I. Élat mental des hyslcru/ues, I, p. i^o
i.v ir.isTKSsi: muiumdi: o.)
Lahoiilio inoliico. nous la connaissons déjà (|ucl(juo peu par Irludo de la nicnioire niotriro. — Marie n"a oublié aucun des actes automatiques quelle a souvent exécutés, et elle les exécute lentement, a^ec une précision sullisante. .Mais pour les actes nouveaux qui lui demanderaient un elTort, une coordination nouvelle de mouvements, elle se retrouAC plus inerle encore que devant un problème ou un calcul.
Kt d'abord, on ne peut obtenir, par aucun moven, le plus h\i:er travail. — Elle reste assise sur sa cliaise, au milieu des aulres malades, sans les regarder ni les écouler et refuse obstinément de se rendre utile dans le service. « Je suis trop « malade, je n'ai pas assez de courage, dit-elle ». Aller de la clinique des femmes au laboratoire, c'est à-dire faire un Irajet de cent mètres environ, lui paraît au-dessus de ses forces. Souvent elle refuse de \enir quand je la demande et elle se fait longtemps prier, si j'insiste. En re\anclie si je lui demande haut et ferme de venir, elle obéit presque toujours, sans hésiter et comme automatiquement. Sa volonté impuissante à agir de sa propre initiative, subit d'autant plus facilement l'action de la mienne ; et l'expérience réussit (raulanl mieux que lacté à accomplir est plus sinq)le ; di's fjuii demande un elTort, une coordination de mouvements et d'idées, rinertie réapparaît. Pour les moindres actes volontaires c'est la même paresse : parler lui est désagréable et, bien sou^enl, elle me laisse répéter j)lusieurs fois une (pieslion a^a^t de répondre. Ce n'est pas c[u'elle ne comprenne [)as. mais elle recule de\aiil un siin[)le ellort île |>ai'ole.
Dans toutes les expéiieii(^(»s (|ui [>récèdenl, j'ai eu à \aiii cre cette paresse plivsi(|uc et mentale ; j'ai lanl('»l pri('\ lanl('>l ordonné, e( le iiiard (|u"i'lle a \\\\< à me ri'^pondic ou à agiidoil èlre CN i(l(Mnni(Mil di'-diiil du relard propre de la p(Mcep lion, de l'inlidligence et de 1 atUMilion. (Test là une cause d'erreur bien dillicile à éliminer el \o pire c i^sl (|u'on ne sait jamais exaclenuMil daiis(juelle nicMn-e il iaul en tenir comple. .1 \ rcNiendiai. (|uaii(l j'osaierai d'cMablii' un oïdi'e de >ul)ordination parmi tous les pliiMiouïènes [)s\cliologi(pies (pie je \iens d'analNsiM-. en niar(|uanl les faits primitifs (M les faits
secondaires dans ce ralentissement général de la sensibilité, de rintelligence et de la volonté.
Tel est le cas de Marie, cas de tristesse dépressive simple, que j'ai analysé en détail pour avoir un point de repère précis et pouvoir le comparer plus tard à lui-même, quand je traiterai de la joie.
A ce cas j'en joindrai brièvement quelques autres, avant de tenter une interprétation mentale de la tristesse passive.
Edouard, entré à la clinique en mai 1897, a présenté successivement de la stupeur, de la tristesse passive et de la tristesse active. Dans son hérédité, on trouve un oncle aliéné, dans ses antécédents rien de particulier qu'une certaine débilité mentale et une grande misère physiologique. Il est petit, chétif, il a 35 ans environ. Au moment où je Fétudie, il est de nouveau déprimé mais sa dépression, caractérisée par une certaine obnubilation de la pensée, confine à la confusion mentale. Il éprouve cette fatigue générale, ce découragement que je signalais chez Marie et ces sensations de froid dans les extrémités, ce malaise dans les viscères, qui se joignent à la lassitude. Son corps plié, ses bras croisés entre ses jambes, sa face pâle, son regard atone, tout dénote en lui une inertie à la fois physique et morale. Il parle peu ou pas, toujours par monosyllables ou par phrases très courtes, et à voix basse. Ce qu'on en tire, ce sont des paroles vagues de tristesse et d'ennui.
Gomme il ne sait ni lire ni écrire, comme il pense aussi peu qu'il parle et sans clarté, l'examen mental ne pourra pas être très fructueux.
La sensibilité tactile est atteinte dans son acuité et dans sa finesse. Le goût, l'odorat me paraissent émoussés autant qu'on peut en juger par des épreuves très simples et assez grossières. La vue et l'ouïe sont intactes, la sensibihté à la douleur est très affaiblie ; lïdouard supporte, sans paraître souffrir 5oo, 600 et 700 grammes de pression algésimétrique sur les jambes, le dos, le thorax.
