation même, ne s'obtient que par un effort constant; comme dans les pays secs, une végétation florissante ne s'obtient que par un arrosage continu.
Toutes les richesses de l'orient durent se déverser en Italie, afin que l'art de la renaissance pût s'épanouir. Des milliers de patriciens, des centaines de princes cléricaux et séculiers durent créer et orner des temples, des palais, des jardins, des monuments, des costumes, des jeux, des meubles, afin que de l'étude et de la recherche pussent surgir la méthode , la maîtrise , les attaches, les traditions. La prédilection de l'Allemagne aux XVIIe et XVIIIe siècle pour tout ce qui était étranger signifie uniquement que le sol était devenu trop pauvre pour développer une végétation propre. La culture du moyen-âge resta internationale, tant que la population européenne fut trop clairsemée, les commandes trop rares pour occuper des forces sédentaires. Au moyen-âge grec d'Homère, si pauvre en population, l'architecte et le poète n'étaient pas non plus des artistes sédentaires, mais errants. Si les républiques du Guatemala ou du Honduras avaient besoin aujourd'hui d'un capitole ou d'une vaste gare de chemin de fer, elles emploieraient sans donte un architecte de Londres ou de Paris.
Les arts civilisateurs de la technique, du métier et de l'industrie eux-mêmes exigent une grande et persistante somme d'éducation, de commandes et de débit, pour continuer à mener le train. Bien que
cela ne soit pas encore arrivé, on ne saurait douter qu'un Serbe ou un Slovaque puisse faire une découverte importante, s'ils ont étudié la technologie dans une université européenne. Mais on aura beau établir dans le pays de coûteuses universités et des laboratoires et faire venir des professeurs étrangers, cela ne signifiera pas qu'une technique serbe ou slovaque durable et indépendante soit née. Il y faudrait encore un marché intérieur, des clients compétents, des fabricants, des fournisseurs, une équipe bien dressée d'ingénieurs, de techniciens, de contre-maîtres, d'ouvriers; il faudrait un marché extérieur, pour maintenir la production à un niveau assez élevé et soutenir la comparaison ; bref, il faudrait une atmosphère technique.
Un pays pauvre ne peut pas livrer des produits de haute valeur à un pays riche; il lui manque d'avoir été éduqué par l'acheteur. Les institutions sportives et le confort, symboHsés par l'Angleterre, furent imités en France d'une façon ridicule, mal compris et sottement enjolivés; en revanche, les marchandises de luxe et les productions artistiques françaises furent adoptées par tous les pays Les marchandises allemandes passèrent pour bon marché et pour mauvaises, jusqu'à ce que le pays fût devenu riche et que toutes les forces de la science et de la technique, de la production et de la livraison, des industriej^ auxiliaires et des restournes, des finances et du commerce, de l'éducation et de l'instruction, le goût et l'expression, les moeurs et l'aptitude à comparer ensemble eussent combiné leur action.
Mais les forces humaines ont besoin des mêmes soins, des mêmes efforts et de la même discipline que les instal-
lations et les objets. Un travail fin demande des mains sensibles et des habitudes de société; l'invention et la création demandent du temps et de la liberté; le goût demande de l'éducation et des traditions; la pensée scientifique et le sentiment artistique demandent un entourage ininterrompu et vivant de culture, d'idées, d'intelligence. Une civilisation mourante peut vivre encore un certain temps de l'humus de la culture, de l'atmosphère ambiante des idées, héritage du passé mais elle ne peut recréer ces éléments.
Ne nous illusionnons pas et regardons les choses en face! Tous les braves Canadiens avec ou sans grades académiques, qui se vantent naïvement d'une absence d'idées préconçues toute prolétarienne, sont les fils adoptifs de la culture ploutocra tique et aristocratique. Ils ôteraient leur cols droits et leurs lorgnons, que toutes leurs paroles et leurs arguments, leurs opinions, leur savoir, leur intellectualité très prononcée et leur prédilection pour l'art et la science, tous leurs outils et tout leur matériel de travail, — constitueraient l'héritage de ce qu'ils croient pouvoir abolir et le tribut qu'ils payent à ce qu'ils prétendent mépriser. L'authentique radicalisme n'est admissible que s'il comprend les filiations et n'en craint pas les conséquences. Il doit comprendre — je m'en expliquerai — que sa marche rapide tue la culture ; il en doit savoir tirer la conséquence et réprouver cette culture au lieu de lui faire des emprunts. Les jeunes chrétiens se débarrassèrent de tout l'abominable attirail du paganisme, les jeunes radicaux voudraient, auparavant et en hâte, faire la vendange.
La culture et la civilisation, comme on le voit, exigent des dépenses incessantes et considérables: dépenses de temps, de main d'oeuvre et de moyens. Elles ont besoin de demande et d'écoulement, de méthode, de modèles, de traditions, de comparaisons, de jugement, de compréhension, d'éducation, d'idées, de dressage infantile, d'atmosphère. Tout étranger peut leur être utile — car ses forces intactes sont souvent plus agissantes que celles des acclimatés — , mais à condition que l'atmosphère ambiante le porte et le galvanise. La culture et la civilisation demandent un pays riche.
Cependant, la richesse du pays ne suffit pas; elle doit être soulevée et soutenue par son contraire. Un pays riche doit disposer d'une grande quantité de gens pauvres et dépendants. Comment pourrait-on sans cela faire l'effort nécessaire à la culture ? Un seul homme doit pouvoir disposer de beaucoup d'autres: comment le pourrait-il s'ils étaient ses égaux ? L'effort doit être grand, mais possible: comment le serait-il si les forces de la masse n'étaient pas d'un prix modéré? Les élus, les gens haut placés, doivent déployer de la puissance, de l'éclat, servir d'exemples: comment le pourraient-ils sans escortes, sans spectateurs et sans hommes ?
Un pays jouissant du bien-être, mais d'un bienêtre uniforme, reste petit-bourgeois, mesquin et provincial. Si l'Etat et les autorités, des conseils d'associés sages et économes, devaient au moyen d'évaluations, de déductions, de réclamations et de contrôle, assumer la fonction d'un mécène ou d'un médicis cal-
culateur, il en résulterait des choses ressemblant à des monuments commémoratifs d'une guerre, à des salles d'attente, à des salles de rédaction et à des estaminets. En était-il autrement autrefois? Certes, mais aux époques même les plus parcimonieuses, c'étaient les rois qui faisaient les commandes.
La culture est-elle donc une fleur vénéneuse? ne saurait-elle prospérer que dans les marécages de la pauvreté, au soleil de la richesse? Elle doit alors disparaître. Nos sentiments ne nous permettent plus de supporter le bonheur et l'éclat de quelques-uns, au prix de la misère de tous; l'époque des sens est passée, l'heure de la conscience a sonné.
Un puritanisme timide, chagrin, s'annonce: N'y a-t-il pas de moyen terme? ne pourrait-on aller à mi-chemin, et s'y tenir? Non. Apprenez-le une fois pour toutes, messieurs les champions de la pure couverture des besoins, vous qui nous parlez de pain quotidien, et réclamez en même temps les plus nobles jouissances artistiques pour le beurrer. Impossible.
Non, on ne peut s'arrêter à la moitié, ni même au quart de la route. Le monde entier le voulût-il comme nous, le monde malade aussi bien que le sain et le repu! A Moscou on attend d'une heure à l'autre la révolution mondiale. Mais elle ne veut pas éclater. Si donc, la culture et la civilisation sont et doivent rester ce qu'elles étaient, il ne nous reste autre chose à faire qu'à arracher d'un seul coup, de notre corps, nos vêtements empoisonnés? Nous avons une longue route à parcourir. Nous devons d'abord savoir à quel degré de richesse ou de pauvreté nous atteindrons, le
jour où seront supprimés les revenus de l'oisiveté et où il n'y aura plus de riches.
Si notre économie se suffisait à elle-même, nous pourrions nous organiser sur le modèle de la république des Boers; elle a ce qu'il lui faut et vend, de temps à autre, un chargement de plumes d'autruches, en échange de café et de recueils de chants. Malheureusement, pour nourrir vingt millions d'hommes, il nous faut exporter du sang et de la cervelle. Si, pour acheter des phosphates, nous offrons, comme étant les plus hauts produits de notre industrie, des bas ou des bonnets de coton, en déclarant qu'ils sont faits à la main, — notre industrie journalière ayant renoncé depuis longtemps à ces diaboliques machines à tricoter modernes, — on nous répondra: «D'abord nous n'avons pas besoin de vos bonnets de nuit, deuxièmement nous pouvons vous en livrer à des prix dix fois inférieurs.» Et nos marchandises de coton nous reviendront protestées.
Le commerce mondial, même sur une échelle modeste, ne peut se faire que sur la base d'une production technique parfaite; or on ne peut atteindre à une haute qualité de production par une économie mesquine. Si l'on veut la partie, il faut vouloir le tout; or le tout comporte la conception, non seulement d'une technique, mais aussi d'une civilisation, d'une culture. On pourrait aussi bien demander à un orchestre de caféconcert, qui fait toute l'année de la musique de foire, de se réunir une fois l'an, une seule fois, le jonr du vendredisaint, pour jouer comme il convient la Passion selon St. Matthieu.
Durant de longues décades encore, l'Allemagne sera un des pays les plus pauvres qui soient; à quel degré de pauvreté? Cela ne dépend pas uniquement de nous, mais de ceux qui nous haïssent, de leur volonté destructive et de leur puissance à la réaliser.
Pauvreté et richesse sont pourtant des conceptions relatives; en moyenne, nous sommes encore plus riches que nos ancêtres, plus riches que les Romains et les Grecs. Le concurrent le plus riche détermine le degré de bien-être, car il fixe le degré de production de la technique et de l'industrie, les méthodes de production, le minimum de travail et d'habileté. Nous avons vu que nous ne pouvons pas nous tenir à l'écart de la concurrence, car nous avons besoin d'objets d'échange. Par suite, nous devons, autant que possible, suivre le train.
Même si nous fermons les yeux et ne tenons pas compte de nos dettes à l'étranger et des contributions de guerre, il nous faut avouer qu'aujourd'hui déjà le bien-être moyen de l'Amérique dépasse de beaucoup le nôtre. A un renchérissement moindre que le nôtre correspondent, pour de bons ouvriers, des salaires de sept à dix dollars par jour, cent marks et plus de la valeur de notre argent^). Beaucoup d'ouvriers se rendent à l'atelier dans leur propre automobile.
Demandons à nos extrémistes comment ils comprennent la concurrence avec un pays, qui, au bout
1) Ecrit en septembre 1919. La disporation qui semblait déjà énorme alors, est aujourd' hui plusieurs fois dépassée. Note du Trad.
d'une génération, sera vingt à trente fois plus riche que nous; ils bégaieront quelques phrases où Ton distinguera les mots: système des conseils, plus-value et révolution mondiale. Au reste ils aborderont à peine une question qui ne se pose pas dans les assemblées populaires.
Entre eux, ils parleront, sans conviction, de plusvalue , qui n*a rien à voir avec la question et qui, comme on le leur a, précisément, tant de fois démontré, représente à peu près une livre de beurre par tête d'habitant, — encore s'il est permis de la consommer.
Cependant, la supériorité des puissances économiques occidentales s'accroît encore, dans la proportion où elles semblent prendre au sérieux la nouvelle forme économique du socialisme d'Etat, que nous avons enterrée. La route de la saine économie, ou, ce qui est la même chose, de l'économie victorieuse, n'enjambera aucun degré; elle parcourra l'étape, en apparence plus longue, mais continue, qui va du capitalisme au socialisme intégral en passant par le socialisme d'Etat. Apparemment, nous abrégerons le chemin en brûlant la station intermédiaire, mais nos fluctuations perpétuelles d'avant en arrière et de droite à gauche nous feront perdre tellement de temps et de forces que cette avance ne saurait être maintenue.
Si quelque chose pouvait être plus malheureux et plus fou que la guerre, ce fut l'heure qu^elle choisit pour éclater. Ce que le grand capitalisme mondial devait produire, ce qu'il était capable de produire et qu'il a réellement produit; ce qui non seulement le justifie, mais le désigne tout simplement comme l'étape nécessaire
dans l'histoire de la cristallisation de la race humaine, c'est l'enrichissement des peuples, l'établissement rapide, galopant même, de l'équilibre entre l'accroissement de la population et la quantité indispensable de moyens de production, c. à d. de bien-être populaire. Le développement ininterrompu de l'Amérique, celui, à peine contrarié, de l'Angleterre le feront bien voir: encore une génération, deux au plus, et le travail mécanique des entreprises aurait atteint un degré si élevé, qu'il aurait comporté un allégement considérable en travail humain, et un nivellement social correspondant.
En vain! le rapide bien-être grisa les populations de l'Europe centrale, qui y 'étaient mal habituées, elles succombèrent aux poisons du capitalisme et de la mécanisation, ne trouvèrent pas la force, comme les sim^ pies Américains, de transformer leur nouvel état en responsabilité propre; dans le désir d'engranger le plus possible de manne céleste, elles confièrent leurs destinées à un système féodal suranné, rongé des vers, et à une haute bourgeoisie avide et ambitieuse. Elles ne comprirent pas les enseignements des catastrophes politiques, et la catastrophe mihtaire leur fit perdre, avec leurs illusions, leur puissance historique et la base économique de leur existence.
Inconsciemment, les politiciens du désespoir s'appuient sur l'écroulement qui les a élevés: ils font de la révolution espérée en occident, le point central de leur système. Si l'occident tient bon, ils auront été de faux prophètes; non seulement l'occident tiendra bon, mais il développera d'abord une puissante floraison de passions impérialistes et capitahstes. Ceux qui
ne savaient pas que de compter avec la faillite, la ruine des autres constitue la politique la plus frivole et la plus vaine, auraient pu l'apprendre par la guerre.
Nous devons forger nous-mêmes notre destinée, sans loucher du côté du bonheur ou du malheur des autres. Si nous avions eu le temps de nous dégager d'une enfance retardée et dégénérée, pour entrer dans l'âge viril de la responsabilité selon les lois naturelles, notre guérison ne serait pas douteuse. Il nous faudra rattraper, en quelques mois, des décades de développement; et le manque d'assurance que nous devons à notre éducation, notre incapacité à mesurer de l'oeil les limites des droits, des prétentions et des responsabilités, nous fait hésiter sur la distance que nous avons le devoir et le droit de franchir. Au moment le plus désastreux, sans préparation, appauvris et malades^ il nous faut créer par nous-mêmes de nouvelles règles de vie. Avant même que les gens cultivés soient devenus capables de porter un jugement, les masses les plus incompétentes de la jeunesse la moins mûre, appartenant à la cinquième ou à la sixième classe, seront déchaînées et appelées aux fonctions d'arbitres.
Nous n'étions pas riches et sommes devenus très pauvres; en outre, nous étions politiquement impubères et le sommes restés. Un état social basé sur le socialisme radical nous réduira tous à l'état de prolétaires et cela pour longtemps. Rien ne sert de faire de beaux discours et de pallier la vérité, il s'agit de parler clairement. Une économie très serrée et bien menée accordera à chacun un pouvoir de consommation de cinq cents
marks par an tout au plus, valeur d'avant-guerre; pour une famille, deux mille marks environ. Cette quotité moyenne s'élèvera, si l'on procède selon les principes de la nouvelle économie, et elle diminuera en proportion de l'indemnité importante qu'il faudra attribuer au travail de haute valeur. Si aujourd'hui la puissance moyenne de consommation est plus élevée, cela vient de ce que nous dévorons notre substance même; nous dévorons les produits du travail qui devraient être affectés au maintien et au renouvellement des moyens de production, c. à d., nous faisons de la rapine et de la boucherie; nous consommons encore ce que l'étranger nous livre à crédit, c. à d., nous menons une économie de sangsues.
C'est un mensonge imbécile et une imposture, d'agir sans le dire, comme si la socialisation intégrale devait aboutir à des idylles de jardins publics, avec des théâtres de festival et de la nature, jeux de plein-air, réforme pittoresque du costume et art national. Cet idéal, en soi parfaitement supportable, de l'architecte moyen, de l'artisan honnête et du sociologue éducateur, coûterait en chiffres ronds, et, comme on dit au bas mot cinq fois autant que la capacité de production dont nous disposions — en y mettant toutes nos énergies, en travaillant dix heures par jour — avant la guerre, avant la défaite, avant d'avoir été dépouillés par nos ennemis.
Pour procurer au tiers de nos ouvriers des logements gratuits à la campagne, dignes d'êtres humains — en admettant que les moyens de production y suffisent — , il faudrait mobihser, pendant deux ans, tous
les ouvriers du pays. Lorsqu'on aura depuis longtemps couverii la dernière villa de manufacturiers et le dernier grand hôtel en logements ouvriers, il faudra encore des dizaines d'années avant que soit résolue la question urgente du logement. Au nom du peu qui nous reste d'estime pour nous-mêmes, il est enfin nécessaire de déchirer le tissu de mensonges économiques tramé par l'ignorance, la paresse de pensée, la dissimulation et par l'erreur, et qui s'est substitué au tissu de mensonges politiques. Qui donc oserait soutenir que nous pouvons mener une existence, je ne dis pas confortable, mais simplement petit-bourgeoise, tant qu'un miracle n'aura pas décuplé nos moyens de production — sur le papier c'est chose facile — tant que la production des valeurs (je ne parle pas de leur échange), fournie au cours d'une année par un ouvrier adulte au prix des plus grands efforts, ne dépassera pas du multiple la valeur moyenne de deux-mille marks?
Certes, la jeunesse extrémiste d'une grande ville pourra avoir six semaines de plaisir, si elle arrive à posséder le pouvoir, les magasins, les réserves et les caves. Cette magnificence durera un peu plus longtemps pour les meneurs que pour les menés. Mais ensuite, aux honnêtes gens d'entre les chefs du mouvement , «se posera la question de conscience , que la pression électorale peut différer, mais qu'un appel à la volonté populaire ne résoudra pas.
Si le bolchévisme était le contraire de ce qu'il est, c'est à dire s'il était un succès — ce qui n'est pas impossible dans un Etat agrairien — on pourrait comprendre la conviction de ceux qui, au contraire de
ce que nous prévoyons, attendent tout de la volonté du peuple, du système des conseils et de l'inspiration. On la comprend chez les communistes de salon et les spartacistes profiteurs de la guerre, qui ne tiennent pas à la chose, mais au pouvoir, peut-être seulement à la mode.
Je sais qu'avec de telles considérations, je soutiens les chétives grandeurs contemporaines du socia- Hsme majoritaire, mais je n'y puis rien changer. La vérité ne devient pas mensonge parce qu'elle sert aux uns, et le mensonge ne devient pas vérité parce qu'il nuit aux autres. Par ignorance et comme par perplexité, le socialisme régnant^) fait ce qu'il y a de mieux à faire: il temporise et modère. Il vaut mieux faire le bien par erreur, que le mal par sagesse. Par erreur: car, à côté de ce qu'il a raison de négliger, ce socialisme néglige aussi ce qu'il devrait construire : entre autres l'économie nouvelle. Il vit dans l'innocence d'Adam avant la chute; il ne sait pas faire la différence entre le bien et le mal, entre ce qui est utile et nuisible, possible et impossible. Peu importe: qu'il prenne son temps, nous le lui laisserons.
11 s'agit d'utihser ce temps. Lorsque nous aurons assez réfléchi, nous saurons quel immense travail nous incombe pour parvenir à la Réalisation sociale. Le chemin le plus long est celui qui nous y conduira le plus vite. Si, pour gravir la montagne, nous choisissons la route large et sinueuse de l'adaptation et de la pré^ paration, il nous arrivera souvent de trébucher quand*
1) N'oublions pas que nous sommes en 1919, Note du Trad.
Rathenau, Révolution. ^^ ig.
même et de connaître des reculs ; mais si nous prenons le sentier escarpé de la précipitation impatiente, nous glisserons plus bas que notre point de départ. N'oublions jamais combien notre défaut de maturité sociale et politique se relie de façon mystérieuse à notre intellectualité et à notre moralité, autrefois si élevées et qui n'ont pas cessé d'être importantes. Nos libertés n'ont pas été conquises, elles nous sont arrivées comme par hasard; par la défaite, la grève et la fuite, nous avons échappé à nos despotes et nos despotes nous ont échappé. Ces libertés politiques et sociales ne sont pas enracinées, à peine les considère-t-on comme des biens naturels; nous ne goûtons pas leur côté idéal, mais leur côté matériel. Ceux qui, autrefois, criaient h ourrah à l'empereur, crient aujourd'hui : «Tout le pouvoir aux conseils!», et il viendra des jours où l'on recommencera à crier hourrah. Alors des idées perceront qui, aujourd'hui comme autrefois, se trouvent enterrées sous des intérêts et des spéculations.
