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LA RÉVOLUTION DE LA RESPONSABILITÉ

L'histoire universelle est, ou devrait être, l'enseignement de l'effervescence des peuples sur la terre et de sa conséquence: la délivrance de l'esprit.

La portion dix-millénaire que nous en connaissons, les faits et gestes sensationnels de quelques peuples et de quelques époques privilégiées, qui prirent part à la crise civilisatrice de la restratification,ont détourné nos regards de la loi pour les diriger vers les objets individuels. Rathenau, Révolution. "^ ^^^

Dans «Critique de notre époque» j'ai écrit: «Toute migration de peuples détermine la formation de peuples disposés en deux couches.

Ce qui se passe alors entre ces deux couches : domination, échange, mélange, nivellement, et se déroule en trois divisions successives types: archaïque (féodalisme, gothique) — classique (aristocratisme, haute culture, renaissance) — baroque (démocratisme et tyrannie, technique, éclectisme et extase), constitue l'histoire nationale.

Dans les pays de l'Europe centrale et occidentale, la stratification et, partant, le phénomène de la haute culture, s'est accomplie dans l'espace de quatre siècles environ; en Allemagne, retardée par des événements extérieurs, elle dura jusqu'au début du dix-neuvième siècle.

Nous assistâmes alors à ce fait étrange: les anciennes couches inférieures de l'Europe n'étaient pas complètement résorbées. La condensation de la population, unie à l'esprit quantitatif, précis, de l'occi dent, avait créé la mécanisation et sa forme économique, le capitalisme: au moment où tombaient les dernières cloisons féodales, où s'achevait l'émancipation bourgeoise en France et en Allemagne, — à ce moment, une nouvelle couche inférieure venait de se former, composée de la partie la plus pauvre des anciennes, et s'augmentant rapidement d'éléments ouvriers et agricoles en déclin.

Cette couche inférieure n'était plus, comme sa devancière bourgeoise, tenue en laisse par la force et par la loi, mais par les conceptions, en apparence in-

attaquables, des droits privés: propriété et hérédité — conceptions nées, et justifiées, aux époques de populations clairsemées, — et qui avaient pénétré si avant dans la conscience populaire qu'elles devinrent inaccessibles à toute critique et à toute restriction.

Cette couche inférieure n'était plus, comme à l'époque des anciennes conditions de servitude, de sang absolument étranger; c'était la soumission de compatriotes à compatriotes. La servitude n'était plus une servitude personnelle, de famille à famille, ni la servitude constitutionnelle des ilotes envers l'Etat; c'était l'asservissement anonyme d'une classe à une autre, sous réserve du Hbre domicile des individus, mais avec la restriction pratique que personne ne pouvait, dans les conditions normales, échapper à sa dépendance de classe et devait toujours chercher, en apparence volontairement, un nouveau maître et un nouveau patron.

Une justification objectivement mécanique, — et ignorée des intéressés, — de cette situation inouïe, consistait en la nécessité d'adapter la production mondiale à ce fait nouveau : condensation de la population ; or, cela ne pouvait s'effectuer qu'à condition d'une intensité de travail sans précédent, de changements .de méthodes continuels et d'une organisation brutale. Au cours de ce siècle de prolétariat, les moyens de production, autrefois stables, ont presque centuplé; aujourd'hui encore ils ne suffisent même pas approximativement à un ravitaillement décent des habitants civilisés du globe.

Il n'est pas possible de justifier en morale la situation du prolétariat. Si le socialisme scientifique, poli-

tique. et polémique s'était mué en socialisme moral , il aurait acquis la force d'un mouvement religieux et aurait atteint son but. Dès le début, il commit l'erreur de s'appuyer sur une représentation d'intérêts et de chercher son droit exclusivement par le moyen de la lutte de classes; plus tard il s'efforça de s'élever à une conception philosophique du monde, mais il n'y réussit qu'à moitié. En effet, il est difficile d'annexer un principe essentiel après coup et occasionnellement; le foyer d'une philosophie universelle ne peut être que religieux, c'est-à-dire formé de valeurs absolues. Or, le socialisme, fier de sa science, combattit trop longtemps, non seulement les églises — c'était son droit — mais la religion, qu'il confondait avec elles. C'est pourquoi ses forces ne furent pas des idéaux impérieux, obligeant toutes les âmes humaines, mais des idéaux relatifs, comportant des exigences discutables et tirant leurs principaux arguments de l'intérêt. Mais, des intérêts, si justifiés, si massifs soient-ils, peuvent émouvoir, non obliger; ils fortifient les intérêts opposés au heu de les anéantir.

Les Etats de l'antiquité moururent de leurs institutions esclavagistes, car les classes inférieures, en se développant, ne permettent pas aux couches supérieures, elles-mêmes limitées en effectifs, de les dompter à jamais; seuls des peuples non stratifiés, comme la Chine, vivent éternellement. La nouvelle couche, la plus dépourvue de traditions, la couche prolétarienne, portait en son coeur, dès le premier jour, le germe de sa destruction. Ce n'étaient pas des révolutions intérieures qui pouvaient l'ébranler, comme le croyaient les théori-

ciens du socialisme; mais des bouleversements extérieurs sous forme de guerres mondiales. La première a eu lieu, elle devait s'allumer aux points de la plus faible résistance et ébranler ici l'édifice plus fortement qu'ailleurs. L'occident ne chancelle pas encore; les étages s'y entasseront encore pendant quelques dizaines d'années. Cependant, malgré la police des peuples, la nouvelle guerre mondiale approche; nous ne la déchaînerons pas, mais elle se fera à notre sujet; elle s'allumera aussi aux points de la moindre résistance: réaction et injustice.