Le sens musculaire paraît atteint, si on en croit les résultats de l'expérience de Beaunis.
LA TRISTESSE INIOIIIUDE OJ
Edouard reproduit avec lenteur une ligne courbe ou brisée et la réduit beaucoup chaque fois.
Les sensations internes de désir et de besoin sont très faibles, Fémotivité est nulle. Edouard ne s'intéresse ni à lui ni aux autres, il est dans l'indifTérence la plus complète.
Je fais grâce au lecteur des détails d'expérience qu'il connaît déjà.
En général, ratlontion est très difficile à provoquer et encore plus ditïicile à maintenir. Edouard me fait répéter deux ou trois fois une question avant d'y répondre et il est toujours incapable de répéter une phrase très courte, après l'avoir entendue plusieurs fois.
La perception est presque impossible à mesurer dans ces états de dépression qui empêchent les réponses précises.
Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'elle paraît très difficile et très incertaine.
La mémoire antérograde, l'acquisition, est nulle: lamémoire du passé, la conservation, est très alïiiiblie; les réflexes et les mouvements automatiques sont diminués. Au début de la dépression, on ne pouvait obtenir aucun renseignement sur les parents du malade ou sur lui-même ; ceux qu'il me donne après quelques semaines sont vagues, peu cohérents, et je dois les lui arracher mol [)ar mol. L'inlelligence est affaiblie dans toutes ses fonctions, dans la coordination, dans toutes les formes du raisonnement. Quant à la volonté, c'est l'inertie mentale et physique qui en (iriil lieu. Edouard ne s'occupe à rien dans le service, il resie des heures entières dans un coin de la cour, sans parler, cl cjuaiid il Nient au laboratoire, il se ])iéle passivement à uh\«^ (^\|)('riences, sans me résister, pouixu (juc je |)ail(> liaul. r\ (|u"à la rigueur je ré|)ète mes oïdies : a Ouille/ \(ts Nél(Mn(Mil>. llabillez-Nous. Asseye/vous, elc...» Il fail loul cv\i\ cl il restera debout, assis, habillé ou uou. sans proleshM-, iu^(|u"à ce (jue j(^ le reinoie. Il n'a aucune s|)oiilau(Ml(\ el ne conuaîl (TacliNilé (jue celle que je lui iuq)osc.
T — un ni(''laucoli(|U(> du uicnic gciu(\ cnliail à la cli
nique le 23 mars iSgS avec le certificat suivant : Dégénérescence mentale avec accidents alcooliques, hallucinations multiples et pénibles, excitation, violences contre son entourage, contusions multiples. Signé: D'' Mag^s.o.
Quand j'ai commencé à suivre le malade pour mes études personnelles, en novembre 1896, Fexcitation était tombée, les hallucinations avaient disparu, un état de dépression chronique avait succédé à Fexcitation du début. Je ne Fai suivi en réalité que dans la phase de dépression, et c'est la seule dont je parlerai ici.
C'est un garçon de petite taille et d'apparence débile, âgé de 27 ans ; il n'a jamais eu de maladies graves, mais il a toujours été faible de constitution. L'hérédité morbide paraît nulle, d'après les renseignements recueillis.
Au point de vue intellectuel, il a du être assez brillant autrefois, si j'en crois les notes de ses professeurs et le palmarès du lycée où il a fait ses études. Il paraît cependant avoir travaillé avec plus de conscience et de sérieux que d'intelligence ; on loue surtout son application et l'on a même parlé de surmenage.
Au moment où je Fétudic, il est physiquement et moralement déprimé.
Sa tristesse est en général passive, comme celle d'Edouard, et c'est toujours ainsi qu'elle m'est apparue. Quand on le presse de questions sur son état, quand on insiste pour le faire parler, il se dit malade, fatigué, incapable de travailler, dégoûté de la vie, désorienté dans le monde. « Rien n'est « plus la même chose pour moi, dit-il, je n'y suis plus. Il « vaudrait mieux que je ne sois pas né. » Quant aux idées noires qu'il se forge de lui-même ou sous mon influence, elles sont peu nombreuses ; malgré mon insistance, je n'ai pu lui îcùvc avouer qu'une chose, c'est qu'il avait commis autrefois des fautes qu'il regrettait, mais il n'a jamais été plus précis et, suivant toute apparence, les souvenirs de ce genre sont aussi rares pour lui que peu gênants. Il ne donne pas l'impression d'une âme angoissée ; il est simplement abattu et triste.