Peu importe que la route nous conduise aux catastrophes ou au développement; le voyage est long, et toute hâte le prolongera, car elle le retardera d'années ou de décades. Avant tout, il faut nous rendre compte du but vers lequel nous allons. Pour nous adapter à une nouvelle forme sociale, il faut savoir sous quel aspect elle peut, doit et devra se présenter. Nous verrons que notre route ne conduit pas au paradis, mais au pays du travail, qui restera longtemps le pays de la pauvreté, d'une civilisation misérable et d'une culture profondément compromise. Nous n'entendrons plus les discours, appris par coeur et vains, du facile
utopisme d'école qui, d'un tour de main parfaitement mécanique, nous évoque par enchantement le petit paradis classique de la culture rectangulaire de fabrique et des joies bariolées du ciment. Cet utopisme nous ' assure qu'aussitôt après l'adoption de la journée de six heures et la suppression des fortunes particulières, l'horrible cinéma sera remplacé par des concerts classiques, les assommoirs par des librairies populaires, les tripots infernaux par des conférences édifiantes, les attaques nocturnes par des exercices de gymnastique, les romans criminels par Gottfried Keller, les articles de bazar grotesques, par les oeuvres d'un art industriel raffiné. Il nous assure encore que les combats de boxe, les courses de chevaux, les exercices de lancement de grenades à main et la spéculation des paysans sur le beurre céderont la place à une ère florissante d'humiUté et d'amour du prochain.
Dans notre terre promise, les classes cultivées de l'Allemagne actuelle perdront presque tout, les prolétaires ne gagneront pas grand'chose. Mais en faveur de ce peu de choses, il nous faut suivre le sentier escarpé et le suivre de bon gré; car du bienfait, d'abord insensible, de l'égalité absolue des droits, naîtra le règne de la justice, de la dignité, de la solidarité et de l'unité humaines.
C'est là évidemment l'oeuvre d'un siècle; pourtant et pour cela même, elle vaut la peine qu'on l'entreprenne et qu'on sache que seul un chemin plein de sacrifices y peut conduire. Nous ne voulons pas être invités au carnaval par des fous qui se mettent à
hurler lorsqu'ils prennent conscience de leur illusion.
Nous ne permettrons pas qu'on ternisse par des promesses décevantes notre fierté de suivre les sentiers de la souffrance. .
Afin d'éclairer un peu les ténèbres du pays des chimères sociales, dont personne ne parle sérieusement, parce que personne n'y croit réellement, nous allons examiner une Allemagne future intégralement socialisée et supposer que l'état économique et social a déjà duré une génération, c. à d. est devenu en quelque sorte stationnaire. En admettant un progrès normal, cet état pourra se réaliser vers la fin du siècle.
Nous ferons encore deux hypothèses très optimistes: en premier lieu, que notre progrès technique a ramené à un degré supportable le fait d'avoir été déclassés et distancés par l'étranger; deuxièmement, que, par une réforme radicale et faite à temps de l'instruction et de l'éducation, réformes pour lesquelles il faut compter au moins trois milliards, on a su éviter la ruine complète de la culture. Cette réforme devra être entrée en vigueur au premier jour; car après le fait accompli son adoption serait peu probable. Ajoutons-y une supposition beaucoup moins optimiste et par conséquent beaucoup plus vraisembable : les Etats occidentaux adopteront une voie plus graduelle et relativement plus longue, et, à l'époque de la comparaison, l'Amérique en particulier, n'en sera pas encore à la socia*
lisation intégrale mais à la socialisation d'Etat. De cette façon, le travail sera facilité — et nous y consentons volontiers — à nos adversaires professionnels, aussi intéressés que dépourvus de sens critique. D'un seul coup de leur fanfare de la révolution mondiale, ils pourront balayer toutes nos considérations ultérieures.
Nous avons donné à la socialisation intégrale le critère : les revenus de l'oisiveté sont abolis et il n'y a plus de riches. Il nous faut encore limiter la définition, car ce critère n'est et ne sera jamais absolu.
Théoriquement et légalement, chacun sera employé; pour son travail ou non-travail il recevra quelque chose et, ce quelque chose, il pourra, selon ses désirs, le consommer, l'économiser, le donner, le détruire ou le jouer. Il ne pourra le placer, le prêter à intérêts, le transformer en capital, parce qu'il n'y aura plus d'entreprises privées ni de moyens financiers de production.
Chacune de ces hypothèses présente de telles lacunes , que non seulement quelques légères exceptions et quelques tolérances interviendront, mais encore, l'élasticité du système ne permettra qu'un état très approximatif.
Chacun sera placé, en effet, et payé pour un travail minimum, mais on ne pourra empêcher personne aux heures de loisir, de travailler pour soimême le plus possible et d'en tirer parti. On pourra se rendre utile par des travaux accessoires artistiques, scientifiques, d'art industriel ou de technique; par
des services, des travaux auxiliaires, des conseils, en s^employant à distraire, à guider des étrangers, ou en voyageant chez eux, et aucune législation n'empêchera que ces valeurs ne soient rémunérées, ne fût-ce qu'au moyen d'échanges. Le jeu et les paris fleuriront et enrichiront beaucoup de gens. Ceux qui auront perdu ce qu'ils ont, et ceux qui auront épuisé le secours provisoire des établissements de prêts publics, emprunteront du pain, de la viande, des habits. De même pour ceux que la passion poussera à des achats dépassant leur salaire. On verra partout des entrepôts privés de marchandises de consommation, remplaçant les fortunes d'autrefois.
Par la force de la tentation, la contrebande et le trafic se développeront à un degré qui dépassera toutes les abominations des époques de guerre et de révolution. Des étrangers et des agents de l'étranger s'occuperont du commerce d'exportation de gouvernement à gouvernement et aideront à établir les dépôts d'approvisionnements et de réserves. On appréhendera des citoyens parce que leurs dépenses insensées ne répondront pas à leur salaire légal; ils déclareront: des amis m'ont donné tel ou tel objet, j'ai fait un échange pour l'autre, un étranger m'a apporté cela, ceci m'a été envoyé d'Amérique par un parent.
Lois, contrôles, terreurs: ces moyens seront opérants tant qu'il n'y aura dans le pays ni fil ni paille, mais ils deviendront insuffisants aussitôt que la disette commencera à disparaître. De grandes fortunes placées à intérêts à l'étranger ou
dans le pays même, naîtront et s'accroîtront par la prévarication et la corruption. Le profiteur, le véritable fils de la grande époque ^ ne mourra pas; plus on le poursuivra, plus il deviendra tenace, il sera l'homme riche au pays de l'avenir et constituera un danger politique constant, lorsqu'il s'alliera à ses pareils.
Tant que ne s'établira pas une mentalité complètement différente, détachant l'homme du désir de la possession pour le soumettre à la loi, tempérant les passions et fortifiant la conscience, il faudra 4imiter le cliché: il n'y a plus de riches ni de revenus de l'oisiveté, à la formule: il ne devrait plus y en avoir.
Mais sans un changement fondamental de la mentalité, les salaires légaux eux aussi montreront des disparités parfaitement grotesques et s'adapteront, avec une brusquerie inconnue aujourd'hui, à la valeur particulière des dons naturels aux besoins qu'on en aura, à la faveur publique. Les besoins d'un ministre, la subsistance d'un professeur, l'entretien d'un soldat seront, après comme avant, soumis à la disproportion de l'offre et de la demande. Considérons ce que dix ans de luttes pour les salaires et de grèves rapportent , avec l'approbation du public, aux favoiis, aux célébrités, aux gens indipensables. Des jockeys en vogue, des chirurgiens célèbres, des directeurs de maisons de jeu, des ténors, des dames galantes, des auteurs gais, des athlètes parfaits, pourraient dès aujourd'hui — s'ils s'unissaient en classes conscientes en vue d'une exploitation tenace de la conjoncture des salaires — obtenir chacun les revenus
qu'ils désireraient. Même sans sortir de l'économie absolument libre, une actiice de cinéma ou celle qui lui succédera, pourra prescrire au gouvernement quels produits de beauté, naturels ou artificiels, lui seraient indispensables pour l'exercice de la profession, quel train de vie conviendrait au maintien de sa disposition d'esprit.
Derrière ces raretés supérieures les organisateurs, les démagogues, les écrivains et les artistes énonceraient et réaliseraient leurs exigences. Viennent ensuite, à une distance appréciable, les classes instruites, à la production plus ou moins remplaçable. Les Russes croyaient au premier moment pouvoir se tirer d'affaire avec trois degrés de pourvoyance s'échelonnant dans la proportion extrême d'environ un à deux. Si la manière de penser dominante ne change pas de fond en comble, il faudra, dans la société future, admettre une échelle de revenus dans la proportion d'un à mille.
Le cliché: il n'y a plus de riches, devra donc sabir une deuxième restriction essentielle. Il y aura des gens possédant une source de revenus naturels extraordinaire, auxquels il faudra ajouter des prétentions reposant sur de bons offices personnels, que ces privilégiés exigeront.
Les exigences vitales, dans leur structure extérieure , arithmétique , ressembleront donc beaucoup plus qu'on ne le pense à celles d'aujourd'hui; d'autant plus grandes seront les différences dans la structure intime, personnelle. Nous percevons déjà cette tendance.
Il y aura des dépenses, il y aura du luxe; et, comme aujourd'hui, plus encore qu'aujourd'hui, ce sera surtout chez les profiteurs, les parvenus et les aventuriers. La richesse excessive sera encore plus révoltante qu'aujourd'hui; sera-t-elle moins estimée? cela dépendra de l'état des moeurs, que nous avons encore à examiner. Selon toute probabilité et en dépit de toute législation, la fortune se transformera encore plus rapidement et brutalement en dépenses et en jouissances.
Ce qui restera des classes moyennes et des classes aisées actuelles sera résorbé, les familles qui, depuis plusieurs générations, représentent visiblement l'esprit de l'Allemagne, usurperont moins que d'autres des avantages spéciaux par la fraude et la transgression de la loi; aussitôt que leur fortune modérée leur aura été enlevée ou qu'ils l'auront mangée, ils partageront la médiocrité générale de ceux qui vivront normalement.
Le luxe apparent dans les rues, dans les maisons aura quelque chose de suspect; on saura qu'il ne s'agit pas de moyens honorables, on surveillera, on dénoncera et on établira avec dépit qu'on ne peut rien prouver. Les gens à leur aise vont être à la fois méprisés et enviés.. La question de savoir comment on dissimule les fraudes sera l'objet de la moitié des discussions publiques, comme aujourd'hui le capitalisme. La figure détestée du luxe ne sera pas bannie de la vue de la population nécessiteuse: le capitalisme aura changé de nom et sera représenté par d'autres individus.
La grande pauvreté de la moyenne quelque peu cultivée et responsable de la population ne sera pas considérée comme la conséquence d'un ordre universel immuable, ni comme une malchance personnelle; mais on la condamnera en tant que résultat d'un gouvernement insuffisant, et la poussée révolutionnaire de la cinquième, sixième et septième classe entretiendra la mésintelligence en faveur d'une nouvelle révolution.
En effet, une plus grande uniformité de la vie moyenne et sa mesquinerie n'aboliront point d'ellesmêmes la division du peuple en couches. J'ai souvent montré que c'est là que l'organisation mécanique est à bout de sa vertu curative.
Trois, probablement quatre couches persisteront distinctes en dépit de leur pauvreté, mais leur cohésion et leur acquis intellectuel ne les laisseront pas dépourvues de puissance. Le procédé bolchéviste, consistant à les tuer physiquement, échouera devant leur nombre; les persécutions les souderont plus étroitement et, en raison de leur expérience, de leurs principes et de leurs facultés traditionelles, on devra de temps à autre les aller chercher et les attirer.
La première de ces couches est celle de la noblesse féodale. On ne peut rayer du passé d'un pays les noms historiques. Même dans leur pau\reté, on estimera ceux qui les portent, surtout si — comme on n'en peut douter — ils maintiennent leur discipline corporelle et la forme visible de la tradition dans leur manière de vivre et dans leurs senti-
ments. Leur cohésion leur donnera de la force, leur parenté avec la noblesse étrangère leur conférera des relations diplomatiques importantes; ces deux éléments communs les apparentent aux catholiques et aux juifs. Leur penchant et leurs aptitudes à la profession militaire, ainsi qu'aux travaux administratifs, persisteront; leur mentalité réactionnaire les conduira tour à tour à des succès et des insuccès, et dans les deux cas, fo-rtifiera la cohésion de cette caste. Le retour inévitable au romantisme rendra précieuses à toute autre caste dirigeante, en particulier à la nouvelle noblesse administrative, les relations avec l'ancienne noblesse.
Cette noblesse administrative constituera la deuxième des nouvelles couches. Les premiers hommes d'Etat de la nouvelle époque, que leurs travaux soient importants ou minimes, ne seront pas oubliés. Leurs successeurs, porteurs de noms illustres, continueront à jouir de l'estime générale; ils inculqueront à leurs familles la pratique de la politique, la connaissance des hommes et ils conserveront des relations; les pères s'occuperont leur vie durant de leurs fils et de leurs filles pour leur ouvrir la route* C'est dans cette couche et dans la première qu'on choisira de préférence les représentants de l'Etat à l'étranger; elle s'adaptera par là à la vie et à la société internationales, disposera de frais de représentation et trouvera la possibilité de vivre dans son propre pays sur un meilleur pied. Ceux dont la richesse s'est formée par des voies irrégulières, feront tout pour acquérir des relations dans ces
milieux, qui auront en mains certains leviers de la machine de l'Etat.
Le troisième milieu se formera des descendants des anciennes classes dirigeantes dans les domaines intellectuel et économique. Ici dominera une mentalité que Ton peut comparer à celle des réfugiés, des émigrants et des Huguenots. Plus leur puissance extérieure sera diminuée, plus le souvenir en sera chez eux vivace. Chaque famille connaîtra toutes les autres et maintiendra le lustre de son nom, qui s'environnera d'une gloire d'autant plus légendaire que la société socialisée méconnaîtra de façon plus affichée la valeur de l'ancienne culture. On s'imposera les plus dures privations pour conserver quelques objets héréditaires: un instrument de musique, une bibliothèque, un autographe, quelques tableaux, de génération en génération. On cultivera l'économie, le puritanisme, pour maintenir autant que possible à la hauteur des temps passés l'éducation, la culture et l'intellectualité; dans ce milieu se réfugieront la culture, le savoirvivre comme but absolu, la religiosité, la musique classique, la compréhension artistique. Ce milieu ne sera pas compris des autres, il se singularisera au point de vue des professions, des habitudes, du costume et de la forme extérieure en général. Il fournira à la nouvelle société les savants, les ecclésiastiques, les professeurs supérieurs, les représentants des professions les plus désintéressées et les plus intellectuelles; comme les couvents du moyen-âge il constituera une île du passé. Son influence croîtra ou diminuera selon le cours du temps, son honorabiUtê
sera maintenue par des privations volontaires, par le savoir et la sincérité.
Selon toute probabilité, les agriculteurs moyens et les paysans propriétaires formeront une couche inattaquable et très influente. Peu importe qu'on parvienne à réaliser la socialisation intégrale du sol — cela n'arrivera probablement pas — ; même alors elle n'existera que sur le papier. Car, une classe de gens qu'on appellerait fermiers d'Etat, administrateurs de domaines ou directeurs d'associations, ressemblerait beaucoup à une classe d'agriculteurs propriétaires, classe distincte et circonscrite, en raison de son expérience traditionnelle et de sa qualité sédentaire; consciente et autonome, en raison de l'importance de sa profession, de l'impossibilité où l'on est de la remplacer et de son individualisation, et dont on pourra difficilement restreindre la manière de vivre. Ici le nouveau régime se trouvera en présence d'une forte opposition défensive des traditions conservatrices du pays, traditions qu'on ne pourra jamais éliminer du terrain politique et qui formeront équilibre à la démocratie radicale des villes.
Tensions et divisions partout. Le système de la classe unique ne sera jamais atteint sans un changement fondamental de mentalité; la politique sera toujours agitée et ébranlée par des luttes de partis, la société par des luttes de classes. Tout autre tableau que l'utopie paradisiaque promise, où lions et moutons paissent de compagnie.
La mauvaise humeur contre l'aisance illégalement acquise des trafiquants est générale, mais tous
courent le danger de contamination. La Fronde du féodalisme guette toute occasion. La noblesse administrative s'efforcera de monopoliser la machine politique. Les réfugiés de l'intelligence seront en discrédit parce qu'on les soupçonnera d'orgueil intellectuel et de vouloir exploiter le fait qu'ils sont indispensables. On craindra l'agriculture, lorsqu'elle se soulèvera contre les villes. Les masses dirigeantes des villes démocratiques et plus ou moins cultivées attendront, impatientes et mécontentes, le bien-être général qui ne parviendra pas à s'établir, accuseront tour à tour les quatre couches puissantes et les mercantis et se grouperont pour lutter en faveur d'une amélioration de leurs conditions d'existence.
Or, les conditions d'existence ne s'améliorent pas, elles empirent. Depuis le premier jour de la révolution, le potentiel de la nation a baissé. La quantité de travail, la valeur relative de ce travail, comme sa qualité intrinsèque ont dégénéré. L'excellence de la production, les recherches scientifiques, le perfectionnement, ont souffert de la diminution des transactions. Les organisations techniques ne se sont pas relevées de l'exploitation à outrance. Les industries et fournitures auxiliaires, comme les matières premières, sont de qualité inférieure. Le défaut d'instruction, l'indiscipline de la jeunesse, habileté perdue, sont cause du recul des ouvriers qualifiés. Une génération entière de chefs est perdue, dans les domaines de la technique, de la science et de l'économie. Les universités, les laboratoires, les écoles participent à cette perte. La direction tech-
nique a disparu. Le recul de la qualité a encore diminué, parce que déprécié, le débit. On ne peut plus établir que ce qui peut être fabriqué à bas prix, facilement, sans tradition de tour de main, sans évaluations ni recherches excessives; en ce qui concerne les nouveautés et les objets de valeur, nous dépendons de l'étranger. L'atmosphère technique a disparu, le caractère du travail national est le bon marché.
Pendant les semaines de la révolution, des orateurs populaires s'écriaient: «Cinq-cents professeurs russes ont signé que l'état de la culture n'avait jamais été si élevé que sous le bolchévisme». A Berlin on les croyait. Pour civiliser toute la Russie, il faudrait d'abord près d'un miUion d'écoles populaires, nécessitant une dépense annuelle de plusieurs douzaines de milliards de roubles, avec une quantité correspondante d'écoles supérieures et d'universités. Si chaque Russe cultivé devenait professeur pendant les vingt années qui vont suivre, cela ne suffirait pas. Ne parlons même pas de réseaux de chemins de fer, de produits originaux ni d'agriculture. L'édifice d'une civilisation et d'une culture ne peut pas être détruit d'un seul coup et, pour le reconstruire, il faut des décades et des siècles. Et puis, le soin de la construction exige un tiavail constant et une tradition ininterrompue; la rupture survenue chez nous ne pourrait se réparer qu'à force de travail multiplié, d'intelligence etde volonté ; cette espérance n'existe pas.
Nous n'avons pas terminé l'étude de la question de la stratification et de la scission intérieures. La
menace révolutionnaire vient s'ajouter à la lutte journalière. Révolution contre révolution? Comment cela est-il possible? Nous ne parlerons pas du bouleversement réactionnaire, mais du bouleversement activiste.
Dans un autre essai i), j'ai développé la théorie de la révolution continue. Derrière chaque mouvement révolutionnaire réussi, il en existe un autre, qui plus que le précédent représente une négation. Derrière les révolutions de la noblesse, il y avait celles de la bourgeoisie, derrière celles-ci, les révolutions sociales. Derrière le quatrième état qai aujourd'hui tient la corde, nous apercevons le cinquième, derrière lequel le sixième devient visible. Si le tour arrive un jour du neuvième état et qu'il représente l'anarchisme intégral, le onzième pourrait bien proclamer le triomphe d'un chef de clan, et le douzième, le triomphe illimité de la royauté.
Aujourd'hui règne le socialisme majoritaire, — socialement parlant, l'aile droite du quatrième état; il est composé des ouvriers industriels les plus âgés, instruits, disposés à travailler, surpris de la révolution, ne la considérant pas comme parfaitement légitime, décidés à soutenir le régime actuel, pour autant qu'il leur conserve une certaine autonomie et quelque latitude matérielle.
L'aile gauche comprend les plus jeunes, indolents à la façon militaire, dépourvus de connaissances spéciales, mais dont le jugement est indépendant;
1) Critique de la triple révolution.
ils travaillent encore, mais ils aiment autant faire de la politique. C'est à eux, comme à l'élément revendicateur, que les théoriciens de l'école se rallient. L'étiquette est caractéristique: indépendance; le but: tout le pouvoir aux conseils. C'est du provisoire russe.
Le cinquième état émerge: il comprend ceux qui ne veulent pas travailler. Les autres l'appellent: le prolétariat des gueux. Ce sont des désillusionnés, des déclassés, qui profitent de l'émeute. Leurs buts sont encore indéterminés, secondaires; leur expression favorite: chiens sanguinaires, lorsqu'il s'agit des hommes au pouvoir ou des troupes gouvernementales. Enfin, partiellement encore solidaire de l'aile gauche du quatrième état, embryonnairement relié au cinquième: voici venir le sixième état.
