CHEFS ET DIRECTION
On est à la recherche de chefs. Qu'arriverait-il si Bismarck revenait?
Il ne viendra pas de chefs. Il est nécessaire d'examiner en détail et à fond le problème du gouvernement et démontrer pourquoi, à cette époque de l'histoire allemande, nous n'aurons et ne pourrons avoir de chefs. Cependant on parle plus que jamais de directeurs et de direction.
Si Bismarck revenait? eh bien, on lui demanderait: qu'avez-vous à nous proposer? et l'on sourirait: «Vous conviendrez que tout cela n'est pas neuf. Depuis longtemps nous en avons discuté au club, au café, au parlement. Nous vous prouverons que cela ne va pas: premièrement, deuxièmement, troisièmement. Vous paraissez être mal informé. Certainement vous ne savez pas que: premièrement, deuxièmement, troisièmement. Du reste il y a longtemps qu'on a essayé toutes ces choses. Elles devaient faire naufrage et elles l'ont fait, parceque: premièrement, deuxièmement, troisièmement. En outre, vous lésez les principaux intérêts: premièrement, deuxièmenaent, troisièmement. Vous estimez faussement les énergies. Vos buts sont (c*est selon: mécaniques, inabordables, pas assez radicaux, trop radicaux, réactionnaires, théoriquement exacts, mais pratiquement faux etc. etc.). Vos moyens idem. Du reste vous n'êtes pas notre homme, car: premièrement, deuxièmement, troisièmement. Vous voyez bien que vous n'avez pas affaire à des gens quelconques. Nous sommes pourtant plus intelligents que vous ne semblez l'admettre. En somme, qu'avezvous fait jusqu'à présent? Peu de chose. Nous sommes des spécialistes. Nous avons un commerce de souliers. Nous avons parcouru l'étape. Nous sommes membres de la société des fumeurs. Sécuritas. Nous sommes des délégués municipaux. Non, Monsieur de Bismarck, la chose n'est pas aussi facile que vous le croyez.»
Qu'aurait répondu Bismarck, de son temps? rien de parlementaire. Qu'aurait-il pensé? «Je suis soutenu par mon roi, vous pouvez me considérer.^ Et
s'il n'avait pas de roi pour le soutenir? Il ne consentirait pas à s'entretenir avec des hommes d'une présomp-^ tion par trop précoce et poursuivrait sa route. Notre époque contient une triple erreur.
Premièrement elle ne sait pas faire la différence entre le vrai et le faux, parce qu'elle raisonne au lieu de sentir. Elle attend la pensée rédemptrice. Si cette pensée vient, elle ne la trouvera pas claire. Si la pensée paraît claire, elle ne la trouvera pas neuve. Or, neuve, la pensée ne peut pas l'être, car, à une époque dialectique, toute suite d'idées est composée de membres connus. Le choix de ces membres et leur assemblage décident. L'architecte assemble aussi des matières et des membres connus ; cependant l'ensemble de l'édifice organique est cohérent, nouveau et réel.
Deuxièmement, cette époque ne veut rien sacrifier. Avec la rapidité de l'éclair, l'éducation dialectique reconnaît quels intérêts sont lésés ; or, toute pensée lésant des intérêts, est de ce fait liquidée. On veut bien agir au mieux, mais encore faut-il que ce mieux le soit pour chacun en particulier.
Troisièmement, notre époque manque de connaissance des hommes, ainsi que de respect et de confiance en eux. On veut le grand homme et, on n'en veut pas. On veut qu*il parle, écrive et agisse, comme on parle, écrit et agit soi-même, afin de se prouver qu'on est son égal. Si on l'est, on n'a au fond pas besoin de lui. On sait encore comment on peut réfuter toute pensée et tout homme; on se méfie de chacun, comme on se méfie de soi-même. L'ancien sentiment de l'autorité,
qui ne dépendait pas de l'homme, mais de sa classe, est renversé et l'on ne respecte plus rien.
Comment en est-il ailleurs? La situation est très analogue, mais pas semblable. Dans les pays où on s'at» tachait moins aux catégories qu'aux hommes, le sens de la valeur personnelle ne fut jamais complètement perdu. On n'aime pas toujours les grands hommes, mais en général, on les reconnaît et on les estime. On n'a pas honte de partager des opinions, si on les tient pour exactes. On n'essaie pas de passer à chaque instant un examen d'originalité et d'intelligence, en réduisant à néant, par d'éloquentes plaidoiries, des idées justes. On n'a pas subi la foi avilissante en l'autorité des titres et du costume, aussi l'on se respecte soi-même, on se sent respecté et on respecte les autres.