Le mécanisme du crochetage de la porte, de la transformation de l'instabilité sociale en nécessité politique de guerre, fut et sera le suivant:

Les couches supérieures de la bourgeoisie — tout au contraire des couches inférieures du prolétariat — avaient intérêt à la division pohtique des Etats, convertie aussitôt en une séparation des domaines économiques, coloniaux , fiscaux et douaniers , derrière laquelle disparurent les contrastes culturels; à ce morcellement sans cesse accru de l'économie, laquelle d'après les lois de la mécanisation, ne pouvait plus être une économie nationale, devait être une économie mondiale. Les associés d'une maison de commerce mondiale se querellaient et cherchaient à s'exploiter mutuellement; cela pouvait demeurer indifférent aux commis, race indispensable, et aux expéditeurs. Malgré tous les arguments subtils concernant le bien-être du peuple — comme si on pouvait l'augmenter au moyen de la concurrence nationale — , les prolétaires se souciaient fort peu qu'il y eût davantage de millionnaires dans

la Fifth Avenue, aux Champs-Elysées, à Hyde-Park ou au Tiergarten. Par contre le citoyen cosmopolite nationaliste, lui n'attachait pas une importance capitale à ce que tous les trésors du monde fussent exploités, mais bien à ce qu'ils le fussent par son pays et autant que possible par sa propre firme.

Ainsi donc, la révolution mondiale ne devait pas éclater à l'intérieur des Etats, mais à leurs frontières, aux points de la plus haute tension et de la moindre résistance.

J'ai parlé ailleurs ') de la pression supplémentaire de la migration des peuples.

La moindre résistance se trouvait chez les peuples slaves et slavisés, les peuples de l'Europe centrale et orientale, qui avaient refusé de prendre en mains leur destinée et leurs responsabilités , qui demeuraient et digéraient dans l'assoupissement de constitutions pour la forme. Mais la cause du drame fut la question du caractère national.

En revenant encore une fois à l'énigme des caractères nationaux, nous devons retenir ceci: le caractère national ne consiste pas en une addition arithmétique des caractères individuels. La conformité des tendances décide; ajoutons: et des tendances de la volonté plutôt que de celles du plan spirituel et moral.

Pour comprendre le problème, insuffisamment étudié , du caractère national , prenons un exemple : une forêt de sapins est en quelque sorte un assemblage d'aiguilles de pins, mais si l'on ne connaît que les aiguil-

1) «Le Kaiser». Dernier chapitre.

les on ne connaît pas la forêt et l'on ne saurait pénétrer son mystère.

Nous possédons l'intériorité, l'objectivité, l'application, le sentiment du devoir, nobles héritages de l'âme primitive germanique, slave et inconnue. Avonsnous la volonté? nous l'ignorons. Nous avions la volonté de nos souverains , nous y croyions aveuglément et l'exécutions. Avons.-nous la volonté parallèle chez tous, additionnelle, indépendante, qui, à l'intérieur, constitue le caractère national, à l'extérieur la dignité ? Nous avons agi comme des gens doués de courage et de ténacité, mais sans volonté. Notre constitution politique nous était indifférente, nous nous en rapportions à des autorités, nous n'avons jamais révolutionné, nous étions de bons sujets et de braves soldats. Nos aïeux permettaient à leurs princes de les vendre, à leurs maîtres de les battre et de les traiter de canailles, nous baisions des pans d'habits et des franges de robes à traîne: nous le faisions sans murmurer et respections ces coutumes. Nous ne connaissions que des subordonnés et des supérieurs et n'étions pas surpris que notre pays si intellectuel fût le seul où des hommes fussent traités grossièrement et traitassent grossièrement les autres.

Sous la férule la plus rigoureuse des supérieurs, la ponctualité, l'honnêteté, la conscience étaient des conséquences toutes naturelles, mais non des vertus spontanées; elles ne pourront l'être que si elles ré apparaissent, en l'absence de toute contrainte. Ce que nous sommes en l'absence de contrainte, nous ne le savons pas encore; nous n'en voulons pas juger d'après l'atonie consécutive à la guerre.

Nous ayons fait la guerre, sans demander pourquoi. Des événements obscurs en Serbie, une mobilisation russe, et le bruit répandu que des avions français avaient survolé Nuremberg suffirent à nous faire croire à une quadruple attaque. Le principe de la subordination était tellement ancré en nous, que la volonté et l'opinion de nos supérieurs suffirent à justifier la guerre. Malheur à celui qui avait l'audace de poser d'autres questions! C'est le secret de polichinelle que la socialdémocratie majoritaire dut approuver la guerre, parce que ses masses, la quittant, affluaient auprès des supérieurs et parce qu'elle tremblait pour ses mandats au Reichstag.

Parce que nous manquions de volonté, de la volonté de nous faire indépendants et dignes, nous vivions dans un Etat patriarcal, un Etat d'autorités, de supérieurs, sous la protection avocassière de régisseurs et d'associations, de secrétaires de fédérations et de grands hommes de partis. Parce que nous vivions en état de non-liberté, cent ans après la libération du monde, nous étions , avec nos voisins de l'est , le point de moindre résistance de la politique mondiale. C'est pourquoi la révolution mondiale éclata à nos frontières. On nous connaissait à l'étranger en tant que commerçants et voyageurs de commerce, garçons de café et coiffeurs, non comme libres citoyens d'un Etat hbre; c'est pourquoi nous avions le monde entier contre nous. Non qu'on nous enviât; car les Américains, plus jeunes, plus enviés, plus habitués au succès, sont les arbitres de la terre. C'est pourquoi nous fûmes anéantis.

