‹ La tristesse et la joieChapitre 16 sur 146 · llibol. La Psychologie des Senliinrnts. j · texte numérisé non relu

llibol. La Psychologie des Senliinrnts. j

A la vérilé, ces deux formes de la tristesse peuvent se succéder indéfiniment chez un même individu, qui passe de Tune à Tautrc par des transitions brusques ou insensibles, et cette alternance fréquente nous explique suffisamment qu'on les ait désignées par le même terme ; mais la psychologie doit les séparer. C^est ce que Darwin a bien vu^ ; aussi a-t-il pris garde d'attribuer les mêmes expressions aux deux formes de la tristesse, tandis que Lange, qui n'a pas fait cette distinction préalable, a confondu les deux espèces d'expressions ^.

Nous admettrons, dès le début, cette distinction capitale et nous décrirons deux tristesses.

Mais avant d'en étudier le mécanisme originel, nous croyons utile d'épuiser, par l'analyse, le contenu de ces longues tristesses que l'on rencontre parmi les maladies mentales sous le nom de dépressions et de mélancolies.

M. Séglas, dans ses belles leçons cliniques sur les maladies mentales, distingue la mélancolie délirante de la mélancolie sans délire; l'une et l'autre, d'après lui, sont caractérisées par la douleur morale, mais cette douleur qui, dans le premier cas évoque tout un délire, n'en évoque pas dans le second.

Je suis loin de contester la valeur clinique et l'intérêt psychologique de cette division ; elle est la base de Fétude clinique des mélancolies, et, si je faisais ici de l'aliénation mentale, je m'y conformerais volontiers ; mais ce que je veux étudier ce n'est pas telle ou telle forme vésanique de mélancolie, c'est quelque chose de plus simple et de plus général à la fois, c'est la tristesse que l'on rencontre aussi bien dans la folie circulaire et dans la manie que dans la mélancolie proprement dite; or, ]:)our faire cette étude avec fruit je crois qu'on doit se placer à un point de vue plus physiologique que nosologique et préférer une division plus large et plus simple.

4^ " 1. I. E.i pression des Emotions, Iratl. IVanç., p. 198. •2. Les Emotions, trad. franc., p. 87.

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Et tout d'abord, le délire, bien que capital pour uu psychologue, n'est qu'un des nombreux s\ nq)lomes par lesquels le sujet qui souffre, manifeste sa réaction douloureuse. S'il est en proie à des souvenirs lugubres, à des remords, à des craintes, n'oublions pas qu'il respire plus vite, qu'il pleure, qu'il se débat, qu'il présente de l'accélération cardiaque et que son délire, pour être jugé à sa juste valeur, ne doit jxas être considéré isolément de ces réactions organifjuc^s. Il ponira même arriver que les manifestations mentales cèdent le j)as aux manifestations physiques sans que la mélancolie change de nature. Elle sera toujours active, c'est-à-dire caractérisée par des réactions toniques, tandis que la mélaiirolie |)assive sera la mélancolie avec dépression ])hysique et mentale.

Telle est la division générale que j'ado])terai. et je n'ai pas besoin de montrer qu'elle est conforme à tf>ut ce c(ue nous savons de la physiologie de la douleur physique.

Mn même temps, je dois ajouter que la dilTérencc des deux mélancolies me paraît tenir, comme la différence des deux formes de la douleur, à la présence ou à l'absence de l'élément souffrance, et que, par suite, la douleur morale aiguë ne se rencontrera guère que dans la mélancolie active.

Nous ne trouverons pas en effet de douleur morale chez les mélancoliques à réactions passives que nous examinerons tout à l'heure, et toutes les fois, au contraire, (jue dans le pouls, les mouvements musculaires, les sécrétions, l'idéation (les mélancoliques, nous rencontrerons des signes d"arti\ité, nous serons certains d'y rencontrer aussi la douleur morale.

\o[\li poiu-quoi, après avoir distingué la mélancolie passive (le la mélancolie active, je ])rendrai la ])remière dans le sens dr ni(''i;iiicoli(> saii< S(iiillVanC(^ moiale (M la s(M"oiule dans le sens de mélancolie a\ec soulfrance.

(]c n'est pas (jue l'élément douleur soil absiMil de la nK'Iancolie [)assive; mais il nCxisIc pas à r(''tat aigu c\ is.')lé. sous forme de douleur morale. Il est conhisémenl p(M-(;u ; il appaïaîl comme mêlé à d'auties sentiments oigaiii(jU(*s (jU(^ nous appelons jiour cela |)énibles et dont la mélancolie passiN(^ n'(*sl (jue la sonnnalion.

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Le plus intense de ces scniimenls est un sentiment de lassitude qui se traduit par le découragement et la résignation. Tous les mélancoliques passifs réprouvent et Fexpriment : (( Je suis fatigué, je n'ai goût à rien, je n'ai plus de coui-age. » Voilà des phrases qu'on leur entend répéter toutes les fois qu'on les presse et leur attitude accablée, abattue confirme leurs impressions subjectives.