Il comprend des hommes foncièrement paresseux, malades de corps et d'esprit, étrangers à la société: les souffrances qu'ils endurent, les punitions que leur infhgent leurs vices, leurs passions les en font excluer et ils s'en excluent eux-mêmes, nient les lois et les moeurs. Ce sont des enfants conçus dans la douleur des villes; ils sont à plaindre. Ils ne sont pas le rebut, mais le reproche vivant de la société mécanisée. Politiquement, ils ne sont pas encore différenciés, mais ils se relient à leurs précurseurs par la négation. Lorsqu'ils apparaîtront à la lumière de la politique, ils exigeront une sorte de commune syndicaliste.
Nous ne pouvons pour le moment plonger notre
regard jusqu'au germe, encore fermé, des négations
Rathenau, Révolution. ^^ . . ^nn
révolutionnaires. Ce germe contient la suite infinie de toutes les exigences de principes imaginables de Tavenir; il serait absolument faux de voir dans cette suite une régression graduelle des conceptions morales, bien que les premières étapes conduisent d'abord à la négation éthique absolue. Plus tard, nous assisterons à des retours dans l'ordre politique, éthique et religieux et, chaque fois, se joindront à la couche prétendante des transfuges et des convertis, avant tout des désillusionnés et des ambitieux, provenant des couches précédentes.
Le nombre des révolutions s'accroît à l'infini, et chacune d'elles ne parle que de son horreur du sang répandu; cependant elle ne vit que de l'espoir et de la possibilité de se protéger par les armes contre la suivante. La mauvaise foi grotesque du jeu réside en ceci: chaque révolution en marche reproche à celle arrivée avant elle le sang répandu, tandis qu'ellemême prépare à l'avance sa puissance militaire.
Il est donc absolument vain d'espérer que, dans une société avancée, régnera la stabilité; qu'une fraternité amenée mécaniquement excluera de nouvelles révolutions et éternisera l'empire d'une justice préétablie.
Au contraire, une haine féroce persistera dans le camp de l'alliance la plus étroite: entre les travailleurs manuels et les intellectuels, entre les chefs et leurs subordonnés ; et cette haine sera d'autant plus irréconciliable que chacun sera libre de s'élever, que personne n'aura plus — à ses propres yeux — l'excuse d'être une victime de Tordre mondial et écono-
mique. Aujourd'hui, cette haine se dissimule encore sous la haine générale de classes, sous la haine envers ceux qui détiennent les monopoles de la culture, de la position sociale et du capital. Mais à sa base déjà, nous trouvons la haine qui va se généralisant entre frères des couches inférieures et, lorsque ces trois monopoles seront tombés, elle apparaîtra sous sa forme originelle dérivée de Caïn. Aucun moyen mécanique ne saurait l'atténuer. On ne peut supprimer l'inégalité entre les hommes, la production et le travail humains diffèrent, et l'ambition humaine se révolte.
Nous avons examiné les bases matérielles et la stratification de la société intégralement socialisée. Etudions maintenant sa vie.
La société est pauvre. Chacun en particulier est pauvre. La vie moyenne correspond tout au plus à un revenu de trois mille marks. Mais les besoins ne sont pas réduits à la façon du moyen-âge — nous en sommes empêchés par la densité de la population et par la complication de nos professions — ; nos besoins sont au contraire différenciés et aiguisés par la comparaison que nous offre l'étranger, par l'exemple des arrivistes prodigues et par la liberté lascive de notre changement de vie. L'idylle de cités-jardins que nous retracent à l'avance architectes et artisans, est une utopie dont la valeur de réalisation ne dépasse pas les pastorales arcadiques de Marie- Antoinette.
Les objets usuels et de consommation sont normalisés et réduits à un certain nombre de types.
N'allez pas croire qu'ils répondent à des dessins et à des modèles épurés. Le goût de l'artiste lutte contre le goût de la masse et, comme il n'est pas soutenu par une juridiction catégorique, il doit se résoudre à des compromis. Or, ces compromis consistent en imitations à bon marché de modèles étrangers; car à l'étranger il existe un art industriel; or, aucune législation ne peut empêcher que ses créations — imitées ou originales — pénètrent dans le pays et y soient admirées. Les imitations partielles ou totales sont fabriquées avec un matériel de fortune, aussi bon marché que possible, aussi bien ou aussi mal que le permettent le peu d'habileté ou les machines spéciales que nous possédons encore. Le^bon marché et la production facile constituent les principes dominants de la fabrication, car, en dépit de moyens très limités, personne ne songe à se passer complètement de tel ou tel objet; or, la mode n'en suit pas moins son cours, par conséquent on ne recherche pas l'objet durable, mais bien celui qu'on peut à tout instant remplacer par un nouveau.
Jusqu'à quel point une éducation transformée simplifiera-t-elle les désirs matériels des hommes et des femmes et épurera-t-elle leur goût? Très peu probablement, car les bons modèles sont rares, la pauvreté ne rend pas difficile et le goût souverain du peuple décide. Reste à savoir si les parures et autres futilités communes, les articles plaisants et les horreurs de bazar suffiront à combler les voeux des gens.
En raison du manque d'argent, les objets d'art antique et provenant d'anciennes industries ont
émigré ou ils ont été détruits par étourderie. On peut encore trouver çà et là une vieille tasse, une estampe, comme il arrive aujourd'hui dans des contrées évacuées; mais ces objets sont hors série, ils ne peuvent tenter qu'un artiste. Ceux qui désirent un objet d'usage ou un agrément quelconque sortant de l'uniformité de la vie générale et ne se trouvant pas sur la liste des besoins approuvés, ne saurait se le procurer qu'au prix de longues privations. Posséder des livres, des instruments de musique, des oeuvres d'art, faire un voyage en dehors des caravanes prescrites, sont choses rares. Un arbre à soi, un cheval de selle à soi sont choses légendaires.
Ainsi le luxe excusable disparaîtra avant celui qui lie l'est pas. Le luxe servant à la culture, à la beauté, à la vigueur, sera ruiné; les excitants, les marchandises de pacotille et le gaspillage, les futilités, les ,, ersatz" et le charlatanisme resteront. Ce que nous verrons ce n'est pas la simplicité rustique de la maison des Boers, mais la défroque des faubourgs. Il n'est pas facile pour tout le monde, et il est difficile pour quelques-uns, de se faire une idée d'un pays entièrement prolétarisé. La difficulté vient de ce que, comme il convient, l'opinion populaire se forge à Tavance un droit de consommation dépassant dix fois la réalité. Les meneurs du prolétariat, parvenus aux charges et aux dignités, n'éprouvent aucune difficulté à se figurer et à figurer aux autres qu'ils aspirent à une existence dite bourgeoise, avec tous les raffinements de l'ancienne culture, et l'approuvent; de même qu'il est tacitement entendu qu'ils se ser-
virent des entreprises de la ploutocratie, ils s'imaginent pouvoir rembourser les emprunts faits à l'ancienne civilisation et à l'ancienne culture, au moyen des rendements de l'ordre social futur.
On reconnaît aux constructions l'épargne annuelle d'un peuple. On bâtira peu. A l'exception de quelques jardins urbains, que l'on créera par devoir pour quelques milliers de ménages favorisés et qui ne seront peut-être jamais achevés, on se contentera, durant des décades, de nouvelles divisions des anciens édifices, adaptés à de nouveaux usages. De vieux palais, remplis de ménages jusque sous le toit, se trouveront au milieu de jardins potagers, et alterneront avec des maisons de commerce déménagées vers l'intérieur des grandes villes en décadence. Dans les rues extérieures on abattra les allées d'arbres et, le long des rues intérieures, l'herbe poussera dans les interstices des pavés.
On avait cru longtemps que la prédilection des paysagistes du XVI le siècle pour les ruines avec des cabanes nichées à l'intérieur reposait sur le romantisme; cela n'est pas exact. On n'avait fait que peindre ce que l'on voyait partout dans le pays, après la guerre de trente ans. Mais il ne faut pas croire que ma description s'inspire spécialement des conséquences observées de la guerre; certainement, cellesci obscurciront l'image de l'avenir, mais les ombres que je dessine d'un crayon aussi léger que possible, sont en réalité l'expression d'une économie dont la puissance sera fortement diminuée, et à laquelle s'ajouteront l'uniformité de la prolétarisation géné-
raie et le défaut de tout Teffort individuel correcteur, intelligent, de tout modèle pouvant exercer une influence salutaire. -i
Quant aux côtés lumineux de la vie matérielle de demain, ils seront fournis par un certain effort collectif, dont serait capable une communauté indigente. Plus on se sent opprimé par les privations du ménage et éloigné de son foyer, moins d'obstacles s'opposent aux entraînements de la vie en public. Les exigences privées inassouvies se reporteront sur les exigences collectives. Les hommes se rassembleront dans les rues et dans des locaux publics, la sociabilité augmentera, et cela d'autant plus que tous les actes de la vie, mêmes les plus insignifiants, feront l'objet de conversations, de délibérations, de votes, d'accords. Pour toutes les organisations de la vie commune, concernant l'information, la circulation, les approvisionnements, les plaisirs, on posera et on remplira d'importantes conditions relatives à la commodité, à l'espace, à la représentation populaire et à l'esthétique. Dans ces organisations, et en elles seules, l'art trouvera son but et son refuge. Des bâtiments publics, des jardins, des moyens de transport, des expositions seront constitués avec faste. Tous les besoins de l'intelligence et du goût se réfugieront dans la vie publique. Il ne manquera pas de spectacles populaires, d'excursions, de voyages en commun, de visites de collections, de clubs, de bibliothèques, d'exercices de sports, d'expositions. Il nous reste à considérer le côté civilisateur et moral de cette tendance; le côté social, bien qu'il éloigne la jeunesse de la vie fami-
liale et l'extériorise, qu'il soit teinté de mécanisation, est un bienfaisant souvenir de la communauté et de la solidarité bourgeoises du moyen-âge.
Si nous voulons examiner la vie culturelle et intellectuelle de la société intégralement socialisée, nous devons partir de l'égalité absolue de tous, en ce qui concerne le droit de juger et de décider. L'autorité, même dans les domaines purement intellectuels, n'existera que si le peuple l'établit, la reconnaît et la confirme par l'expression directe de sa volonté ou indirectement, par l'intermédiaire de ses hommes de confiance. Manière de vivre et éducation seront presque synonymes, il n'y aura pas de secrets, d'autorités nébuleuses dans chaque profession, personne ne s'en laissera imposer. Chacun votera, qu'il s'agisse d'une fonction, d'un monument, d'une loi ou d'un drame; on fera voter par ses hommes de confiance ou les hommes de confiance feront voter par d'autres hommes de confiance. Chacun voudra savoir, comment, où et pourquoi — un peu comme en Amérique — et demandera des raisons plausibles. La réponse: «Tu n'y comprends rien!» sera devenue impossible.
Chacun s'en rapportera à sa conscience, à son intelligence, à son goût, et n'admettra aucune supériorité innée ou apprise. La limite entre les arguments idéaux et pratiques s'effacera, — car, d'une part, chacun sera trop préoccupé de soucis d'ordre pratique, d'autre part trop dépouillé de gêne et dégagé des habitudes anciennes, pour s'en rapporter à ce qu'on appelait autrefois le coup d'oeil supérieur, d'éducation trop libre pour écouter des conseils — en sorte
que les jugements suivants seront devenus impossibles: «On devrait lire ce livre bien qu'il soit difficile à comprendre. On devrait jouer ce dn me, bien qu'il ne soit pas sensationnel. Ce monument me déplaît, il faut pourtant le conserver parce que c'est l'oeuvre d'un grand artiste. Cette branche d'enseignement est nécessaire, bien qu'elle ne permette aucune application pratique. Je choisis cet homme en raison de son caractère et de son savoir, bien qu'il n'ait fait aucune promesse électorale». Par contre les arguments suivants, seront plausibles: «Il faut détruire cet édifice historique, car il entrave la circulation. Il faut vendre cette collection, parce que nous avons besoin d'argent. Nous ne voulons pas de chaire de philosophie, mais une chaire de technique cinématographique. Cette place décorative serait admirable pour y installer un carrousel. Les tragédies nuisent à la bonne humeur, il ne faut pas en jouer dans les théâtres officiels». Rappelons-nous certaines législations d'outre-mer, pourtant encore sous l'influence de traditions de classes cultivées, et l'on verra que ces exemples ne sont pas exagérés.
Lorsque le contrôle autoritaire, le souci d'être blâmé ou désapprouvé aura disparu, qu'en prendre à son aise sera regardé comme une ve::tu et que faire des économies sera devenu le mot d'ordre, la réflexion, la décision deviendront asthmatiques, seront remis d'un jour à l'autre. Toutes les hypothèses invérifiables et les estimations religieuses disparaîtront de l'éducation, le doute et la critique se seront emparés de tous les dogmes en apparence indémontrables;
seuls les besoins journaliers seront absolument indiscutables. Dès lors qu'est-il besoin, de penser, en ligne longue ou en vaste courbe ? La prépondérance appartiendra au calcul, on méprisera ce qui n'est pas pratique, toute opinion naîtra de la discussion, des lectures journalières et de la propagande. On exigera ce qui peut se prouver, ce qui a du succès, ce qui procure des rémunérations palpables. Plus le nombre des buts sera minime, plus leur force attractive sera grande. On sera tolérant, on se sera habitué à écouter les appréciations les plus diverses, chacune d'elles aura ses adeptes; depuis l'hydrothérapie jusqu'à la doctrine de Tao, mais seule aura de l'influence celle qui aura trouvé beaucoup d'adeptes.
L'opinion publique déterminera tout. Les représentants des valeurs absolues devront se résigner à la concurrence. Les idées religieuses solliciteront l'approbation de l'époque , par les mêmes moyens qu'une nouvelle gymnastique hygiénique. Pour percer, il faudra de la popularité, on ne pourra rien faire sans discours. Comme sous la décadence grecque, la rhétorique et la dialectique seront les arts les plus en vogue.
Comme il régnera une animosité tacite et avouée du travail manuel contre le travail intellectuel, celuici devra être pourvu d'une teinte de se récouvrir d'une couche de loyalisme à toute épreuve; lorsque deux professeurs supérieurs se disputeront le poste de directeur du gymnase, chacun cherchera à prouver qu'il peut être l'ouvrier manuel le plus robuste des deux.
Le nombre décidera de la plupart des choses. La réclame et la propagande, qui auront disparu des industries socialisées, serviront à la concurrence relative à des objets d'ordre personnel et idéal: élections, théâtre, méthodes thérapeutiques, superstitions, oeuvres d'art, fonctions, chaires d'enseignement, églises.
L'art aura changé de maîtres pour la troisième fois. Après avoir servi le prince, les mécènes, le marché bourgeois, il servira exclusivement la commune et l'exportation. Que ce soit par la voie de ses représentants, par la publicité, par protection ou par faveur populaire: il devra recruter des adhérents à force de déclarations, de discours, de requêtes et ne pourra plus dépendre fièrement de lui-même. Il devra s'arranger pour attirer à lui la majorité par des comparaisons à son avantage qui ressortiront de la concurrence; il y parviendra d'autant mieux que le sujet traité sera plus sensationnel. Comme tout le reste de la vie intellectuelle, il devra emboîter le pas aux événements journaliers.
Il souffrira de l'absence de plusieurs générations, d'habileté et de tradition, comme en souffriront toute technique, toute recherche, tout savoir et toute pratique industrielle ; mais, ce recul aura aussi abaissé le niveau des exigences et du jugement; la qualité sera remplacée par l'actualité.
Nous assisterons encore à certaines réactions de l'expérience pratique; la comparaison incessante avec le passé et l'étranger prouvera la valeur d'une culture, d'une science et d'un art sans préjugés et ne s'asservissant pas à des buts immédiats; on prendra des me-
sures dénuées de conviction pour reconquérir ces biens, sous forme par exemple d'académies libres; mais l'atmosphère ne sera pas favorable à des entreprises de ce genre et l'on en restera à des disciplines artificielles et stériles.
La mentalité générale sera celle d'une race agitée, loquace, éprise d'actualité et de calcul pratique; qui préférera la discussion au travail, qui ne s'en laissera pas imposer, qui appréciera le succès et observera l'étranger; qui se soulagera d'une vie domestique étriquée en vivant le plus possible en public, qui appréciera l'intelligence mais pour autant qu'elle aboutira à des résultats pratiques, une race qui aura besoin de fortes jouissances collectives et qui s'opposera passionnément à toute supériorité.
Vu l'émigration constante des éléments désirant échapper à cette atmosphère, on se trouvera en présence d'une sélection permanente; l'impuissance politique de l'époque de transition accentuera les tendances dissolvantes qui, de l'étranger, viendront agir sur nous parallèlement avec l'amputation de certains territoires de l'ancienne Allemagne. Et abstraction faite de l'influence qu'exerceront tour à tour les quatre couches examinées plus haut, les couches inférieures mi-slaves de l'Allemagne centrale, du Nord-Est et leurs assimilés, qui auront amené et maintenu le nouveau régime, en détermineront la mentalité.
La culture et l'intellectualité allemandes auront été remplacées par un état dont l'avant-goût se retrouve dans certaines parties de l'Amérique et de
l'Europe orientale. La société intégralement socialisée, récusant toute tutelle de traditions, de tendances intellectuelles et de façons de penser distinguées par classes ce sera créé sa forme propre de civilisation.
Des hommes réfléchis et capables de juger, devant qui je déroulais des fragments de ce tableau, me dirent: «Mais c'est l'enfer!» Cette opinion est peut-être exagérée, car les hommes qui vivront à cette époque se seront, à la longue et en une certaine mesure, adaptés à la manière de vivre et aux principes qu'ils auront eux-mêmes contribué à établir.
Beaucoup de prolétaires actuels ne s'effraient nullement de ce régime, mais le considèrent comme une amélioration importante de leur situation. C'est là ce qu'il y a de terrible, ce dont nous portons la responsabilité et que nous devons expier. Au prix de quelles pertes intellectuelles, c'est ce que l'avenir nous montrera.
En ces décades de mécanisation, quels sont les bourgeois, les hommes politiques, les professeurs, les hauts bourgeois, quels sont, avant tout, les ecclésiastiques ayant eu pitié de la misère des prolétaires ?
Les hommes d'Etat ont, pour avoir la paix, leur chère paix, élaboré des lois d'assurance; les professeurs, dans leur aversion proclamée de l'argent de la Bourse et leur amour inavoué de leurs propres et fructueux monopoles, ont prêché un socialisme
de chaire; les ecclésiastiques ont prôné une sujétion conforme à la volonté de Dieu; la haute bourgeoisie, qui se vautrait elle-même dans son avidité de pouvoir, d'argent, de grâces, de titres et de relations, a maudit la cupidité des travailleurs. L'asservissement du peuple à ses propres frères était assuré par l'hérédité, la loi contre les socialistes jeta ses chefs dans les fers, la liberté de coalition fut rompue, le suffrage universel en Prusse refusé avec ironie; des revendications de salaire dont la modération nous fait aujourd'hui sourire furent étouffées pas la force. Cependant, les frais d'une année de guerre, la plus minime fraction des dommages-intérêts de guerre, auraient suffi à effacer à jamais la misère de ce pays. Pour finir, des millions d'hommes sans défense et trompés furent traînés à la guerre des dynasties et des bourgeoisies, déchainée par les années d'inintelHgence, les semaines d'illusions et les heures de détresse.
Si cet état est l'enfer, nous l'avons mérité. Il nous sied donc mal de vanter la supériorité de notre culture, de reprocher aux masses leur matérialité, leur faiblesse de caractère et leur cupidité, d'affirmer l'immuabilité du caractère humain, de glorifier la vertu des souverains et des gouvernants, l'immatériel désintéressement, le sacerdoce intellectuel des gentilshommes. Où dormait-elle, cette vertu sacerdotale nourrisson du ciel, lorsque s'étalait l'injustice, lorsque le crime eut lieu? Elle rédigeait de faibles anthologies et des théorèmes emphatiques, cuisait des soupes intellectuelles, confondait, avec une absence d'instinct toute professorale, 1913 avec
1813, et se mettait à la disposition des bureaux de la presse. C'était alors le moment de lutter pour la suprématie de l'intelligence ; et c'est maintenant que le romantisme fait son apparition, comme toujours, trop tard.
Que signifie le romantisme historique? Stérilité. Incapacité de se représenter les faits inconnus ; pour ce qui est de leur donner une forme, n'en parlons pas. Faculté exagérée de s'adapter avec une malléabilité féminine à ce qui est donné par l'histoire, à ce qui fut, depuis Michelange jusqu'aux modèles de tapisserie émaillés de fleurs. Par crainte des méchants vivants et des terrifiants à venir, fuite chez les braves morts, pour y reprendre la trame de leurs enseignements. Tout grand homme fut le créateur de son époque, respectueux des anciens, mais dans les sentiments d'un héritier, d'un fondé de pouvoir majeur, non d'un élève sous tutelle. 11 dominait l'actualité vivante, montrait la voie de l'avenir. Le modernisme est un non-sens, mais l'archéologisme est un fatras; la vigoureuse réalité vivante n'est ni nouvelle, ni ancienne: elle est jeune.
