LA TRISTESSE MORBIDE
talion ; il a été on moyenne de ~ pour le camphre et de ^ pour Féther.
Pom- le goiit, j'ai écarté toutes les saveurs qui n'étaient pas proprement gustatives, telles que les saveurs fraîches, acides, astringentes et n'ai opéré que sur les saveurs spécifiques du doux et de Tamer. J'ai eu soin, en même temps, de me servir de substances inodores, pour écarter, par là même, l'iniluence de Todorat, et de m'assurer d'abord de régale répartition de la sensibilité sur la muqueuse de la langue.
Des solutions de sucre et d'alocs diversement lltrées onl été préparées de façon à composer, comme pour l'odorat, une sorte de gamme descendante et le sujet a toujours commencé par goûter les solutions les plus feibles, sans être prévenu du résultat cherché. Je me bornais à demander chaque fois (( quel goût a cette eau ') » et Marie répondait : « aucun » jusqu'à ce qu'elle en sentît l'amertume ou la douceur.
Ici encore les résultats ont été des plus nels et le minimum d'impression sensible toujours surélevé.
l*our l'aloès j'avais des solutions de loo grammes d'eau contenant i, 2, 4,6,8, 10, 16, 2:^1, 32dixmilligrammesd'aloès.
Marie, en élat de dépression, ne percevait nettement que la solution à 2^ tandis que la solution à 8 était sensible pour moi et d'autres sujets normaux.
Pour le sucre, j'ai fait dissoudre 5 grannncs dans qj grammes d'eau et j'ai dédoublé, de façon à avoir des solutions à 5 pour 100, à 2.0 pour 100, à 1,70 pour 100. à 0,875 pour 100, à 0/1075 pour 100, à 0,22 pour 100. — Alarie en élal de dépression ne Irouvail suci'é(> (pie la solution à 1,75 tandis que les sujets sains s(Mitai(Mil o.'^i.) et mémo 0,22 de sucre.
Elle était donc bien au dessous (1(^ la nioyeime et elle était également au-dessous d'elle-même, coniuK^ nous \o \ovrons plus tard, en étudiant sa |)ériode d'excitation.
Nous arrivons enlin au toucher v[ aux di\ers sens i\v la peau. Pour (juelques-uns d'entre eux. les mesures sont l'acMles.
J'ai mesuré l'acuitc' sensible suiNanl l(^ procédé du D'
Rloch, avec un crin termina par un petit fragment de papier (environ un millimètre carré), et se courbant, suivant la pression, le long d'un cadran gradué. La graduation était établie empiriquement au moyen de balances chimiques et s'exprimait en grammes et fractions de gramme. Pour plus de commodité, j'avais fabriqué deux appareils dont le premier allait de G à lo centigrammes et le second de o à 2 grammes. J'ai noté des variations considérables dans les deux périodes. Pendant la dépression, 2 grammes ne sont pas sentis sur la poitrine, le dos, le ventre et 80 ou 90 centigrammes à la partie supérieure des jambes. — Or ces chiffres sont inférieurs non seulement à ceux de Texcilalion mais à toute espèce de moyenne.
Pour les parties plus sensibles, comme la liulpe des doigts et la pointe de la langue, je n'ai pas constaté des variations aussi grandes, et cependant j'ai vu, certains jours, des pressions de I et de 2 centigrammes ne pas être senties sur la pulpe des doigts. Il ne peut donc y avoir de doute sur la diminution de l'acuité ; on peut même formuler la loi d'une façon plus précise et dire que le seuil de l'excitalion est surélevé en raison inverse de la sensibilité normale des différentes parties de la peau. — Je n'ai jamais constaté d'hémianesthésie.
Pour la finesse et la distinction des sensations du tact, on obtient les mêmes résultats. Si on explore le corps tout entier avec le compas de \\ eber, on s'aperçoit que Técarlement des pointes est en général très supérieur à la normale et surtout à la moyenne correspondante de la période d'excitation.
\oici d'ailleurs la carte esthésiométrique de Marie dans la dépression (fig. 2) ; l'écartement est évalué en centimètres.
Cette carte est une moyenne obtenue après trois mensurations différentes.
