CONCLUSION
J'ai essayé de répondre, de mon mieux, dans le courant de cette étude, à la question que je posais au début : (( qu'est-ce que la tristesse et la joie ? » J'ai tâché de donner, de ces deux sentiments, une théorie psychologique, aussi complète que possible, et d'en esquisser, dans ses grandes lignes, la théorie biologique; j'en ai noté les manifestations psychiques, physiologiques, chimiques, physiques, mécaniques; j'ai analysé les rapports de ces manifestations, marqué leur interdépendance, indiqué leur caractère primitif ou dérivé, «t c'est bien là ce que j'entendais, dans l'introduction de ce livre, par une analyse statique de la joie.
A la vérité cette analyse me paraît terminée, et comme j'ai pris soin de dégager, à mesure, les conclusions que suggéraient les faits, je ne pourrais, sans abus, en imposer une fois de plus le résumé au lecteur.
Mais, après avoir observé et interprété en dehors de toute idée préconçue, et discuté au passage telle ou telle théorie, je voudrais indiquer expressément quelles doctrines cette étude vérifie, réfute ou concilie, parmi les doctrines modernes du sentiment et dans quel courant peuvent se ranger les idées mêmes que je défends.
Or, si on essaie de classer les doctrines contemporaines du sentiment, on y distingue sans peine, abstraction faite des divergences secondaires, deux théories prin-
cipales que M. Ribot appelle théorie physiologique et théorie intellectualiste.
ce La thèse que j'ai appelée physiologique, écrit M. Ribot', rattache tous les états afTectifs à des conditions biologiques et les considère comme l'expression directe et immédiate de la vie végétative. Pour elle, les sentiments ne sont plus une manifestation superficielle, une simple elïlorescence ; ils plongent au plus profond de l'individu; ils ont leurs racines dans les besoins et les instincts, c'est-ii-dire dans les mouvements. La conscience ne livre qu'une partie de leurs secrets; elle ne peut jamais les révéler complètement; il faut descendre au-dessous d elle ».
D'après cette thèse, les sentiments dépendent des phénomènes organiques; ils sont primitifs, autonomes, irréductibles par rapport à rintelligence ; ils peuvent exister en dehors d'elle et sans elle.
Parmi les philosophes de ce siècle qui ont soutenu cette théorie ou qui l'ont admise implicitement, on peut citer les noms de Bain, de Spencei- et de Maudslev.
Maudslev, entre autres. Ta formulée avec une «rande netteté dans sa physiologie de l'esprit.
{( Les émotions, dit-il, bonnes ou mauvaises, sont des phénomènes physiques qui procèdent de la vie végétative, se conforment à des lois naturelles dans leur origine, dans leur nature, dans leur expression, et doivent être étudiées et discutées comme tous les autres phénomènes de la nature' ».
A son avis, les sensations viscérales jouent, \is-à-vis des sentiments, le même rôle que les sensatit)ns externes jouent vis-à-vis de l'intelligence; elles en forment la matière, les éléments.
Ce n'est pas ([uc Maudsiey revienne i\ la vieille théorie (|ui localisait les didérentes passions dans les dilVé-
I, /.<( /)sy(lioloi(ir dt-s sr/ilimonts. 1\.
i>. Lu pliysloldLiio de l'esjirH. TriuJ. lin/, m, |». 3:
r. \ TlUSTF.SiSE ET L\ JOIE
rents viscères ; il se borne à admettre que chaque viscère ou organe peut, dans la passion, modifier par ses variations la conscience que nous avons de notre corps. « Il est inutile, dit-il, de supposer que tout organe est la « cause directe d'un désir ou d'une passion spéciale, que (( la tendresse par exemple vienne du cœur, que le foie soit « le siège de la colère ou la rate celui de l'envie, comme « on le croyait autrefois ; il suffit d'admettre que chacun « des organes envoie une contribution inaperçue à la con- « science générale ou cœnesthésie, et en modifie ainsi le « ton fondamental. La conscience du moment peut être « regardée comme la résultante d'une multitude infinie de (( vibrations simples et composées venant des organes (( externes ou internes; et, exactement comme l'état des « organes génitaux produit un certain ton du système (( nerveux, le rend susceptible d'impressions spéciales en (( favorisant l'apparition de certaines idées et de certains « sentiments, ainsi 1 état d'un organe particulier peut '< modifier le ton du système nerveux de manière h le (( rendre lui aussi impressionnable d'une façon particu- (( lière, et plus disposé à un genre d'idées et de senti- « ments qu'à un autre, grâce aux rapports du centre (( cérébral spécial de cet organe avec certains centres « d'idéation* ».
On voit très nettement, dans cette citation et dans la précédente, ce caractère organique, autonome, irréductible du sentiment par rapport à Tintelligence, que je signalais tout à l'heure dans la thèse physiologique.
Enfin on a vu ici même comment Lange et surtout James ont donné une formule plus précise de la même thèse.
Lange fait de l'émotion la conscience des phénomènes circulatoires et des phénomènes trophiques, moteurs et sensibles que la circulation lui paraît tenir sous sa dépendance; pour lui l'émotion est donc une réalité mentale bien distincte de la représentation, et c'est du