Expression des émotions, p
•2. Op. cit., [). 58.
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Ces deux conceptions si différentes de lexpiession permettent bien de mesurer, jusque dans les détails, Topposition des deux thèses.
Les physiologistes partent d'expressions bien marquées et bien précises, des gestes, des sécrétions, des mouvements et des attitudes, pour nous présenter le sentiment comme la conscience de ces expressions.
En voyant un enfant joyeux « qui bat des mains, qui saute en Tair, qui frappe le sol du pied », suivant la description de Xahlowsky, ils diront « cet enfant est joveux parce qu'il bat des mains, saute en l'air et frappe le sol du pied; supprimez l'expression, vous supprimerez la joie )). Et ce qu ils négligent ou n expliquent pas assez peut-être, c'est le fait proprement cérébral que 1 on appelle le plaisir. — T.ange ne parait pas soupçonner qu'il y ait là un problème à résoudre et W. James, qui l'entrevoit, pense que certains plaisirs cérébraux ou certaines peines cérébrales sont liés à l'activité propre des centres, sans que la thèse périphérique leur soit applicable ; tels sont les états affectifs qui résultent de certains arrangements de sons, de lignes, de couleurs ou de certaines séquences d'idées'.
Or, ces mêmes plaisirs et ces mêmes peines que les physiologistes négligent et ([u'ils \oudraient bien écarter, les intellectualistes en triomphent; ce sont pour eux les véritables états affectifs, les sentiments agréables ou pénibles directement liés à l'accord ou au désaccord des idées et dépourvus de base organic[ue.
Quant aux diverses expressions ([ui s'y peuvent associei-, ils les écartent ii leur tour de la délinition du sentiment ; elles n'v ajoutent, pensent-ils, rien craUcetil au sens précis du mot, mais seulement des sensations musculaires ui relèvent de la sensibilité physi([ue et dont la psychoe des sentiments n'a pas propremeiil à s'occnpiM-.
.es piemiers, les pli\ siologisles, gênes |)ar h's plaisirs
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'|()8 i.A iras'JTsSE et la joie
cérébraux et les peines cérébrales parlent surtout des états affectifs auxquels participe le corps tout entier ; les seconds, les intellectualistes, ne parlent guère que des plaisirs cérébraux et des peines cérébrales qu'ils dépouillent de leur base nerveuse pour les appeler intellectuels, et considèrent les expressions organiques qui peuvent survenir comme des faits étrangers et accessoires.
La question est donc très loin d'être posée dans les mêmes termes par les deux écoles rivales; le contenu du sentiment n'est pas tout à fait le même pour un intellectualiste et un physiologiste ; et cette différence dans la définition du fait contribue à maintenir la différence d'interprétation ou de doctrine que M. Ribot signalait plus haut.
Je pourrais, je le sais bien, exposer beaucoup plus longuement ces deux thèses, en faire l'histoire dans les temps modernes et jusque dans la philosophie ancienne pour les réfuter ou les justifier ensuite; et je n'ignore pas tout ce qu'une pareille étude pourrait présenter d'intérêt, mais elle n'est pas de mon sujet et m'écarterait même singulièrement de l'analyse purement statique et mécanique que j'ai voulu faire de la tristesse et de la
joie.
11 me suffît donc d'avoir caractérisé la théorie physiologique et la théorie intellectualiste parmi les contemporains et chez les principaux, pour dire comment et dans quelle mesure l'analyse précédente me semble confirmer l'une et réfuter l'autre.
Eh bien, malgré les apparences, les conclusions de ce livre ne sont pas aussi nettement hostiles à la thèse intellectualiste quon pourrait le supposer, et si je prends la peine de les dégager c'est qu'elles vont me permettre de donner a la question pendante entre les théories rivales une forme plus précise et plus complexe à la fois.
Tout d'abord il n'est pas douteux que notre étude ne tende à confirmer, dans une large mesure, la thèse physi()logi(|ue.