Tel devint , tel fut , tel est notre monde. Main-

tenant les balances de la destinée sont au repos. Nous sommes ruinés politiquement, les autres s'élèvent d'un effort continu. Leur puissance et leur richesse s'accroissent sans mesure et entraînent la mécanisation à ses plus hauts sommets.

Nous gisons à terre, enchaînés; notre misère a commencé à peine. Au milieu de la honte, l'injustice grandit, et si profonde est son ombre, que les meilleurs d'entre nous désespèrent.

Car, dans les entrailles de notre monde persiste l'ancienne injustice indomptée dont les peuples meurent, qui fut la cause de la première guerre mondiale et nous a brisés. Elle est intacte comme le feu de l'Enfer sous l'écorce terrestre.

Ce n'est pas l'individualisme rassasié de l'occident qui retirera le monde de cet atome , non plus que le doctrinarisme abstrait et l'orthodoxisme de la Russie, Il y faudra le travail allemand.

Si nous y parvenons, la guerre n'aura pas eu lieu. La terre alors ne sera pas partagée, l'existence ne souffrira pas d'un espace trop chichement mesuré, la geôle des monopoles des matières premières, du boycott et des expiations n'existera plus, la blessure de l'économie mondiale guérira. Les nations deviendront des peuples, la ligue policière des Etats deviendra la Société de la terre habitée. Ce qui tissera le labeur des peuples ne sera plus la lutte, mais l'entr'aide.

Avec quelle certitude? avec la certitude que l'injustice abolie ne pourra se renouveler, qu'un esprit nouveau et équitable, une forme nouvelle et équitable de la société ne connaîtra plus de frontières.

Si nous n'y parvenons pas, l'Allemagne deviendra et restera un peuple balkanique parmi les autres peuples balkaniques et attendra avec eux son salut de l'orient.

Y parviendrons-nous? c'est là une question d'intelligence, de morale, de caractère. Si nous manquons de volonté et de dignité, si nous ne prenons pas conscience de notre responsabilité et ne reconnaissons pas clairement notre mission, la simple conscience de nos droits lésés, le grand accroissement de notre population et une seconde jeunesse ne pourront faire que nous y parvenions.

La révolution allemande qui n'a pas encore eu lieu et dont nous avons besoin, c'est la révolution de la responsabilité. Son but: solidarité intime du peuple, ennoblissement et anoblissement du travail, égalisation des conditions de vie, suppression du prolétariat, responsabilité de chacun vis-à-vis de la communauté, responsabilité de la communauté vis-à-vis de chacun; la souveraineté deviendra direction, la soumission deviendra décision collective et droit de participation à la direction.

Ces principes seront surtout immatériels, comme tout but réel de l'humanité est un but immatériel. Pour les réaliser, il faut certainement des organisations politiques, économiques et matérielles ; mais en Allemagne, nous ne devons jamais oublier que les organisations ne constituent pas des buts absolus, ni des limites, mais des moyens. Toute orthodoxie, notamment l'orthodoxie russe, l'oublie; d'après elle, le monde serait sauvé si, un beau matin, une incantation réalisait le système absolu de l'équité mécanique.

Le monde ne serait pas sauvé. Pas davantage qu'une fabrique dont les ouvriers incapables trouveraient à leur réveil les outils les plus parfaits et les plus sensibles, pas davantage qu'un pays sauvage qu'on doterait des moyens de transport les plus perfectionnés, pas davantage qu'une ville mal administrée où l'on construirait les plus somptueux théâtres et musées.

Le maniement des organisations exige de l'intelligence, l'intelligence même qui les a créées, une mentalité intellectuelle, morale, et de la volonté. Il y a là action réciproque: l'organisation peut contribuer à dégager l'esprit — elle ne peut le créer — , par contre, l'esprit peut créer l'organisation, l'animer et la maintenir.

On a attribué au socialisme classique le mérite d'avoir arraché la doctrine sociale aux mains de l'utopie morale, pour la transférer à la prétendue science, à l'Histoire matérielle. Idée géniale, tirée de l'époque de la Realpolitik et digne de Bismarck; premier moteur et pensée principale de la lutte de classes qui dure depuis cinquante ans. On était délivré du romantisme, mais la foi en l'esprit, l'impulsion morale était perdue. Les événements mondiaux devaient se dérouler mécaniquement, avec une certitude scientifique: il suffisait pour cela de l'école politique et agitatrice; la connaissance s'éduqua, mais non le caractère. La haine fut la force motrice, l'intérêt le ciment, les organisations le but. L'effet fut prodigieux et inévitable; on forgea une machine puissante, un parti invincible et modèle.

Mais ce parti n'a conclu que des affaires bourgeoises et des compromis. Intérieurement, il tremblait devant son but, la révolution, mieux: il tremblait devant les

prodromes les plus simples du pouvoir : il avait i peur de la majorité, du parlementarisme, de la république. Lorsque lui vint le pouvoir, ce parti ne sut à quel saint se vouer. Pour autant qu'il ne fut pas complète- 1 ment embourgeoisé, il dut emprunter ses chétives idées aux improvisations russes. I

Ses tendances furent trop longtemps politiques, j au lieu d'être intellectuelles, scientifiques et morales. ! Il était donc inutile d'essayer d'élever à la hauteur d'une philosophie mondiale un système conçu comme devant être l'issue rationnelle d'événements matériels; on ne peut intercaler des astres centraux a posteriori. Si l'on a transporté l'organisation au centre et qu'on ait fait dépendre tout élément spirituel de la forme économique, au point de le réduire, pour ainsi parler, au rôle de l'aiguille du mécanisme matériel, il est inutile, évidemment, de déplacer cette aiguille; elle pourra donner de fausses indications ou se briser, mais elle ne pourra accélérer le temps.

