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LA RÉVOLUTION DE LA RANCUNE

La rancune est le mobile originel et peut-être le plus puissant de toute révolution. Rancune, non contre des systèmes, mais contre des hommes.

Il s'agit d'éliminer une couche de la société. Or, cette couche comporte des races, des familles, des hommes. Donc, il faut éliminer des hommes.

Il ne suffit pas de répondre par la voix tonitruante de la théorie: «C'est une idée fausse! La stratification est une relation ! Supprimez la relation de souveraineté

et de dépendance, la couche disparaîtra!» — Doucement. Supprimez la relation, la couche ne disparaîtra pas» Car, la couche n'était pas seulement une relation, elle était encore autre chose. .

Dans «Choses de demain» j'ai exposé le tort péremptoire d'une stratification qui a pour base l'hérédité. Par suite de l'hérédité de la fortune, de la conscience de son rang, de ses relations sociales, par suite surtout de son monopole de l'éducation et de connaissances professionnelles, la couche supérieure formait un peuple à part. Il est à peu près certain que la couche supérieure n'est pas de race tout-à-fait semblable à la couche inférieure, mais se rapproche davantage du germanisme historique. Supprimez la relation de dépendance, la couche restera; elle restera en tant qu'aristo* cratie déconsidérée, société d'émigrahts, bourgeoisie mise au ban social mais gardant son savoir et ses relations, consciente de ses forces intellectuelles, prête à revenir au pouvoir, se considérant elle-même comme indispensable.

L'instinct des masses a-t-il donc raison de s'abandonner à la rancune personnelle: œil pour Oeil, dent pour dent? Oppression des oppresseurs, ruine des exploiteurs, mort à la bourgeoisie?

Nous touchons ici au fond du problème.

L'instinct des masses a^ raison de reconnaître que la suppression d'une relation économique ne signifie pas la suppression immédiate de la stratification sociale. Il a raison de croire qu'il st des hommes pour adversaires; des hommes qui, pour la plupart, placent leur caste au-dessus de la nation; il a raison

de se méfier de la démocratie mécanique ; elle conduit toujours à la souveraineté du monopole de la culture, du rang et du capital.

Il a tort de poursuivre une politique de rancune personnelle et de passion, de ne trouver d'autre moyep, pour briser un monopole, que de ruiner des hommes, le capital et la culture. Ce n'est pas seulement un tort en morale, mais un tort en pratique: nous montrerons que la révolution le réparera»

La couche supérieure ignore, pour ainsi dire, la pensée et les sentiments du prolétariat. Les employeurs et les chefs militaires n'apprennent à en connaître qu'un seul côté: l'étrange abnégation de ces êtres à l'humanité problématique, le côté qui se donne, qui peut et veut obéir, qui admira secrètement le militarisme et acclama la guerre. Les chefs appartenant à la couche supérieure apprennent facilement comment le peuple veut être traité, ils apprennent rarement en quoi il consiste; les chefs qui faisaient partie du peuple, sont assimilés à la couche bourgeoise, oublient leur condition et leur expérience, parlent aussi peu que possible des traits principaux d'un caractère qu'ils conçoivent réglementairement comme conséquence né^ cessaire des conditions d'existence et comme rapidement modifiable. Pour autant que les particularités humaines puissent être la conséquence des conditions de vie — elles en sont toujours la cause — cette explication peut suffire. Nous devons espérer avant tout que les contrastes entre les dons naturels, tels qu'ils se révèlent dans les écoles unitaires, seront en quelque sorte nivelés par une façon de vivre plus analogue.

On triomphera moins aisément de la réserve, plus facile à rompre vis-à-vis des étrangers que vis-à-vis des camarades de travail, — de l'insécurité, à peine supprimée par le grand développement du sentiment de la dignité, et de rhérédité slave de résignation pessimiste.

Ces particularités affligeantes, qui contrastent avec le caractère allemand considéré du point de vue traditionnel, seront compensées par l'humanitarisme, l'obligeance, l'esprit de sacrifice et la loyauté; mais elles constituent le fond de la haine profonde, méfiante, dont la société est responsable, que la bourgeoisie a méconnue et provoquée.

Les relations enchevêtrées de la vie économique et sociale sont obscures et indifférentes au bourgeois. Pour le prolétaire elles sont obscures, mais en même temps question de vie ou de mort; car elles le condamnent au travail mécanique forcé aboutissant aux privations de toutes sortes. Toute sa vie il se trouve derrière un mur transparent qui le sépare de la vie bourgeoise; sur ce mur se projectent les mirages de théories dogmatiques auxquelles on croit à moitié; mais le mur est plus solide et plus résistant que l'Etat et les lois. Le prolétaire le sent: il y a quelque chose qui ne va pas. Le diable ne saurait se retrouver dans ce dédale de théories et de lois. En toutes circonstances les puissants restent unis, quel que soit leur nom, et pour finir on est toujours berné par la force du droit, de la loi et des armes.

