f. Année psychologique, 189G. p. ViO
\. Les lettres grasses représentent les lettres barrées parle sujet.
5. I-.e temps a été mesuré au chronomètre de Verdin en cin(]uirmes do
\C) lA TRISTESSE ET LA JOIE
On voudra bien remarquer la longueur excessive du temps et le nombre considérable des omissions.
Un proccklé plus employé que les précédents consiste à mesurer les temps de réaclion et à conclure que la force de Tattention est en raison inverse de la longueur des temps. Le sujet réagit à un signal convenu, lumineux, tactile ou sonore et Ton admet que des réactions rapides témoignent d'une attention plus considérable que des réactions ralenties ; c'est ainsi du moins que Wundt, Kraepelin, Buccola interprètent ce genre d'expériences.
Nous n'avons pas à Sainte-Anne d'appareil spécial pour les temps de réaction et j'aurais dû renoncer à en parler si M. Toulouse ne les avait mesurés chez Marie, avec le concours de M. Yaschide, du laboratoire des Hautes-Etudes. Je n'emprunterai à ces opérateurs qu'une partie de leurs expériences, celles qui concernent les réactions simples dans l'excitation et la dépression ; pour les autres, je renvoie à la très intéressante communication qu'ils ont faite à la Société de biologie ^
Les expériences avaient lieu de i o heures à midi , dans le laboratoire de psychologie de Sainte-Anne, et les mesures étaient ])rises au chronomètre de d'Arsonval. — Marie réagissait toutes les fois qu'elle entendait le bruit d'un signal frappé sur la table; pour la soustraire à l'influence de la perception visuelle, consciente ou non, les 02:)érateurs l'avaient séparée de la table par un écran, et ils frappaient à intervalles inégaux pour qu'elle ne pût prévoir le signal et en suivre le rythme.
Ils avaient pré]:>aré la malade à ce genre d'expériences et n'ont tenu compte des chiffres qu'après quelques essais.
Voici la courbe obtenue (fig. 3) ; les chiffres indiquent des centièmes de seconde.
Le temjis normal des réactions auditives étant de i5 centièmes de seconde, on a ici une élévation de io,55, soit une moyenne de 25,55 sur un ensemble de oo expériences, et si
seconde. J'ai jugé inutile, pour des expériences aussi grossières, d'indiquer les fractions de secondes.
I. Toulouse et Vaschide. Temps de réaction dans les deux périodes d'une folie circulaire. Société de biologie, 1897.
V TUiSTESSE MORniDE
le procédé de mensuralioii est exact, rattention parait bien diminuée dans la période de dépression.
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M. Pieiro Janel. (|ni a essaye de ce procédé, ne pense pas qu'il soil iiilaillihle. Il ;i inonlré. à ce snjel. (jiie les courlx^s les plus régulières, les réactions les plus ra[)id(^s, bien loin de témoigner d'une attention extrême, témoignani d'une pré domi[iance des pbénoinènes aulomaliques sur le^ pluMio mènes \()l(>nlaii('s (>l (|ue. même en es|)a(;anl les >igiiaii\ à des inler\alles inégaux, on ne p(Mil jamais élimiiKM- loni à l'ait celte cause d'erreur '.
i. Né\-rosefi et idées fixos, 1, [>. ()'i sc(((.
l\S LA TRISTESSE ET LA JOIE
Notre courbe présente cependant ici des irrégularités suffisantes pour que nous puissions croire que les réactions ont toujours été volontaires, et comme elle est d'accord avec les autres mesures que nous avons faites de Tattention, nous r interpréterons dans le sens d'un affaiblissement. Telle qu'elle est, avec les précautions prises, elle paraît à Fabri des causes d'erreur que signale M. Janet.
Tout ce que je regretterai, c'est qu'elle soit trop courte, et par suite incapable de me renseigner sur la fatigue de l'attention.
Mais cette fatigue est si facile à constater dans toutes mes expériences que je puis me passer, à la rigueur, de mesures de précision.
Non seulement Marie exécute avec plus de lenteur tout ce que je lui ordonne, mais elle est très vite faliguée par le moindre exercice mental ; après 1/2 heure, ou i heure tout au plus, je dois toujours la renvoyer du laboratoire ; encore, dans ce court espace de temps, ne peut-elle maintenir son attention plus de huit ou dix minutes sur une même expérience, et dois-je lui donner, entre deux expériences, quelques minutes de repos.
