‹ La triple revolutionChapitre 4 sur 10 · REVOLUTION PAR ERREUR · texte numérisé non relu

REVOLUTION PAR ERREUR

Il n'y a plus de doute possible: ce que nous appelons la révolution allemande est une désillusion.

Il faut se méfier de tous les présents d'un hasard, de tous les prodliits du désespoir.

Ce n'est pas une chaîne qui sauta sous la tension de l'esprit et de la volonté : ce fut une serrure qui se rouilla de part en part. La chaîne tomba et les prisonniers libérés se trouvèrent là ahuris, abandonnés, embarrassés, et ne bougèrent qu'à contre-coeur. Bougèrent les premiers ceux qui y virent leur intérêt.

Nous appelons révolution allemande, ce qui fut la grève générale d'une armée vaincue. Nous appelons contre-révolution allemande, ce qui serait la reprise du travail par une nouvelle armée d'essai.

La classe ouvrière se laissa mettre en selle et chevaucha au trot accoutumé de la grève. Le peuple resta à l'écart et élut un parlement bourgeois. La socialdémocratie embourgeoisée se fit héberger par la famille bourgeoise et se laisse imposer le gouvernement,

gouvernement sans pouvoir. Les extrémistes courent à côté du cheval et le fouettent avec le knout du bolchévisme.

Rien là d'étonnant, car rien n'était préparé.

Il y a cinq ans, la social-démocratie allemande ne savait pas encore si elle devait souhaiter sérieusement une forme de gouvernement parlementaire. Elle acquiesça à la guerre, parce qu'elle sentait que ses masses l'exigeaient. Elle approuva la guerre sous-marine. Au cours de la dernière année de la guerre, la question prussienne du droit de suffrage laissait les masses encore parfaitement indifférentes. Les deux révolutions russes de 1917 et la paix de Brest, furent acceptées sans broncher. Jusqu'en novembre 1918, il n'y eut aucune mentalité révolutionnaire; seulement de la lassitude dans le pays et de la mauvaise humeur au front; Les convertis de 1914 furent les convertis de 1918 et seront les convertis de 1920.

La révolution ne fut pas un produit de la volonté, mais un événement du contre-coeur.

Il n'y avait pas de théorie, ni d'éducation révolutionnaires. Deux générations avant la grande révolution, les pionniers français et les encyclopédistes avaient préparé la démoHtion et la reconstruction. Durant deux générations, l'intelligence russe s'était formée intellectuellement et pratiquement. L'Allemagne dormait sur ses expériences manufacturières de 1840, transformait la doctrine de Marx en un symbole religieux escatologique et chiliastique et voyait dans le socialisme un mouvement de salaires ouvriers, reliés au timide trouble-fête qui avait nom parlementarisme.

Il n'y avait même pas d'aspiration révolutionnaire. Le pays admirait ouvertement le brillant militarisme et n'offrait, à-demi conscient, qu'une inoffensive critique d'office. On ne soupçonnait même pas l'injustice intime de l'organisation sociale; on regardait avec incrédulité et méfiance ceux qui confessaient: comment pouvait-on confondre une réthorique d'écoles avec la réalité? Le mécanisme des partis, un petit Etat à part voué à un siècle de travail paisible, se serait détruit lui-même, s'il avait pris au sérieux son but révolutionnaire.

Il faut du temps pour agglomérer les cellules individuelles excitées du cerveau populaire en une conscience collective ; il faut des dizaines d'années. Serionsnous un peuple créateur de formes, — nous ne le sommes pas — qu'il nous manquerait encore le travail d'une génération pour amener la pensée nouvelle, des lieux isolés de sa naissance, par l'entremise d'esprits médiateurs à la conscience des masses. La campagne n'est pas arrosée par la chute furieuse des torrents des montagnes, purs et glacés, mais par l'eau attiédie et mélangée des fleuves à cours tranquille.