Berné, non par les circonstances, mais par des hommes, en chair et en os, que l'on peut compter sur les doigts, — égoïstes et malfaisants. La preuve: la vie

des riches dissipant exactement autant d'argent qu'il nous en manque. L'exploitation change de nom, mais persiste, malgré la révolution et la socialisation. La rancune personnelle et l'amertume atteignent leur point culminant.

Toute la théorie socialiste repose sur la conception de l'exploitation, et cette conception, la plus évidente et la plus répandue des conceptions polémiques, se relie à des personnalités.

Cette conception comprend une hypothèse juste et une hypothèse fausse.

Il est exact que la classe capitaliste du monde occidental a déterminé elle-même ses conditions de vie et qu'elle les a déterminées bien plus riches que celles de la classe inférieure. Pendant dix-mille ans, toutes les classes dirigeantes ont agi de même et cela ne passait pas pour une injustice. En effet, c'est cette existence plus libérée de soucis, c'est le fait même de la double stratification qui a créé la civilisation et la culture mondiales ; or, celles-ci avaient pour base le principe qu'une société souveraine peu nombreuse dirigeait et pensait, tandis qu'une société en sous-ordre, beaucoup plus nombreuse, travaillait et exécutait. Le Christ ne s'offusqu'a point des relations des Romains vis-à-vis des Juifs et rendit à César ce qui appartenait à César.

On a souvent essayé de renverser la société souveraine, on ne lui a jamais fait un reproche moral de sa Hberté, pas même celui de l'exploitation. Ni l'esclavagiste grec, ni l'impérialiste romain, ni le noble allemand, ni le clergé catholique, ni le patricien hol-

landais, ni le colon anglais, ni le propriétaire foncier prussien ne passèrent pour des exploiteurs.

. Le monde ne connaît pas de droits acquis. Ce qui avait été juste pendant dix-mille ans deviendra injuste en l'an onze-mille. La société souveraine ne comprit pas que la mécanisation avait émancipé les classes inférieures; lorsqu'on lui a dit: au nom de la justice, renoncez aux prérogatives héréditaires et à l'hostilité, elle a répondu par le dédain.

En ce sens l'hypothèse est juste, elle est juste, pour autant qu'il s'agit du fait devenu immoral, d'une classe qui règne et dont l'attitude est odieuse.

Elle est fausse, si l'on admet que l'excédant de consommation de la couche souveraine est cause de la misère du prolétariat. Or, cette hypothèse domine ; c^est elle qui a, en somme, créé la notion d'exploitation. C'est d'elle que l'on part pour répéter des millions de fois cette parole terrible, cette accusation révoltée et révoltante : «Vous sucez notre moelle et celle de nos enfants, vous mangez notre vie et notre bonheur, si vous ne viviez pas, nous serions libres et à notre aise».

Il est surprenant que cette effrayante accusation, jamais réfutée sérieusement par personne, n'ait pas déchaîné depuis longtemps la boucherie mondiale. Deux puissants moments d'inertie ont empêché la catastrophe: l'incapacité générale de se représenter un autre état que l'état existant — incapacité que seuls surmonteront les événements extérieurs, ^ — et la couche isolante qui fut instituée d'homme à homme et maintenue par le système politique. Mais la profonde amertume s'accrut, la haine ne connut plus de bornes, la méfiance

devint irréductible, la révolution de la rancune était une nécessité.

En Russie elle constitue encore aujourd'hui la force motrice. On voudrait faire le bonheur du monde selon une conviction théorique, mais non philosophique, basée sur une question de propriété et de gain, ad^ mise comme vérité centrale indiscutable et dont la preuve n'est plus à faire; — il ne sera possible de croire à ce bonheur et de conduire ses fidèles au-delà de l'époque des désillusions, qu'en leur mettant constamment sous les yeux un adversaire, objet d'horreur. Or, l'accusation constitue la propagande la plus vigoureuse; il faudra même évoquer les ennemis morts pour expliquer le retard du bonheur et réveiller le courage.

«Supprimez la bourgeoisie, le salut est assuré», diton ; et le peuple russe échange bénévolement une souveraineté contre une autre, une soldatesque contre une autre ; le coupable est trouvé, on le livre et on le punit.

