LA RÉVOLUTION DE L'ÉGALISATION DES BIENS
C'est la révolution du citoyen ultra-démocrate, social-démocrate, c'est le désir de supprimer tous les soucis domestiques, le travail pénible, la vie sans joie, la détresse du logement, les fléaux des villes, la brutalité des supérieurs, le luxe provocateur; c'est la plainte d'Hamlet: l'ajournement du droit, l'insolence des fonctionnaires et cette honte: payer d'injustice le mérite silencieux. C'est la révolution classique, la révolution d'école. A son arrière-plan se trouve la grande théorie, la doctrine marxiste, consolante et plausible, de la plus-value. Il s'agit simplement d'em-^
ployer un moyen sûr — il y en a beaucoup — pour distribuer cette plus-value équitablement entre tous les citoyens; ceux-ci -seront bientôt exempts de tous soucis, la durée du travail baissera à six heures, à quatre heures, à peu d'années, toute misère disparaîtra, chacun sera à son aise.
Cette théorie a fait le tour du monde ; l'édifice tout entier de la doctrine sociale orthodoxe repose sur elle, mais elle est fausse. En soixante-quinze ans, personne n'a pris la peine de là réfuter par le calcul.
La plus-value est si minime, qu'elle ne représente pas un facteur social. On ne peut en employer qu'une petite partie à l'amélioration de la vie, trois quarts sont indispensables à l'accumulation, c'est-à-dire à l'accroissement de l'appareil de production.
A l'époque du capitalisme moyen, lorsque Marx écrivait, lorsque l'industrie était à ses débuts, le salaire réel minime, le revenu peu considérable, — la plus-value dont on pouvait disposer aurait peut-être suffi à améliorer sensiblement, sinon d'une manière décisive, la vie de l'ouvrier. D'après certains renseignements parvenus jusqu'à nous, au sujet du débit et des bénéfices d'alors en ce qui condeme les fabriques de machines et de locomotives, je pourrais conclure qu'un partage absolu aurait augmenté le salaire de moitié.
A notre époque, nous disposons de quatre moyens d'établir la plus-value: on peut envisager d'abord le rendement de chaque entreprise en particulier, en suite le rendement annuel des moyens de production du pays, en troisième lieu le revenu national, en quatrième
lieu l'épargne nationale annuelle. Dans tous les cas le résultat est le même : la plus-value annuelle reste inférieure à dix milliards ; en supposant une production capitaliste concentrée, et même à supposer le retour, qui ne se produira pas, des conditions d'avant-guerre, on pourrait estimer la plus-value à six milliards au maximum.
Mais cette somme n'a jamais été complètement dépensée et ne doit pas l'être: elle a servi et doit servir encore à accroître nos moyens économiques. Cet accroissement se confond en réalité avec le concept de l'épargne nationale. Une grande partie en a coulé des banques et des caisses d'épargne dans les poches des plus modestes épargnants et a déjà contribué à améliorer l'existence générale. Un tiers, qu'on peut évaluer à 1 Yo milliard, a alimenté le budget des gens aisés. Cette dernière somme peut être partagée; elle rapportera à la population environ vingt-cinq marks par tête, soit sensiblement moins que les augmentations moyennes des salaires.
Pour assurer intégralement à la population ce revenu supplémentaire de vingt-cinq marks, il est nécessaire de s'appuyer sur les principales hypothèses suivantes: 1. L'économie devra rester aussi productive qu'avant la guerre. 2. Les charges de l'Etat ne devront pas augmenter. 3. Toute rente provenant d'un capital devra être supprimée. On ne pourra donc payer aucune indemnité de socialisation, ni servir aucun intérêt aux emprunts publics — ou, si on les paye, il faudra immédiatement les récupérer par l'impôt. On ne devra accorder aucune bonification sensible au travail intellectuel même de haute valeur.
Le moyen de parvenir au bien-être général ne réside donc pas dans la plus-value ou la socialisation. La révolution qui vise à l'égalité de bien-être repose sur une hypothèse fausse.