Pourtant, n'y a-t-il pas chez nous aussi des chefs? Oui, et de diverses sortes: il en est qui obtiennent les suffrages de groupes d'intéressés, d'autres se font une popularité au sein des associations, d'autres sont portés aux nues dans les assemblées populaires, d'autres enfin trouvent grâce auprès de ceux qui vous précèdent dans la vie: auprès des intéressés, lorsqu'on place l'intérêt au-dessus de tout, auprès des associations lorsqu'on exprime ce que tout le monde pense, auprès des assemblées populaires si l'on surpasse en éloquence le précédent orateur, auprès des hommes au pouvoir en cherchant à capter leur héritage.
Il faut pourtant approfondir la question. Comment autrefois une direction spirituelle était-elle possible? Un homme inspiré pouvait inspirer des pensées à un peuple bien doué, mais peu habitué à penser. Il éveil-
lait la pensée sommeillant de tous, en devenant l'esprit et la langue du peuple. Le premier et le dernier Allemand qui y parvint réellement, fut Luther. Plus tard, bien inférieurs à lui, vinrent Lassalle et Bebel. Tous les autres s'appuyaient sur le pouvoir des princes et sur l'armée.
Aujourd'hui encore, certaines choses dorment dans l'âme populaire, mais rien d'inexprimé: car en général, la pensée et les discours continuels touchent toutes les cordes et, parmi toutes les fausses notes, on ne reconnaît et ne peut reconnaître le son juste. Donnez-lui une sonorité assez puissante pour qu'il parvienne aux oreilles de la postérité: le vacarme empêche les contemporains de l'entendre.
Une chose, en effet, nous distingue de toutes les époques antérieures: la quantité inouïe de pensée moyenne. Un siècle de travail mécanisé abstrait a fait de nous une race de cérébraux, une machine dialectique compacte. Tout le monde est politicien, diplomate, théoricien, journaliste et, avant tout, avocat. La pensée moyenne, sous des formes connues, faciles à apprendre, avec des conceptions variables selon la mode et très accessibles, fait rage dans le cerveau du peuple et étouffe toute pensée profonde. Le voyageur, dans son compartiment, mange sa tartine de beurré et réfute en mâchant, toute la philosophie depuis Hammurabi jusqu'à Hegel.
La nouvelle génération tout entière, issue de la génération d'arrivistes de 1880, grandie dans le mépris de ses pères, dégoûtée de la mécanisation, indignée de la guerre, honnête, inexorable, imbue d'un amour agres-
sif de r,humanité, broie entre ses dents saines et critiques, à la manière du temps, ce qu'elle engendre. Cette conduite est juste, conforme aux principes révolutionnaires, mais l'émiettement de la pensée ne s'en poursuit pas moins.
Est-il un pays dont la pensée soit aussi divisée que chez nous, et qui, à force d'originalité, soit si peu original ? Du nationalisme malfaisant au pacifisme daltonien, de l'internationalisme aspirant à l'amour, jusqu'au bolchévisme à poigne, toute impulsion vient du dehors, aucune n'est allemande, aucune ne pénètre jusqu'au fond de notre être. La guerre ne pouvait engendrer aucune pensée, car elle reposait sur le mensonge; la révolution est sous la conduite de l'étranger et se nourrit tout ensemble de la Ligue des nations occidentales et des soviets de l'orient.
Faisons un pas de plus. Il semble que la conduite des peuples par des individualités perde de sa signification au sein de l'économie spirituelle de l'univers. La génialité est une force primitive. Les hommes les plus éminents de l'histoire de l'humanité sont inconnus; ce sont les maîtres des temps primitifs, qui, par des actes que nous ne saurions concevoir, arrachèrent l'esprit au sombre crépuscule et s'emparèrent du verbe, du nombre j du feu, du gouvernail, de la pensée et de la foi; aujourd'hui encore l'esprit et les traits de l'individu créateur sont empreints d^ quelque chose de primitif. L^arbre vigoureux ne parvient à son développement complet qu'en pleine campagne, tandis que, dans une forêt dense, il n'est qu'une branche plus haute parmi les autres; de même, dans le fourré de la pensée collective, Rathenau, Révolution. ^^ 273
la pensée transcendante n*est reconnaissable que de loin; de près, elle ne s'impose pas.