La révolution de la rancune signifie le remplacement d'une classe souveraine par une autre. Bien entendu, pas par la collectivité. Car il va sans dire que la classe destituée est, en premier lieu, exclue de la collectivité, parce qu'il faut la punir et l'anéantir; sont exclues aussi toutes les couches plus radicales provenant des bas-fonds. Leur nombre est illimité et elles restent in-, employées, jusqu'à ce qu'elles soient parvenues à la lumière de l'opposition, c'est-à-dire jusqu'à ce que la couche qui les précède immédiatement soit au pouvoir et que ces nouvelles couches opposantes prennent conscience de leurs droits au pouvoir.

On néglige et on voile continuellement ce phénomène, dont l'importance est extrême, parce qu'il mène à l'oligarchie et à la dictature militaire. Il est nécessaire de Tenvisager.

Tant que la première des couches opprimées lutte pour son existence et sa souveraineté, toutes les couches suivantes, apparentes ou en germes, se rallient à elle, sont contenues en elle.

i.orsque la bourgeoisie commença la lutte, elle comprenait le prolétariat; mais il s'en sépara bientôt. Lui-même contenait le germe du communisme; lorsque le socialisme russe eut triomphé, le bolchévisme s'en détacha. Derrière le produit de la division du socialisme allemand — le parti indépendant — apparaît déjà un groupe plus radical; il en est de même derrière le bolchévisme.

Ces divisions sont, d'abord, théoriquement illimitées; en second lieu, elles sont psychologiquement nécessaires.

Illimitées: car tout programme, si radical soit-il, contient des éléments positifs indéniables. Si la première couche s'appuie encore sur un principe d'Etat, celui-ci pourra être combattu par la couche suivante en faveur du canton, le canton en faveur de la commune, la commune en faveur d'une association quelconque, etc. La loi peut être niée au profit d'une justice populaire, celle-ci au profit de la défense personnelle, ou dans le sens réactionnaire, en faveur d'un pouvoir autoritaire. La propriété privée peut être niée au profit de la propriété communale ou de la propriété d'Etat ou de la propriété d'un chef.

Ces négations permettent d'innombrables combinaisons, d'autant plus que rien n'empêche que ces combinaisons, isolées ou dans leur totalité, prennent une direction régressive, «réactionnaire». Ce cas se produirait, dès qu'une couche parvenue au pouvoir proclamerait l'anarchisme absolu.

Chacune des couches arrivant au pouvoir reprochera à celle qui l'a précédée ses trahisons, son étroitesse d'esprit, sa réaction; chaque couche arrivée au pouvoir accusera la couche prétendante de folie, de crimes et d'anarchie.

Il n'est pas fondé d'objecter que cette succession de couches prendra fin parce qu'on se trouvera à court d'intelligences supérieures et que les masses ne suivront plus : nous voyons tous les jours des intelligences et des masses se déplacer; ces deux éléments, tant qu'ils ne sont pas satisfaits, peuvent appartenir successivement à un nombre de couches indéterminé.

C'est sur ce mécontement que se fonde la nécessité psychologique de la succession des couches.

Aucune communauté souveraine ne saurait contenter l'ambition de toutes les intelligences, encore moins tous les désirs des masses. Le bolchévisme a tenté de capter les quelques centaines de mille intelligences russes ; il n'a pas réussi. Où il a réussi, les résultats furent malheureux; les plaintes publiées contre des éléments impurs sont innombrables et le processus d'épuration intérieure, devenu nécessaire, réduira les intelligences vraiment responsables à quelques dix-mille. Nous nous trouvons par là en présence de l'oligarchie, dont nous aurons à parler. Dans le pays par excellence de la

culture et du sens de la responsabilité, en Allemagne, il n'y a pas à penser qu'une classe souveraine puisse monopoliser une partie quelque peu importante de l'intelligence.

Toute classe souveraine voit se soulever, à sa gauche, une puissante opposition prétendante, La con^ ception du prolétariat intégral, au sens d'une classe embrassant le peuple tout entier à l'exception de la bourgeoisie, n'est possible que tant que la bourgeoisie règne, toutes les autres couches formant oppo*^ sition. Lorsque la bourgeoisie sera renversée, la conception du prolétariat intégral deviendra une fiction; il se disloquera en une série ininterrompue de couches. Les forces impulsives de la lutte des classes ne peuvent, à la longue, rester objectivés; elles se mélangeront de plus en plus d'intérêts personnels et aboutiront à une pure politique de personnes. -^Ce seront des luttes entre chefs, telles que nous en avons vu dans les republiques balkaniques et l'Amérique du Sud.