Certes, nous aimons le monde coloré, concret, prémécanique; prenons en main un objet ancien, lisons un vieux mot, regardons un tableau ancien et nous sommes sous le charme. 11 est réjouissant, et personne n'y contredit, de rêver parfois de romantisme, de vivre dans le passé et d'oublier que cette rêverie, cette existence même, nous la devons uniquement à ce qui contraste avec ce passé, c'est à dire au fait
que nous sommes différents. Ce charme est celui du souvenir d'enfance ; or, vouloir revenir en arrière n'est pas seulement un enfantillage, mais une façon déloyale et consciente de se tromper soi-même. Car on devrait précisément savoir ce que j'ai exposé depuis des années: que notre changement d'être est la conséquence de la condensation, déjà vue, de la population. Cehii qui veut retourner en arrière, veut que quarante millions d'êtres meurent en Allemagne, pour que lui vive. C'est un mensonge inconscient de dire en fronçant pudiquement les sourcils: «Fidonc! qu'allez vous faire dans les villes? Allez à la campagne, labourez, filez, tissez, forgez de vos propres mains, à l'instar de nos ancêtres qui étaient de braves gens. Et, laissez-nous, à nous qui pensons, écrivons, réfléchissons et rêvons pour vous, une maison tapissée de vigne; elle trouvera bien encore sa place». Que lépondrais-tu, rêveur et penseur, si l'on te disait: «Non! vas-y plutôt et fais-toi filateur dans une fabrique, car tu as prouvé que tes rêves et ta pensée étaient vains. Tes belles paroles ne contiennent que cet unique monosyllable malfaisant: «Meurs!» Es-tu à ce point perverti que tu le saches, ou à ce point bête que tu l'ignores? Penser charge de la plus haute responsabilité. Celui qui pense pour d'autres doit veiller sur eux et, s'ils vivent, il ne peut les tuer. C'est donc une nocive folie romantique, que de nous renvoyer au passé. Nous devons franchir la porte sombre et le sage ne hurlera pas: «Laissez-moi dehors, je suis le sel de la terre». Avant tout il faut sauver l'humanité: il ne s'agit pas d'un couple soigneusement choisi,
mais de rhumanité entière, y compris les criminels et les filles de joies, les fous, les mendiants et les estropiés. L'autorité, nous l'avons nous-mêmes brisée; il y aura donc une cohue, où bien des choses auront une autre tournure que ne le voulaient les sages, que ne rêvaient les romantiques. Si, pour quelques-uns d'entre nous, ce devait être l'enfer, il nous faudrait l'accepter au nom de la justice et songer à la terrible inscription de Dante : fecemi la divina protestate, la somma sapienza ed il primo a m o r e, «la puissance de Dieu m'a créé et sa sagesse infinie, son amour insondable». Est-ce l'enfer? Cela dépend de nous.
Nous avons basé notre description de l'état social futur sur une hypothèse invérifiable: la persistance de notre mentalité, de notre morale et de notre orientation intellectuelle.
Cette hypothèse est vraisemblable, mais non indispensable. Notre exposé montre simplement le fait indiscutable que nos intellectuels, si intraitables auparavant, si souples et déracinés maintenant, ont oublié depuis Novembre, savoir: que le bonheur ne s'acquiert pas par des moyens mécaniques. La machine ne crée pas le développement humain: si la machine prend les devants, il y aura des contrecoups, si c'est le développement qui prend les devants, il y aura des bouleversements.
Alors les deux groupes adverses entreront en lice. Rathenau, Révolution. ^^ igo
Les radicaux s* écrieront: «Donnez-nous à manger, donnez tout le pouvoir aux conseils et faites des conférences pour éclairer les masses; ainsi la mentalité» le jugement, l'expérience et la culture trouveront d'eux-mêmes leur voie.»
Les réactionnaires souriront: «Hé, celui-ci! il ne sait pas que le développement n'existe pas, que le caractère humain est immuable».
Je ne répondrai à aucun des deux: ils savent qu'ils ne disent pas la vérité.
Un événement d'une grandeur sans précédent peut et doit survenir dans la vie des peuples, il sera comparable à l'éveil de la virilité chez l'individu.
Dans toute vie consciente, il y a un moment où l'être ne subit plus d'influences, mais prend luimême ses décisions, où il décharge les puissances tutélaires de leur responsabilité, pour l'assumer luimême, où il ne reçoit plus du dehors les forces qui le dirigent, mais les crée lui-même, où il ne se laisse plus imposer d'idéaux, des buts, des lois, mais les choisit librement; où il crée de lui-même l'Olympe qu'il veut servir. Ce moment est venu pour notre peuple — ou perdu pour toujours.
Nous sommes débarrassés des autorités. Les puissancf s héritées du passé, inconsciemment, acceptées: personnes, classes, dogmes n'existent plus. Les personnes sont liquidées, jusqu'à plus ample informé. Lés classes, en dépit de leur défense, se sont écroulées avec leurs valeurs les plus précieuses: sentiments, loyauté, dévouement, éducation, expérience, tradition. Nous ne pouvons les rappeler à la vie, ni
les remplacer. Les idées et les dogmes ont, depuis longtemps, perdu leur caractère obligatoire; leur pouvoir coërcitif et éducatif, qu'on croyait soutenir par un avilissement blasphématoire de la religion, par la construction d'églises en fabrique, est périmé, ce serait une présomption mécanique, de vouloir le ressusciter pour des raisons d'opportunité. Lorsque nous serons bien portants, les idées et la foi croîtront spontanément.
Il faut nous imposer librement un principe directeur de vie auquel nous obéirons par amour de la liberté et qui sera si large et si solide, que l'idée et le pouvoir créateur en découleront. Un acte dont l'originalité résidera toute dans sa spontanéité consciente ; car d'autres peuples auront avant nous obéi à de tels principes , qu'ils n'avaient pas librement choisis. Ils leur avaient été imposés par des prophètes, des souverains, des classes: on avait imposé à Israël la théocratie, aux Indiens la caste, aux Grecs la Cité, aux Romains l'Empire, au moyen-âge l'Eglise, aux modernes l'Etat commerçant, la ploutocratie, la puissance coloniale, à nous-mêmes le militarisme. Ces peuples vivaient et mouraient pour ces principes imposés, ils n'en savaient l'origine que par le mythe, et, ils croyaient et croient encore à leur durée étemelle.
Un coup de foudre de la destinée nous a à la fois rendu la liberté et la vue: nous sommes en présence d'une alternative prodigieuse, où nous avons libre choix. Refuserons-nous de choisir, préférerons-nous retomber dans notre cécité, nous abandonner aux lois
mécaniques et occasionnelles de l'action et de la réaction, de la misère, de l'intérêt, de la concurrence des forces? Ou oserons-nous tenter notre guérison, entrer dans la lutte intellectuelle des peuples, entreprendre une vie nouvelle, éternelle, sans autre idée directrice que notre propre conservation et le partage des biens? Un vaisseau à la dérive devra-t-il errer sans but dans le port des peuples, un port où chacun connaît le but de son propre voyage, qu'il soit large et lointain ou modeste et écourté? Sera-ce notre destinée d'aspirer au paradis mécanique de mesquine machinerie, que nous avons décrit?
Notre situation peut être comparée au mouvement français du XVIIIe siècle. Mais celui-ci avait la tâche plus facile. Il n'avait qu'à nier et à détruire. S'il déblayait la place des débris du féodalisme, une nouvelle classe plus vigoureuse naissait déjà; labour-* geoisie du terroir était plus intelligente, plus riche, plus capable, plus énergique que l'aristocratie qui l'avait précédée et subvenait elle-même à ses besoins. Elle aussi, la bourgeoisie, était une classe d'étendue limitée et bien préparée à son rôle; elle avait depuis longtemps entrepris la culture de la France, elle avait défendu seule, depuis un siècle, l'idéologie du pays, y avait ajouté l'enthousiasme pour la nation, la liberté, l'armée et l'argent; ainsi ne fut pas encore réalisée la promesse de l'égalité et de la fraternité, mais le premier Etat mécanisé et ploutocratique du continent était né.
Nous ne sommes pas dans cette situation, nous l'avons vu. Si nous démolissons, nous ne voyons pas
surgir une couche instruite latente ; la société sera simplement dissoute, à sa place nous verrons une masse organisée — cela encore dans le cas le plus favorable; le processus de la tradition sera déchiré. Non, nous devons reconstruire de fond en comble. Le ferons-nous selon les besoins variables de chaque année, selon l'équilibre occasionnel des forces, ou selon une idée et un symbole? telle est la question.
Le socialisme en usage dans le pays n'est pas effrayé à l'idée d'enfanter des^ peuples nouveaux à l'aide de quelques institutions solides et de quelques réformes radicales ; il croit que l'esprit requis se trou* vera, si l'on prend les dispositions nécessaires. Il serait sévère d'appeler cette opinion tout bonnement mépris ou méconnaissance de la mission de l'esprit. Le socialisme, sous sa forme prédominante, est né une fois pour toutes, de conceptions matérielles, soidisant scientifiques — (comme s'il pouvait y avoir une science des valeurs et des buts idéaux!). Il ne s'est inspiré qu'après-coup des symboles de l'intelligence; comme on dit en jargon commercial: il les a surfacturés. Nous avons vu où conduit la souveraineté matérielle des institutions et des appareillages: elle ne conduit pas à la dignité des peuples, ni à la mission de l'humanité.
Je le répète; l'inouï ne réside pas dans le fait qu'un peuple tire de sa propre substance son idée et sa mission; depuis la théocratie juive jusqu'à la civilisation française fondée sur la Raison, depuis le culte chinois de la famille jusqu'à la liberté de pionnier
des Américains, toutes les nations civilisées sont parvenues à cette autogénésie, bien que ce furent des classes dirigeantes, des chefs qui, aux époques d'incarnation, assumaient la responsabilité et facilitaient aux peuples la tâche de prendre conscience de leur propre esprit, encore inconscient, d'isoler cet esprit et de le fortifier par la clairvoyance et le jugement.
Non. L'inouï réside en ceci, que cet événement se produit sous le jour d'iine volonté consciente, en toute liberté démocratique, sans aucune pression ni contrainte de l'autorité, par conviction de sa néces^ site et sous la propre responsabilité du peuple. Nous ne produisons plus de chefs ni de prophètes, nous ne sommes plus malléables, toute autorité est abolie. Nous avons pourtant encore une classe capable de reconnaître l'importance de cette tâche, mais cette classe a de profondes fissures: divisée par la haine et l'intérêt, elle est plus hostile à elle-même qu'au peuple.
Cependant, cette classe, non parce qu'elle possède la fortune, mais parce qu'elle possède la tradition, est appelée, désignée inéluctablement pour provoquer la transformation de l'esprit allemand, pour le libérer des liens du mécanisme, du capitalisme et du militarisme et pour le conduire au-devant de sa propre destinée. Elle ne le pourra pas pour elle seule et conduite par l'aveuglement haineux de la lutte des classes; elle ne le pourra pas en tant que guide souverain doué d'un jugement plus clair, car toute autorité a disparu y compris la sienne; elle le pourra
uniquement en servant le pays et en se sacrifiant à lui, pourvu que services et sacrifices soient approuvés et acceptés.
Les masses ne comprendront pas ce sacrifice, mais bien leurs chefs responsables. Non pas aujourd'hui, ni demain, mais lorsque l'expérience leur aura prouvé que je dis la vérité. Ils feront d'abord comme en Russie: lorsque la misère augmentera, ils achèteront à haut prix l'expérience et la tradition de quelques hommes. Mais on ne peut acheter que le travail et la pratique, non les sentiments et l'intelligence. On comprendra donc peu à peu que les hautes valeurs morales peuvent être données, mais ne sont pas à vendre. Alors des chefs responsables, ceux du moins qui gouvernent pour servir, se sépareront des chefs catilinaires qui servent pour dominer.
Chez nous — et par notre faute — a régné si longtemps l'esprit de calot rampant, l'esprit de sujétion dégradant, avilissant pour l'homme, que l'on peut excuser le revirement en une aveugle adoration des masses, des mineurs et des ratés. Nous sommes ici-bas pour aimer l'homme, tout homme, le réprouvé aussi bien que le faible> tout homme et tout l'homme. Mais masses et humanité ne sont pas synonymes. Les masses qui se réunissent dans les rues et dans les assemblées ne sont pas des communautés constituées d'hommes complets, mais des rassemblements, où chacun est présent et participe de son corps, mais non de son être entier. L'esprit est absent des masses et n'y pourra entrer que lorsque la voix d'un prophète le leur aura inculqué. Alors elles ne prendront pas
de résolutions, elles ne sortiront pas de leurs gonds, mais rentreront en elles-mêmes.
Devant les contorsions d'un agitateur aux promesses faciles, les masses deviennent des intérêts aiguillonnés, non des âmes humaines. Elles sont le miroir concave des passions et des concupiscences qui se déchaînent au foyer de la tribune oratoire, et renvoient, en le renforçant, l'éblouissement projeté sur elles. Ceux qui élèvent les masses à la dignité de juges, ceux qui trouvent en elles leur conseil et leur détermination, ne respectent et n'aiment pas les hommes. Tôt ou tard, les honnêtes d'entre leurs chefs en conviendront.
Mais nous sommes aussi bien éloignés encore de l'heure où les couches supérieures commenceront à réfléchir. Elles n'ont pas compris ce qui était arrivé au monde, à l'Allemagne, à elles-mêmes. Elles voient des maisons, des champs, des rues et des arbres à peine changés, et pensent qu'avec un peu d'habileté, la plupart des choses pourront rester dans leur état primitif et qu'on pourra en tirer encore quelque bénéfice. Il en va de même, lorsqu'un commerçant millionnaire est déclaré en faillite : les quinze premiers jours, les domestiques servent à table comme avant, et l'on mange dans des vaisselles d'argent; la ruine n'est encore que sur le papier. Mais au bout d'un an, tout est dispersé et les hommes ont changé avec les objets. En voyant pour quelles futiUtés on lutte encore aujourd'hui, on arrive presque à comprendre la sérénité et le cynisme avec lesquels on abandonna mille fois plus que ce que l'on jurait de défendre
jusqu'à la dernière goutte de son sang; personne ne sait ce qui est arrivé. On le saura dans peu d'années; alors on cessera de lutter pour des choses qui n'existent plus, et l'on méditera en commun sur les sacrifices qu'il siéra de faire pour sauver ce que l'on pourra sauver et ce qui vaudra la peine de l'être.
Si nous voulons connaître le principe de vie, le seul qui puisse nous préserver de la mort de l'esprit et de l'âme, nous, pays sans puissance, sans équilibre intérieur, nous dont le bien-être est anéanti, les autorités ruinées, les buts extérieurs détruits, l'intellectualité et la morale tombées si bas — le seul principe capable de nous procurer et de procurer au monde une société nouvelle basée sur la liberté, l'intelligence et la justice; le seul ca^ pable en un mot de nous sauver: il faut rentrer en nous-mêmes, regarder en face le caractère allemand, ce caractère inconnu, énigmatique, qui, depuis un siècle, s'est encensé lui-même et s'est illusionné, contrairement à son essence intime, sous les discours vaniteux et les jugements arbitraires. Car nous ne pouvons nous en imposer ni prétendre à rien de ce qui n'est pas le reflet de notre être, de ce qui n'est pas fondé sur notre passé et nos traditions.
Aucun peuple, sans en excepter les Français, ne s'est accordé autant de louanges que nous et ne les a si bien digérées, au cours des dernières décades; dès qu'il s'agissait de nous, on se mettait à porter des
toasts stéréotypés. Au moment où la culture allemande tendait à décliner, un tel bruit fait autour de notre culture provoquait à juste titre le dégoût.
Ceux qui nous vantaient étaient des maîtres d'école ignorant toute comparaison, des orateurs de circonstance professionnels, des nationalistes, mettant la louange au service de quelque haine intéressée, des hommes en science chargés de présenter le système des Hohenzollern comme le but suprême de la création. On n'avait jamais séparé la glorification du peuple de l'apothéose des dynasties, pour lesquelles il a fallu sacrifier la dernière goutte de son sang; et l'absence de conviction de ces déclamations est prouvée par l'indifférence avec laquelle on s'est séparé des dynasties, partie principale du programme, et la facilité avec laquelle on a esquivé le problème de la dernière goutte de sang.
Les clichés sont connus. Loyauté allemande, perfidie latine. La race allemande guérira le monde. Nous sommes des héros, les autres sont des marchands. Etre Allemand signifie faire une chose pour ellemême. Nous sommes le peuple des poètes et des penseurs. Nous possédons de la culture, les autres sont tout au plus civilisés. Nous seuls sommes libres, les autres sont déréglés (ou asservis, c'est selon). Nous devons tout cela à la prédilection de Dieu et à notre éducation par la dynastie (prussienne, bavaroise, saxonne), que le monde nous envie. C'est pourquoi nous sommes destinés à dominer le monde, nous n'avons qu'à mettre la main dessus.
Dans l'une de ces phrases, celle relative au réalisme, il y a quelque vérité. C'est pourquoi, chez nous précisément, plus que chez d'autres, c'était un tort et un signe de décadence que de nous éblouir de l'image transparente et sans ombres de la glorification. 11 y avait là, entre autres, beaucoup d'intérêts en jeu et beaucoup de passivité ; nous aimions à nous le dissimuler, parce qu'on n'en parlait pas dans les discours d'apparat.
En sens inverse, ce serait aussi un tort, et même plus grave, de douter de nous maintenant. Il aurait fallu autrefois de la modération, il importe aujourd'hui d'adopter une attitude vigoureuse, ré- ■solument consciente. En ce moment, ce n'est point besogne fructueuse ni facile que de rassembler nos forces ; il y faut une conviction difficile à acquérir, et la méconnaissance de soi-même est une lâcheté pitoyable. Il faut donc jeter par-dessus bord la marchandise de pacotille des bavards , des intéressés, des prophètes de la haine et des voyageurs de commerce.
Nous n'avons jamais été un peuple de penseurs, pas plus que les Juifs ne furent un peuple de prophètes, les Français ou les Hollandais un peuple de peintres, ou les habitants de Kônigsberg des citoyens de la raison pure. Les anciennes couches supérieure?! de l'Allemagne ont eu la force, au cours de trois grandes époques strictement limitées, de susciter chez certains individus des dons remarquables dans les domaines de la musique, de la poésie et de la philosophie; les couches inférieures d'alors, d'où
descendent les neuf dixièmes de la population d'aujourd'hui, n'ont contribué pour ainsi dire en rien à cette floraison. Au cours de ces dernières années, elles se sont montrées supérieurement actives, malléables, disciplinables, ordonnées, conceptives, réalistes, loyales, sûres, cordiales, réfléchies, secourables et, contre toute attente, aptes aux problèmes de la mécanisation; nous savons peu de chose de leur faculté de foi mer des talents, excepté dans les domaines de la science et de la technique, au sein desquels se révèle moins l'esprit créateur que le savoir pratique et l'application méthodique.
La question importante: quelles relations existent entre le nombre, l'espèce et la grandeur des dons individuels et du Génie d'une part, le caractère national d'autre part, est incertaine et très obscure, bien que nous possédions une science qui s'intitule, à tort, psychologie des peuples.
En général on ne s'est pas préoccupé sérieusement des caractères nationaux ; on les a confondus avec les produits de la culture et les mœurs, qui ressortissaient surtout aux couches supérieures peu nombreuses; l'on a subrepticement passé les dons de certains individus dans la colonne des caractères nationaux, tout en exaltant ceux qu'on poiivait soi-même avoir. Ici encore, on procéda avec cette légèreté tendancieuse qui s'établit précisément partout où l'on cesse de compter par poids et mesures et où intervient l'appréciation. On affirme — toujours d'après cette preuve arbitraire tirée de l'-existence de quelques génies — que les races de la terre dites blondes aux yeux bleus
sont en général des races géniales. Il importe peu que, parmi les quelques dizaines de génies universels de tous les temps vraiment caractérisés, il s'en soit à peine trouvé un exemplaire blond, mais au contraire — cela est piouvé — presque exclusivement des hommes aux cheveux foncés. Par contre, aux Anglais, dont l'influence civilisatiice n'a été dépassée par aucune nation, on reproche sérieusement leur défaut absolu de puissance créatrice de génies. De même avec les Juifs: il est de fait que, malgré leur petit nombre, ils ont engendré le plus grand nombre de génies universels et que l'éthique transcendante tout entière de l'occident provient d'eux; cela n'empêche pas qu'on leur dénie complètement la faculté créatrice.