En même temps, ils ont la sensation confuse que le corps tout entier participe à ce sentiment. Lorsque leur mélancolie est profonde, ils la sentent dans la tête qui s'incline, dans les jambes qui fléchissent, dans les bras qui ballent, dans l'être tout entier qui plie ou s'abandonne.

Autour de ce sentiment central viennent se grouper des sensations internes plus spéciales et qui s'associent avec lui dans la même synthèse.

Lliomme déprimé par la mélancolie accuse d'ordinaire de la céphalée ou tout au moins nne sensation de vide dans le cerveau. Il se sent gêné dans sa respiration, dans ses mouvements, dans toutes les formes de son activité vitale ; il arrive difficilement à se réchauffer, il a froid aux mains, aux pieds, il frissonne.

Ces diverses sensations se confondent avec le sentiment de faiblesse et le tout se résume en un sentiment général de malaise et de gêne.

Les médecins, qui ont donné le nom de cœnesthésie au sentiment que nous avons de l'existence du corps, diraient que, dans la mélancolie passive, la cœnesthésie- est devemie phis consciente et pénible. A Fétat normal, nous nous rendons à peine compte de ce sentiment, auquel chaque fonction vitale contribue; à l'état de mélancolie, nous sentons et la lassitude de nos membres et le vide de notre cerveau et la ^ène de nos fonctions.

Avec ce sentiment de faiblesse et de gène tous les auteurs signalent dans la mélancolie passive, l'impuissance affective, sensible, intellectuelle et volitive des malades.

Les mélancoliques sont incapables d'émotions ou de passions violentes; ils sont comme retirés du monde ; ils éprou-

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\ciil dinicilciiHMil la joie, ramolli' nu la liaino ; ils pcrdcnl mémo, clans une certaine mesure, les désirs physiques comme la l'aim, la soif: ils ne s'intéressent plus à la vie c[ui les entouie et parfois ils se ])laifrneii[ de celte anesthésie aiTective.

En même temps ils se rendent compte que, sous toutes ses tonnes, leur vie mentale se ralentit ; ils perçoivent moins ^ile et moiii> bien : ils associent moins facilement leurs idées; ils évoquent avec dilTicullc' leurs souvenirs; ils éprouvent de Tapathie, de rirrésolution, ils ne savent plus vouloir et ils ont la conscience confuse de cette déchéance qui les isole du reste du monde, les replie sur eux-mêmes, aussi bien (|ue leur inq)uissance ailective. Ce sentiment de déchéance et de faiblesse s'ajoute au sentiment de fatiii:ue dont il n'est qu'une forni(» plus consciente.

Tous CCS éléments fondamentaux que je groupe et coordonne ici brièvement, l'observation externe peut les analyser avec nellelc' el la psychométrie en mesvu"er quelques-uns. Je xais donc les analyser et les mesurer sur f|nelfjnes sujets du service *.

l n des cas les plus précis que je connaisse est celui de Marie D... Celte femme, atteinte de folie circulaire, présente des périodes alternantes de tristesse et de gaieté; c'est grâce à elle que j'ai pu faire sur la tristesse el sur la joie un grand nombre d'expériences fpii avaient l'inuuense avantage de j)ou\oir se comjjarcr eiili'e elles el de gagnei' en nellelc» pai" ro])positi()n. Je la présente une fois pour toutes.

Mai'ie est née le \ décembre t8()i ; elle a donc aujourd'hui .')(| aii>.

Son li(''r(Mlil('' est assez chaigée ; l(^ père prend de l'eau dévie à jeun le malin ; il est de caractère enq)oil(''. La nièr(\ également violent(\ use connue lui de l'cMu (le-\ ie. l \\o so'ur cadell(^ a eu vers l'.igc^ de trois ans des convulsions (|ui on! déleiinint' du >lial)isine : une soMir plus |euiie si^ porte bicMi.

I. Service (lu P'" .ToirroN . Cliiii(Hir de la Faciillr (1(> M<''ilcciiio ii Saiiilo- Anno.

Dans les antécédents personnels, je relève la rougeole à trois ans, la coqueluche à quatre, des bronchites et des angines fréquentes. Marie a été réglée à treize ans et mariée à vingt ; à vingt-un ans, elle a eu son premier enfant. Très chétif à sa naissance, il se porte bien aujourd'hui, mais serait, d'après sa mère, d\m caractère très sensible. Je Pai fait venir h la clinique et Fai trouvé intelligent. — A vingt-trois ans, Marie accouche d'un second enfant qui meurt à deux ans de bronchopneumonie; à vingt-six ans, de deux jumeaux qui meurent après sept et huit jours; à trente-deux ans, d'une fdlette qui meurt de méningite à sept mois ; à trente-quatre ans, elle fait une fliusse couche et expulse un fœtus de trois mois et demi.

Elle a fait plusieurs asiles avant celui de Sainte-Anne ; à vingt-sept ans, elle est conduite à l'asile de Clermont, quelques mois après la mort de ses jumeaux, et y reste cinq ans. — A trente-un ans, après six mois de liberté, elle entre à l'asile de Villcjuif, y reste six mois, et est transférée ensuite à Clermont où elle reste dix mois. Piemise en liberté en novembre 189/1, elle arrive à la clinique le 19 juin iSgS.