Mais nous manquons même de sources. Depuis Luther, le sang allemand n'a plus osé émettre d'idées révolutionnaires; il n'a jamais osé se révolter contre l'autorité. Depuis cent ans nous avions une peensée philologique et physique ; les hommes officiellement chargés de penser dormaient le sommeil de l'histoire.

Pour penser il faut d'abord sentir. Oserait-on prétendre qu'exista ou existe en Allemagne un senti-

ment de justice sociale, d'organisation mondiale épurée, de vie sanctifiée, une conscience du monde? Le mécontentement a existé et existe, mais le mécontentement n'est ni un sentiment, ni une idée. On n'est même pas parvenu jusqu'à la mentalité révolutionnaire, qui en raison de son impétuosité, aurait pu engendrer des idées. On transforma le mécontentement en voeux; ils furent ce qu'ils devaient être: matériels.

On ne peut nier et aucun raisonnement de révolutionnaires disciplinés ou convertis ne nous empêchera de croire que: le 1. Août 1914, le peuple allemand, le peuple allemand tout entier — à quelques infimes exceptions près — a trouvé l'objet répondant à sa mentalité et à ses sentiments. On ne saurait l'en blâmer, mais il ne faut pas le celer. Depuis lors des désillusions sont intervenues; les désillusions modifient les abjets et les jugements, mais pas les sentiments. Des intérêts. se sont transformés et se sont exaspérés, les caractères sont restés les mêmes. Les mêmes sentiments qui sanctionnaient alors l'impérialisme, l'autorité, le nationalisme et la dictature militaire, approuvent aujourd'hui la révolution et la dictature du prolétariat. Les forces motrices restent l'autorité et l'intérêt.

Certes il est arrivé quelque chose d'objectivement considérable. Des puissances adorées se sont avérées idoles creuses, la misère a soulevé les masses paresseuses, les organisations figées se sont liquéfiées, l'indiscutable est devenu discutable, là où l'on n'apercevait pas de problèmes, on en découvre maintenant; on a appris une chose d'une valeur inestimable, c'est qu'il en peut aller aussi autrement et de mille manières différentes.

Ce qui constitue la haute valeur de la révolution, c'est d'avoir déblayé le terrain, d'avoir engendré la clairvoyance et la mobilité, mais la clairvoyance et la mobilité ne sont ni des idées, ni des sentiments.

Nous dirigeons nos regards vers la Russie, pays où le travail et la préparation révolutionnaires ont duré des dizaines d'années. Là, règne certainement une pensée révolutionnaire, elle s'appelle: oppression des oppresseurs. C'est bien une pensée et il serait injuste de dire que c'est uniquement une pensée de vengeance, un progrom universel. Car, derrière cette pensée, se trouve l'idée et l'intention — peu conforme au caractère russe — de réaliser le communisme marxiste. Il est vrai que dans cet Etat complètement agricole, rien de semblable n'arrivera: on a distribué la grande propriété foncière, mais la communauté du sol reste sur le papier. On exerce — jusqu'à présent sans succès — le socialisme d'Etat, basé sur une oligarchie dictatoriale, avec le secours d'une garde prétorienne; les corporations locales ont, depuis longtemps, perdu leur signification pratique, les corporations centrales sont contre-balancées par des commissariats, et pourtant le pays ne vit que des restes de ce qui existait et de promesses sur papier timbré.

Nous ne pouvons employer les méthodeis de la Russie, car elles prouvent uniquement et tout au plus que l'économie d'un pays agricole peut être nivelée jusqu'à ras du sol ; les pensées de la Russie ne sont pas les nôtres. Elles sont, comme le démontre l'essence même de l'intelligence russe dans les villes, antiphilosophiques et dialectiques au suprême degré; elles com-

portent une logique passionnée, fondée sur des hypothèses invérifiables. Elles supposent qu'un seul bien — la destruction de la classe capitaliste — compense tous les autres biens, qu'il faut accepter au besoin la pau- Vreté, la famine, la dictature, le terrorisme, la ruine de la civilisation, pour assurer ce bien. Si dix millions d'hommes doivent mourir pour en affranchir dix millions du joug de la bourgeoisie, on considère cela comme une conséquence pénible, mais nécessaire. La pensée russe signifie le bonheur imposé, au même sens et avec la même logique que l'introduction du christianisme par la violence et l'inquisition. Cette logique était exacte, lorsque l'hypothèse la confirmait; il est indifférent de brûler le corps, pourvu que l'âme soit sauvée.

