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CHAPITRE IX

Si nous résumons maintenant ce que nous avons appris de la tristesse et de la joie, nous pouvons distinguer, aussi bien au point de vue physique qu'au point de vue mental :

1^ Une tristesse et une joie s'opposant trait pour trait ; c'est la tristesse passive et la joie active sans excitation mentale.

2*^ Une excitation pénible et une excitation agréable dont la distinction est plus délicate.

C'est cette distinction que je voudrais reprendre cl préci ser tout d'abord.

Une première différence, évidemment fondamentale, c'est la sensation subjective de plaisir et de souffrance morale, sur laquelle je me suis déjà expliqué.

L'homme souffre dans la tristesse acti\e comme il jouit dans la joie avec excitation, et ces deux sensations de plaisir et de peine morale, plus ou moins bien localisées dans le cerveau antérieur, sont le caractère essentiel des deux étals affectifs.

Cela posé, si on considère le plaisir et la douleur morale dans leurs causes on apercevra une diflérence plus objectiAc qui paraît conditionner la précédente.

J'ai déjà abordé le même problème à propos du plaisir et de la douleur aigus qui font partie de l'émotion-choc et j'ai montré que ce qui fait alors la peine morale ou le plaisir moral c'est l'intensité plus ou moins grande de l'excitation. — Un excitant léger produit du plaisir, un excitant très intense produit

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de la souflVance : La loi osl la iiK^mo pour \c plaisir moral et la douleur morale que pour le plaisir et la douleur physiques.

Ce serait une grave erreur de penser que la souffrance el le plaisir chroniques tels qu'ils nous sont apparus chez nos sujels, relèvent dun autre mécanisme que la souffrance el le j)laisir aigus de rémotion-choc. Ici encore, c'est dans les \ariations d'intensité de l'excitant qu'il faut chercher la cause des différences affectives.

Si la douleur morale est évocatrice et primitive par rapport aux représentations, si on a affiire à la névralgie psvchi- (jue de Krafft-Ebbing, j'ai montré comment cette névralgie relève des causes physiques ou morales d'épuisement qui ont evercé leur action sur l'organe de la pensée, (?t comment elle résulte ainsi d'une excitation excessive.

Si la douleur morale est secondaire par rapport à telle représentation donnée, c'est que la représentation exerce une action épuisante dans le jeu habituel de nos associations et de nos tendances et c'est ce qui se produit d'ordinaire chez le normal.

De même, à l'état chronique, le plaisir moral relève, comme à l'état aigu, d'une excitation modérée.

Si ce plaisir est primitif par rapport aux re[)]ésentations, il provient des excitations physiques ou même morales qui exercent leur action sur le cerveau et le tonifient sans l'épuiser. S'il est manifestement secondaire par rapport à une représentation, c'est que la représentation exerce une action non pas épuisante mais modérée sur le jeu de nos associations.

La souffrance morale chronique, considérée dans sa cause, correspond ainsi à une excitation épuisante tandis que le plaisir chronicjue correspond à une <'\(^italion fonicpie et modérée.

Reste à dislingner les réactions psychiques, phvsiologi- (jues, physico-chimicjues, mécaniques que l'on rencontre également dans le ])laisir moral et dans la sduIVr.iiKM^ morale, el qui se conlo!i(l(Mj| parfois (ju('l(|nc peu.

.>0O I.A TIUSTrSSF El l,\ JOIE

Et cFabord, je crois pouvoir considérer ces réaclions non pas comme de simples concomitants delà douleur et du plaisir, mais comme des conséquences véritables. — C'est parce qu'Augustine soutire qu'elle évoque des souvenirs tristes, qu'elle sanglotte, qu'elle a le pouls plus rapide, les mains chaudes, qu'elle se tord les bras, etc. Toutes ces expressions internes ou externes sont la conséquence de sa souffrance morale, et, dès que cette soutïrance morale cesse ou s'atténue, elles s'effacent ou disparaissent. — Idées, mouvements, sécrétions sont directement provoqués par l'excitation mentale et s'expliquent soit par des raisons de logique inconsciente, soit par des raisons de défense et de protection, soit par des raisons physiologiques.

De même, c'est parce que Marie est cérébralement excitée qu'elle évoque des idées gaies, (ju'elle resjiire [)lus vite, qu'elle a le pouls rapide et qu'elle geslicule. Toutes ces expressions varient dans la même mesure que son excitation mentale et n'apparaissent qu'avec elle.

On m'accordera donc,je pense, que les expressions caractéristiques de la tristesse active et de Texcitation agréable soni des expressions réactionnelles et qu'elles sont liées non seulement à la cause physiologique du plaisir et de la douleur mais au plaisir et à douleur eux-mêmes, c'est-à-dire à la présence des élats psychiques de ce nom.