L'attention volontaire est donc moins intense et elle se fatigue plus vite dans la dépression que dans un état normal. Voilà qLii n'est pas douteux. Et que l'on ne croie pas que l'attention spontanée, la distraction, bénéficie du ralentissement de l'attention volontaire ou contribue à le provoquer ; j'ai déjà dit que Marie ne pense à rien : livrée à elle-même, elle est inerte dans toutes ses facultés mentales.
Un certain nombre de perceptions sont plus lentes et plus difficiles qu'à l'état normal.
Marie reconnaît les différentes couleurs et les divers objets plus ou moins colores que je lui présente ; elle n'hésite jamais avant de répondre, et si elle répond lentement, avec un léger retard, cela tient au ralentissement général de l'association des idées et des mouvements mais non pas à une gêne dans la reconnaissance même des choses. Avec la localisation, des variations notables commencent; elle hésite 8 à 10 secondes
T. V TIUSTFSSK MORBTDE ^Q
pour apprécier par la vue des distances de 1 3 à 3o mètres et, malgré quelques exceptions, elle les voit plus ^randen qu'à Tétat de gaieté. Est-ce que l'éclat des objets, diminué pour elle, déroute ses interprétations? Est-ce qu'elle associe confusément à la vue d'un objet éloigné Tidée des mouvements qu'elle aurait à faire pour l'atteindre et qui lui paraissent alors plus pénibles ? Toujours est-il que j'ai fait plusieurs fois cette remarque.
Je bande les yeux à ^larie, ou je la f;us tourner, et je frappe sur du bois, du carton, du cuivre et du verie. Elle n'hésite jamais sur la nature du corps sonore, et, si elle répond avec lenteur, cela tient au ralentissement général des processus idéomoteurs et non à une dillicullé de la reconnaissance. Elle aflirme elle-même que, pas plus ici que pour la vision, elle ne cherche sa réponse. Pour la distance et la direction, elle n'a jamais commis d'erreur, à moins que l'objet sonore ne fut très éloigné, et, dans ce cas, l'erreur était facile, même pour un individu normal.
Pour les perceptions de l'odorat, j'ai remarqué soit des retards, soit des hésitations, soit même des erreurs complètes dans la reconnaissance, la première fois que j'ai opéré ; et les erreurs ont porté aussi bien sur les odtnirs rares que sur les odeurs très connues que Marie avait souvent respirées, comme le citron et l'acide acétique. Même aujourd'hui, après de nombreuses expériences, la reconnaissance des parfums est assez lente et demande de 3 à (3 secondes.
Pour le goût il n'y a jamais eu d'erreur dans la reconnaissance, soit que j'aie opéré avec des saveurs simples comme l'aloès et le sucre, soit que j'aie employé des saveurs plus C()uq)l(\\es connue cclL^ du \ui. Tout ((miuc j ai constaté c'est im retard analogue au |)récé(l(Mil. — (hiaud le corps sapide était eu uiêiue temps odoiaut. elle se leiiuait les narines.
Les perceptions du toucher j)résenleut peut et i<^ les luodifications les plus considérables.
Pour les perceptions sinq)les. celles du lugueux. du poli, pas d"aulr(^s caractèn^s cpTun rcMard scnsihh^ \\vm< non \\w
Dl.mvs. TrislesM' ri Jo'u'. 'i
surablc ; pour les perceptions plus compliquées, pour les objets qu'elle doit reconnaître, les yeux fermés, en indiquant la matière et la forme (bouchon, craie, carton, ampoule), les retards sont constants et les erreurs très rares.
La lenteur et la dilliculté sont beaucoup plus grandes dans les perceptions différentielles ; Marie ne sait pas distinguer au loucher un sou d'une pièce de i franc ; elle palpe Fun et Fautre pendant 33 secondes et finalement se trompe. — De même elle n'arrive pas à dire laquelle est la plus longue de deux tiges de bois dont Tune a 2^™, 65 et l'autre 3 centimètres.
La localisation réserve des surpiises, surtout quand on opère sur des parties peu sensibles. On n'obtient, en général, de réponse que 5 ou 6 secondes après le contact et les indications du sujet sont ou inexactes ou vagues. Touchée sur le milieu du dos elle indique le haut; touchée sur la partie interne et médiane de la cuisse, elle indique la partie interne et extrême, près du genou.
Elle paraît percevoir lentement les contacts, tandis qu'elle les localise lentement et mal.
Les perceptions du sens musculaire sont faussées. — Je fais évaluer à Marie des poids différents; après quelques expériences exactes, surtout pour les poids faibles, elle annonce toujours des poids supérieurs, ce qui tient, sans doute, à la fatigue rapide des muscles. — Par exemple, après avoir évalué d'une façon à peu près juste des poids de 200 grammes, 4oo grammes, i5o grammes, pendant cinq ou six minutes d'expérience, elle évalue à 20 kilogrammes un poids de 4'*^S5oo grammes.