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Nous iiNons t'ii en ellet Toccasion crobserver maintes fois des états de joie et de plaisir moral, de tristesse et de douleur morale antérieurs à toute représentation, nous en avons vu d'autres occuper la conscience à l'exclusion de toute représentation et nous avons souvent signalé le caractère autonome, primitif et irréductible des faits affectifs par rapport à l'idéation. Ce sont des réalités mentales au même titre que la représentation.
D'autre part, ces réalités mentales, même sous leur forme cérébrale et aiguë, nous ont paru être sous la dépendance directe du corps, liées causalement à des phénomènes physiologiques de tout ordre, constituées par la conscience des variations organiques, sans que la représentation eût h intervenir à titre d'intermédiaire.
La joie et la tristesse sont des états mentaux qui expriment la conscience du corps; ces états sont des états réels, etwas, pour reprendre le terme de Xahlowsky; ce ne sont pas des rapports. Dans les pages qui précèdent, je n'ai pas écrit une ligne où je n'admette ou défende cette conception du sejitiment.
A la vérité un point reste obscur; c'est la (juestion de savoir si tout est périphérique dans la tristesse et la joie, si l'hypothèse d'une sensibilité cérébrale est aussi paradoxale que les physiologistes le prétendent, si le plaisir moral et la douleur morale, par exemple, peuvent sous leur forme aiguë se réduire toujours à des sensations périphériques; j'ai posé plus haut le proldèinr et indiqué les deux solutions possibles.
Mais, alors même que nous devrions admettre encore pour le plaisir moral et la douleur morale riiypothèse d une sensibilité cérébrale, la ihèse physiologi(|ue ne serait pas pour cela ébranlée ni la thèse intellectualiste fortifiée. La thèse physiologique est supérieure ou, si l'on préfère, extérieure à cette (juestion spéciale ; on peut lui rester fidèle en admettant l'une ou l'autre solution ; que le plaisir moral et la douleur morale soient la conscience directe île certaines varialiiuis circulatoires
'jlO L\ TRISTESSE ET LA JOIE
et nutritives dans les cellules du cerveau ou la conscience indirecte de certaines contractions et sécrétions périphériques, ils n'en restent pas moins la conscience des phénomènes physiologiques qui les déterminent, et la conception d'ensemble n'est pas entamée.
jNlais est-ce une raison pour condamner tout à fait la thèse intellectualiste, pour considérer comme vaines toutes les ingénieuses recherches de Herbart, de Linder^ et de Nahlowsky? Je ne le pense pas, et crois au contraire qu'ils ont exprimé une part de vérité trop négligée par les physiologistes.
Evidemment on ne peut leur accorder le postulat fondamental de leur thèse, la valeur purement parasitaire et épiphénoménale du sentiment. Rien ne prouve d'ailleurs ([ue le fait initial sur lequel ils s'appuient, l'accord ou le désaccord musical, ne soit pas susceptible d'une interprétation physiologique. <( La musique, dit Léon Dumont, cause l'impression désagréable de ce qu'on appelle des notes fausses, quand elle présente simultanément des sons dont les vibrations diverses ne peuvent pas coexister en même temps dans les fibres nerveuses de l'ouïe, ou du moins se gênent et se heurtent réciproquement... Sur ce principe reposent toutes les lois des dissonances et des consonances, lois qui s'étendent aussi aux rapports de succession mélodique^ ». Et cette interprétation physiologique est bien plus vraisemblable que la conception purement psychique ou mathématique du même fait.
D'ailleurs rien ne décèle plus l'erreur de fait inhérente à la thèse intellectualiste que cette nécessité où elle se trouve de négliger les sentiments organiques et nombre de plaisirs ou de peines morales pour se restreindre à certains plaisirs et peines de représentation; elle ne peut en effet se garder d'une absurdité trop évidente qu'en se limitant d'elle-même aux phénomènes de représentation
I. /.ehrhuch. <lev ewpuischen Psychologie. 'j. Oi). cil., [>. Hj.").
CONCLUSION 'l I I
et de pensée, qui par leur nature paraissent les moins strictement soumis à l'action du cerveau et du corps; et c'est sur cette apparence qu'elle se fonde.