Bientôt la science docile interviendra et annoncera l'immuabilité de l'esprit humain. Certes, rire et pleurer, la douleur et la joie, l'amour et la haine, la colère et le repentir, seront immuables pendant des milhers d'années: mais l'esprit dans ses éléments moraux, intellectuels, et volontaires varie, non seulement de pays à pays, mais de lieu à lieu, de maison à maison; il se transforme d'une année à l'autre, d'une génération à l'autre.

Les mœurs et les ustensiles, la langue, les idées et l'art de nos ancêtres nous deviennent étrangers, un fils ne comprend pas son père, un père ne comprend pas

son fils. L'esprit n'est pas l'aiguille fixe d'un mécanisme métallique, il n'est pas un ressort, un poids ni un pendule, il est le créateur spontané du mécanisme, il se forme lui-même par la connaissance et l'expérience, et réagit par l'œuvre de ses mains, en tant que celle-ci est le résultat de l'expérience, et crée l'expérience.

Le moment est venu de créer des organisations; ce qui équivaut à dire de se mettre à l'oeuvre et d'accomplir cette oeuvre sacrée aussi sérieusement que si elle constituait l'oeuvre unique du monde contemporain tout entier. Mais il faut la dépasser en dirigeant nos regards vers l'éternité de l'esprit, c'est-à-dire en sondant notre propre coeur. La vie d'une oeuvre ne date pas de son achèvement, mais de sa consécration.

Nous ne parlerons pas longuement ici de l'oeuvre des organisations, nous l'avons discutée dans d'autres ouvrages. Elle est quadruple.

1. Il faut organiser l'économie, de telle sorte que l'organisme prenne la place de l'anarchie. C'est l'essence de la nouvelle économie. Pour une quantité donnée d'énergie et de matières, elle portera la production au multiple et assurera à chacun une existence digne de la qualité d'être humain. Elle procurera à l'ouvrier une mesure équitable de loisir et ennoblira la tâche journalière, en ce sens qu'elle élèvera le manoeuvre à la hauteur d'un ordonnateur et d'un surveillant du processus organisé du travail.

2. L'éducation deviendra la tâche suprême du peuple. Elle sera confiée à des hommes d'élite et donnera à chacun la place et le travail qu'ambitionne sa volonté et que justifient ses capacités.

3. L'organisation du domaine des revendications matérielles n'est pas l'affaire du système économique, mais de la politique financière. Elle doit être créée et menée consciemment d'après les principes de l'équité, dans le sens de la suppression de la notion de classe. Le communisme, et même l'étatisation totale des moyens de production, sera une utopie, tant que l'agriculture devra rester entre les mains d'une classe paysanne, et nous avons plus que jamais besoin d'une forte corporation de paysans. Mais la politique financière doit agir dans quatre directions : limitation et imposition de l'héritage, de la fortune, des revenus et de la dépense.

4. L'organisation des revendications visant la responsabilité. Cette tâche, bien qu'elle touche aux racines de la vie économique, n'est pas une tâche économique, mais politique. Son vaste champ constitutionel comprend deux problèmes nationaux, considérés à tort comme économiques: le problème de la sociaHsation et celui des conseils. Tous deux sont purement politiques et doivent être reconnus et traités comme tels.

Les revendications de responsabilité comprennent l'éducation et la préparation permettant de prendre part aux décisions collectives et à la direction de la vie économique, de l'administration, de la culture et de la politique. Cette prétention s'appuie sur les droits de l'homme et sur la justice, sur les besoins intellectuels et sur la suppression des classes; elle ne ^ 'appuie pas sur la jalousie et la rancune.

Cette prétention, morale et politique, justifie seule la socialisation; celle-ci se déroulera cependant dans le

domaine économique, mais, comme nous l'avons vu, elle n'a aucune fin économique. En effet, ell n'éièvera pas le niveau de la production et n'enrichira dès l'abord ni l'Etat, ni l'individu. Le système des conseils ne sera d'aucune utilité à l'Etat ni à l'économie, il sera plutôt un fardeau pour tous deux. Sa justification elle aussi se prouve dans le chapitre des revendications touchant la responsabilité politique.

La socialisation donne à quiconque travaille sous ce régime la conscience qu'il travaille directement pour la communauté, sans passer par les intérêts d'un entrepreneur. C'est là un principe purement éducatif; il satisfait à la conception des masses, qui voient dans l'entrepreneur, même le plus imposé et mécaniquement exproprié, l'ennemi tout puissant. La socialisation n'a pas de portée économique — on ne saurait trop le répéter — même si elle est limitée à des exploitations dites mûres, parce que le calcul de la plus-value est faux et parce que, au moyen de la pure politique financière, la partie essentielle de la grande industrie reviendra à l'Etat presque sans secousses et sans frais. Le système des conseils est appelé à remplacer le parlementarisme occidental, dont la banqueroute, du moins en Allemagne, a été rendue publique par l'Assemblée Nationale.

Nous étions las du parlement, avant de connaître le parlementarisme, mais beaucoup de gens espéraient qu'une véritable responsabilité améliorerait la substance des parlements. Le contraire arriva. Nous sommes apolitiques, et nos partis sont tellement enlisés dans les cliques de brasseries et de sociétés, dans le

culte des célébrités locales, des orateurs de café et des bavards officiels, que le suffrage universel, en retard de plusieurs années et dirigé par des partis, est voué à élire des assemblées dont le niveau est profondément inférieur à celui des autres parlements européens. On ne peut confier les destinées du pays à de tels corps et à leurs ministres responsables ; on pourrait tout aussi bien les abandonner à une Bourse des sociétés et des associations.