Non que le niveau du bien-être ne puisse être élevé, ou que l'idée de socialisation soit erronnée. Le bienêtre pourra être accru par l'économie nouvelle, par la transformation de l'économie anarchique en économie organisée, et la socialisation aura son importance pour la question de la division du pouvoir, — dont il sera question. Mais il faut déclarer énergiquement, sans réserve, et maintenir ceci : la socialisation en elle-même ne relèvera pas le niveau du bien-être, n'améliorera pas la répartition des biens et des revenus, ne diminuera pas la durée du travail. On peut vouloir la socialisation au nom de prétentions équitables au pouvoir ou pour d'autres motifs d'ordre moral ou social. Mais on ne peut la vouloir au nom des espérances mûries par la révolution matérielle, et décisives pour les neuf-dixièmes des partisans de la socialisation: le bien-être général, l'amélioration des conditions de vie, un travail moins pénible et de plus courte durée. Ces espérances ne se réaliseront pas. Au contraire: même si la guerre et la paix n'avaient pas détruit pour une génération notre avenir matériel, la transformation économique qui s'accomplit et s'accomplira, ébranlerait profondément la production et diminuerait beaucoup son degré d'efficacité comparé à l'époque du grand capitalisme. Il nous faut envisager ce fait, et un fait plus grave: le débarquement de l'intelligence et des capacités techniques. Lorsque nous aurons examiné sans pré-
jugés ce qu'il faut prévoir et si nous nous décidons tout de même pour la révolution et la soutenons, ce ne sera plus la révolution petite-bourgeoise, basée sur des hypothèses fausses et des recettes mécaniques.
Notre capacité de travail diminue et diminuera encore. Les leviers puissants, au moyen desquels le capitalisme mécanisé obtint le plus haut degré de production privée, sont brisés; la production est déterminée par le travailleur lui-même, et il Testime à bien plaire et minime. De nouvelles forces agiront pour augmenter la production du pays: en premier lieu les forces de la misère.
En présence d'une existence épuisée, de l'augmentation inouïe des dettes et des cours, en présence d'obligations financières toujours plus onéreuses, en présence de la diminution de la production, la valeur de l'argent baisse.
Qu'est-ce que cela signifie ? Renchérissement croissant de toutes les marchandises, de tous les objets de commerce, de tout travail. Où mène ce renchérissement? A ce que toutes les marchandises, les valeurs et les hommes disparaissent du pays, tant que l'équilibre ne sera pas rétabli. Quand sera-t-il rétabli? Lorsqu 'assez de marchandises nécessaires au bien-être et à l'agrément auront quitté le pays, pour que la vie extérieure devienne difficile. Lorsqu'une partie si considérable des produits du travail aura été supprimée, que le reste de la production ne suffira plus aux besoins de l'existence. Lorsqu'assez de gens auront disparu pour que soient diminués les besoins d'importations alimentaires. Lorsqu'on aura exporté un assez grand
nombre de valeurs , pour que Ton sente peser sur soi la domination économique étrangère des possesseurs étrangers de droits de propriété.
Qu'arrivera-t-il alors? L*oisiveté aura disparu. L'ardeur au travail se haussera jusqu'au-delà du supportable. La durée du travail augmentera. Nous exporterons de la sueur et du sang. Toute rénovation, toute création destinée à l'apparence extérieure, à l'agrément et à l'aisance, — - pour ne point parler du luxe, — cesseront. On courra le danger d'économiser sans réserve dans le domaine de l'éducation, des cultes, de la science, de l'art et de la technique; ainsi donc le degré de production, la recherche scientifique de la culture intellectuelle et de l'industrie s'abaissera jusqu'à la barbarie.
Ces dangers, augmentés de toutes les charges du traité de paix, prendront des proportions inimaginables. Il existe un moyen de leur faire face; un seul: l'exécution immédiate et absolue de la rationalisation et de l'organisation de notre économie anarchique et chaotique telles que je lésai décrites dans la «Nouvelle Economie». Ils trahissent le peuple allemand, les intéressés bornés et leurs représentants qui, au nom d'une économie libérale, — en réalité désordonnée — paient grassement une agitation par le verbe et par la plume, destinée à semer la suspicion sur mes pensées et les dépouiller de leur force. Ce sont là mensonges vains et payés de gens qui n'ont jamais lu mes écrits, que de m'attribuer l'intention de détruire la libre initiative et de ruiner la classe moyenne. Encore quelques années et les tourments de la misère nous obligeront à accepter ce
que les intéressés repoussent aujourd'hui, au détriment du peuple.
En attendant, un important effet de la dépréciation de l'argent est de satisfaire à une revendication socialiste qui, par substitution de son mobile, a perdu de sa justification au point de vue économique, mais a gagné au point de vue moral: la revendication tendant à supprimer les revenus de l'oisiveté.