Laissons de côté ce fatras et n'entrons pas pour aujourd'hui, dans la discussion des théories. La grandeur des dons individuels est au caractère national — nous voulons parler des facultés intellectuelles, non des énergies, qu'il faut considérer à part — comme la fleur est à la plante, le cristal à la lessive; pour déterminer l'un par l'autre, il faut autre chose qu'une généralisation mécanique. Il n'y a pas de peuples de poètes et de penseurs. Cependant on peut dire qu'un peuple créateur de grands musiciens, poètes et philosophes, est un peuple qui s'abaur donne au sentiment et à la vision; tandis qu'un autre, créateur de formes et de normes, comme le groupe latin par exemple, est un peuple qui, dans ce qu'il crée, incarné sa volonté aux dépens du sentiment et de la vision.
L'abandon, la réceptivité, le sentiment de la nature^ la conception originale, l'élan vers la vérité, la pensée en profondeur, l'amour spirituel sont les plus beaux dons
d*un peuple et nous les possédons. Mais ils excluent d'autres dons, très estimés aujourd'hui, et que nous avons affectés en vain. Ils excluent les qualités constitutives de la forme et de la règle, les qualités de domination sur autrui sinon celles de domination sur soi-même, en tout cas les qualités créatrices de nationalité et de civilisation.
Ce n'est pas par hasard que nous n'avons trouvé aucune forme essentielle et constante dans les domaines innombrables de la vie: depuis l'oeuvre d'art jusqu'à la constitution des armées, depuis les constructions publiques jusqu'aux sociétés par actions, depuis le sanctuaire jusqu'au service de table.
Et par contre, il n'est guère une seule de ces formes que nous n'aurions pu remplir d'une substance plus riche et plus vivante que ne l'ont fait leurs inventeurs.
Car celui qui porte en lui le tout ne se contente d'aucune forme; il trouve en lui-même le projet et le contre-projet, la thèse et l'antithèse. Il aspire à la synthèse, et toute forme est unilatérale. Il reçoit, choisit, comprend, exécute, détruit et réprouve. Il conserve l'unité dans la diversité, comme l'année, dont les jours et les heures se succèdent sans jamais se ressembler. Il n'use pas de violence, par respect pour la création.
Tandis que le créateur de formes, lui, use de violence. Il se prend lui-même pour règle et ne comprend que soi. Le reste, qui n'est pas à la taille, qui ne peut s'adapter à la forme choisie, l'incompréhensible et l'incompris, reste quelque chose d'étranger, de valeur inférieure, qu'il faut soumettre ou mépriser. Le créateur de formes peut dominer, user de violence même, sans être un tyran,
car il est convaincu de la qualité de ce qu'il crée et ne connaît pas le doute. Il est sans scrupules, mais jusqu'à une certaine limite qui est constituée dans son sentiment par la moins-value des autres choses. L'homme amorphe, au contraire, ne peut pas dominer; car rien qu'empiéter dans la sphère des autres signifie une injustice envers sa propre sphère, qui repose sur l'admission universelle. Est-il contraint d'empiéter? alors il perd tout équihbre, car dans l'injustice qu'il commet il ne peut plus distinguer aucune limite. Il ne peut pas non plus civihser, car il ne prend pas la forme au sérieux; il la détériore chez lui-même: comment pourrait-il l'imposer aux autres? Il est essentiellement naïf, car la création le travaille; en ce qui concerne l'exécution, il est conscient, critique, éclectique et méthodique, afin d'acquérir la maîtrise de son exclusivisme forcé. Inversement, le créateur de formes est au fond de luimême roide et conscient, mais naïf dans sa manière d'agir parce qu'il ne connaît pas la possibilité du doute.
Les formes naissent au sein des siècles comme des créations de la nature. Elles supposent des individus analogues, des modifications insensibles de père en fils. L'Egypte, Rome et la terre antique du présent, la France, en sont des exemples. Depuis des siècles, la France se contente de trois styles d'architecture qui, au fond, n'en forment qu'un. Sa langue se transforme peu. Les principaux objets de ménage sont presque les mêmes depuis plus de cent ans, la mode n'est qu'une vibration. On y apprend peu les langues vivantes étrangères, leur esprit n'y est pas compris et leur prononciation reste française. On considère les pays étrangers comme une
ménagerie, on ramène tout à sa propre mesure. Chacun peut tout juger, car il s'en tient à la norme. Au sein de la norme, la sensibilité est très grande, le sentiment des proportions très sûr, on remarque le plus léger changement. Il n'est pas possible de douter de la norme: on pourrait aussi bien trouver à reprendre quoi que ce soit à la lune ou au soleil, qu'au style Louis XIV.
Le jugement en dernier ressort des Anglais, en tout ce qui concerne la vie, est le suivant: «Ceci est anglais», et «Ceci n'est pas anglais.» L'étranger fait l'objet d'une étude géographique et ethnologique. Toute la puissante volonté d'une nation est concentrée dans une forme civilisatrice et politique. Tout penchant particulier est une lubie, et cette lubie ellemême a des formes établies. Toute contravention aux règles adoptées à table vous met au ban de la société, tout autant qu'une parole dirigée contre l'église. On s'asservit la nature avec patience et intelligence, qu'il s'agisse d'élever des moutons ou de gouverner l'Inde.
Cette sécurité, ce sens de la souveraineté et cet art de gouverner qui découlent des normes, nous manquent. Nos esprits les plus vigoureux sont informes, éclectiques ou titaniques, méprisent la forme, la choisissent toute faite ou la font éclater. Nous avons trois patries entre lesquelles nous hésitons: l'Allemagne, la terre et le ciel. Nous comprenons et respectons tout; chaque pays, tous les hommes, tous les arts et- toutes les langues. L'étranger nous féconde; aux degrés inférieurs nous en jouissons et nous l'imitons, aux degrés supérieurs il nous pousse à créer. Nous nous soumettons à qui nous commande et nous règle-
mente, et ne le haïssons pas, mais bien celui qui nous fait violence et nous contraint à l'exclusivisme;. Nous supportons un gouvernement autocrate, nous le respectons même, s'il sait nous prendre selon notre caractère national et ne s'attaque pas à nos aises.
Ici nous abordons déjà la partie de notre caractère qui découle de notre volonté, domaine sérieusement modifié par la chute des anciennes castes dirigeantes et par un long processus de misère. Les Germains de Tacite aimaient la liberté et étaient rudes ; il n'est pas resté trace de cela. Ceux qui ne le savaient pas sous l'autocratie, apprendront par la soi-disant révolution, qui ne vise qu'à des modifications de la vie matérielle, que nous attachons peu d'importance au libre arbitre et aux responsabilités propres. Nous ne sommes toujours pas une nation, mais une association d'intérêts qui s'affrontent; un irrédentisme allemand — on l'a vu et on le verra malheureusement — n'est du reste pas une conception possible. Comme nous ne représentons pas une nation, ni une idée nationale, nous ne pouvons agir à l'extérieur que commercialement, non en civilisateurs ou en propagandistes.
De ce point de vue, on peut comprendre l'histoire allemande au cours des deux derniers siècles. Une puissance extra-allemande, la Prusse, s'organisa bureaucratiquement, féodalement et militairement. Elle put acquérir la moitié de l'Allemagne et s'attacher l'autre, sans cohésion. Elle remplaça le défaut de caractère national et de volonté par une organisation rigide, une ligne de princes et la plus forte armée du monde. On força la mécanisation à s'enrôler et elle porta le colosse à tra- Rathenau, Révolution. ^* «^^q
vers une éconDinie florissante. Le système ressemblait à une nation, mais était en réalité une communauté économique, autocratique et cuirassée. Elle ne put développer ni forces ni idées nationales, pas même visà-vis de ses émigrés, mais seulement de la concurrence commerciale; de faibles alliances protégeaient la situation extérieure. L'autonomie ne fut pas accordée, parceque l'ordre militaire constituait le point d'appui du tout; au ton de sous-officier adopté à l'intérieur correspondit une politique grossière vis-à-vis de l'étranger, les inimitiés s'accrurent et la catastrophe eut lieu.
Notre volonté était remplacée par la discipline. Mais discipline ne veut pas dire nationalité; elle signifie un moyen extrême et, s'il vient à se briser pour n'importe quelle raison, il ne reste — rien. Or, le système prussien, portant le nom moyenâgeux d'Empire allemand, n'était point un édifice populaire national, mais une association coërcitive dynastique et militaire à façade constitutionnelle ; en conséquence, le nationalisme intéressé adopta les formes antipathiques et peu dignes que nous connaissons. Les principaux intéressés, calmes et conscients de leur pouvoir, les représentants de la noblesse militaire et administrative s'abstenaient de déclamations et n'intervenaient que lorsque leurs intérêts étaient menacés. La haute bourgeoisie se vendit. Une classe moyenne supérieure caractérisée par quelques cercles de professeurs secondaires et de fonctionnaires subalternes, pour se faire pardonner des origines médiocres, prit son rôle au sérieux et créa cette atmosphère menteuse d'antisocialisme haineux, de dépêches loyalistes et de délire am-
bitieux, qui nous rendit impossibles aux yeux du monde, moralement et intellectuellement. Au lieu d'une Allemagne intellectuelle, on vit surgir tout-à-coup, une société d'intéressés stupide et ivre de pouvoir, qui se prétendait l'Allemagne, dont elle était l'antithèse ; incapable de se réclamer d'une production, d'une pensée, elle se targuait d'une pureté de race contredite par son propre aspect et ne connaissait que la rancune, les coteries et la servilité. Avec ces qualités, elle avait la prétention de faire le bonheur du monde, sous le nom de culture.
Il n'y a rien là d'étonnant; car l'association utilitaire de l'Empire, slavisée et appuyée sur la subordination et rintérêt, n'émettait aucune idée; elle possédait le pouvoir, un mécanisme et de l'argent. Ceux auxquels cela en imposait croyaient en imposer à d'autres, et on en conclut que les grands esprits du passé avaient vécu dans l'unique but d'élever au pouvoir ces tertiaires. Wagner avait contribué à la transition de l'ancienne Allemagne à la nouvelle; les cuirassés et les canons géants semblaient être des conséquences naturelles de Kant et de Hegel, et le mot de culture, que l'on devrait interdire -pendant trente ans par une loi d'Empire, servait à couvrir ce confusionisme.
Ce serait un pitoyable spécimen d'esprit de simpliste que de découvrir maintenant, après notre défaite, que notre grand peuple n'aurait jamais dû mener une politique continentale, ni mondiale. Certes, notre esprit, nos moeurs et notre puissance nous donnaient le droit de la mener: mais la faiblesse de notre volonté fut la cause de son échec. Le malheur voulut que Bis-
marck, né pour une realpolitik de haute envergure, grandi dans la tradition prussienne, stylé par Gortschakow au point de vue de la tradition diplomatique, nous protégea durant plusieurs décades, tandis que seule une politique intuitive, à l'empreinte d'un Stein, pouvait nous protéger efficacement durant des siècles. Au milieu de nations autonomes et souveraines, nous sommes restés, par inconscience, par manque d'énergie et par une servilité innée, un peuple gouverné patriarcalement, sous la tutelle de dynasties envoyées de Dieu et de classes privilégiées. Du mouvement puéril de la bourgeoisie cultivée en 1848, Bismarck ne distingua que le côté irrémédiablement utopique et non le côté symbolique que Marx aurait pu lui indiquer. Son esprit pratique estimait en souriant qu'une poignée de paysans et de grenadiers pouvait mettre à la raison ce peuple de sentiments tout dynastiques. Ce n'était que trop vrai, bien que la substance de ce peuple ne fût plus, au bout de trente ans, une substance paysanne, bien qu'il eût appris lui-même à se servir de la puissance de ce peuple industriel moderne dans une enveloppe paysanne. Il refusa donc d'accorder à ce peuple sa majorité, brisa, avec une supériorité géniale, les résistances d'ailleurs incapables, au moyen du succès et de l'autorité. Le mécanisme merveilleux de sa constitution fit de l'Empire une continuation de l'Etat autoritaire prussien, confirma les souverainetés, dynastiques de tout le poids d'une obéissance encore existante et qu'il avait justement estimée ; il détruisit, au sein d'une génération entière, tout désir de liberté, en lui imprimant la marque déshonorante de la dépravation so-
ciale et morale. L*indignité et l'incapacité politiques atteignirent leur point culminant en 1880, au sein de la race ambitieuse des assesseurs, à laquelle succéda le haut capitalisme patriotique et navaliste de 1900.
Une nation autonome et souveraine, comme il était de règle dans le monde entier au début de ce siècle : — exception faite de nous-mêmes, de l'Autriche et de la Russie, — pouvait, aussi peu jalousée qu'une Amérique, mener une économie et une poHtique saines et stables et jouir de la confiance du monde; par contre un vaisseau de guerre armé jusqu'aux dents et dangereux, gouverné par secousses, par un capitaine amateur souverain à son bord, devait s'attendre tôt ou tard à être éloigné du port des peuples. L'histoire exagère volontiers, surtout lorsque les situations fausses ont trop longtemps duré; la certitude croissait avec les années: que seulement au lieu de l'exil, ce fut la distinction.
Si quatre ans de famine, une guerre perdue et une révolte mihtaire nous ont délivrés, cela ne signifie aucun changement dans le caractère. Et, si aujourd'hui, une presse servile et empressée vante notre misérable constitution dépourvue d'idées comme étant la plus libre du monde, cela ne prouve rien en faveur de la durée de celle-ci. Le discernement ne remplace pas le caractère, mais constitue pourtant un pas vers le but; donc, lorsqu'on aura discerné que le changement n'a pas empêché les choses de mai cher et s'il reste de ce temps quelques écrits et quelques idées — il en restera — , la faiblesse sera au moins libérée de son aveuglement.
Nous pourrions lentement, très lentement, par un début de retour à l'énergie, revenir tâter aux anciens problèmes du pouvoir: cela ne signifierait rien. Avant que nous y parvenions, le monde sera modifié et portera de nouvelles idées. Occupons-nous de ce qui s'offre devant nos pas ; cherchons à découvrir l'idée et le principe vital auxquels nous devons aspirer pour vivre, pour guérir, pour nous renouveler, pour rester un peuple et devenir une nation, pour créer l'avenir et être utiles au monde.
Le bilan de notre être est donc le suivant: Hautes qualités de l'esprit et du coeur. Morale et mentalité normales. Faiblesse de la volonté autonome et de l'action libre.
Nous nous donnons et nous créons avec le coeur. Nous cherchons la vérité. Notre sentiment est pur et fort. Nous sommes endurants et courageux. Nous sommes plus sentimentaux qu'enthousiastes. Nous ne créons aucune forme, nous nous oublions nous-mêmes, nous n'aspirons pas à la responsabilité, nous ne dominons pas, mais nous obéissons. Nous ne connaissons aucune limite à l'obéissance et n'examinons pas les charges qu'on nous impose.
Jamais, de sa propre volonté, : le peuple allemand n'aurait conçu un idéal de puissance. Il lui fut imposé par les^ usufruitiers et les profiteurs de la grande machine de guerre; Bismarck lui-même n'approuvait pas cet idéal.
Un idéal civilisateur n'est pas à notre taille, car nous manquons de concentration, de volonté directrice et de puissance créatrice de formes. Nous ne sommes pas faits non plus pour une mission politique de médiation entre les autres peuples, car nous manquons nousmêmes d'équilibre : nous ne possédons pas le calme d'une existence assouvie et politiquement, nous ne sommes pas mûrs.
Ce qui convient à notre caractère comme à celui d'aucun autre peuple, c'est la mission intellectuelle. Elle nous appartenait il y a cent ans encore, nous l'avons abandonnée parce que nous avons perdu le pas par suite de notre manque d'énergie politique, parce que nous n'avons pas participé au développement de la politique intérieure des nations; parce qu'au lieu d'y participer nous nous en sommes tenus à la distillation la plus complète de la mécanisation, pour la transformer en prétentions à la puissance. Tel Faust, détourné de son chemin, réprouvé du génie de la terre, parmi les sorcières, les spadassins et les alchimistes.
Notre âme faustienne n'est pas morte. Parmi tous les peuples de la terre, nous sommes le seul qui ne cesse jamais de lutter avec lui-même. De lutter non seulement avec lui-même, mais encore avec son génie et avec Dieu. Nous portons toujours en nous l'univers, le moindre souffle de la création gonfle nos voiles. Nous comprenons le langage des choses, des hommes et des peuples. Nous comparons chaque chose à elle-même, non à nous; nous ne voulons pas notre volonté, mais la vérité. Nous nous ressemblons les uns aux autres et ne nous ressemblons pas à nous-mêmes ; chacun de nous
est un pèlerin, un rêveur, un chercheur. Nous prenons au sérieux les choses de l'esprit, elles ne servent pas à notre vie, mais notre vie les sert.
— «Tu oses dire cela, en face de la dépravation et de la débauche, du profitisme et de la crapulerie, de la sujétion déshonorante, de la prostitution sans pudeur, de la paresse, de la fausseté, de l'insensibihté et de la vulgarité qui caractérisent l'époque où nous" vivons?»
— J'ose le dire, parceque je le crois et le sais. L'âme du peuple est en proie aux crampes douloureuses et aux rêves qui annoncent la guérison. La guérison non seulement de la guerre, mais d'une maladie plus difficile à guérir: de la méconnaissance de nous-mêmes pendant cent ans. Le choix, qu'on a tant raillé, des anciennes couleurs romantiques, et si peu héraldiques, noir-rouge-or, remplaçant lès couleurs, sans corps et sans âme, de la guerre, constituait, au miUeu du déUre des folies, une légère et symbohque suggestion de la raison. Nous devons nous souvenir du temps où nous avions cessé d'être Allemands pour devenir Berlinois.
Un besoin urgent s'affirme de l'Esprit. Dans le monde en général ni plus ni moins que chez nous, mais cet esprit, le monde ne le créera pas. L'histoire sait pourquoi elle a choisi Versailles et la galerie des glaces. Ce n'est pas la mécanisation seule, avec son escorte de nationalisme et d'impérialisme, qu'il s'agit de glorifier une fois encore, pour la dernière fois ; non, toute la politique franco-anglaise d'acquisitions territoriales se déroule, remontant vers sa source jusqu'au trône du roi-soleil, et l'on croit sérieusement qu'elle présidera de nouveau, pendant des siècles, aux destinées mon-
diales. C'est là un spectacle incompréhensible, insurpassable en sa monstrueuse ironie, et qui sert d'introduction à la grande époque dont l'occident ne se doute pas en sa conscience bourgeoise. La guerre fut pour lui un scandale grossier, ourdi par des bandits; la victoire lui paraît être le triomphe définitif de la sage civilisation capitaliste. La torche qui éclaire d'Orient lui semble un incendie propageant la mort, et il ne voit pas la migration ascendante des couches inférieures du peuple.
Non! ce n'est pas ainsi que l'on créera l'esprit de l'avenir. On pourra trouver des organisations plus judicieuses, des paratonnerres destinés à atténuer la décharge, mais la force naturelle trouvera son chemin par la douceur ou par la violence, et la nouvelle terre qu'elle prépare a besoin d'une semence nouvelle.
S'il nous est donné de créer un esprit nouveau, cela ne veut pas dire que nous ayons le droit de décider si nous le voulons ou non: même s'il ne s'agissait pas de sauver notre vie, mais de la perdre, il nous faudrait obéir. Or nous avons vu qu'il s'agit de la sauver et c'est facile à comprendre: car nul orgarisme ne peut vivre s'il n'accomplit la mission qui lui a été confiée.
Nous serions donc arrivés à un point très dangereux : au point où nous guette le discours sur les générahtés morales, discours tout allemand, qui promet le salut universel et, après, clôt le débat sur un ton solennel: Patrie, moralité, humanité, travail, courage, espoir — nous savons tous comment cela finit; l'auteur a écrit de belles choses, le lecteur a lu de belles choses, on est très ému des deux côtés, et fort peu convaincu.
J'ai donc écrit des choses très suspectes. Le lecteur ne m'aurait suivi au cours de ces pages ardues, que pour entendre finalement ce mot d'une signification la plus générale de toute: «Raison!» Est-il un mot que l'on ait entendu plus souvent? et que faut-il en penser? — Doucement, cela va se gâter. Le mot suivant est plus insidieux, carrément et bourgeoisement suspect, ce mot «Culture»^). Je n'y puis rien changer, il nous faut suivre la pensée universelle. Nous devons traverser la foule, où les locutions nous coudoient. Un voyage, serait-ce au Thibet, commence toujours dans une gare centrale. Le défaut de la locution ne réside pas en ce qu'elle provient d'un concept général, mais dans le fait qu'elle s'en contente et ne permet pas à la pensée de le pénétrer jusqu'au fond.
Notre tâche principale est donc de rendre raison^ nable notre peuple capable de Raison^). Or comme la Raison ne peut pas être greffée par la poussée d'une force extérieure, par des sermons de carême, par les radotages des journaux, par l'activité des associations Gu par la propagande, mais est reliée à la vie et doit être développée par la vie, — il appert que l'oeuvre organique et la manière d'être à laquelle elle aboutit, se nomment: culture.