Les conseils sont des corps électoraux dont l'activité sera continue; ils conserveront le contact avec les masses, et en vertu d'une rivalité perpétuelle, permettront parfois à leurs éléments les plus qualifiés de pénétrer dans les corporations plus restreintes. Ils seront accessibles aux partis, mais pas subordonnés à la fossilité des associations immuables ; les droits d'ancienneté, la paresse et le favoritisme en seront exclus. Les conseils, malgré leur naissance et leur forme primitives, leurs méthodes informes et leur expérience insuffisante , ont montré en Allemagne, en six mois, plus d'initiative, d'idées et de bon sens que les parlements allemands en cinquante ans, sans parler de la tragi-comédie de l'Assemblée Nationale.

Les conseils ne prendront toute leur signification que lorsque le système des Etats professionnels, décrit dans le «Nouvel Etat», sera constitué.

En voilà assez au sujet des organisations; revenons à la révolution de l'esprit.

On prétend qu'une nation saine, laborieuse, fidèle à son devoir, une nation de soixante millions d'habitants, ne saurait périr. Et pourquoi pas? L'Inde, la seule

nation gigantesque assujettie, a bien disparu; elle avait, il est vrai, une moins grande activité; d'innombrables nations de dimensions moindres, gisent écrasées, bordant la route de l'histoire universelle.

Il est incontestable que l'on peut imaginer une pression physique, qui broierait toutes les qualités intimes et anéantirait, en tant que nation, la nation la plus forte: notamment, si l'on trouvait un moyen de rendre à jamais son sol improductif. Il est vrai que l'on ne pourrait tuer la race; mélangée, ou détachée du sol, elle commencerait une seconde vie.

En tant que nation, nous luttons pour notre existence. Bien peu d'entre nous savent à quel point ce combat nous sera rendu difficile. Si nous parvenons à vaincre, ce ne sera qu'au prix de la tension d'esprit la plus extrême. Il ne pourra plus jamais être question de puissance. Du cercle restreint de l'oligarchie des peuples, nous descendrons dans le cercle plus vaste du prolétariat des peuples. La grande lutte des peuples de la terre contre leurs protecteurs oppresseurs: la lutte sociale, la principale, qui aboutira à la suppression du nationalisme, et la lutte secondaire entre les couches sociales qui cessera avec la suppression des classes, — nous la mènerons avec des armes spirituelles, aux côtés des opprimés.

Vivrons-nous en tant que nation et mènerons-nous ces luttes? les mènerons-nous comme chefs, comme participants ou sous la contrainte? cela dépendra de notre disposition d'esprit.

Extérieurement la question se présente comme

suit: notre droit à l'existence sera démontré, d'abord,

Rathenau, Révolution. ^^ o^j

lorsque nous remplirons chez nous les exigences morales, non réalisées, des peuples civilisés, au moyen d'une organisation modèle de l'Etat, de la société et de l'économie; ensuite, lorsqu'au moyen de la transformation de l'économie et de la consommation, — avant tout, au moyen de l'élévation incessante de l'économie rurale, — nous parviendrons toujours davantage à nous ravitailler nous-mêmes, sans être obligés de mendier des matières premières, des débouchés, du crédit, et sans nous bercer de la vaine espérance de la révolution à l'étranger. Rien n'affermit autant l'ordre injuste de la poHtique de l'étranger à notre égard et de sa propre politique intérieure qu'un coup d*oeil juste sur la misère économique et la cupidité des pays de propagande révolutionnaire.

Certes, nous pourrons jouer notre rôle de laquais, en attendant en toute sécurité la désunion de nos oppresseurs. Le laquais attend, en effet, que ses maîtres se disputent, il ramasse le déchet, chacun lui promet quelque chose, il s'en va avec son gain, ouvre au faubourg un petit commerce analogue à celui de son patron et espère en secret, à force de ruse et de persévérance, pénétrer pour la seconde fois et par derrière, dans la société des grands. On parle déjà d'affaires communes ou en commission avec la France, pour la mise de l'Orient en coupe réglée.

Si nous nous contentons de ces restes impériahstes, nous serons pires que nous étions, sous un déguisement répubhcain-sociahste ; hbre à un peuple misérable de tenter de se consoler en se berçant de l'espoir que le maire de son village deviendra ministre et que les

postes d'ambassadeurs ne seront plus un fief de classe.

Nous connaissons une autre route, celle du renoncement et de la résignation. Renoncement à la puissance, à l'extension, à l'impérialisme; résignation, sereine à une vie difficile, dirigée uniquement vers ce qui est essentiel. Nous nous détournerons de ce qui charme et éblouit, nous mépriserons ce qui n'est qu'objet de commerce. Nous nous élèverons vers la communauté nationale, la continence des intérêts, le respect de l'intellectualité ; nous nous préserverons de la rue, des convoitises populacières de droite et de gauche.

Alors c'est froids et impassibles, comme l'étaient jusqu'à ce jour les meilleurs d'entre nous, que nous entendrons parler des derniers perfectionnements, des extravagances, des fondations, des édifices, des chiffres et des masses de Chicago et de Londres; lorsque ces gens-là nous rencontreront, ils se trouveront dans la situation d'une joyeuse société en excursion automobile, égarée parmi des paysans solitaires.

Mais notre participation aux affaires de ce monde sera celle qui convient à notre caractère et à notre nature, que nous avons gâchée et que nous retrouverons : elle sera fondée sur la conscience, le droit et la raison.