Cependant la question n'est pas résolue. Si elle fut posée dans le plan économique, nous devons l'expliquer, nous, dans le plan moral. A l'époque du bienêtre national déjà, une conscience subtile considérait les contrastes exagérés comme une faute très grave. En présence de la misère générale, la question quitte le domaine de la conscience pour se présenter devant l'aréopage de la morale publique. En face de la faim on n'a pas le droit de paraître et de mener joyeuse vie.
Ici commence l'effet de la dépréciation de l'argent. Elle renchérit la dépense et déprécie la rente. Mais cela ne suffit pas. Voici entrer en scène la législation fiscale.
Elle a d'abord à niveler une légère inégalité. Si la rente est dépréciée, le débiteur s'en trouve déchargé, le créancier accablé. Surtout en ce qui concerne la propriété foncière. L'imposition du gain professionnel et de son accroissement y remédiera.
Le pays ruiné, criblé de dettes, a besoin d'être assaini par des moyens puissants. Des impôts sur le revenu et la fortune, l'héritage et l'accroissement des biens, sur la consommation et la dépense, impôts d'une élévation inconnue jusqu'à ce jour et approchant de la confiscation, sont inévitables et justifiés.
Ainsi, toute richesse personelle sera brisée dans le pays et la dépense encore plus rapidement. Des queues de combats seront encore menées contre les profiteurs et les fraudeurs, qui finiront par se réfugier derrière le prétexte qu'ils sont nourris par des amis de l'étranger ou qu'ils ont gagné de l'argent au jeu. L'égalisation générale aura pourtant eu lieu, et ^ cela, sur la base, non du bien-être général, mais de la ^ pauvreté de tous.
Remarquons encore ceci: il faut une fois pour toutes dénoncer l'erreur qu'un système économique quelconque — à part le pur communisme présupposant une culture mondiale totalement modifiée — puisse amener l'égalité du bien-être. La tâche du système économique parfait consiste à abréger la durée du travail, à le spiritualiser et à élever les salaires. L'égalisation du bien-être n'est pas l'affaire de l'économie, mais de la société. Elle y parviendra par l'imposition dans les limites désirées et considérées comme équitables. C'est pourquoi l'idée populaire de la socialisation sans indemnités de certaines sources de gain, notamment de l'industrie, du commerce de gros, de la grande propriété foncière, est un non-sens. Si la socialisation d'une partie de l'économie nationale devient nécessaire par suite du système économique adopté, il faut qu'elle ait lieu. Mais elle ne doit pas être liée à un châtiment arbitraire des sujets économiques visés. Si l'Etat souverain veut acquérir des biens et des revenus, il devra toucher tous les riches également, selon leur capacité de production et selon /^ l'équité; il y parviendra au moyen de l'impôt. Il ne
devra pas dessaisir l'agriculteur au profit du marchand ou le fabricant au profit de l'agriculteur.
Lorsqu'on sera parvenu au nivellement de la fortune, des revenus et de l'existence par la dépréciation de la rente et par l'impôt, dans les limites prescrites, on aura satisfait à une revendication sociale, en elle-même légitime, mais nous ne pourrons pas nous réjouir en toute sérénité du résultat.
On croyait lutter contre le capitalisme, et on lutta contre la pauvreté. On lutta contre la pauvreté et l'on fut vaincu par elle.
Ce n'est pas uniquement une conséquence de la guerre. Même sans la guerre, l'égalisation n'aurait pas amené le bien-être, mais l'indigence. Maintenant elle apporte la misère.
Avec la richesse disparaissent certaines choses qui n'étaient pas un mal, avec le bien-être bourgeois disparaissent d'importantes sources de vie.
L'art change de maître pour la deuxième fois, mais il s'adaptera et ne périra pas. Depuis longtemps il n'avait plus pour mécènes le prince temporel et ecclésiastique, la haute noblesse, mais la bourgeoisie aisée anonyme. Il dépendra désormais de l'administration autonome et de la communauté politique. Certaines de ses libertés disparaîtront, certains traits politiques individuels s'y mêleront, il perdra sa spontanéité, il deviendra mondain et tendancieux. Les résultats nés autrefois d'une heure de méditation seront aujourd'hui déterminés par un discours, par une brochure. Toutefois on ne pourra altérer la vie intime de l'art, mais seulement les liens qui l'unissaient à l'esprit du temps.