En même temps que le toucher de la peau s'émousse dans son acuité, il s'émousse donc dans sa finesse ; les sensations de la peau sont à la fois moins vives et moins distinctes.
J'en dirai tout autant de la sensibilité des muqueuses également plus faible et plus confuse.
l.V liUSTESSE MUUblDi:
Sur la partie interne des lèvres par exemple, Técartenient des pointes doit être de o à \ centimètres, la pression deo,'iO centigrammes, tons chitTres supérieurs à la normale.
Le sens musculaire est légèrement mais réellement atteint.
Face
menton-
Marie distingue, avec certitutle. les mouvements actifs et [)assil's tic ses membres ; mais faisons l'expérience de Beauuis '. bandons-lui les yeux et conduisons sa main [)our lui faiie tracer sur le papier une ligne brisée, une ligne courbe, puis prions-la de tracer d'elle-même, en fermant toujours les yeux, une ligne de même forme: elle Texécute avec ])récision mais avec lenteur et, de plus, elle tend à réduire notablement les dimensions de la figure [)riinili\('. — Il y a conserNation et i('(lucti(tn des images motrices.
I . Jîecherches sur la mémoire de:; sensations musculaires. I^ullcliii (le la Sociôlr Médico-Ps\cl\olopiqiic, i(S88, p. 2t), et les Sensations Internes, itS8(). j». \?>?>.
l\0 LA TRISTESSE ET LA JOIE
J'aurais voulu voir si, clans la dépression, la malade appréciait les différences de température avec moins de précision qu'à Tétat d'excitation et si elle était moins sensible aux impressions thermiques, mais la difficulté est très grande de maintenir une température donnée dans un ou plusieurs liquides ; de plus la température, en général très basse, des mains des mélancoliques intervient comme élément d'erreur et j'ai renoncé à ces expériences.
J'ai été plus heureux pour la sensibihté à la douleur que j'ai explorée avec le sphygmomètre à ressort de Yerdin, après avoir remplacé par une ]xjinte la tige d'appui de cet instrument. La pression s'évaluait comme toujoius en grammes, et dès qu'elle devenait trop vive pour être supportée, je lisais le nombre de grammes correspondant. Le sphygmomètre ainsi modifié donne un algésimètre très simple. Sans aucun doute, nous ne pouvons savoir si le sujet ne varie pas dans son appréciation de la sensation douloureuse, s'il n'est pas, suivant les jours et les moments, et en dehors de toute prévision, plus ou moins endurant; il y a là un élément subjectif qui nous échappe, mais il écha[)pera toujours, quel que soit l'instrument employé.
Avec Marie on risquerait de se trom[)er si on s'en tenait à la première expérience ; dès que la pointe de l'algésimètre la touche pendant la dépression, elle essaie de se dérober, et refuse de se [)rêter à aucune Jiiensuration de ce genre. J'ai bien souvent constaté cette hypcresthésie apparente lorscpie je la piquais au-dessus de l'ongle pour faire des numérations de globules sanguins. A peine piquée, elle retirait la main et me priait d'en rester là.
Ce qu'elle éprouve dans ce cas, ce n'est pas de la douleur (elle en convient elle-même), c'est l'ennui de se prêter à une expérience qui peut être douloureuse.
11 suffit toujours de la raisonner un peu, pour qu'elle se décide, et c'est alors seulement que la véritable expérience ])eul commencer. Elle s'y prête sans enthousiasme et mcpré- >ient dès que la sensation est douloureuse.
En général, l'hypoalgésie est constante sm* toutes les 'par-
lA TlilSTKSSE MUKIÎIDK \l
tics du c(np<, cl surlout marquée sur Jes surfaces de la peau normalement peu sensibles ; sur le dos, sur la paume de la main je puis donner des pressions de 700 ou 800 grammes alors que pour mon compte j'en supporte à j)cine 2."3o et i5o sur les parties correspondantes de ma peau.
Je n'ai jamais constate dhcmianalgésie ni de zone d'auaU gésic.