1) L'auteur n'a pas employé ici le terme de K u 1t u r,, qui est tout collectif et se rapproche de nôtre mot «civiKsation», mais celui de B i Id u n g , Httéralement: «formation». No^e du Trad.
2) Ge is t est plus général que la traduction qui nous en avons donnée. Il embrasse toute ractivitè de l'esprit: science^ morale, religion etc. Note du Trad.. .
C'est presque à contre-coeur et après de longues hésitations, que j'ai transcrit ce beau mot, usé à ce point qu'il en est méconnaissable. Parviendrons-nous à l'expliquer et à retrouver sa signification ? Même si on ne lui donne pas à satiété le sens impropre «d'éducation», les harmoniques ne nous font pas entendre son véritable sens. L'école, si possible l'université, un peu de français et d'anglais, l'orthographe, la grammaire, des cartes de visites, des manchettes, quelques mots d'étranger, des hauts de forme, les règles de savoir-vivre à table: tels sont les harmoniques que nous percevons lorsque l'on parle d'une homme cultivé ou même d'un mon&ieur cultivé. Il y a cent ans, culture signifiait, comme le mot l'indique, le développement et la possession intime, absolue, des forces corporelles, intellectuelles et morales. En ce sens-là Goethe fit rivaliser de culture les deux figures fraternelles créées à son image: Faust dans le plan riche et Wilhelm Meister dans le plan pauvre.
Nous n'envisagerons pas un idéal d'éducation, ni un idéal de savoir, bien qu'il s'agisse aussi d'éducation et de science, mais un idéal de volonté. Il ne sera pas facile de dire jusqu'à quel point et dans quelle absence dé limites il faut comprendre cette conception. Elle ne plane pas dans les airs, nous en voulons pour preuve que, durant des siècles, les Grecs prirent en toute conscience la ywaXoxàyaO'ca comme loi suprême et la firent régner en maîtresse sur une volonté dont l'impulsion naturelle les portait dans une tout autre direction.
On ne demandera pas à celui qui a introduit la notion de «mécanisation» dans la pensée allemande, qui a arraché aux mains des psychologues leur conception
de l'âme pour la ramener à son sens primitif, à celui qui a tant écrit sur l'intellectualisme et le défaut d'âme pour proposer le royaume de l'âme comme but final à l'humanité, — on ne lui demandera pas d'exalter la culture mécanique, et en général la culture qui s'inculque. Nous verrons comment on peut créer la culture ; il faut, avant tout, la vouloir.
La vouloir, dans un sens et avec une force de volonté dont nous ne pouvons nous faire aucune idée, aujourd'hui où les époques de zèle religieux, de la réformation, du classicisme allemand, des guerres de l'indépendance, sont si éloignées de nous. Si l'on sourit à bon droit de la conception courante de la culture intellectuelle, ornée de connaissances, de style, de dates historiques et d'aventures de voyages, si appréciée dans la vie de famille, dans la société et dans les affaires; — d'autre part, la volonté d'une culture intégrale du corps, de l'esprit et de l'âme doit devenir si forte dans le peuple, que toutes les questions relatives à l'agrément, à la jouissance, à la mise en valeur, aux intérêts matériels doivent rentrer complètement dans l'ombre. Ce mot — culture! — doit sonner de telle sorte, que tous ceux qui l'entendent, puissent se regarder avec le sentiment assuré qu'ils se comprennent; comme au Japon, lorsqu'on prononce le nom du chef de famille commun, l'Empereur. Il faudra qu'une chose soit en Allemagne, qui ne puisse être atteinte par le scepticisme désabusé, clignotant, ricanant du café, par les grognements éructants de la brasserie. Ceux qui ne voudront pas admettre cette chose à côté de leurs conceptions de classes, de leurs spéculations sur les graisses, de leurs soucis
relatifs à la rente, ou de leurs prétentions à des places de conseillers, — ceux-là devront apprendre qu'ils font quelque chose de plus répugnant que s'ils se montraient à leurs semblables sans s'être lavés.
La conception de la culture comme notre véritable et unique principe vital devra acquérir un sens si profond, qu'elle ait dans la vie publique comme dans la législation le premier et le dernier mot. Si nous devenons aussi pauvres que les souris d'églises, il nous faudra employer notre dernier pfennig à élever le niveau de l'éducation et de l'enseignement, de l'imagination et du point de vue, des mobiles et des aspirations, de la production et de l'ambiance intellectuelles à un degré de tension si élevé, qu'entrer en Allemagne signifiera entrer dans une nouvelle époque.
La société devra se pénétrer de cette conception. Les classes qui possèdent aujourd'hui quelque chose d'analogue à la culture, soit: instruction, éducation, expérience, tradition, opinions, principes, doivent donner à pleines mains ce qu'elles ont; non sous forme de conseil, d'administration, de conventicules, de conférences et de visites condescendantes; mais sous forme de service personnel muet, prêt aux sacrifices.
Ceci ne peut pas se faire, il est vrai, sans le Hbre consentement de la partie adverse. Les tentatives pleines de dévouement, faites particulièrement en Angleterre, chez nous aussi depuis quelques années, de gagner la volonté opposée, à force d'avances désintéressées, durent prendre la forme de vocation personnelle à vie et par conséquent rester isolées, parce que la volonté de la communauté non seulement ne les aidait pas, mais
les contrariait. Il faut conclure une trêve de Dieu, non pas entre la bourgeoisie et le prolétariat, non pas entre les gens soi-disant cultivés et les illettrés, non pas entre les prolétaires et les capitalistes, mais entre ceux qui sont prêts à échanger leur expérience, à donner et à recevoir leurs traditions mutuelles. Il ne s'agit pas d'échanger propagande contre revendication, curiosité contre amusement, mais d'une alliance. Or celle-ci ne sera possible que lorsque la lutte de classes aura cessé d'être un but en soi.
Quant à la transformation même de la société, nous ne devons pas l'espérer à si bas prix; elle exige d'autres conditions, dont nous parlerons. Cependant la mentalité, la notion de la mission ne saurait être mieux introduite que par rechange de services entres deux classes.
Nous disposons toujours des méthodes 'organisatrices de la science et de l'administration traditionnelle. Nous avons besoin maintenant de nos chaires d'enseignement et de nos instituts scientifiques, non plus pour une chiche éducation du peuple et pour des conférences populaires, mais pour étudier les questions nécessaires à la culture nationale, remplaçant dès mainten?nt la défense nationale. Nous avons besoin d'autorités centrales qui ne feront pas des économies sur le dos de pauvres écoles populaires, à l'instar des ministères surannés des cultes, mais qui se montreront capables de créer l'oeuvre de l'éducation allemande, l'oeuvre ascensionnelle, l'oeuvre de l'harmonie dans le travail.
Depuis plusieurs décades, la conscience de la société bourgeoise s'est réveillée. Elle a créé le mouvement de Toynbee-Hall et des settlements, qui a trouvé en Allemagne de méritoires imitateurs. On avait compris l'injustice commise à l'égard des frères prolétaires, auxquels on dérobait l'Esprit pour leur offrir en compensation un travail mécanique abrutissant, et l'on fit des sacrifices de haute valeur, en ce sens que des hommes d'élite mirent toute leur vie au service de leurs frères. Cette grande oeuvre a adouci quelques douleurs et diminué la haine, sauvé çà et là quelques âmes: mais elle ne put agir comme elle l'aurait dû, parce qu'elle ne put devenir ce qu'elle croyait être.
Elle devait et croyait être une simple et naturelle charité, une pure réciprocité d'échanges psychiques, non une pitié avilissante et une mission dogmatique. C'était là une noble et grandiose erreur: Ce ne fut qu'un sacrifice et une donation. Car la société, des deux côtés, se tint à l'écart, elle agit même en sens contraire. Ce que donnait une main, mille autres le reprenaient; ce que recevait une main, mille autres le repoussaient. La conscience collective . d'une classe ne s'était émue, mais la conscience de certains hommes de la société bourgeoise: on avait choisi des apôtres, on ne s'était pas mis soi-même en mouvement. Les conditions du travail restèrent les mêmes, on ne consentit de sacrifices qu'en détail.
Tant qu'une injustice générale persiste, elle condamne au mensonge tout effort individuel. L'injustice devient
même plus amère, parcequ'elle perd sa naïveté, reconnaît qu'elle est injuste et ne fait rien pour y remédier. C'est pourquoi un deuxième mouvement important, celui des universités populaires, qui a créé au Danemark la classe paysanne la plus développée, ne donnera aucun résultat, au sens social, dans les pays divisés dans le sens prolétarien. En outre ce mouvement restera étranger à son idée originelle, qui reposait sur la vie commune momentanée des professeurs et des élèves. Il deviendra au contraire, un institut de conférences et courra le danger que l'objet de l'enseignement, privé de cohésion et ingurgité sans bases scientifiques, crée ce que l'on appelle une demi-culture, bien plus nuisible que l'inculture et qu'il faudrait nommer fausse culture.
Aucune oeuvre charitable ne pourra amener la réconciliation des classes, ni même suppléer à l'éducation populaire. Or, la réconcihation des classes, même si l'on y pouvait parvenir, n'est nullement notre but, mais bien la suppression des classes; notre but final n'est pas l'éducation populaire, mais la culture populaire achevée. Nous ne voulons pas donner d'une main et reprendre de l'autre ; nous ne voulons pas condamner au profit de quelques élus le peuple de nos frères à l'hébétement. Nous voulons au contraire couper le mal à sa racine, briser le monopole de la culture et former un peuple nouveau présentant l'unité de la personnalité et de la culture.
Or, la racine du mal est dans le travail. C'est une illusion de croire que la division des fonctions matérielles», sur laquelle est basée la production mécanisée, permettra jamais la renaissance de l'habileté technique,
A moins qu'une dépopulation catastrophale ne ramène la relation existant au moyen-âge entre la surface du terrain et le nombre des habitants, la division du travail persistera; tant que la division du travail existera, l'homme ne produira pas d'objets terminés, mais un travail partiel; dans les meilleures conditions de développement mécanique, un travail de sui'veillance. Personne ne peut accomplir avec joie un travail machinal et sans âme ; ce qu'il y a de terrible dans le processus de la mécanisation, c'est qu'il rend laid et haïssable l'élément vital humain, la véritable forme de l'existence qui occupe plus de la moitié des heures de veille: le travail créateur. L'être travailleur et vigoureux est avih par lui jusqu'à la paresse; en effet, à quoi cela rime-t-il que toutes les luttes sociales culminent à cette conquête: la diminution des heures de travail?
Pour le paysan, pour le savant, pour l'artiste, un jour de travail n'est jamais assez long; pour l'ouvrier, qui se nomme lui-même le «travailleur», la journée de travail n'est jamais assez courte.
Les progrès de la technique parviendront à transformer le travail mécanique en un travail de surveillance. Mais le processus est lent et partiel; nous ne pouvons l'attendre, d'autant plus qu'il y aura des époques où la technique n'avancera plus, si tant est qu'elle ne recule pas. Ceux qui ont appris à connaître par eux-mêmes le travail mécanique, qui ont éprouvé le sentiment d'être assujettis complètement à la lenteur d'une aiguille d'horloge, qui savent l'horreur de jeter un regard sur la montre après une éternité et de constater qu'elle n'a pas avancé déplus de dix minutes; Ratiienau, Révolution. ^^ ^^^p.
ceux dont les désirs sont attachés au signal d'une cloche, tuant chacune des heures de leur existence avec Tunique souhait qu'elle passe plus vite, — ceux-là comprendront que la diminution des heures de travail, peu importe le résultat, représente, pour le travailleur mécanique, le but ultime de sa vie.
Cependant, ils savent encore autre chose. Ils connaissent la plus mortelle des fatigues, la lassitude de l'âme. Ils ne goûtent pas le repos réparateur après un sain travail corporel, ni la détente, éprise de diversion, après un travail intellectuel ; ils ne connaissent que le vide de l'hébétement absolu, comparable au dégoût éprouvé à la suite d'un excès. Ce serait un stérile bavardage de maisons de thé, de recommander ici de bonne musique, des conférences édifiantes et instructives, une joyeuse promenade au sein de la libre nature de Dieu, une heure paisible de lecture sous la lampe et d'autres choses semblables. L'eau de vie, le cinéma, les cartes, l'agitation et le Hbertinage peuvent encore fouetter les muscles et ks nerfs maltraités, jusqu'à ce que le jour suivant les broie à nouveau.
L'ouvrier manque de comparaisons. Il ne sait pas à quoi l'on reconnaît le travail sain. Il ne peut se remettre aux travaux des champs, car on y est sevré des contre-poisons qu'il tient pour indispensables, il lui manque aussi le sens de l'ordonnance organique, que la machine anéantit. Le retrouverait-il, que ce serait en vain; car si l'agriculture soupire après des milliers de bras, elle ne peut en accueilhr des milhons. L'ouvrier manque de comparaisons: d'où son mépris absolu da travail intellectuel, dont il ne méconnaît pas les résul-
tats, mais qu'en raison de l'effort accompli il place au même niveau que l'oisiveté des gens se promenant à pied ou en voiture dans les rues aristocratiques, avec leurs chiens de salons.
La conscience bourgeoise, celle des savants même, se voile avec une lâcheté honteuse devant l'horreur du travail mécanisé. A part les esthètes, bons diables, vivant au sein d'une rusticité élégante, entourés de tous les objets dûs à la mécanisation, grognant lorsque la lumière électrique fait défaut et exprimant dans des feuilletons leur étonnement de voir négliger l'anciefl métier d'agriculteur, on considère le travail mécanique comme irrévocable et l'on est heureux de le laisser faire aux autres.
Des marchands de bonheur en mal d'agitation taisent, consciemment ou non, l'essentiel: à savoir que dans leur monde égalitaire régnera la plus amère pauvreté, et ils le prennent, du reste, d'un coeur léger. Pourvu que, dans l'Etat futur, il leur soit réservé une situation exceptionnelle dans le domaine littéraire ou politique, les autres pourront trouver leur consolation dans ce fait que, malgré une misère plus profonde, où les conduira leur propre inactivité, si l'enfer du travail mécanique doit persister, sa durée quotidienne sera légèrement écourtée. Mais c'est une conception fausse, irréfléchie, le produit mort-né d'une paresse de la pensée, — comme tout ce que nous présentent et nous promettent les buts de l'avenir — que de croire que le travail mécanique se réconcihera avec lui-même et avec le travail intellectuel dès qu'il sera de plus courte durée et mieux payé. Reportons cette idée à un mal familier, au mal de dents
par exemple. Toutes les déclamations: le travail mécanique n'est pas un mal, dénotent l'inconscience ou le mensonge; si l'on n'arrive à autre chose qu'à réduire la durée du travail à quatre heures, toutes les luttes sociales tendront à le réduire à deux heures. Le but du socialisme tendant à la diminution des heures de travail — tant qa'il se limitera à ce pont aux ânes — , aboutira à la fainéantise.
11 s'agit de regarder en face le fait tel qu'il est: le travail mécanique est un mal par lui-même, et tel, qu'aucune transformation sociale et économique du genn dont elles sont toutes, ne pourra y remédier. Ni Karl Marx, ni Lénine ne parviennent à sortir de cette ornière; c'est la pierre d'achoppement de tous les Etats de l'avenir édifiés aujourd'hui sur la base socialiste. En ce point, le problème central du socialisme reste intact, comme jusqu'à ces derniers temps la conception légendaire de la plus-value, et logé comme elle dans un trou de rats empli de clichés ressassés et jamais contrôlés.
La spirituaHsation du peuple, l'Etat cultural, seule base possible d'une société digne de l'humanité, resteront irréalisables tant qu'on n'aura pas fait tout ce qui est humainement possible pour supprimer les effets du mal qui abrutit et avilit l'esprit humain et qui est incapable par lui-même de rompre avec ses conséquences. La politique des conseils, la socialisation, la réforme fiscale, l'éducation du peuple, — aucun de ces mots d'ordre, autour desquels gravitent uniformément et jusqu'à satiété, les discussions du jour, ne parviendra à effleurer le problème fondamental. Il
faut établir ici et réaliser un principe, que j'appellerai le principe de la compensation du travail: je vais le développer dans ses grandes lignes.
La compensation du travail vise à spiritualiser la production. Comme le travail mécanique ne peut être spiritualisé au-delà d'une certaine mesure fournie par la technique, il exige la spiritualisation de la journée du travail, et cela par l'alternance et la combinaison du travail intellectuel et du travail mécanique. Tant que ce principe ne sera pas réalisé, la véritable culture du peuple sera impossible. Tant que la culture du peuple n'existera pas, la culture sera un monopole de classes et de transfuges; l'équilibre de la société sera instable; elle constituera un assemblage abandonné à tous les bouleversements, qui, même en l'état le plus élevé d'organisation sociale, obligera les masses à un travail de forçat et destructeur de la culture.
Il existe un moyen capitaliste pour épurer, pour spiritualiser même, le travail quotidien. Avant la guerre nous avons été sur le point de l'employer; l'Amérique l'emploie. Il prévoit l'accroissement illimité du bienêtre populaire.
Le salaire quotidien d'un ouvrier américain est monté jusqu'à sept, parfois dix dollars, correspondant à une puissance d'achat de plus de cent marks. Cela signifie un affranchissement si complet de toutes les restrictions de la vie, que l'on ne peut plus parler d'une condition prolétarienne. L'homme qui va à la fabrique
dans sa propre automobile peut se procurer toute espèce de délassement raisonnable et de moyens de culture intellectuelle ; il considère, comme cela arrivait même précédemment souvent en Amérique, son travail partiel d'un oeil critique, l'englobe, de son propre jugement, dans le processus d'ensemble, en améliore les instruments, et c'est pour lui un sport d'être en même temps ouvrier et ingénieur. (Qu'on veuille bien, d'après cela, juger la valeur de la prédiction, que l'Amérique est à la veille du bolchévisme.)
Dans un pays où la fortune momentanée — par suite de l'enrichissement à la guerre et de la dépréciation générale de l'argent — fait presque équilibre à la fortune du reste du monde, on peut opérer la suppression de l'état prolétarien par des moyens capitalistes. Comme il nous est échu d'appartenir aux plus pauvres de ce monde, de devoir recommencer, de vivre pour l'avenir, nous renoncerons sans jalousie aux voies faciles de l'ancienne mentalité et de la richesse; par im dur travail, nous frayerons la voie qui sera désormais celle de tous. La voie de la culture est notre lot, et nous avons prévu, pour la parcourir, le principe de la compensation du travail. Il est donc clair que la notion de culture populaire n'a rien à voir ici avec l'un quelconque des vingt-cinq clichés idéalistes au moyen desquels nos propres discours funèbres nous versent la consolation, mais une progression politique clairement conçue.
Le principe de la compensation du travail exige: que tout homme soumis au travail mécanique, ait le droit de fournir une partie de son travail quotidien en
travail intellectuel conforme; que tout homme voué au travail intellectuel soit obligé de consacrer une partie de son labeur quotidien au travail corporel.
Les limites sont posées: d'une part, les cas d'incapacité intellectuelle, d'autre part les cas d'incapacité physique; il y aura encore des cas très rares, où la perte de quelques heures de travail intellectuel serait reconnue comme ne pouvant être compensée.
Il faut y ajouter l'année de travail que tous les jeunes hommes et toutes les jeunes femmes en Allemagne seront tenus de fournir, sous forme de dressage et de travail corporel.
Ce n'est plus l'examen qui constituera l'étalon des aptitudes et de l'état de la culture, mais bien une épreuve de travail effectif.
Toute personne qui montrera quelques aptitudes pourra demander à subir une épreuve et, si elle réussit, à poursuivre sa culture.
On prendra ainsi l'ascension au sérieux. Or, lorsqu'elle dépend de l'âge ou de certificats d'écoles, elle reste sur le papier.
Il ne faut pas dire que l'épreuve constitue un moyen mécanique, qu'elle avilit la spirituaHté de la culture, qu'il faut la comparer à un examen de littérature chinoise. La véritable culture se distingue de l'esthétisme jouisseur en ce sens, qu'elle est d'une façon quelconque productive. Quant à ceux dont les aptitudes ne tendraient pas à l'art ou dont la pensée ne saurait être créatrice, leur jugement et leur conduite constitueront des forces actives.
Des catégories de culture s'établiront d'ellesmêmes; elles ne formeront pas des conditions, des classes et des castes, mais des degrés de la société, auxquels chacun accédera en toute liberté. Personne ne pourra dire qu'un monopole de culture lui barre la route, que l'éducation et l'épreuve lui sont fermées. Si la culture est de bon aloi, elle pourra s'élever audessus des échelons suivants sans le levier de l'orgueil intellectuel; si elle comporte des devoirs, ceux qui dédaigneront ou manqueront le sentier ascensionnel, ne pourront émettre la prétention de remplir ces devoirs. Si quelqu'un ne possède d'autre aptitude que la volubilité de la langue, dans la multiplicité des professions il trouvera bien son activité ; ainsi on épargnera au peuple le danger de la souveraineté de la gueule, avec ou sans violence.