Son mari la dit d'une intelligence médiocre et d'un caractère faible. — Elle ne savait pas diriger sa maison, mais elle n'a donné des signes d'aliénation mentale que vers novembre 1887, se|)t mois après la mort de ses deux jumeaux. Elle a commencé par se désintéresser des affaires du ménage, par rester apathique et indiflerente ; tout au plus, sortait-elle, par intervalles, pour faire des visites au cimetière. Quelques semaines plus tard, sans doute dans un moment d'excitation, elle a attiré chez elle un jeune homme de ses voisins et a exigé qu'il restât continuellement près d'elle. Son mari rayant envoyée à la campagne, chez ses parents à elle, elle ne s'y est pas trouvée .mieux. Un soir, vers sept heures, elle a voulu sortir dans la rue, malgré son père, qui a dû, pour l'en empêcher, l'attacher au pied de son lit. C'est de cette époque que date son premier internement.

En janvier 1895, son mari, qui l'avait reprise pour la deuxième fois, a remarqué très nettement chez elle deux périodes alternantes d'excitation et de dépression. Elle restait

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couchée ou assise huit ou di\ jours, i)uis. pendaiil huil ou dix jours, elle sorlail tout le jour, se prostituait aux passants et ne rentrait que le soir.

Son mari constate depuis cinq mois cette succession alternée lorscjiril nous Tamène ; il a pris cette décision à la suite d'une fugue de 1 5 jours faite par la malade dans Seine-et- Oise. Elle vivait d'aumônes, couchait dehors et se prostituait lorsque, prévenu par le maire de M — il alla la reprendre.

Bien que les médecins qui ont vu >hirie lui aient donné depuis 1887 des certificats contradictoires, le diagnostic n'est pas douteux: nous avons affaire à une folie circulaire.

Elle a déhuté, selon toute apparence, par l'accès de mélancolie qui s'est produit après la mort des jumeaux, et cet accès a été suivi, à peu d'intervalles, par un accès d'excitation maniaque et d'érotisme ; mais le cycle devait être alors irrégulier, les périodes très variables de longueur et pas toujours très nettes. C'est ce qui explique que les médecins aient parlé tour à tour de dépression mélancolique, d'excitation erotique, de débilité mentale. En réalité, le cycle ne paraît établi que depuis le séjour à \ illejuil et les derniers mois qu'elle a passés chez elle.

Aujourd'hui la folie intermittente est aussi caractérisée que possible, et, depuis le mois de juillet 1890, Marie présente deux accès alternants de tristesse et de joie ou plutôt de dépression triste et d'excitation joveuse. dont le rythme peut s'exprimer par le schéma suivant (tlg. i).

Excitation w//h Dépression

FiG. I.

La durée des accès n'est pas absoluuKMit tixe ; (^ilc altiMiie entre \\ et iG jours pour la dépression. 10 cl i '1 pour Dumas. Tristesse et .I<>it>. 3

Sll LA TRISTESSE ET LV JOTE

Texcitation ; il y a eu pourtant, comme nous le venons par la suite, de très notables exceptions à cette moyenne. La durée des périodes paraît indépendante de l'apparition des règles et ne s'explique, à mon sens, par aucune cause connue.

L'accès de dépression, le seul que j'aie à décrire en ce moment, commence brusquement. Agitée à midi la malade peut être déprimée à i beure. Un jour où je l'examinais dans le laboratoire, j'ai remarqué tout à coup qu'elle répondait à mes questions d'une façon moins prolixe et surtout moins rapide ; en même temps l'expression du visage se modifiait. Une beure plus tard la dépression était complète.

Malgré ce début si brusque, la dépression n'est pas toujours également profonde ; elle est soumise à des variations légères.

Quelquefois, elle varie d'un jour à l'autre; c'est ainsi qu'en juillet 1896, j'ai vu Marie alterner cbaque jour, pendant près d'un mois, entre une dépression légère et une dépression profonde. En général, la dépression, très considérable dès le i" jour, est maxima vers le 6™*' et diminue un peu à partir du 10""° ; la fin n'en est pas moins brusque, comme le début.

Le sommeil est assez bon pendant cette période. Ce qui la caractérise c'est une passivité générale et complète. Marie ne se lamente ni ne pleure, elle n'évoque pas d'idées tristes, elle ne songe pas, pour se les reprocber, aux fautes qu'elle a pu commettre, elle ne scrute ni le présent ni le passé pour y cbercber des raisons de tristesse. Pourtant Marie est triste ; ses gestes, son attitude, son expression de visage, les quelques paroles qu'elle prononce, tout l'indique. Elle manque de courage, dit-elle, elle est lasse dans tous ses membres, elle n'a plus de goût à rien, plus de force pour rien faire ; elle éprouve sans cesse un sentiment de faiblesse et d'ennui. Et de fait, elle reste tout le jour immobile, assise sur une cbaise, les mains aux genoux et les yeux au mur.

Elle se plaint généralement d'un mal de tête presque con-

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