Pour se défendre contre la classe suivante cherchant à percer, la classe souveraine n'a d'autre ressource que de déclarer: «Jusqu'ici et pas plus loin. Ce qui pouvait être réalisé, nous l'avons réalisé. Toute nouvelle exigence est une utopie. Nous somnies allés aussi loin que le permettait le droit. Après nous ce sera l'injustice, la conspiration du crime. (Définition du crime, d'après cette logique : une négation de plus que ne permet le souverain.) Vous voulez des raisons ? Bon sens, morale universelle. Gela ne vous suffit pas? SU pro ratione vùlunias. Vous employez la violence? Que le sang répandu retombe sur vôs.têtes: nous avons des soldats.»

C'est ainsi qu'a commencé la dictature militaire.

C'est là l'argument unique, péremptôire, indispensable de toute classe souveraine; aucune ne s'en est privée, aucune ne s'en privera. Là se rencontrent Lénine, Bonaparte et Djenghis-khan : une armée obéissante tranche toutes les querelles avec l'autorité d'un jugement divin.

Une couche prétendante pourra prendre une attitude aussi humanitaire et messianique qu'elle le voudra ; ses chefs le savent bien: lorsque nous serons au pouvoir, nous gouvernerons par l'épée et nous broierons tout ce qui s'opposera à nous, de droite ou de gauche.

C'est pourquoi, de toutes les indignations démagogiques, la plus mensongère et la plus antipathique est celle qui se plaint de la violence au nom de l'humanitarisme. C'est un droit et un devoir politique de dévoiler les vices de la société et de les combattre ; c'est une haute tâche politique de construire une vie sociale fondée sur l'équité; on ne peut empêcher personne de poursuivre des buts politiques au moyen des forces mauvaises de la rancune; mais c'est une malhonnêteté des plus grossières que de reprocher à son adversaire ce que l'on désire le plus ardemment pour soi-même.

Il serait utile, du reste, que nous employions un peu moins, en Allemagne, le pathos de l'indignation, bon pour une race d'esclaves. Le créateur s'enthousiasme, l'homme incapable se fâche, le lâche s'indigne. La pensée élevée est pathétique sous sa forme la plus simple, le pathos de la faiblesse se résume en criailleries.

Nous connaissons maintenant la révolution de la

rancune. Elle constitue la forme primitive et intéressée

Rathenau, Révolution. ^^ «oq

de la lutte de classes. Elle ne comporte pas d'idéal objectif, ni de but absolu, car chaque couche en traîne une autre sur ses talons, la lutte n'a pas de fin et prend en général la forme d'un mouvement circulaire. Chaque couche est forcée de se constituer en oligarchie et de gouverner par les crues. La lutte de classes finit par se restreindre à une lutte de personnes. Ses moyens dégénèrent en violence et en démagogie. La rancune s'écroule par les forces mêmes qu'elle déchaîne. Les passions basses n'assainiront jamais un peuple.

La révolution du monde renversé: «Advienne que pourra, nous allons gouverner à notre tour et vous nous servirez», ne peut se laisser fléchir par des; paroles, pas plus que ne le peuvent toutes les passions nées de la haine. Cependant on peut la démasquer et dès lors elle perdra la force de persuasion. Elle pourra s'adresser à des corréligionnaires, mais elle ne pourra pas obtenir l'approbation des hommes intelligents ni prétendre aux droits d'une idée réellement humaine.

Les droits de l'humanité ne sont pas la propriété exclusive de la classe A ou de la classe B. Lorsqu'une classe B affirme: <tDonnez-nous le monopole pour cinq ans, nous partagerons ensuite avec tout le monde», elle ment sciemment ou inconsciemment. Elle proclame parmi les classes une révolution de palais.

Un idéal politique digne de l'esprit révolutionnaire n'est pas une question de classe, mais une question d'organisation. Il est évident que toute organisation, même là plus idéale, ne peut supprimer l'inégalité intellectuelle, ni l'échelle des responsabilités selon les capacités. S'il était prouvé que la classe dirigeante actuelle

possède un plus grand nombre de capacités plus vitales, ce ne serait pas un mal qu'elle fût maintenue au service de la communauté. En un tour de main, une révolution ne peut que faire sauter des bastilles, non construire des maisons. Elle peut détruire toutes les prérogatives rendues possibles par la stratification héréditaire et préparer ainsi une société non stratifiée. Ce processus exige des siècles. C'est une grave erreur de croire qu'il est possible de l'accélérer en remplaçant une classe souveraine par une autre. On n'obtient même pas ce que l'on veut : le renversement rancuneux d'une concurrence désagréable. Et quant à la révolution, entendue dans le sens de l'établissement d'un régime juste et organique, elle est renvoyée à une autre génération.

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