Un cœur social moyen objectera: «Comment? ne sont-ce pas là des castes ? Nous commençons précisément à secouer le joug des capitalistes, allons-nous maintenant nous placer sous la conduite des intellectuels? C'est là de la pure réaction.»
— Doucement. S'il s'agit d'un malentendu, nous allons le dissiper. S'il subsiste après quelque doute, nous verrons.
Le malentendu, le voici : on oublie que le capitalisme régnait en tant que classe héréditaire. Quiconque en était membre, qu'il fût capable ou non, participait à la domination. La culture, au contraire, n'est pas un bien héréditaire; ceux qui l'acquièrent doivent être doués d'une intelligence et d'une volonté supérieures. Ceux qui possèdent ces qualités acquerront la culture.
Ceux qui l'acqueiront. seront capables d'une responsabilité supérieure. Le cœur moyen est-il satisfait?
Non. Il répond: «Héréditaire ou non, que nous importe? Nous voulons l'égalité. La différence de culture est aussi une sorte d'aristocratie.»
Bien, mon cher cœur, tu as dévoilé le fond de ta pensée. Pourquoi nous ressasses-tu continuellement l'ascension des capables? Je vais te le dire. L'homme supérieur devra se donner du mal et s'élèvera aussi haut que tu voudras bien le lui permettre; c. à d. jusqu'à ce qu'on puisse s'emparer des fruits de son travail; ensuite on le repoussera et le héros de la gueule dictera ses volontés. Cette explication ne te plaît pas? à moi non plus, mais nous sommes quittes.
En effet, je ne songe pas à parler du non-sens d'une société d'égaux. L'homme ordinaire, qui ne conçoit pas l'égalité de la dignité humaine, l'égalité devant Dieu, demande l'égalité extérieure entre les hommes, l'égaHté de la responsabilité et des professions. Cette égahté apparente supprime l'égalité réelle, parce qu'elle ne charge pas les hommes d'un fardeau proportionné à leurs capacités, parce qu'elle crée des êtres surchargés et d'autres qui restent inemployés; ceux-ci sont ainsi poussés au bluff et à l'hypocrisie, les autres sombrent dans le dédain. Il faut réprouver toute prérogative due au hasard ou à l'hérédité. Ou si l'on demande à des hommes tous soumis aux mêmes conditions extérieures, aux mêmes devoirs et aux mêmes exigences, l'égalité intellectuelle, il faut modifier la nature.
Il n'est pas jusqu'à l'indemnisation, c'est-à-dire à la distribution des contrats du travail, où l'égalité mé-
canique ne signifierait une inégalité parfaitement injuste et intolérable de charges et d'allégements spécifiques. Le travail de valeur supérieure, soit le travail créateur, intellectuel, auquel Ton demande les plus lourds sacrifices que connaisse l'humanité, parce qu'il absorbe non seulement toutes les forces, mais encore toute la vie, y compris ses heures de loisir et de repos, — ce travail demande des ménagements extérieurs, parmi lesquels il faut compter l'isolement, la tranquillité, l'éloignement des soucis et des manipulations vulgaires et fatales à la concentration. Il lui faut aussi le contact avec la nature. Ces ménagements, au point de vue économique, constituent des dépenses dont le travail mécanique n'a que faire. Si le travail mécanique et le travail intellectuel doivent être soumis aux mêmes conditions spécifiques, selon lesquelles les travaux seront portés au maximum de leurs effets et les travailleurs amenés autant que possible à supporter des charges égales, l'étalon de l'indemnisation devra varier. Partant d'un minimum d'existence, il comprendra deux degrés: le premier concernant le travail, le second le degré de culture.
Les femmes seront comprises dans cette gradation, qu'elles exercent ou non une profession en dehors de chez elles : car le degré de culture des mères est très important pour la société; il importe donc que la culture des femmes ne demeure pas en arrière de celle des hommes.
Il s'établira un sentiment de cohésion plus étroit au sein des divers degrés de culture; et qui ne portera aucun préjudice à la solidarité du peuple, parce que l'égoisme familial héréditaire ne pourra exister; au
contraire, cette cohésion — qui changera d'éléments à chaque génération, répondant aux relations actuelles entre artistes contemporains, de conditions et de provinces diverses, — supprimera les restes de l'ancienne hérédité et accroîtra sa fortune des valeurs en soi qui lui seront léguées.
Entre les divers degrés, nous trouverons, non seulement une ascension vive, mais aussi la compensation du travail; les efforts en commun constamment renouvelés, dans des plans parallèles et organiques, formeront le point de contact entre la culture, la tradition et la solidarité consciente. Il suffira de rappeler les anciennes corporations de métiers et d'armes, pour comprendre jusqu'à quel point la communauté, rendue visible des devoirs et du travail provoque la virilité de la conscience civique. Le travailleur mécanique instruira son collègue assistant; celui-ci le rétribuera en lui ouvrant le cercle de ses idées et en rivalisant de zèle avec lui dans les diverses phases du processus du travail. Le praticien apportera au bureau et à la salle des séances son absence de préventions et l'expérience de se profession matérielle; il apprendra à connaître l'abstraction, les négociations générales, acquerra le respect du travail intellectuel et le désir de s'instruire et d'exercer son intelligence ou de rattraper le temps perdu.
Deux objections méritent d'être prises en considération et réfutées.
Le nombre des locaux de travail mécanique dépasse de beaucoup ceux du travail intellectuel. Peut-on donner assez de jeu à la compensation du travail
pour qui tous ceux qui désirent s'exercer au travail intellectuel puissent le faire?
On peut répondre à cela: que nous le voulions ou non, notre travail deviendra de plus en plus administratif. Comme, dans les exploitations, on parlera davantage qu'on ne travaillera, notre vie économique se fraiera sa voie à travers des milliers et des milliers de nouvelles organisations. Des conseils d'exploitations, des conseils d'ouvriers, des conseils de corporations s'établiront au sein de nos administrations; cela provoquera d'abord un important déficit dans la production, plus tard un travail étroitement coordonné et de rendement accru. Ce procès peut être figuré par une statue de marbre qu'il faudrait animer, pourvoir d'os, de muscles, de veines et de nerfs. On peut encore le comparer à de misérables champs de banlieue qu'il s'agirait de transformer en une ville: il faudrait défricher, canaliser, paver, enclore, et jusqu'à ce que la circulation ait pénétré dans la contrée, on se trouverait en présence d'un pays inexistant, ravagé et désolé.
Le caractère administratif de la vie économique et politique de l'avenir, comporte une telle quantité de lieux de travail intellectuel, que le personnel formé dont nous disposons n'y suffira pas. Si l'on institue l'année de travail, il en résultera de nouveaux départs et de nouvelles places vides. Il est probable que l'affluence vers le travail intellectuel sera insuffisante plutôt qu'exagérée.
Deuxième objection : la confusion ne sera-t-elle pas augmentée d'une façon illimitée, lorsque beaucoup d'hommes devront travailler à deux endroits différents,
lorsque le personnel s'y renouvellera constamment, lorsque l'écourtement et le morcellement du temps de travail interrompront bien des travaux au moment le plus inopportun, lorsque temps et travail seront perdus en interventions incessantes?
Sans doute. Ceux qui prennent pour point de comparaison le travail d'autrefois, à haute tension et discipliné militairement, ceux qui escomptent, même vaguement, le retour de ce régime malgré la destruction de ses pinces et de ses ressorts, pourront se plaindre de ces perturbations. Ceux qui envisagent l'état transitoire du semblant de travail d'aujourd'hui se résigneront à ces inconvénients organiques, s'ils conduisent à une production normale. Mais ceux qui considèrent que le fantôme de vie de l'économie d'aujourd'hui ne peut même pas subsister sous sa forme actuelle, verra le salut, même dans les formes transitoires nouvelles, quelle que soit leur durée, pour autant qu'il en pourra espérer un rétablissement de l'équihbre.
L'essentiel de la compensation du travail résidera dans le fait que, si elle laisse subsister l'antinomie entre le travail manuel et le travail intellectuel, elle la supprime entre les professions manuelles et intellectuelles. Tout homme sera Hbre, jusqu'à sa plus extrême vieillesse, d'acquérir des connaissances lui permettant, non seulement d'embellir sa vie, mais de prendre la chose au sérieux et de mettre non plus seulement un pied, mais les deux dans la profession opposée.
Les professions apprendront à se connaître et à s'estimer, mais elles apprendront aussi à évaluer leurs
difficultés réciproques. Ceci dit pour ceux qui se dénomment les travailleurs.
Lorsque Toisiveté héréditaire aura cessé, lorsqu'on combattra le parasitisme, bien des gens qui prennent aujourd'hui le travail intellectuel pour du bavardage, reconnaîtront, par leur apprentissage dans les chancelleries, que penser fait souffrir. S'ils ne se sentent pas de taille à affronter ce pétrissage et cette effervescence du cerveau, ils s'en retourneront soulagés à leur atelier, ne mépriseront ni n'envieront plus les ouvriers intellectuels, mais sentiront, s'ils ne la comprennent pas, la justice des contrastes de la nature humaine et de la diversité des conditions de vie. Ils ne pourront ni ne devront pourtant se soustraire entièrement aux éléments de l'apprentissage intellectuel; le contact avec les travailleurs de l'esprit persistera, de telle sorte que perdra de son charme l'abandon absolu à la domination d'ignorants beaux parleurs.
Chacun jouira de sa part d'estime, y compris ceux qui se contenteront du degré de culture obligatoire, mais renonceront d'eux-mêmes à une étude plus approfondie, pour retourner au travail manuel. Cependant, il n'y aura pas d'excuse pour les ignorants et les incapables prétendant tout savoir et mieux faire que les autres; car aucun monopole de culture ne les aura entravés et ceux dont les capacités seront réelles devront le prouver par des faits.
Il existe aujourd'hui trois sortes d'imposteurs sociaux. Premièrement, ceux qui se font nourrir par la communauté, sans compensations. Ce sont les héritiers oisifs et les parasites. Il faut leur opposer une
législation sociale. Deuxièmement, ceux qui fournissent un travail inférieur, tout en se faisant payer sur l'excédant de travail de leurs camarades. Ce sont les champions du principe : chacun d'après ses besoins, personne d'après son travail. Ce sont les perroquets et les saboteurs du travail. On pourra s'en défendre, d'abord en les démasquant, ensuite par une organisation équitable du salaire. Troisièmement: ceux qui simulent les idées et le travail intellectuel, et ne font que répéter dissertement de grands mots lestement happés au passage: à ceux-ci on opposera la culture.
Elle sera accessible à tous, jeunes et vieux, capables de s'assimiler le travail intellectuel qu'on leur offre. S'ils fournissent, au cours de leurs épreuves, le travail normal exigé, ils pourront demander à ne pas retourner au travail manuel, mais à continuer la même profession et à poursuivre leur instruction dans toutes les branches qu'ils auront choisies. À chaque maturité nouvelle on leur désignera un champ d'activité correspondant, jusqu'au point où son travail même montrera la limite de ses capacités.
Qu'on ne vienne pas objecter l'impossibilité d'endiguer cette affluence vers le travail intellectuel. Plût au ciel qu'il en fût ainsi! Le pays jouirait alors d'un degré de développement si élevé et ses méthodes de travail seraient si perfectionnées, qu'il en résulterait un revirement complet dans la proportion du travail de tête et du travail manuel. Longtemps encore, cette affluence sera moindre qu'on ne le croit; il suffit pour le moment qu'elle libère les forces ascendantes et apaise les laissés en route.
- — «Ah! Quel principe anti-social! s'écrieront les radicaux. N'avons-nous pas obtenu à grand 'peine la suppression de ce maudit examen du volontariat? faudra-t-il maintenant nous soumettre au jugement de la classe soi-disant cultivée?
— Halte ! Il y a là ime faute de pensée. Je ne m'oppose pas à ce que, durant notre époque de transition encore tout imprégnée du monopole de la culture, toute qualification d'éducation soit écartée; bien qu'on s'expose ainsi à sentir, dans peu d'années, l'avilissement profond consécutif au règne de l'inculture.
Mais l'époque de transition prendra fin. Tous ceux qui le voudront pourront alors s'instruire et produire, et tous ceux qui le pourront, le voudront.
— «Et ceux qui ne le voudront pas? Ne devront-ils pas précisément arriver à quelque chose? Nous ne voulons pas d'élèves modèles.»
— Je ne veux pas non plus d'élèves modèles. Ceux qui n'auront rien appris au cours de leur enfance, pourront, lorsque la culture sera accessible à tous, s'y adonner à l'âge d'homme. Ceux qui, parvenus à l'âge d'hommes, ne voudront pas se casser la tête, on ne leur en tiendra pas rigueur et on leur offrira un travail normal de leur choix.
Mais quiconque prétendra encore confier les responsabilités et les destinées du pays aux hommes qui ne se cassent pas la tête, ne pourra plus se retrancher derrière des principes sociaux et devra admettre tout bonnement qu'il veut pour tous les temps la prédominance de la gueule et l'esprit encanaillé. Il ne saurait, par là, participer à la vocation allemande.
La route qui conduit à la vocation allemande, à la culture allemande — non plus une culture de classes, mais une culture populaire — la compensation du travail l'ouvre toute grande. Le pays tout entier constituera en somme, une troupe de simples soldats: chacun a devant lui d'égales perspectives. Le travailleur manuel ne séria plus arrêté par le poids d'une fatigue excessive , le travailleur intellectuel ne sera plus séparé du peuple.
Le pays de la culture n'apparaîtra plus au travailleur manuel comme une île inabordable, mais comme un district familier où il lui est loisible d'acquérir droit de cité. Cette condition préalable : l'école, sera l'apanage de chacun, le degré de sa culture ne lui sera pas mesuré par le défaut d'argent ou de temps, encore moins par manque de force disponible. Il fréquentera constamment des gens cultivés et dans ses relations il se trouvera en même temps donner et recevoir ; la mentalité, la méthode "et le caractère encyclopédique du travail intellectuel, aujourd'hui encore un héritage de jeunesse réservé à quelques-uns, seront sa propriété; la double langue du pays, celle des idées et celle des choses, sera pour lui une seule et même langue.
Toute stratification permanente cessera; les forces ascendantes et descendantes du peuple seront toujours en mouvement, ses divers éléments indissolublement liés. Chez les individus affligés d'un caractère pessimiste, chez les natures tourmentées, pourra exister une haine contre leur propre mentalité, contre la destinée qu'ils se seront crée eux-mêmes — ce conflit ne cessera jamais tant que nous serons des- hommes — , mais il ne Rathenau, Révolution. ^^ ^.,
sera plus question de haine de classes, aussi peu que chez une troupe, volontairement recrutée, d'artistes ou de gymnastes.
La culture sera tout à la fois le but social reconnu du pays, le but et la raison d'être de chacun; il s'ensuivra que le désir de richesse et de jouissance doublement contenu, par une dépréciation sociale de ces objets et par une élévation de la mentalité, rentrera dans l'ombre.
L'esprit du pays ne ressemblera à aucun de ceux que nous connaissons. Comme au moyen-âge, un pouvoir spirituel régnera; ils ne sera pas imposé du dehors, ni d'en haut, mais spontané. La rivalité de tous sera analogue à celle des hommes les plus éminents de l'époque de la Renaissance; elle ne s'exercera pas pour l'acquisition de valeurs conventionnelles, mais pour l'épanouissement de la vie. Comme autrefois, le pays sera dispensateur, mais ses dons ne proviendront pas d'une couche supérieure désagrégée; ils proviendront de l'énergie du peuple tout entier.
Pour la première fois, la volonté consciente d'un peuple, faite de conviction, sera dirigée vers un but commun reconnu. L'importance de ce seul fait est incalculable; il signifie des énergies telles que nous n'en avons rencontrés qu'en de rares sommets de l'histoire et dont la Révolution française offre le dernier exemple.
Les dangers dont nous avons parlé, l'enfer du socialisme mécanisé, des dispositions et des organisations dénuées de sentiment et d'intelligence, seront écartés; car, le travail cessera d'être matériel et formel,, pour acquérir de la substance et une valeur personnelle.
L'intelligence est le seul but, qui sanctifie le moyen; le sanctifie, non en le justifiant, mais en le purifiant,
De même que dans la chambre d'un malade près de mourir, les parents se réconfortent en constatant un léger abaissement de la température, tout en sachant bien que l'heure fatale ne saurait être évitée, les gens compétents cherchent à se persuader que l'ordre normal renaîtra par de petits moyens, sinon de lui-même. Rien ne rentre dans l'ordre autrement que par les moyens les plus extrêmes. La ville de lagunes que sont notre économie et notre société est sur le point de s'écrouler, car ses supports sont pourris. Evidemment, elle tient encore, et tiendra encore une heure, et la vie tout entière y circule tout comme aux jours de la santé. Ou nous laisserons aller les choses et l'écroulement se produira, et jamais les débris ne se ranimeront; ou l'on se mettra à étayer par-dessous le corps frappé à mort; il vivra des dizaines d'années, troublera la tranquillité générale, créera malheurs et dangers et mourra peu à peu, lorsque la nouvelle ville aura pris la place de l'ancienne.
Sans doute nous demandons ici quelque chose d'immense, d'inimaginable. Un homme sensé peut-il croire que si l'ordre social du monde s'écroule, si un pays de l'importance de l'Allemagne perd la base de son existence, brise la trame ou son développement séculaire, si son savoir et ses traditions sont dépréciés et mis en question: cet homme peut-il croire réellement que
tous les paragraphes de la législation, les confiscations, la socialisation et l'amélioration des salaires puissent donner à une nation de soixante millions d'habitants de nouveaux droits à une existence historique? Pourquoi donc la république nègre de Libéria n'est-elle pas en avance sur tous?
Notre volonté est faible et nos anciens maîtres prétendent que nous ne pouvons subsister sans la rude férule des souverains et de l'aristocratie. Si cela est vrai, nous sommes finis, à moins qu'une dictature n'ait pitié de nous et ne nous procure une place modeste parmi les nations, avec un grand passé et un avenir mesquin. Si nous sommes dignes de notre nom, nous devons nous renouveler intellectuellement ; rien que de penser, pour un peuple, lui fait donner quelque chose au monde; réahser cette pensée, la réaliser au sein d'une société nouvelle, signifie en même temps l'épreuve et l'accomplissement.
L'orientation de notre éthique sociale doit changer. Jusqu'à présent, elle reposait — dépouillée de tous discours de circonstance — sur deux conceptions efficaces et actives: le devoir et le succès, deux faces de l'individualisme. Tout le reste, amorce du prochain, sens commun, foi, culture intellectuelle, sentiment de la nature signifiaient — exception faite de quelques hommes généreux—-, accessoires, moyens de parvenir, convention et mensonge. Le devoir représentait l'impulsion naturelle sub-consciente ; la poursuite du succès, l'impulsion pleinement consciente. Situations et revenus, telles étaient les récompenses de ces deux impulsions. Peu d'existences restèrent indemnes de cette estimation
dès valeurs; la société bourgeoise, dans sa grande majorité, s'y abandonnait complètement.
Toute manifestation extérieure trahissait ce double but: posséder quelque chose et être quelque chose. On ne voulait pas être confondu avec n'importe qui, possédant moins et représentant moins. La conception: être, être humainement! comportait des nuances. On pouvait être quelque chose, beaucoup ou peu. Du col blanc au colUer de perles, de la chambre convenable au wagon-salon, du Bierzipfel ^) à la dragonne, sa place à la table de brasserie, au titre d'excellence, tout constituait une preuve de ce qu'on possédait, de ce qu'on était ou croyait être. On ne devait pas adresser la parole aux gens que l'on ne connaissait pas; à ceux que l'on connaissait, on pouvait emprunter cent marks, mais, on ne pouvait leur demander un sou. Qui possédait la richesse, l'étalait pour se faire admirer, était de condition, montrait son inaccessibilité et fléchissait sous le lourd fardeau de sa dignité par exemple; il entrait dans un restaurant, le regard absent, écrasé sous le poids de son existence. On demandait aux inférieurs une tenue et un langage avilissants et l'on restait figé; en présence des supérieurs on s'animait soudain et on faisait preuve d'une complaisance attentive. Dissiper en une heure le revenu mensuel d'une famille
1) Littéralement <oreille de bière>. Dans les sociétés d'étudiants, en Allemagne, en Suisse et jusqu' à Genève, on porte attaché à la^ montre un ruban aux couleurs de la société, orné de plaques dargent, et qui se nomme Bierzipfel. Ce mot est intraduisible. Noie du Trad.
pauvre, était — ou est? — permis. «On avait ce qu'il fallait», et «cela ne regardait personne». Les classes inférieures opposaient à ces monstruosités beaucoup de véritable indignation, mais aussi une funeste jalousie, une imitation affichée, et une secrète admiration. Tout caprice imbécile était approuvé sous la forme d'une imitation grossière, l'exhibition du faubourg et du village le cédait à son modèle en qualité, en quantité point.