C'est ainsi ne l'oublions pas. que M. Richet explique les réactions de la douleur physique.

Si certains sujets s'agitent, se débattent et crient, c'est d'après lui parce (juils souffrent j)I(is que ceux qui restent inertes et je n'hésite pas pour mon compte à proposer la même exception pour les réactions du plaisir et de la douleur morale.

Nous avons ainsi à comparer non pas des éléments physiologues ou ]^sychologiques constitutifs de l'émotion agréable ou pénible, mais des phénomènes réactionnels et cette première constatation est utile pour éclairer la comparaison.

Ces réactions, si l'on écarte les expressions émotives spéciales pour lesquelles j'ai donné des explications également

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sjK'cialcs, se ramènent à des i)héno!n('nes cridéatioii, de rcpivsentation, de circulation. déchaiilTeinent, de coloration et de mouxenient, et. [)our une observation superficielle, elles présentent, dans les cas de plaisir et dans les cas de soutTrance. une certaine analogie.

Nous avons déjà remarqué cependant combien lidéalioii de la soufl'rancc était pauvre, monolone com|)arée à Tidéation du plaisir moral ; c'est une réaction de faible, en ra[)port avec répuisement que détermine la douleur, tandis que la réaction psychique de la joie est une réaction de fort.

La diflérence est la même entre les autres réactions.

L"lionmie qui souffre respire vile, mais sa respiration reste dyspnéique ; c'est une défense contre Tasphyxie, ce n'est pas l'eupnée, la respiration large et puissante de la joie.

Son cœur s'accélère également mais le pouls reste en général petit, la tension basse, tandis que, dans l'excitation agréable, le pouls devient ample et rapide, la tension plus élevée. La nutrition se fait mal dans la souffrance morale et, les combustions sont à peine supérieures à celles de la tristesse, tandis que la nutrition et les échanges s'opèrent avec beaucoup d'activité dans l'excitation agréable.

La température de la mélancolie active ne dépasse pas ou atteint à peine la normale, tandis que la joie s'accompagne d'une légère hyperthermie ; la coloration déj)end de la circulation cl sul)it les mêmes variall(m> ; les mouvcMiieiils sonl plus faibles, moins amples dans la >oulVrance (pie dans le [)laisir.

Qu'on étudie la soulVrance morale dans sa cause ou dans ses manifestations, c'est donc répuisenicnl (jiie l'on constate* toujours ; une excitation excessive détermine la souffrance et cette soullVance* se traduit par des réactions dont le premier caiactèi-e est la faibless(> et l'épuiscuMMil. — Au conliaire, le plaisir (pii succède à une excitation modelée se tratluit par des réactions (pii expriment la loi-ce, la |)uissance, la liberté. La réaction de la joie c'est la dépense d'un organisme trop liclie. (|ui se il('*cbaig(' de l'excès (rf-ncigir (|ii(' piotluiseul lt> aclioiiv luiliilivc» iiitia orgaiii(|U('^ : la rtsuMion tic

LA TJUSTESSE ET 1, V JOIR

la douleur c'est la défense d'un organisme épuisé, c'est un eiïort pour écarter ou pour combattre la soulTrance, effort éjmisant lui-même et qui contribuera tout à l'heure à augmenter la dépression et l'abattement.

Tl serait aisé de reprendre toutes les observations précédentes et de montrer que c'est bien là la différence profonde de l'excitation agréable et de l'excitation pénible chez nos sujets. Quant à faire la même démonstration pour les réactions de la souffrance normale et du plaisir normal, on ne pourrait s'y essayer que si on avait déjà des observations précises et, faute d'observations, je suis obligé de conclure par analogie du morbide normal, comme je l'ai souvent fait déjà.

J'ajoute que cette conclusion me semble confirmée d'une façon générale par les observations superficielles que chacun de nous a pu faire sur les réactions du plaisir et de la souffrance.

C'est bien l'épuisement, la faiblesse qui se traduit dans l'expression de la douleur comme dans l'idéation et c'est bien la puissance, la force qui se traduit dans l'expression du plaisir.

Cette comparaison et cette analyse des deux formes de l'excitation, convient aussi bien à la souffrance et au plaisir aigus qui suivent l'émotion-choc, qu'à la souffrance et au plaisir chroniques qui réapparaissent comme par ondées au cours d'une émotion-sentiment.

De part et d'autre il y a épuisement ou tonicité, j-éaction faible de défense ou réaction forte de dépense^ avec la seule différence que la souffrance et le plaisir chroniques se superposent à des états de tristesse passive et de joie, tandis que le plaisir et la souffrance aigus se manifestent d'emblée, après l'émotion-choc. C'est, qu'à dire vrai, la souffrance et le plaisir sont toujours des états aigus au sens propre du mot ; et, qu'ils se manifestent une seule fois ou plusieurs, ces états gardent toujours les mêmes caractères physiques et mentaux.