L'esprit et le caractère de l'époque la plus pénible que nous ayions eu à traverser, nous a trop éloignés de cette route. Nous avons succombé au danger allemand de la grossièreté; à la vantardise rampante et à la brutalité ont succédé la vantardise cynique et l'effronterie. Nous avons abandonné ce qui nous restait d'honneur et de dignité; après la jactance de l'érudition

bornée et des droits acquis, nous avons adopté la jactance du cliché et de la rue. Les intérêts s'étalent comme auparavant et se sont alliés à un esprit désespérément petit-bourgeois; nous étions haineusement et fanatiquement incompétents dans notre crédulité, maintenant nous faisons preuve d'incompétence dans notre incrédulité avec la même haine et le même fanatisme; l'esprit servile sous l'autorité a fait place à l'esprit servile sans autorité, le mensonge d'en bas a succédé au mensonge d'en haut. De droite nous menace l'esclavage stérile, de gauche la terreur stérile, au centre règne l'intérêt stérile et le bien-être du parvenu. Le fleuve est gelé comme aux époques les plus glacées; tout le monde jase, chacun croit tout au plus à luimême, la masse savoure des phrases, l'idée expire. Les profits de guerre s'enflent, la jouissance la plus vulgaire se prévaut de ses droits, dont l'odeur est aussi pestilentielle que celle des gardiens de la vertu et des protecteurs des moeurs, enfin démasqués; chacun connaît la honte de son voisin et lui crache son dégoût au visage. Le dénigrement de soi et la nullité étalée entrent dans les meubles de l'ancienne glorification de la force; la maison de fous célèbre en haillons des fêtes royales. La jeunesse des villes, indignée avec raison, mutilée, frustrée de nombreuses années, se tourne contre ses pères, croit pouvoir racheter son sang par la haine et le mépris, s'épanche en une dialectique infructueuse et un chaos intellectuel parfois spontané, parfois aussi calculé. Ceux qui portent leur chapeau sur la nuque sont de véritables bolchévistes et veulent qu'on leur sache gré de tout ce qu'ils ont surmonté, de tout ce

qu'ils récusent. Quiconque met l'article défini, imite la latinité; on forme des verbes avec des noms d'animaux ou de plantes, pour prouver par là sa maîtrise de la langue. Des traits d'union dans les mots in-justice, im-puissance prouvent qu'au cours de ses études on ne s'était pas douté du sens des mots. Une philanthropie guindée et haineuse remplace le patriotisme guindé et haineux d'antan.

Les modes n'engendrent pas des idées, même si c'est la profondeur d'esprit qui est à la mode. A l'écart et solitaires, se trouvent aussi en germes, les forces de la jeunesse en laquelle nous espérons et que nous bénissons. La mode de demain est à la porte : elle adorera l'étranger rationellement, exclusivement, aristocratiquement, minutieusement et de façon ininterrompue.

Il faut avoir bien peu de coeur et de foi pour considérer l'horreur de l'époque et la niaiserie de la mode et désespérer du peuple. Mais, il est tout aussi léger de dire: «Laissez, c'est de la lassitude consécutive à la guerre, cela se guérira tout seul», de même qu'il est criminel de railler: «C'est là votre liberté? Retournez à l'autorité, dont vous ne pouvez vous passer».

Seule la foi en la Providence, seul un regard vers le passé et vers le visage de l'avenir, seul le fait d'être sûrs de son propre coeur, peuvent donner confiance que, sous l'Allemagne visible d'aujourd'hui, repose une Allemagne réelle et éternelle, capable d'accomplir chez elle le miracle de la transformation. Une Allemagne se rajeunissant par ses propres moyens, comme toute créature pure accomplit chaque jour en elle-même, et par ses propres moyens, l'offrande du phénix, le renouvellement

de soi; jusqu'au jour où, par ses propres moyens franchissant la limite, elle semble disparaître.

La misère sera notre puissant auxiliaire, la misère qui nous martèlera jusqu'au jour où l'acier mauvais se brisera, où l'acier noble s'étirera, deviendra nerveux et souple. De ce procès il existe déjà des symptômes, minimes mais perceptibles.

La conscience de l'ancien régime de violence est brisée. La voix lui manque. Elle parle d'avantages pratiques, non plus d'idéaux d'essence divine. Le pouvoir est disposé à transiger. Le luxe s'affirme encore, l'ancien s'entête, le nouveau est provocateur, mais il ne trône plus, ou il n'exige plus que l'on adore sa noblesse; il -joue des coudes en reculant.

Oui, il y a eu maldonne. On avait invoqué le jugement de Dieu, il est venu.

Les rues, les maisons, les objets sont sales et laids, les hommes sont négligés et grossiers, des choses jadis voilées apparaissent au jour cru. Gela est douloureux — cela l'est-il essentiellement? Autrefois, il semblait que la surface^ fût l'essentiel. Plus aujourd'hui, pas plus que la ponctuahté, le point d* honneur ^), ni le Règlement. L'essentiel est ailleurs. Ici la route bifurque : ou nous trouverons où il perche, ou nous deviendrons flasques, paresseux, débauchés et corruptibles.

La foule a regardé derrière les coulisses; elle a vu le pouvoir trembler, la sagesse se quereller, l'infaillibilité bégayer, la magnificence se farder. Elle ne s'en laisse plus conter. Ici, encore une bifurcation: devien-

1) En français dans le text. Note du 7rad.

drons-nous conscients et virils, ou insolents, sceptiques et cyniques?