Excroissances? façons de grandes villes? il ne faut pas généraliser ? Formules. Pour connaître l'esprit d'une société, on ne s'adresse pas à ses ermites. Du reste, que chacun s'interroge: cette société était-elle basée sur la solidarité et sur la bonté, ou sur des intérêts et des abus dénués de tout scrupule, sur le faste et l'apparence, sur la servilité et la priorité? Si quelque chose pouvait expliquer l'empressement avec lequel on s'est précipité dans la guerre — dont on ne connaissait ni ne voulait connaître les origines — , il faut prendre en considération, à côté de l'idée consciente de remporter des avantages, de se remettre d'aplomb et d'assurer sa carrière, la poussée obscure de l'instinct social, qui, las du funeste individualisme et de l'égoïsme personnel, aspirait à la solidarité, à la fusion.
Tout cela serait profondément ancré dans la nature humaine, aurait existé de tous temps et ne saurait être modifié tout-à-coup? Bavardages d'écoliers. La nature humaine renferme bien des choses et il importe de savoir ce que la volonté peut en tirer. Qui parle de modifications subites? Il s'agit de déplacer l'échelle arbitraire de l'estimation des* valeurs; alors, au
sein de la nature humaine inchangée, ce qui s'étale aujourd'hui au grand jour se tapira dans l'ombre. Or, ce déplacement est affaire de connaissance. Lorsque la parade, le gaspillage, l'exclusivité, la dissipation, l'accaparement et la thésaurisation, l'avidité, la mendicité et la jalousie populacière, seront considérés du même oeil que les aberrations dans d'autres domaines, — tout le mal ne sera pas supprimé, mais l'atmosphère sera purifiée. Voyez les vaillants «sociahstes de novembre» et les convertis de tout ordre: ils prouvent que la transformation de l'échelle des jugements est l'affaire d'une heure. C'est pourquoi personne ne doit y regarder de trop près — excepté, s'ils se servent de leur conversion pour faire des affaires.
Tout point de vue social présuppose des valeurs reconnues. Les valeurs de la morale chrétienne n'ont jamais pénétré les tréfonds du point de vue collectif; même au moyen-âge, lorsque fleurissait la culture chrétienne — en réalité ecclésiastique — , les conceptions morales chrétiennes restèrent l'apanage d'individuaUtés et de communautés exceptionnelles; la société reconnaissait le mythe, rendait hommage à la hiérarchie et resta moralement païenne. Dans l©s couches supérieures elle était influencée par une conception de l'honneur basée sur le culte du courage. Jamais les églises n'ont tenté sérieusement de former la morale; elles s'occupaient de doctrines dogmatiques qui se détachaient toujours davantage du corps de l'évangile, et vouaient leurs forces superflues à la politique et à pactiser avec les pouvoirs dominants.
La morale reposant sûr le culte du courage, avec son incarnation: la conception de l'honneur, en usage chez les. classes dirigeantes et imposée par elles, a conservé son influence en ce qui concerne le mépris de la lâ<îheté et des crimes lâches. Dans ses appréciations positives, la morale aristocratique dégénéra en arrogance, satisfaction de soi, exclusivité de caste; l'abstraction kantienne et prussienne de la conception du devoir resta une règle de conduite, en fond non démontrée et pauvre en conviction, efficacement affirmée par l'éducation et le contrôle» La chute des pouvoirs dirigeants et dé leurs contrôles nous fait constater leur fragilité.
Nous n'avons pas réussi à remplacer la morale sociale par le modèle d'un caractère national idéalisé. Comme les nations antiques, les nations occidentales ont adopté la fiction de types idéaux, auxquels ils croient ou voudraient ressembler; ils savent ce que veulent dire: esprit gaulois, english character ou american democracy; tandis qu'en dehors de quelques héros, pour ainsi dire consacrés^ et de quelques figures historiques inimitables, nous ne saurions définir aucun caractère fils de nos pensées ou de notre imagination, dont on puisse dire qu'il incarne l'esprit allemand dans sa collectivité.
La doctrine que l'on nous attribue, de l'essence, du développement et du domaine de l'âme, a, jusqu'à présent, pénétré la conscience de très peu d'entre nous ; la transformation de la pensée et du sentiment qui découle de cette doctrine ne pénétrera pas dans les masses directement, mais par une transmission constante d'une couche à l'autre.
Valeurs reconnues de la conscience sociale! Cela sonne d'une façon si abstraite et si peup ratique, que nous nous croyons au pay néb uleux des discours de circonstance et du pathos des articles de fond. Reconnaissance volontaire d'une autorité invisible? — mais nous avons détruit l'asutorité tangible et nous vivons au sein de l'anarchie intellectuelle et du nihilisme moral! Pourtant, des valeurs synthétiques, impérieuses, morales sont à portée de notre main, sur le plan de la conscience sociale.
Les quatre parties du monde ne parlent-elles pas de démocratie? Ce mot, qui nous était interdit jusqu'à l'année dernière, ne nous est-il pas devenu familier jusqu'à satiété, même dans les milieux où l'on ne prononçait ce petit mot si modeste, de «UbéraHsme» qu'en fronçant le sourcil? Et que signifie démocratie? Une négation pure, c'est à dire qu'on n'a plus besoin de rien supporter? Ou cette chose triste, que la responsabilité va à la popularité et que la majorité décide? Ou encore le pire, qu'à travers un socialisme de parade, on aspire à la république des dollars?
Ce n'est pas la forme de son gouvernement qui détermine l'esprit d'un pays, mais bien la structure de sa société. Il n'y a pas de société démocratique, car la démocratie peut exister conjointement au capitalisme, au socialisme, au clubisme même et au systèm^e des castes. La conception fondamentale inexprimée, qui confère un sens et de la solidité à une constitution démocratique et à une forme sociale organique, s'appelle solidarité, c'est-à-dire le sens de l'interdépendance et de la communauté. Solidarité veut dire que chacun n'est
pas lui-même son prochain, mais que, chacun pour tous et tous pour chacun, sont responsables, devant l'Etat comme devant Dieu, et justiciables d'eux.
Au sens de la solidarité, le règne de la majorité sur la minoiité n'est pas un but, mais un mal; le but de la démocratie solidaire est le règne du peuple sur lui-même, non en vertu de la proportion numéraire de ses intérêts, mais en vertu de l'esprit et de la volonté, — qu'il affranchit. Au sens d« la soHdarité, une société ne peut pas reposer sur des monopoles héréditaires, monopole du capital, monopole de la culture; elle ne peut s'abandonner non plus au terrorisme de professions et d'associations qui, menées par des braillards, étranglent à leur gré des entreprises d'importance vitale; elle ne peut reposer non plus sur la flatterie démagogique de masses surexcitées. Tous ceux qui naîtront, devront trouver dès le berceau le même droit à la vie, leur croissance devra être entourée de protection et de soins, ils devront avoir le libre choix de leur destinée. Toute activité leur sera ouverte, excepté celle qui porterait atteinte à la vie des autres. L^ur rayon d'action ne sera pas déterminé par la naissance, la faveur, la ruse et la volubilité, mais par la volonté et l'intelligence.
Aujourd'hui, que la culture intellectuelle est un monopole de classes, elle ne constitue aucunement un critère de la capacité créatrice. Cependant il a été prouvé que le désir de culture d'un esprit quelque peu doué est assez grand pour pouvoir, dès aujourd'hui, par l'autodidactie, surmonter quelques-uns des obstacles extérieurs qui se dressent devant lui. Parmi nos ministres prussiens et allemands de l'ère nouvelle,
aucun n'était, que je sache, analphabet; et celui d'entre ceux qui imagina de s'excuser de son défaut de maîtrise de sa langue en alléguant le monopole de l'éducation eut tort; cardes dizaines d'années d'exercice dans l'art oratoire doivent permettre à des capacités normales de s'assimiler les lois fondamentales de la syntaxe.
Lorsque l'accession à la culture intellectuelle allemande sera devenue propriété commune, cette culture constituera sinon la marque, du moins la condition préalable à toute activité créatrice. La preuve de capacité ne se fera plus de masses à agitateurs, ni dans la pénombre de chancelleries privilégiées, mais au sein d'une concurrence féconde entre hommes d'esprit élevé.
La société ne sera pas divisée en classes et en castes, ne sera pas graduée selon l'origine et la fortune, ne sera pas dominée par des professions particulières, des oisifs ni des masses, mais elle sera organisée. Organisée d'après TinteUigence, la volonté, le travail et la responsabilité.
Quiconque ne veut pas de ce régime qui va se créant et se renouvelant de lui-même, et récuse en même temps les régimes passés, veut la domination de la violence et du hasard. Car, à la longue, pas plus qu'une équipe industrielle ou l'équipage d'un navire, une société ne reste inorganisée. Seulement, du régime organique viendra le régime du hasard et de l'arbitraire, un régime personnel, qui naît de l'habileté momentanée de quelques hommes, se maintient par la violence et tend à persister sous la forme d'une quelconque oligarchie ^héréditaire.
Ceux qui veulent une organisation sociale organique, qui sache s'établir et se régénérer elle-même, ont à choisir — car une organisation hiérarchico-sacerdotale n'est plus possible, et d'une organisation rurale il ne saurait même être question dans notre pays de villes industrielles — ;, entre une organisation militaire, basée sur la valeur corporelle disciplinée, une organisation mercantile et capitaliste, basée sur le sens des affaires et l'agilité de l'égoïsme, une organisation démagogique, basée sur la domination des masses par la parole et dont l'existence sera éphémère, puisqu'elle tournera au despotisme oligarchique, ou une organisation moulée d'après la culture, et qui repose sur l'intelligence, le caractère et l'éducation.
Cette dernière est non seulement la seule qui nous convienne et digne de notre passé; mais aussi, elle constituera plus tard l'organisation sociale universelle. Nous reconnaissons en elle ce que la mission prussienne négligea — car depuis cent ans c'était à portée de sa main — ; et cette négligence fut la cause de son naufrage.
La grandeur de la politique prussienne depuis 1713 consista en sa reconnaissance anticipée et sa mise en valeur de la mécanisation, avant que celle-ci fût devenue un principe mondial. Organisation et amélioration, machine de guerre et argent, méthodes scientifiques, objectivité et conscience, c'est là de la mécanisation, poUtiquement parlant.
L'emploi précoce de ces principes dénotait une génialité qui devançait beaucoup la situation mondiale. En présence de cette génialité, le reste du moftde con-
tinentàl, non encore mécanisé, restait attaché à des débris moyen-âgeux, césariens et cléricaux, paraissait lourd, illusionniste, capricieux, imprécis et mou. Ce point de vue prussocentrique a prévalu presque sans interruption jusqu'au milieu de la dernière guerre; pas tout-à-fait à tort, car la Prusse était en avance, à tous les points de vue, dans le domaine de la mécanisation.
Pendant cent ans, les principes prussiens détinrent le monopole du succès, mais on les comprenait à peine, moins encore les imitait-on. Puis vint Napoléon.
Il s'empara des principes de la mécanisation et s'en servit comme personne avant lui; il fut le mécanisateur du monde. Il fut aussi quelque chose de plus prodigieux: l'héritier de l'émancipation intellectuelle et populaire de la France.
La Prusse tomba, et serait tombée, même si son mécanisme n'avait pas été rouillé. Ses chefs s'instruisirent en France et en Angleterre, entreprirent une émancipation populaire dirigée par les autorités et une émancipation intellectuelle soutenue par le peuple; ils ranimèrent la mécanisation et vainquirent avec l'Angleterre, comme récemment la France vainquit avec l'Amérique.
Ici la route bifurqua: on pouvait continuer soit la mécanisation soit l'émancipation intellectuelle. On ne fit rien, on resta stationnaire. La réaction prit la place de l'émancipation intellectuelle, la bureaucratie celle de la mécanisation. Sur le reste du continent, la mécanisation politique fut étouffée également, et cela par les progrès de la mécanisation économique.
Bismarck reconnut les forces inemployées, qui dormaient au sein de la mécanisation politique. Le monde, vu de notre fenêtre, paraissait toujours désordonné et flasque; il l'était. Une fois encore, et par un travail prodigieux, on parvint à ranimer le mécanisme prussien, à réprimer la bourgeoisie avide de liberté et d'intellectualité. On nomma cela: realpolitik. Le terme était exact. Le libéralisme professoral n'avançait pas les choses, Krupp et Roon préparèrent des victoires. Comme au temps de Frédéric, le flasque continent ne tint pas pied, la Prusse atteignit son point culminant et acquit l'Allemagne.
Les routes bifurquèrent encore une fois. Mais personne ne soutint plus l'émancipation populaire et intellectuelle. On crut en posséder assez pour ses besoins, la démocratie fut compromise et s'écroula, les professeurs adhérèrent à la realpolitik, le succès se trouvait du côté de la mécanisation politique, qu'on voyait à bon droit attachée à la dynastie, et la mécanisation économique empocha le gain.
Bismarck mourut soucieux, mais sans scrupules. Les deux mécanisations se trouvaient au zénith et les autres pays semblaient toujours flasques, au point de vue politique. Ici l'on s'épuisait en luttes parlementaires, là on manquait de croiseurs, ailleurs de canons ou de troupes, ou de chemins de fer, ou d'argent; partout les trains arrivaient en retard, partout l'opinion publique ou la presse s'occupaient de procès ou d'administration, partout il y avait des scandales. Ce n'était qu'en Allemagne prussienne que tout allait bien.
On n'avait oublié qu'un point. La mécanisation
économique était devenue propriété commune de tous les pays. En s'inspirant d'elle, en profitant de ses méthodes et de ses expériences, on pouvait, ailleurs aussi, mécaniser au besoin la politique, ou, comme on dit aujourd'hui, la militariser;. et cela d'une façon plus vivante et plus nouvelle qu'en Prusse. Car chez nous, dans le sentiment où l'on était de posséder une organisation inimitable, le mécanisme en quelque sorte en réserve se trouvait en boîtes et une partie en moisissait de façon inquiétante. En ce qui concernait la liberté, les autres peuples étaient en avance; aussi l'isolement intellectuel de la Prusse vint-il s'ajouter à son isolement politique.
Au sein des nuées de l'atmosphère économique, aucun homme politique ne sut reconnaître que le principe prussien avait cessé d'être un monopole, un avantage, par conséquent une pensée géniale. Ce manque de prévoyance fut la cause politique de la guerre. Au lieu de rénover à l'intérieur du pays, au point de vue de la hberté et de la culture, et de mener la politique défensive la plus calme, la plus inapparente, la plus discrète, on arma et on cogna. Toutes les fausses notes possibles eussent constitué une faute bien moins grave que d'adopter le ton et la mesure de: ré majeur, allegro, tempo di marcia, fortissimo, à grand renfort de timbales et de trompettes.
Aujourd'hui nous n'avons plus le choix: nous n'avons qu'à nous décider. L'époque du prussianisme mécanisé est passée pour nous, l'époque de la poUtique de violence mécanisée est passée pour le monde entier; cependant le mirage de Versailles donne l'illusion
qu'elle se trouve très haut à rhôrizon. Ce qui commenee, ce n'est pas la trêve de Dieu du capitalisme, comme le voudrait la police des peuples, mais l'époque sociale. Les peuples vivront en elle et s'y organiseront, selon la force des idées qu'ils représenteront.
Il ne suffit pas que de Prussiens nous devenions Allemands. Même si nous pouvions, ce qu'il faut souhaiter, sauver du désastre prussien les réelles vertus de l'objectivité, de l'ordre et du devoir. Il ne suffit pas que nous brassions un mélange insipide, composé des méthodes bourgeoises rancies de l'occident et des pratiques révolutionnaires impubères de l'orient. Cela ne suffit pas ; nous marcherons même plus vite à notre perte que d'aucuns le croient, si nous pataugeons au jour le jour dans de puantes criailleries d'intérêts et dans l'étroitesse d'une bureaucratie confortable, discutant aujourd'hui des changes, demain des délais, après-demain de l'alimentation, bouchant un trou avec un autre et allant nous coucher là-dessus, satisfaits se disant: soit, on a pourtant créé quelque chose, le tout en sortira.
Il n'en sortira rien, créatures étourdies, tant que vous n'aurez pas imposé silence à vos bavardages sans conviction, à vos marchandages, à vos agitations et à vos compromis, tant que vous ne vous serez pas mis à réfléchir. Voici un peuple qui a perdu son droit à l'existence, parce qu'il l'avait basée — dans sa croyance aveugle en l'autorité — sur le bien-être et la force et que tout cela n'est plus. Voulez-vous baser votre existence sur des vaisseaux, des soldats, des mines, des relations commerciales que nous n'avons plus, ou sur
l'agriculture, insuffisante, ou sur la volonté du travail, qui est brisée? Faut-il que nous devenions les valets de labour ou les valets de haras de l'univers ? Nous ne pouvons baser notre existence que sur la réflexion et sur l'idée. Où est votre pensée ? où est la pensée allemande?
Nous ne pouvons et ne devons vivre que si nous devenons ce que nous étions destinés à être, ce que nous étions sur le point d'être et ne sommes pas devenus : un peuple intelligent, une intelligence au sein des autres peuples. Telle est la pensée allemande.
Elle, la pensée allemande, créera la société nouvelle, la société de l'intelligence et de la culture intellectuelle, la seule qui réponde à l'époque et l'accomplisse.
C'est pour cela que nous avons été pourvus d'un caractère faible en ce qui concerne la volonté extérieure, d'un caractère fort en ce qui concerne les responsabilités intérieures, c'est pour cela que la profondeur et la clairvoyance, l'objectivité et la justice, l'universalité et l'individualisme, la force active et le don d'invention, ^imagination et l'ambition nous ont été donnés: c'est pour que nous réalisions cette société. Que signifient en effet ces qualités dans leur ensemble? Elles ne signifient pas le conquérant, l'homme pohtique, l'homme du monde ni l'homme d'affaires ; il serait superficiel et abusif de prétendre que nous puissions représenter l'une de ces catégories parmi les peuples. Ces qualités constituent le travailleur intellectuel ; or, si nous sommes fort éloignés d'être un peuple de poètes et de penseurs, c'est notre droit et notre destinée de devenir un peuple réfléchi parmi les peuples.
Rathenau, Révolution. ^"^ 257
Et de quoi vivra ce peuple réfléchi, demandez-vous d'un ton railleur? Avec toute sa sagesse, ne devra-t-il pas mendier et mourir de faim?
Il vivra. Car un peuple qui, au milieu de la révolution mondiale de cent ans, se sera créé une forme sociale stable, équilibrée, organisée et développée au plus haut degré, travaillera et produira. En attendant l'on se querelle et l'on se bat beaucoup, mais on travaille et produit peu. Au cours des décades qui vont suivre, on ne demandera pas: quels sont ceux qui ont des besoins? mais: quels sont ceux qui peuvent créer? Les pays sont dévastés, comme l'Allemagne après la guerre de trente ans, mais on ne le voit pas encore. Tant que la fièvre durera, la ruine ne sera pas apparente.
Une production réfléchie et spiritualisée, créée par une société et une communauté de travailleurs d'esprit élevé, est plus que précieuse et avantageuse, elle est symbolique et indispensable. Cela n'est pas vrai seulement en ce qui concerne la production, mais aussi en ce qui concerne les méthodes de production, la technique, l'éducation, l'organisation, la manière de voir.
Il est petit de dire que c'est la jalousie du monde qui a consomma notre anéantissement. Car pourquoi cette jalousie n'a-t-elle pas anéanti l'Amérique et l'Angleterre? On nous a régardés avec admiration et antipathie. L'admiration s'adressait à notre systématisation et à notre travail, l'antipathie provenait d'une certaine indiscrétion commerciale, de notre gouvernement maladroit et dangereux et de la servilité arrogante avec laquelle nous le supportions. Si l'on avait découvert, en dehors de l'égoisme mercantile et
national avoué, une idée allemande, on l'aurait respectée.
L'idée allemande de la culture intellectuelle nous procurera quelque chose que nous n'avons pas connu depuis un siècle et dont nous ne saurions mesurer la portée: admission spontanée, encouragement, escorte. Nous ne savons pas ce que signifie un peuple soutenu par ces forces vives, telles que les ont possédées, la France par son art de la forme, l'Angleterre et l'Amérique par leur civilisation et leur démocratie, la Russie par son orthodoxie slave, les Etats neutres par leur internationalisme.
Il n'y a aucun doute. Nous vivrons, nous ferons plus que vivre. Car nous nous retrouverons pour la première fois, depuis des siècles, conscients d'une mission, et un lien unira nos contrastes, qui sera plus qu'un Hen d'intérêt.
Le but de la révolution mondiale à laquelle nous participons, s'appelle, physiquement parlant, la fusion des classes. Transcendentalement parlant, il s'appelle la rédemption. Rédemption des couches inférieures, rendues à la liberté et l'intelligence. Personne ne peut se racheter lui-même, mais chacun peut racheter son prochain. De classe à classe, d'homme à homme, ainsi s'affranchit un peuple. Mais chacun doit y être prêt, chacun doit y mettre de la bonne volonté.