Mais d'autre part, il n'est pas douteux non plus que, si les sentiments dépendent du corps, s'ils existent en dehors de la représentation et de rinlelliocncf. ils peuvent, par contre, se produire souvent à la suite d'associations d'idées et de représentations dont ils sont la conséquence indirecte. Les représentants de la thèse physiologiste ont une tendance à négliger cette origine représentative du sentiment, ;i l'expliquer d'une façon par trop superficielle, et je n'aurais pas de peine à montrer que c'est toujours là le point obscur ou le point faible (h' leuis doctrines.
« Ma première observation, écrit Maudslev, c'est a qu une idée en harmonie avec les impulsions ou les (( désirs de l'individu, avec l'expansion individuelle, s'ac- « compagne d'un plaisir plus ou moins vif, tandis qu une (( idée désharmonique et restieignant l'individualité j)ro- « voque plus ou moins de malaise et de douleur' ».
Qu'on accepte ou qu on rejette cette explication originelle de la tristesse et de la joie on devra reconnailre d abord qu'elle est aussi confuse que rapide.
Quant au problème essentiel, le passage d'un clal représentatif à un état organique, Maudslev se contente' poui' le résoudre de quelques comparaisons vagues, ou les termes métaphvsi([ucs d'évolution et de mouvement favorable tiennent lieu de fails. (( De même (jue le geni « organique, dit-il, une fois soumis ;t des conditions là' (( râbles à l'évolution virtuelle (pii lui est inhérente, « assimile des éléments pris dans le milieu ambi;inl cl (( manifeste son plaisir par la croissance, tandis (pie dans « des conditions favorables il n'assimile point, et mani- « feste sa soufl'rance pai' le dépérissement, ainsi la cellule (( nerveuse cérébrale atteste, par une émotion agréable,
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412 LA TRISTESSE El LA .lOlE
« la présence du moiiveiiient favorable à soiï évolution. (( et, par un sentiment pénible, celle d'une restriction de « développement ou d'une lésion infligée par un stimulus « défavorable ^ ».
Le D' Lange est inférieur, sur ce point capital, à Ma\dsley lui-même et je ne connais rien de plus puéril que la théorie qu'il bâtit à la hâte pour expliquer l'origine morale des émotions.
Il commence d'abord par traduire le problème en termes physiologiques et s'imagine, suivant un préjugé commun à beaucoup de médecins, qu'il a progressé vers l'explication, en substituant la notion confuse de cellule nerveuse à la notion claire de représentation ou d'idée. Cela fait, il se demande comment une cellule corticale (lisez représentation), qui primitivement n'était pas en relation avec le centre de l'expression émotive (le centre vaso-moteur, d'après Lange) arrive à se mettre en relation avec ce centre. — Et il répond à cette question par une hypothèse arbitraire sur les communications cellulaires.
L'explication est donc illusoire et, fût-elle sérieuse, elle serait très incomplète.
La question en effet n'est pas seulement de savoir comment une représentation donnée agit sur les centres vaso-moteurs, mais comment, à tel ou tel jeu de représentations correspondent les variations trophiques, motrices, vaso-motrices, qui sont les diverses émotions. — Or, de cette partie du problème Lange n'a pas dit un mot, et je ne crois pas qu'il l'ait soupçonnée.
William James, dans ses principes de psychologie, étudie ce qu'il appelle « The Genesis of tJie '^'cirions émotions'^ ».
u Dans une page antérieure, écrit-il, je disais que deux « questions, et seulement deux, sont importantes, si nous « regardons les émotions comme constituées par les sen- « sations dues aux ondes motrices de diffusion.