Cette conception n'est pas allemande. Nous souhaitions anoblir par des idées jusqu'aux tendances du prussianisme, du militarisme, de l'absolutisme; nous ne croyons pas que le bonheur guide nécessairement le méca^ nisirie des arguments. Nous ne saurions nous dissimuler qu'une partie de nos forces révolutionnaires ne sont en somme qu'impérialisme à rebours, rancune des éconduits, arrivisme en manches de chemise: ce qu'il y a d'allemand dans le mouvement aspire profondément à une vérité nouvelle, à une justice nouvelle, à l'idée. Cette aspiration est récente : la guerre l'a suscitée, c'est le bien qui nous est échu de ce fléau.

La véritable révolution est celle qui s*accomplit dans l'esprit. Mais la simple lutte pour le mien et le tien, pour le salaire et le pouvoir n'est pas affaire de l'esprit. Les intérêts domptent les intérêts. L'idée remporte la victoire par elle-même.

r^otre pays est malade. Plus malade que la planète fiévreuse qui tremble encore de haine et de violence: car chez nous la haine et la violence sont refoulées à l'intérieur. Même aux époques florissantes, nous ne connaissions pas la forme; notre corps affamé, notre esprit terrassé, peuvent-ils prétendre à la création? La révolution extérieure a devancé la révolution intérieure. C'est pourquoi elle porte, dès aujourd'hui, tous les signes dégradants de la lutte d'intérêts. Un romantisme intéressé règne à droite, un radicalisme intéressé à gauche; au centre on s'occupe de la propriété et des revenus. Un parlement boutiquier composé de médiocrités bourgeoises, atteint de crampes et de paralysie par suite d'antinomies irréconciliables, vide chacune de ses tâches de sa moelle et de son âme et arme la contre-révolution. L'innocuité garantie des tirades extrémistes encourage des tribuns convertis à faire dévier le pathos de leurs anciens communiqués de guerre vers les mots d'ordre : socialisation et système des conseils.

On rencontre chez les extrémistes un idéalisme persistant et sincère. Mais ils n'ont pas d'autre modèle et d'autres pensées que la Russie, ils sont les créatures et les prisonniers des masses qu'ils bercent journellement d'espérances matérielles irréalisables. S'ils mettaient leurs cœurs à nu, on les abandonnerait.

Cependant, le pays décharné, anémié, s'en va de jour en jour en lambeaux. La volonté et le travail sont brisés. De répugnantes passions naissent: la spéculation, la soif de jouissances, le jeu, la vénalité, l'oisiveté et le verbiage prospèrent. Instruments de travail et

valeurs, maisons, champs et bétail dépérissent; la jeunesse grandit dans la grossièreté et l'ignorance. L'indifférence et le découragement s'abaissent sur nous du zénith. L'espoir, la confiance et le respect ne sont plus. L'intelligence s'enlise dans un bavardage sans fin.

Encore un an de cette misère, et vienne un chef résolu de la contre-révolution, le pays, veuf de sa virilité, lui obéira.

Si nous ne réussissons pas à délivrer la révolution des entraves des intérêts, de la folie et des clichés oratoires, nous vivrons sous une démocratie de mensonge, de conscience chargée et d'oppression, qui dépassera en hypocrisie et en expédients tout ce que les classes et les cliques du vieil occident avaient pu imaginer. Nous la subirons avec et sans contre-révolution.

Seule la deuxième révolution peut nous sauver, mais pas la révolution des cosaques; il s*agit de la révolution de la mentalité.

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