Avant tout : il y Va de notre salut. Personne ne devra être baîUonné. On fera appel à toutes les consciences. Toutes les têtes devront penser, tous les coeurs devront juger. Chacun sera l'artisan de son bonheur, de notre avenir. Ici encore, un danger: nous épuiseronsnous en vains projets, ou saurons-nous avoir des idées vraies ?

Plus encore: par-dessus la brutalité, la méfiance, l'envie, les querelles et la haine plane un léger nuage de paix, un pressentiment de souffrance commune, d'oppression commune, d'esclavage, de résignation et de fraternité. Nous ne sommes pas devenus bons — le malheur améliore parfois, la faim rend souvent méchant, — mais nous nous sommes rapprochés les uns des autres. Dans le feu de la dissension, nous nous comprenons mieux, dans nos opiniâtretés nous prenons plus de confiance les uns dans les autres. A force d'expérience les hommes sont devenus plus naïfs, à force de doute, plus croyants. Ce n'est qu'une teinte, mais une teinte lumineuse.

Nous ne sommes pas faits pour la vie heureuse. Nous sommes des Cimmériens, peuple de crépuscule. Nous avons une double patrie; l'une d'elle s'évanouit à la clarté du soleil. Nous avons besoin du long hiver et du printemps farouche. Nos désirs et notre esprit s'accroissent au crépuscule. Les villes d'or se trouvent derrière les montagnes et les brouillards. Notre pensée illimitée exige une vie plus resserrée. Au milieu d'une existence effrénée, nous ne sommes plus nous-mêmes,

et nous ne nous retrouverons que là où nous serons nous-mêmes.

Solidarité veut dire que nous devons nous défaire de ridée que l'un de nous pourrait servir de marchepied à un autre, que telle existence vaut plus que telle autre, comme s'il existait des degrés dans la dignité humaine. Chacun est responsable pour tous, tous sont responsables pour chacun. Aucun homme ne doit être considéré comme inférieur à un autre, dont il ne partage pas le pouvoir directement et indirectement. Les voies de sa destinée ne doivent pas être rendues plus difficiles à l'un qu'à l'autre. Biens intellectuels comme biens matériels ne sont grevés d'aucun privilège arbitraire ou conventionnel.

Justice dans l'économie, signifie que l'économie ne doit pas être une affaire privée, mais l'affaire de tous. Le gaspillage de forces, de matières et de travail, les actions inutiles, la production d'objets frivoles, ridicules et nuisibles, les émoluments acquis dans l'oisiveté, constituent des injustices envers la communauté. Tout homme valide a le devoir et le droit de travailler, tous les invalides ont droit à être soutenus. Tout travail permet de prendre part aux délibérations; le travail est une règle, non une sujétion. L^ consommation n'est pas une question de jouissances à sa fantaisie, elle doit élever le sens de la vie, l'énergie et l'intelligence, au lieu d'avihr l'homme et de nuire à la communauté.

Justice dans l'Etat signifie participation de tous aux divisions, et direction confiée aux plus capables. Choix le plus minutieux des chefs et confiance illimitée. Il ne s'agira plus d'élections agitatrices à de longs

intervalles, basées sur des programmes phraseurs et confus, contenant des listes de chefs de partis, de pohticiens fêtés comme favoris, mais d'une sélection au sein du cercle étroit et vivant du travail en commun. Chacun choisira dans les frontières de ses districts locaux professionnels et intellectuels, qu'il s'agisse d'une communauté d'exploitation, de lieu, de pays, de profession, de religion ou de culture. Il n'y aura plus de dictature ni d'oligarchie, ni de souveraineté des masses, ni d'autorité, ni de supériorité, ni de classes, mais une communauté nationale autonome sous la forme de l'Etat spécialisé.

Ces principes peuvent paraître tout naturels aux uns, insuffisants aux autres: nous sommes encore fort éloignés de leur application.

N'oubhons jamais que nous n'avons pas fait de révolution. Nous avons assisté à une grève de l'armée, à un sabotage mihtaire, à une révolte de palais parlementaire, et ces événements ont eu des effets partiellement révolutionnaires. Le peuple n'y participa pas politiquement, et les hommes anciens gouvernent sous une autre combinaison.

Depuis, un mouvement révolutionnaire s'est manifesté, mais au sein de la classe ouvrière uniquement, et il resta limité à des intérêts professionnels. La contrerévolution des anciens hommes de gouvernement ne s'opposa pas tout d'abord à ce mouvement et trompa les masses au moyen d'une législation simulée, impuissante et trompeuse.

Beaucoup de gens s'attendent à une poussée du flux révolutionnaire au milieu du reflux contrerévolu-

tionnaire actuel. A moins que des événements extérieurs ne s*y opposent, il est beaucoup plus probable qu'en raison de l'indolence multiforme du peuple et de ses hommes cultivés, ce reflux ne vise un bas niveau encore éloigné et auquel nous ne nous attendons guère.

Il viendra une époque où l'on parlera avec mépris du délire tendant à faire mécaniquement le bonheur du peuple, où l'on sourira de la surévolution de la vie matérielle, où l'on nous vantera les bienfaits d'une existence modeste et paisible, où l'on songera avec épouvante aux expériences sauvages, inutiles et dévastatrices, aux chefs momentanés impubères, aux espérances utopiques.

Peu importe. Au cours du siècle, des flux et des reflux alterneront, et pas un reflux ne récupérera tout ce que le dernier flux aura enlevé. Car le flux proviendra de la force du droit, le reflux de l'impuissance, de la nonchalance, de la paresse et de la négation de tout.