La notion de charité disparaîtra, et ce sera un bien. La communauté interviendra dans les domaines touchant l'existence, la santé et l'entretien ; on émettra des exigences, on ne demandera plus l'aumône. L'obligeance et le sacrifice persisteront, mais surtout par l'intermédiaire de la communauté, qui fera valoir sa créance privilégiée sur toute production. L'argent de poche, fruit de la secrète indulgence maternelle, sera compté par le tuteur.
Le superflu sera aboli, hormis le cas où on le concessionnera en considération de l'intérêt public. La fantaisie devra aussi avoir une apparence de raison et mourra sur le chemin de la chancellerie, à moins qu'elle ne soit opiniâtre et spéculative.
Tout ce qui ne sera pas indispensable sera évalué avec compétence et mesuré, comme les ornements dans un compartiment de chemin de fer. Le puritanisme serait non seulement acceptable, mais constituerait un bienfait, s'il pouvait nous débarrasser des horreurs dues au mauvais goût; cependant celles-ci persisteront peut-être, parce qu'elles ne dépendent pas de l'organisation et des prescriptions, mais du sens intime.
Du moment qu'on ne fera plus usage de parures et d'objets de luxe, on n'en fabriquera pas non plus pour "d'autres, car le goût et la fabrication doivent aller é l'école du besoin et du jugement publics. Le tailleur de village ne peut travailler pour le marché mondial, le cantinier pour la cuisine d'un ambassadeur. L'habileté dépérira rapidement, car l'éducation des fournisseurs d'objets sélectionnés pour l'exportation et pour le luxe tombera en décadence. Les écoles normales
publiques et les écoles de perfectionnement ne dépasseront pas la moyenne, si l'aiguillon de la consommation fait défaut; nos produits ne seront pas, comme après 1870, bon marché et mauvais, mais mécanisés et modestes. La pièce de résistance d'une exposition industrielle prussienne, avant la révolution dç mars 1848, était un fauteuil rembourré, dans le<juel on avait artistement dissimulé un carillon.
Nous nous habituerons à la disparition de la dextérité dans les métiers d'art, du perfectionnement mécanique. Non seulement parce qu'il nous conviendra de vivre désormais dans la plus grande simplicité, mais parce que nous entrerons dans la longue époque de la migration — verticale — des peuples, vers laquelle tend la civilisation mondiale. Dans les pays occidentaux ce fait se produira plus tard que chez nous, mais il s'y produira pourtant dans quelques décades. Depuis longtemps le baromètre de l'art annonce la dépression^ la barbarisation. Et si enfin, après une longue période de travail, le bien-être du monde et sa capacité de production reviennent à un niveau normal, l'abréviation de la durée du travail, la prolongation des heures de loisir constitueront le premier résultat. Alors, aux heures de loisir, on modèlera, on dégrossira, on raffinera — il faudra même redécouvrir nos arts et nos sciences — et des germes de nouvelles cultures s'éveilleront.
Plus grave — surtout tant que durera l'impérialisme économique de l'occident — sera l'abaissement du niveau de la production technique. La meilleure turbine à vapeur, la meilleure machine à combustions ne pourront être fabriquées, à la longue, que là où
l'on emploiera le plus de ces appareils, les plus grands et les plus parfaits, là où le bien-être technique de la production attirera les meilleurs ingénieurs, les meilleurs laboratoires, les meilleurs champs d'investigation, là où la quantité des applications fournira' les plus riches expériences d'exploitation, où le niveau des industries complémentaires, concurrentes, fournisseuses, sera le plus élevé et où elles prendront part par leurs recherches au résultat total; en un mot, là où régnera une atmosphère de surabondance technique et scientifique, qui agira sur la pensée et sur le travail, sur les hommes et les choses. Toutes les universités du monde ne sauraient créer ni remplacer cette atmosphère, car elles dépendent aussi d'un entourage de riche productivité. Là où cette atmosphère n'existe pas, peut surgir une invention isolée, mais bientôt l'étranger prépondérant s'emparera de son développement et jettera le modèle original à la vieille ferraille. A la longue, aucun territoire industriel ne pourrait vivre de l'imitation d'une technique étrangère, car les connexions s'effacent, on perd le pas et l'on ne suit qu'avec peine.