Le temps de l'évaluation, déjà long au début de l'expérience, s'accroît également vers la fin.
Il n'y a donc pas de doute sur le ralentissement de l'intelligence dans la perception.
Marie perçoit moins vite et moins bien qu'un sujet normal, et, comme son attention est en même temps affaiblie, on conçoit, sans difficulté, l'imprécision des réponses et des résultats.
T. \ TIUSTrSSF. MDUl'.IDF.
J'ai fait, sur la mémoire, un grand nombre d'expériences concordantes, dont je ne cite que les principales.
La mémoire qui acquiert les souvenirs, celle que Cliarcot appelait anlérograde, est profondément altérée.
Quand il s'agit de lettres, de mots, de chiffres, à emmagasiner automalicpiement, par simple répétition, je prie ^larie de relire, autant de fois qu'elle veut, des séries de mots, de lettres ou de chiffres et je note les temps et les résultats.
Les temps sont longs, les résultats toujours laux.
Par exemple, pour la série suivante :
Marie reste i m. 33 secondes à relire puis elle dit :
et ne peut continue
S'il s'agit d'idées et de mots ou d'images à coordonnei
pour
les retenir, elle est également impuissante.
Devant cinq lignes de Zola, tirées du roman V Argent, elle reste huit minutes et demie, devant huit vers de Glatigny, 9 minutes et demie et, chaque fois, elle renonce à apprendre, après plusieurs lectures muettes. Ce sont pourtant tles passages faciles où les idées abstraites ne doivent pas la gêner.
Je la prie de lire à haute voix, pour être bien sûr qu'elle lit. Elle s'exécute après s'être fait prier, mais la lecture (inie, elle n'a retenu que quelques détails.
Si je lis moi-même, en ponctuant bien, en pesant sur les mots essentiels, et en expliquant au besoin, le résultat est meilleur: je choisis dans un journal un fait divers l)anal, l'histoire d'un amant \itri()lé; je rappelle l'attention de Marie après chaque [)hrase, et elle me résume alors l'événement en omettant tous les détails. « C'est un hommi^ ((ui a reru du Aitiiol à la ligur(\ j)ai-ce (|n il Iroinpail sa niaili-esse. »
Ville a compris (M i(Meiui. parce que j'ai pro\()([ué un momeiil l'allention (pi'elle ne donnait |)as tl'elle même. Tout à riuMue. au coiiliaiit\ dexaiil l(^s séries de chillVes et de lettres, devant la [)rose ou les \ers (pi'elh* lisait des \eux. ell(^ ne faisait pas cv\ (^IToil nienlal d'associ-ilioii aulo-
matiquc ou de synthèse, qui fait la mémoire ; elle restait inerte, telle qu'elle sera de nouveau, dès que je ne la presserai plus.
La mémoire proj) rement dite, celle qui conserve les souvenirs, est directement atteinte, suivant qu'il s'agit de souvenirs automatiques ou de souvenirs qui exigent la réflexion et l'eff'ort.
Les réflexes sont moins rapides et moins intenses qu'à l'état normal.
Les mouvements automatiques s'accomplissent comme par le passé ; la marche, par exemple, est toujours précise et sûre, sans hésitation et simplement ralentie. Il en est de même pour les mouvements habituels que je peux lui faire exécuter : porter la main sur un point de la peau que je pique, se vêtir, se dévêtir. On ne peut pas, non plus ici, parler d'hésitation ou d'erreur ; il y a seulement ralentissement et faiblesse.
11 en est autrement quand la mémoire motrice devient volontaire, quand Marie doit faire effort pour se rappeler des combinaisons précises de mouvements ; priée de tracer un carré les yeux fermés, de le diviser en [\ ou 8, de construire cinq parallèles coupées par trois perpendiculaires, elle ne donne que des constructions très médiocres ; elle coordonne mal les images motrices élémentaires, et d'ailleurs réduites, qu'elle possède.
S'il s'agit d'événements à raconter, j'ai déjà dit qu'on n'en tirait presque rien dans cette période. — Il faut provoquer le récit, le soutenir par des questions incessantes et se contenter bien souvent de réponses par oui ou par non. Ce n'est pas qu'elle ignore, mais elle ne fait aucun effort pour rassembler ses souvenirs et se contente de deux ou trois phrases brèves pour résumer ce qu'elle devrait raconter.