LA TIUSTKSSE MOIUUDK OC)
La sensibilité physique est alTaiblie. smiout la sensihililf' à la douleur; c'est du moins celle qu'on mesure le mieux, en pressant sur ralgésimctre jusqu'à ce que le sujet se plaigne, et sans avoir besoin de sa connivence.
Le sens musculaire n'a pu être mesuré, le sujet refusant de se prêter à l'expérience ou s'y prêtant si paresseusement qu'on n'en peut rien conclure.
Les besoins et les désirs pliysiques sont notaljlemenl diminués. L'émotivité est nulle. La perception est dilllcile et ralentie, autant qu'en témoignent les quelques expériences que permet l'état du malade. L'intelligence est inerte ; on pose jusqu'à trois fois la même question sans que T... y réponde. L'association se fait mal et toutes les expériences qu'on peut faire sur les diverses formes de la mémoire donnent des résultats négatifs. L'activité est nulle : i! |)a>s(> presque toute sa journée le dos appuyé contre une colojuie ou contre un mur ; les réflexes sont diminués dans leur Aitesse et leur énergie, les mouvements automatiques aussi, mais ils s'exécutent avec facdité après tous les ordres donnés d'une voix forte. Quelques aliénés qui se sont aperçus de cette obéissance passive et automatique se mettent parfois derrière T. . . pour lui commander l'exercice « L ne, deux ! Une, deux ! » et T... marclie au pas mililaiic. au>-^i longtemps que son caporal inqirovisé continue ses commandements.
Avec plus ou moins de netteté, on retrouve, chez tous les déprimés mélancoliques, le même cortège de symptômes, mais celui (jui lVa|)[)e le plus et se marcpie l(^ mi(Mi\. c'est, après rabattement, l'anesthésie morale. I)all. (|ui laNail souvent observé, cite à ce sujet l'exemple d'un uiahuh^ (|ui a él('' plu>-ieut"s fois atteint (1(^ uu'lancolie sans (h'^lire el (|ni éprouNail. toujoius au (h'bul de ses accès, une indillVM-euee caracléristi(|ue : « J'ai donné mes soins, dil il. à un diplo « mate étranger, bonune foit intelligeiil (|ui s'est adonné. « a\ec succès, à l'étude des sci(Mice>. Il a él('' frappé à plu « sieurs reprises de la forme de uK'Iancolie dont je \ieii>> de « parler. C\\r/ lui le premi(M- ^\ mpl('im(\ celui ipii arumnce « toujours rap[)aiili(>ii nnnniienle de >a cii>e. c"(^>t (juil né
« glige de décacheter ses lettres. On peut alors prédire, c( avec certitude, quVin nouvel accès va se déclarer \ »
Cette série d'exemples ne serait pas complète si je ne signalais, avant de la clore, un symptôme en apparence bizarre qui se rencontre, plus ou moins, chez la plupart des mélancoliques actifs ou passifs et qui, chez quelques-uns, se manifeste avec une particulière netteté.
Nous avons vu Marie et quelques autres sujets constater en phrases brèves leur indillérence morale, leur anesthésie, le changement qui s'est produit dans leurs rapports avec le monde. « Rien ne me dit plus rien. C'est bien fini. Ce n'est plus comme autrefois. Je vis dans un autre monde. » Voilà des phrases qui reviennent sans cesse dans leur bouche, quand on les décide à causer un peu.
Une déprimée, que j'ai observée à Villejuif, en 1898, dans le service du D'" Briand, sans procédés précis de mensuration, j)résentait le même ralentissement des processus psychiques et idéomoteurs que j'ai déjà notés, mais le trait le plus saillant de son état, c'était la conscience qu'elle avait de son indifférence générale. « J'embrasse mon fils avec plaisir, me « disait-elle, mais quand il n'est pas là, je ne pense jamais à (( lui. » Sa famille, les parents de son mari, ses amis d'autrefois, tout lui était devenu indifférent ; « c'est comme si Je çwais dans jui autre siècle », ajoutait-elle, pour me peindre son isolement moral et le peu d'intérêt qu'elle prenait à la vie.
Un mélancolique non déhrant, F., entré à la clinique avec le diagnostic un peu vague de dégénérescence mentale a présenté toutes les altérations de la sensibilité physique et morale de l'intelligence et de la volonté que j'ai décrites et sur lesquelles je ne reviens pas. Ce que je veux signaler, c'est l'illusion dont il n'est pas dupe et qu'il constate lui-même, dans ses perceptions externes ou internes. « Je vois tout dans « un nuage dit-il, les choses ne sont plus comme elles l'étaient « et moi non plus. » C'est, sous une expression différente, un état d'esprit très analogue à celui de la déprimée de Villejuif.