La tristesse passive, la joie organique, le bien-être, sont réellement des états chionicpies, l'excitation agréable ou pé-

nible est toujours un état aigu, qu'elle soit ou non précédée de rémotion choc de surprise.

Nous pouvons donc simplifier sur ce point noire conception de la tristesse et de la joie actives, et distinguer seulement des excitations aiguës de plaisir ou de peine cjui précèdent en général les émotions chroniques de tristesse et de joie et peuvent indéfiniment se répéter au cours de ces émotions. C'est de ce mélange que sont faites la plupart des tristesses et la plupart des joies, comme nous l'avons déjà remarqué dans la ]iaitio psychologique de celle même élude.

Reste maintenant à se demander par quel mécanisme physiologique les émotions d'origine morale arrivent à se constituer de la sorte, en vertu de quelle loi une représentation mentale détermine, non seulement dans le cerveau mais dans le corps tout entier, les phénomènes organiquesdon t rénuméral ion précède.

Nous avons déjà posé dans le chapitre l\ une question analogue et exposé le mécanisme [)sychologique de la tristesse et de la joie; il s'agit de pousser plus loin l'analyse et de montrer comment on passe du mécanisme mental au mécanisme physiologique .

Rappelons d'abord que d'après notre étude psychologique une représentation peut produire la tristesse.

i^ Par arrèl ou parésie de tous les processus mentaux.

go Y»^i' épuisement de nos fonctions d'associations.

Dans le cas d'arrèl ou de parésie mentale, on conslah^ la diminulion de tous les processus psychicjues el Ton peut en inléier légillmemenl cpie la vie ph\si()l()gi(|ue du cerveau se raloiilll dune laron |)arallèlo.

La circulalion y devieni moins aclive, connue Mos^o a pu le conslater de \isu dans le xnumeil, el, siiixaiil une Inpctihèse généralemenl admise, les échanges ol les o\ s dations cérébrales diiniiiuciil daii^ la même proportion (juc les phénomènes de pensée'.

I. .Te (lois cependant noler Ici ijni' dans une ('Inde récente (/?/r/.s/. Di MAS. Tristesse et .loio. j3*

3 5 A lA TRISTESSE ET LA. JOIE

Quoi qu'il en soit, tandis que les fonctions mentales languissent, le cerveau est privé de son excitant naturel, Foxygène, et son excitabilité diminue.

En même temps, la parésie cérébrale et mentale retentit sur les fonctions cardiaques et respiratoires pour les ralentir.

La respiration diminue dans son ampleur et sa vitesse comme M. Paclion Ta constaté expérimentalement sur des colombes décérébrées, et d'autre part le nombre des pulsations cardiaques obéit à la même loi ^ .

MM. Binet et Courtier ont d'ailleurs constaté récemment et, après bien d'autres physiologistes, le rapport direct qui unit l'activité cérébrale avec l'activité cardiaque et respiratoire.

La tension paraît également, d'après les expériences de MM. Binet et Vaschide en rapport direct avec l'activité mentale, et nous entrevoyons ainsi comment la parésie cérébrale de la tristesse passive peut s'accompager d'hypotension artérielle, de ralentissement cardiaque et respiratoire.

Quant à la vaso-constriction, nous savons qu'elle peut être passive ou active.

Dans la mesure où elle est passive, elle résulte de la faiblesse du cœur et n'a pas besoin d'autre explication; quand elle est active, elle reconnaîtrait suivant Meynert une cause cérébrale, et tiendrait à Farrêt psychique lui-même.

D'après une hypothèse du physiologiste viennois, l'écorce cérébrale exercerait en eiïel deux fonctions: i^ association idéale, 2° contraction des muscles circulaires vaso-moteurs.

« Si nous attribuons dit-il les deux fonctions à une même (( partie de l'écorce cérébrale; l'une croîtra toujours pendant (( que l'autre diminuera, l'activité intellectuelle agira ainsi « comme une suppression du tonus vasculaire^ »

Par suite, l'arrêt fonctionnel du cerveau antérieur, l'inertie psychique devra se traduire par une vaso-constriction périphérique, et c'est ce qui arrive en effet.

sperim., 189G) le pliysiologiste italien Belmondo a combattu l'hypo- Ihcse de l'équivalent physicochimique des phénomènes psychiques. I. Cf. Année psychologique, 1897, p. 5i. ■ 2. Klinische Vorlesungen iiber Psychiatrie, ch. i, et Maladies du cerveau antérieur, p, 2o4.

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