Enfin, la sensibilité interne me parait très particulièrement émoussée. — La sensibilité génitale est mdle et ne peut être réveillée })ar aucun s()u\enir : les sensations de la faim cl de la soif sont extrêmement atlaiblies. Il en résulte une diminution très appréciable de la sensation négative de manque, quOn a[)pelle le besion. et c'est une des raisons pour lesquelles nous assistons à l'airaiblissement des désirs l)by'^iques. ^ïais le désir est atteint d'une façon plus positive yiiw Taboulie intellectuelle et motiice : alors même que le besoin appaiait. Marie tarde à le satisfaire lorsque la satisfaction exige un léger elTorl de coordination et de ^olonté, et j*ai constaté plusieurs fois sa disposition à subir passivement la faim et la soif, lorsqu'elle les éprouvait.
D'une fa(;on générale, elle semble perdre rin>lin(M (l(> la co'iserNalion el tous les instincts et habitudes qui gravitent autf)ur de cet instinct primordial. VA\c oublieiait de se \v[]\' cliaud(^m(Mil. de manger, de se soigiu^-. Il en résulle que sons sa forme la plus sim[)le, celle delà sur[)rise [)bvsique. I émotion ne se produit plus ou se manifeste à peine. Qu'on pousse ino|)inément un cri j)rès de son oreille ou (ju'on produise dans le laboraloire un d(''sonlr<^ illq)ré^u el lelenlissani . elle restera inerte ou réagira mollemenl. — La diminution des instincts a tué rémoti\ité. suixani uno loi que M. V. Paul ban a très netlemenl indicjucM^ el sur hujnelleje iinitMuliai en étudiai! I la genèse de la tristesse'.
Va d(Miiènie. les inclinations supérieures d'alléclion. d'à mili('\ ranioiir (les parenls. des enfanis. la s\mpalliie. la
r. PaullKiii. Af.s- P/ic/ioinrncs a/J'fctif.s. p. :>S s,|,j. \\n\<, V. Alcaii.
/j2 LA TIUSTESSE ET LA JOIE
haine, sont supprimées tout à fait ou tellement aiïaiblies ([u'aucun fait nouveau ne peut les choquer, les ébranler, les désorganiser, et qLie, dans ce domaine aussi, rémolivitc disparaît avec rinclination et le désir.
Du lemps où MM. Toulouse et Roubinovilch étaient chefs de clinique à Sainte-Anne, ils ont recueilli deux lettres de la malade à son mari, écrites Tune pendant la dépression, l'autre pendant Fexcitation.
Voici la première :
« Mon cher mari, je suis un peu malade depuis quelque « temps ; si tu étais venu me voir plus tôt, Tennui ne me « serait pas venu. J'espère que ta santé est bonne ainsi que (( celle de notre Paul et de même de maman D... Je termine « en te souhaitant une bonne santé. »
C'est tout ; encore faut-il bien remarquer que le désir de revoir son mari est de politesse banale et qu'elle ne Fa jamais exprimé devant moi.
Elle tient beaucoup plus à son petit Paul dont elle me parle souvent en état de gaieté ; pour mesurer FindilTérence émoti^e et allective où la jetait sa tristesse, j'ai fait apparaître brusquement le petit garçon, sans que la mère eût été prévenue, un matin où je causais avec elle. Elle était assise lorsque la porte s'est ouverte, et ne s'est même pas levée en reconnaissant son lils ; elle n'a pas poussé un cri, pas fait im geste, et, comme je lui tenais le pouls, j'ai pu constater que son indilTérence était bien ^ raie. Elle n'avait pas eu d'émotion vive ; seulement son \isage assombri s'est éclairé un peu, ses yeux ont brillé, tandis qu'elle avançait la main et tendait la joue. — \oici la conversation que j'ai notée au moment même.
Marie. — « Bonjour, tu vas bien P
Paul. — Oui, on m'a dit de venir, tu n'es pas malade;*
M. — J'ai mal à la tête.
P. — Quand reviendras-tu à la maison?
M. — Quand je serai guérie ; tu vois bien que je ne peux pas en ce moment. »
Klle ne denuinde pas des nouvelles du père, ne s'informe de rien ou à peu près.
lA TlllSTESSF, MOr.niDF \?>
Au bout d'un moment, a])rès a\oir considéré le petit en silence, elle reprend :
M. — « Tu nVs pas à l'école?
P. — Non, c'est la Saint -Nicolas.
M. — Ole ton manteau, pour n'avoir ])as froid en sortant.
Ali ! tu as un beau ^ètement de velours !