La conservation des idées semble intacte et la reproduction s'opère lentement, mais sûrement ; ce sont les fonctions proprement psychologiques de la mémoire qui ne s'accomphssent plus, les fonctions de locahsation, de synthèse, d'organisation des souvenirs.
Lv TuisTEssi: •MORinni:
En revanche , ï?i le récit est tout à lait autuiiialique, comme le récit cFime fiible autrefois apprise, Marie se fait prier beaucoup pour commencer puis récite sans peine, sans expression et sur un ton monotone, avec une complète insouciance du sens. C'est ainsi f(u"elle dil :
« Deux rats cherchaient leur Nie. ils trouNeienl un oMif.
« Le dîner sulïisait à gens de cette espèce.
« C'était bien sulïisant qu'ils trouvassent un ha^uf. » La diction est légèrement pins lente qu'une diction normale.
Tout ce que j'ai dit de la mémoire synthétique, de la mémoire attenti\e. je le réj)éterai avec })lus de raison encore de rimaginalion. ^larie est incapable de grouper et d'associer des idées suivant des formes nouvelles, ,1e lui ])ropose. pour éprouver son imai^ination constructive de faire des phrases complètes avec trois mots que je lui donne.
i" Arbre, cheval, attaché'.
^ïarie écrit après oo secondes de réflexion : « le cheval est attaché à un arbre. »
2** Pierre, fer, feu.
Après i' 4" d'eflbrts apparents et trois exhortations. Marie renonce.
3° Femm(\ bijoux, ceinture. — ^h'•me insuccès a[)rès 1 ' 55 " d'eflbrts et 5 rappels.
J'ai éprouvé l'intelligence par des moyens très simples, quelques opérations arithmétiques, plusieurs problèmes, de petites pensées à dévelo[)per.
Marie se pivlait de très niau\aise grâce à ces expiM'iences qui lui semblai(Mit très difliciles : les résultats on! lonjours été des j)lus médiocres.
l\)ur mnllipliei' i 8^") par '|5'l <'ll'' m<'l ' '\~ •'' ';>'• 'm*' erieur. Pour di\iser -i^ 3 '17 752 pai" V^3 elh^ mel 1 33 (>t ne lait pas la dixision. — l^lle recommence. r(^st(^ '|5 à rélléchii- el n'écrit rien. — l n troisième essai tlure 1 5o . et naboulil pas (la\anlage.
I. J'emprunte à MM. I^liiet cl Henri les éléineiils ou la tolalih' di trois trsls qui sui\eiil. — Vimu'c IVylioloiricjue. iSt).").
Un problème de 3 règles (si 3o bœufs coûtent io5oofr., combien coûtent lo bœufs), demande 4 minutes d'effort et n'est pas résolu.
Enfin, priée de développer cette idée : « Pourquoi ne doiton pas mentir? » Marie reste 7 minutes et malgré 3 exhortations ne trouve que ceci : « On ne doit pas mentir parce que c'est très mal. » J'insiste a ainement pour obtenir davantage ; elle prétend d'ailleurs qu'elle est très vite fatiguée par ces exercices et je n'ai jamais pu faire, dans la même matinée, plus de trois ou quatre expériences de ce genre.
Après ce que j'ai dit des troubles de l'attention volontaire, on ne s'étonnera pas que je passe rapidement sur l'aboulie intellectuelle dont Marie est atteinte.
iVous avons vu qu'elle manque d'attention dans la perception, dans la mémoire, dans l'imagination et surtout dans l'intelligence ; qu'elle a perdu en partie cette faculté de synthétiser, de coordonner les faits psychologiques simples qui fait les intelligences normales. Ce n'est pas que son attention soit trop mobile et par suite impossible à fixer, comme celle des maniaques ; au contraire, elle est inerte, et quand on arrive à la provoquer un moment, pour un petit travail intellectuel, la malade se plaint vite de fatigue générale et de maux de tête. Il arrive souvent, comme l'a bien montré M. Pierre Janet, que les maladies de l'attention entraînent l'incertitude et l'hésitation mentale chez les hystériques. (( Les idées sont mal formées, dit-il ; elles manquent de netteté et de stabilité, elles sont mal possédées par le sujet, qui les laisse échapper à chaque insant. De là ce gros symptôme de l'état mental hystérique, comme de tous les esprits affaiblis, le doute \ » Eh bien, Marie ignore même le doute, tant sa volonté mentale est ralentie. Elle ne retient pas les idées qu'on lui suggère, elle ne fait aucun effort pour se les assimiler ; elle les abandonne, comme sa main mal fermée abandonne le crayon ou la plume, dans les jours de fîfrande tristesse.