La création ne se produit plus spontanément, elle exige du champ dans l'espace et dans le temps, elle a besoin d'intermédiaires. Une voix forte, la stature et l'action n'émeuvent plus le monde ; leur rôle est dévolu à la parole la plus calme. Le levier de direction se trouve dans la main qui écrit. La route de la pensée est longue et ramifiée, le chercheur en trouve difficilement l'issue et l'origine.
C'est pourquoi il y a peu d'espoir d'une direction visible, et si nous nous réfugions dans le domaine de la direction invisible, anonyme, nous serons encore une fois conduits au concept de la substance populaire, dans les abîmes et les divisions duquel l'esprit devra chercher sa voie.
Nous ne savons presque rien des lois selon lesquelles l'esprit individuel s'ajoute à l'esprit national, le caractère individuel au caractère national. La science affairée et qui travaille d'après des formules, n'a même pas posé la question. Lorsqu'au début de la guerre, la discussion sur le caractère national se mit à courir les rues, le radotage de voyageurs d'occasion et de publicistes ignorant l'étranger montra que le matériel d'observation s'en tenait tout juste au salut injurieux: Dieu punisse l'Angleterre.
Dans l'addition algébrique, la somme est plus grande que ses parties, dans l'addition intellectuelle elle ne l'est pas. La somme de l'esprit national et du caractère national n'est pas déterminée par la quantité de ses parties, mais par leur direction, et encore par
un facteur moyen que je voudrais appeler, au sens figuré, la grosseur du grain.
L'Angleterre en est le meilleur exemple. Il est rare, l'Anglais dont l'esprit soit cultivé en profondeur, il n'est peut-être pas de grande nation plus étrangère et plus rebelle au titanesque. Cependant la répartition de l'esprit y est extrêmement égale, la grosseur moyenne du grain considérable ; à l'extraordinaire diffusion de l'aisance matérielle répond la diffusion de l'aisance intellectuelle. Il y faut ajouter le parallélisme magnétique des entités intellectuelles, qui, par tradition, habitude et conscience nationale, triomphent des forces destructives des intérêts; il s'ensuit que l'Angleterre représente l'énergie nationale la plus vigoureuse de l'Europe.
En ce qui concerne la morale, l'effet est plus paradoxal. Individuellement, l'Anglais est un homme sincère, il proscrit le mensonge en paroles et en actions. Ce que nos maîtres d'école ont dit à propos du cant Hypocrisie, et répètent à satiété, n'est pas une preuve du contraire. Dans toute société fréquentée, il y a des règles de jeu éprouvées, destinées à diminuer les frottements internes. On convient tacitement de ne pas parler de certaines choses, d'en ignorer d'autres et d'en pousser d'autres encore au premier plan par politesse. Il en est ainsi chez nous comme partout, et partout d'autant plus qu'une société surveille ses relations entre ses membres avec un soin plus averti. La question: Comment allez-vous? n'exige pas d'autre explication; la prière: Présentez mes respects à madame, ne signifie pas toujours qu'on porte un intérêt spécial à la famille de son interlocuteur, et le souhait: Au revoir,
n'est pas toujours sincère. En ce qui concerne certaines fonctions corporelles, la franchise n'existe plus et l'on ne fait pas mention de circonstances de famille pénibles. C'est en tout cela que consiste Je^ cant; s'il comporte des événements du .domaine public, il n'est ni meilleur, ni pire; il ne signifie pas une catégorie de la morale, mais des relations.
Cependant le remarquable parallélisme de l'esprit anglais permet à ce peuple de ne jamais perdre de vue l'ensemble de ses, intérêts communs; il en résulte qu'une nation entièrement composée d'individus sin-. cères a poursuivi, au cours des siècles, une pensée et une action, cauteleuses, une politique amorale et, de ce fait, utile, au sens du nationalisme sans frein. Le caractère national tend aux antipodes du caractère in^ dividuel.