Ensuite le niveau de l'esprit d'investigation s'abaisse, et toute science expérimentale s'altère, si elle ne travaille pas avec l'outillage auxihaire le plus simple et le meilleur marché. Il ne faut pas généraliser en affirmant que seuls les Etats riches créent la culture — car cette affirmation ne serait exacte qu'autant que les mêmes forces vitales créent la culture et le bienêtre des Etats, — mais, dans le domaine semi-matériel de la technique et de la recherche expérimentale, la sollicitude de l'Etat et le sens de la commuiïauté ne
peuvient remplacer le manque de force et de matière.
Le grand et réel danger culturel qui menace le pays tout à la fois bouleversé et appauvri, provient de la rupture de la tradition et de la perte d'au moins une génération intellectuelle.
Le porte-drapeau de notre intellectualité était la bourgeoisie moyenne. Cette intellectualité était ensablée, comme partout à l'occident, mais elle suffisait, à des profondeurs modérées, pour maintenir à flot le vaisseau de la civilisation. Non seulement l'enseignement et la culture, mais la tradition, l'entourage, l'idéal et l'hérédité créaient une classe de responsables intellectuels.
Une fissure se produisit, par suite de la perte de cinq années d'études , une deuxième fissure provint du manque de surveillance de la jeunesse et de l'exploitation physique. Aujourd'hui la bourgeoisie s'écroule économiquement, et la chaîne généalogique centenaire est brisée. Quel sera l'aspect de notre prochaine génération de savants et de techniciens, de médecins et de juges, de professeurs et de fonctionnaires? La réforme et l'extension les plus rapides, les plus fondamentales, les plus sincères de nos écoles et de notre culture ne peuvent dégager en un clin d'oeil les énergies du prolétariat trop longtemps opprimé. Pour autant du reste — c'est la base de toutes nos espérances, — que le prolétariat, cette couche inférieure d'Europe, inconnue et sans histoire, soit capable de fournir le degré nécessaire de quahtés intellectuelles, des générations passeront avant qu'il soit en mesure d'entreprendre
sa tâche. Tandis que la rupture de notre tradition s'accomplit au moment le plus grave de nos luttes,
La réaction, croissante chez la bourgeoisie, abusera de ces considérations, mais cela ne nous empêchera pas, nous qui approuvons la révolution, de regarder le danger en face. Nous ne voulons pas la révolution de la rancune. Nous nous méfions de la révolution de l'enrichissement. Cependant nous voulons la révolution ; l'examen de la responsabilité montrera pourquoi nous la voulons. Le chemin centenaire de la révolution passe pat des réactions, dont la première a commencé, et par des crises. Nous voulons les connaître. Notre liberté naîtra dans la cabane où règne la plus profonde pauvreté, l'avilissement le plus complet; c'est une nécessité, c'est aussi un danger et une espérance. Nous avons dormi une partie de la journée et nous poursuivons notre chemin, attardés, sous l'ardeur du soleil, chargés des bagages de nos précurseurs. Nous sommes à moitié morts et nous avons soif, mais nous arriverons les premiers au sommet.
Répétons-le brièvement:
La révolution pour l'égalité des biens part d'une hypothèse fausse. Elle croit pouvoir amener le bienêtre général en partageant la plus-value, elle croit que la suppression du capitalisme signifie la suppression de la pauvreté; elle veut créer l'égalité en socialisant.
Elle demande deux choses à la réorganisation de l'économie, et c'est trop : Le bien-être et l'égalité.
L'économie organisée peut une chose: avec les moyens dont nous disposons, elle peut augmenter beaucoup la production et faire baisser les prix, elle peut
élever le rendement, abréger la durée du travail. Elle le peut au moyen de la nouvelle économie qui contient un certain alliage de socialisation.
L'égalité n'est pas au premier chef affaire de l'économie, mais de la législation sociale. Bien qu'elle n'améliore pas sensiblement l'existence générale, elle arrivera et doit arriver.
Elle arrivera par suite des soucis financiers du pays, de la dépréciation de l'argent, de la banqueroute de l'économie, de nos obligations vis-à-vis de l'étranger et des charges publiques. Il faut qu'elle arrive, en dehors même de ces nécessités, parce que cela est juste.
A une époque de ruine, la suppression du bien-être particulier constitue une double épreuve d'énergie. Des dangers techniques et culturels sont inévitables.
Cependant nous suivrons cette voie, non que nous approuvions l'idée de la révolution matérielle, mais parce que nous conduirons cette idée dans les sentiers de la raison.