Ne nous y trompons pas: nous sommes très peu différents de ce que nous étions jusqu'à 1914, non, jusqu'à 1918. Jamais peuple, tout à fait inapte à dominer le monde, ne s'est pareillement laissé entraîner à nourrir des idées de puissance sans bornes, n'a rampé avec moins de discernement aux pieds de ses maîtres, obnubilé de mécanique, d'éclat militaire et de tranchant prusso-slave, ne s'est livré davantage et à la fois aux joies de la servihté et aux appétits dominateurs et n'a mieux exécuté les moindres ordres des phi- Hstins en uniforme. Et lorsque cette bande débita de vains mensonges, y eut-il jamais peuple capable de souffrir avec moins de honte et d'affliction ce saut dans

l'impuissance, Topprobre et le mépris, le détachement de soi-même, l'indignité, la misère et l'esclavage, et, oubliant les morts, de célébret* des fêtes?

Si nous sommes aussi abjects, nous devons être chassés de l'univers. Mais si nous aimons et comprenons profondément notre peuple, nous ne conclurons pas une double condamnation de ce monstre à deux faces, nous l'absoudrons au contraire. Avant la catastrophe, le servilisme hurleur dominait; après, nous constatons le servilisme cynique. L'âme du peuple se trouvait dans une apathie douloureuse, impuissante à se défendre contre les poisons, trop forte pour succomber.

Les sucs nuisibles ne sont pourtant pas éliminés. Il viendra un temps où l'on déterrera, comme reliques, les anciens colifichets de la puissance et du faste, où l'on vantera aux enfants les merveilleux engins meurtriers employés sur l'eau, sur terre et dans les airs; il viendra un temps où l'on célébrera la réduction de la flotte comme un acte de délivrance. Mais le peuple réfléchit et sent par siècles; il acceptera tout ce qui est arrivé comme une loi nécessaire et pensera qu'après un intermède de cinquante ans de puissance mondiale, il a retrouvé sa vocation, la vocation de l'esprit.

Comment pourrions-nous nous séparer de cette période pour un siècle, si nous ne le faisons pas d'un coeur confiant et au nom 'de la justice? Comment abandonner une époque de vie facile et de mobilité, l'éclat estival d'un pays riche et autonome, la surabondance des nouvelles créations, la gaieté colorée des hommes et des choses ? Nous marcherons pendant cent ans dans une atmosphère automnale et crépusculaire, sérieuse et sombre,

nous irons au-devant de luttes pernicieuses et d'un dur labeur; le sang et la vie seront à bon marché comme autrefois. Nous n'entrerons pas dans cette époque sévère mornes et en humant l'air, comme nos pères, mais conscients, de notre plein gré, la tête haute. L'expiation domine l'entrée, mais la régénération la sortie qu'aucun de ceux qui entrèrent n'aperçoivent.

Toutes les puissances protectrices: le respect du monde entier, la calme assurance, le sentiment de sa dignité, la conscience nationale, jusqu'à la loyauté et l'intégrité civiques nous ont abandonnés. Nous savons à peine si nous sommes encore une nation, nos membres dépérissent, une paix plus honteuse et plus déshonorante pour les deux parties que n'importe quelle guerre passée ou future, nous menace — , tant que les démons de l'injustice tiendront le globe dans leurs serres — , de la servitude du peuple et de la proscription.

Allemagne-Prométhée ! Même si tu ne devais jamais te délivrer de tes liens, si le sang que tu dois à ce dieu devait couler parmi la honte et la douleur, souffre, souffre pour la grande bénédiction qui n'est impartie qu'aux rares qui sont forts. Ni la vengeance, ni les institutions, ni la puissance, ni la richesse ne te rachèteront. Sois ce que tu étais, ce que tu dois être, ce que tu n'aurais jamais dû oublier d'être. Sois haïe et ne hais pas, sois bafouée et ne te défends pas.

Allemagne-Samson ! ton œil est aveugle, ton front est chauve. Regarde en toi-même, tourne ta force titanesque contre toi-même. Tu ne briseras pas les colonnes de l'univers, il ne t'appartient pas de châtier. Tourne le moulin des Philistins et chante l'hymne de Dieu.

Allemagne-Ahasver ! Tu n'as pas le pouvoir de mourir. Les pieds allemands parcourront la terre et chercheront une patrie. Tu mangeras un pain amer, et ta patrie ne sera pas à toi. Les étrangers te mettront à la porte à cause du reflet de tes yeux fatigués.

Nous qui ne sommes pas révolutionnaires et n'avons pas fait de révolution, mais auxquels on en a donné une, nous qui n'avons pas le sens politique et avons joué sans foi et sans conviction à la politique et à la puissance mondiale, nous, qui ne sommes pas faits pour les bien terrestres et avons été aveuglés et grisés, qui nous sommes repus et sommes devenus bêtes, nous entrons dans le royaume séculaire des pauvres, qui s'appelle la Grande Révolution. Non pour récolter du bonheur, mais pour accomplir la loi, la loi de la régénération, de la rénovation et de la vivification.

La révolution de la rancune n'est pas digne de nous.

La révolution du bien-être est une erreur et^ une affaire secondaire.

La révolution de la responsabilité, de la dignité humaine, du caractère et de l'Esprit est notre destinée.

En elle s'entrecroisent les routes des organisations et des sentiments. Les organisations sans le sentiment sont instables. Elles chavirent dans leur contraire. Le communisme russe engendrera l'oligarchie tartare. Les sentiments sans l'organisation trahissent une volonté faible et aboutissent aux jeux de l'utopie.

Ce que nous vivons et réahsons : c'est un moment de la génération éternelle de l'incendie, sans limite et sans fin, qui bouleverse la matière pour Hbérer l'esprit.

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