P. — Oui. c'est la tante qui me Ta aclieté.
M. — Dire, Monsieur le docteur, que si j'étais là-bas c'est moi qui m'occuperais de ces cboses ! »
Tout ceci est plus afTectueux, prescpie tendre, mais c'est font. Marie ne verse pas une larme, elle n exprime pas d'antre regret, et fjuand vient le moment de la séparation, elle (lit adieu à son (ils et Tenibrasse, très paisiblement, sans démonstrations. Elle est donc bien alTaiblie dans son émotivité, dans son affectivité, repliée sur elle-même et désintéressée de tout. La visite de son lils arrive à peine à l'émouvoir ; c'est l'étal d'anestliésie morale' dont ses pareilles se ])laignent souvent et que je signalais tout à l'beure.
Le ralentissement est bien plus visible encore dans l'intelligence où il se manifeste, dès le premier examen, en debors même de toute mesure.
Si je cause avec la malade, j'en obtiens des réponses courtes, monosyllabiques et de plus en plus rares ; si je laisse tomber la conversation, elle ne la reprend jamais. Et ce mutisme ne caclie pas, connne il arrive quelquefois, une excitation profonde, des hallucinations, des craintes, des doutes, des angoisses ou des remords non exprimés. Pressée de questions, sollicitée de dire à quoi elle pense, Marie recoimaît toujours qu'elle ne pense à lien, elle se borne à répéter qu'elle est triste, qu'elle manque de courage, qu'elle n'a jias le cœur à rire. Sa tristesse est inféconde et son idéation ])res([ne nulle, l'^n vain j"ai lente* de nMuIn» sa liislesse acliNc. d'exciter son idéation ; je Ini ai dit (pi'elle ne j)ouvait |)as étie Irisie sans raison, je lui ai répété souvent (|u'(^lle devait a\oir
I. i'A. Krafli Kl)lii^'. Traite dr Psvr/iinlrif, p. ('»-. Trad. iVan'.aise.
l\([ L\ 7RTSTÉSSË ET LA JOIE
des souvenirs qui la gênaient, des craintes qu'elle n'osait pas dire et j'ai tovijours perdu mon temps. Elle subit sa dépression, sans chercher à la comprendre et à la justifier, elle ne s'accuse de rien, elle ne regrette pas le passé, elle ne redoute pas l'avenir. Elle est simplement triste. — Un jour cependant où j'insistais d'une façon plus pressante pour me faire expliquer par elle l'abattement où elle était, elle m'a parlé d'une hernie qu'elle s'imaginait avoir, et c'a été tout depuis Irois ans.
Ce qui est étrange, c'est que, gaie à midi et triste à I heure, elle ne s'étonne même pas de ce brusque changement où sa volonté personnelle n'est pour rien. Elle accepte, sans le discuter, ce rythme fatal, et quand elle est déprimée, elle ne paraît même pas se douter que sa dépression finira.
Sans doute, ehe se rappelle d'autres tristesses et d'autres joies, entrelacées depuis plusieurs années, mais sa tristesse du jour est si profonde, sa tête si vide, elle a si peu de raisons de s'alHiger, elle comprend si peu l'origine de cet état, qu'elle n'en conçoit pas la fm. Il faut la voir secouer la tête d'un air triste, et répondre les yeux baissés qu'elle en a pour sa vie, quand je lui parle de la joie qui s'approche, et la lui prédis, sans aucun mérite, à coup sûr. Son intelligence ne travaille pas, sa pensée est inerte, et l'étude de chacpie fonction intellectuelle ne fait que confirmer cette première impression.
La fonction générale de Tattention n'est jamais facile à mesurer, et je m'associe pleinement aux psychologues qui déclarent que la meilleure méthode est encore à trouver pour la uiesure de l'attention'. — Je ferai cependant remarquer que l'attention se trouvant engagée dans la plupart des opérations intellectuelles et dans toutes les opérations volontaires, on la mesure, plus ou moins, quand on étudie les diverses fonctions de l'intelligence et de la volonté, et qu'il y a là une sorte de compensation l\ la médiocrité des procédés directs.
Un des ])lus simples a été indiqué par M. Pierre Janct. Après