La grosseur du grain de l'esprit allemand est inégale, et les gros fragments en sont aussi inefficaces que la fine poussière ; l'activité de l'esprit national se réduit à peu de chose. Son effet utile est encore diminué par un manque absolu de direction, lequel ne provient pas uniquement, comme nous le prétendons, d'une originalité, créatrice, mais surtout d'une nonchalance, d'un" défaut de solidarité, d'une surévaluation d'intérêts mesquins. Les forces opposées s'annulent; en place d'énergies actives nous n^avons que tensions Jntérieùres./'. . ■ ■ . ' V - - - , - . ■
Ce fut le secret du prussianisme d'imprimer aux énergies allemandes une direction forcée, un sens, militaire, fit économique, A peine la contrainte est-elle levée, que -les éléments se dispersent ^ aussi désordonnés
qu'au cours des siècles précédents; chacun place alors son orgueil -dans une anarchie de l'esprit naïvement opiniâtre.
En outre, et pour autant que cela dépend de notre substance, nous sommes sans chefs et inaptes à diriger. Nous aurons besoin d'une éducation individuelle incessante de l'esprit et du caractère, si nous voulons être mûrs après coup pour la révolution qui nous a été octroyée par autrui.
Jetons un regard sur Weimar et nous verrons que les hommes, les organisations de partis et les tensions intérieures n'ont pas changé, si ce n'est que quelques illusions, quelques superstitions ont été refoulées ainsi que certains motifs d'union. De nouvelles forces et de nouveaux groupes de forces ne sont nés qu'à l'extrême gauche; le niveau intellectuel est tombé encore plus bas.
Cependant les forces radicales, qui étaient encore les mieux désignées pour prétendre à la direction et à l'escorte, commencent à tomber dans une grave erreur.
Comme leur doctrine d'exclusivité et d'insurrection les voue à l'action commune aVec les masses, aux assemblées populaires et à l'émeute; comme d'autre part elles suivent les événements de Russie avec une foi brûlante et une absence de jugement qui trouve son juge derrière l'autorité, elles tendent à se considérer, non plus comme les guides de la volonté des masses, mais comme ses interprètes et ses exécuteurs.
Il y a là une confusion dangereuse. Le peuple est un esprit collectif, sa sensibilité et sa volonté sont for^ tes, sa pensée du moment est faible. Un peuple pense
pendant des éternités ; sa pensée du moment, appelée opinion publique, est aussi fugitive que les impulsions inconscientes et variables de l'individu à la veille d'une décision.
Contre le sentiment intime d'un peuple et sa volonté inconsciente — qui représentent ses véritables besoins et déterminent sa destinée — aucune direction ne peut ni ne doit s'affirmer. Mais devant l'opinion publique — ^ peu importe qu'elle s'exprime par assemblées publiques, par les journaux, ou au sein de milieux intéressés — aucune direction ne doit reculer. La pensée du peuple est faite de tendances, non de décisions, d'organisations et de moyens politiques. La direction n'est donc légitime que si elle devance l'opinion publique et par conséquent la contredit; quiconque épie les décisions du peuple ressemble au gouverneur de princes qui oriente sa question d'après la réponse qu'il prévoit.
Les Russes ont trouvé la formule: avant de permettre à la masse de décider, nous l'éclairerons. Ils mettent en valeur les tendances inconscientes du peuple; mais quant au pas qui, dé la tendance, mène à la décision, ils se réservent le droit de la guider selon leur propre point de vue et d'affirmer cette direction par la force.
Si, chez nous, tout résiste au gouvernement: l'époque, le caractère, les nombreuses divisions et le défaut d'éducation, — sommes-nous, en conséquence, inéluctablement destinés à suivre la longue route sinueuse de l'erreur et du hasard, jusqu'à un équilibre empirique des forces ? La théorie commode de l'immuabilité du caractère populaire l'exige.
Elle l'exige, parce qu'elle ne connaît pas le visage de Janus des masses. Le peuple de 1919 est le même que celui de 1918, mais sa physionomie et sa volonté ont changé. Tous les revendeurs savent que le même sac de pois prend un aspect différent selon que les pois verts ou les jaunes se trouvent en-dessus. Une révolution n'est pas seulement un retournement, c'est une secousse. Ce qui retourne et secoue n'est pas l'événement violent, mais sa reconnaissance préalable et consécutive. La reconnaissance se prépare dans les abîmes de l'esprit populaire, les penseurs la mettent en évidence. La reconnaissance modifie le caractère du peuple, en disposant les couches autrement.
La direction de notre époque n'est pas celle qui se manifeste sous forme publique et personnelle dans les rues et dans les salles de réunions, et qui n'est qu'un réflexe instantané, — c'est celle qui se manifeste anonymement dans les chambres solitaires des écrivains.