‹ La tristesse et la joieChapitre 23 sur 146 · I. \ THISTF.SSE MOHRIDE · texte numérisé non relu

I. \ THISTF.SSE MOHRIDE

La sensibilité physique est-elle réellement émousséc chez nos mélancoliques ou bien sentent-ils moins parce qu'ils sont moins attentifs à leurs sensations? La lésion est-elle physiologique ou mentale ?

Pour répondre e\])érimentalement à cette question, jai tenté de révelllei- Tattention endormie, par des procédés artificiels comme la menace, la prière, des promesses de tout genre et j'ai constaté tout d'abord que ce nétait pas chose facile; mais même dans les cas assez rares où les sujets m'ont ])aru plus attentifs, TatTiiiblissement de la sensibilité est resté 1res considéiable. C'est ainsi (jue le seuil de la sensation recule très j)eu pour le toucher chez Marie el chez lùlouaid, sous rinlluence de nies exhortations.

J'ai parfois fait sentir à Marie des pressions-contacts de i"''3o qu'elle ne sentait pas. et j'ai gagné de même quelques millimètres à resthésiomèfre, en excitant violenunenl et passagèrement son attention, mais ces gains sont minimes si on les conq)aieà l hypoesthésie que j'ai constatée dans la plupart des sens, el je n'hésite pas à penser que la sensibilité est physiologiquement et réellement affaiblie.

Sans doute la diminution de l'attention augmente Ihypoesthésie, mais elle ik^ la crée pas; et nous avons bien affaire ici à un[)hénomène primitil et simple, dans l'ordre des manifestations sensilives de la tristesse.

Pour l'anesthésic^ morale l'explication \\'c>[ pa^ aussi simple, (^e (pi'il y a de ceilain c"(\<l la suppression ou joui au moins rallaiblissemenl des tendances de toute nature, phvsicpies ou morales, mais on peut se demander si le phénomène (>sl piiuiiiir ou (l('ii\('>. si ralfecllN iii' dispai'aît sj)onIanémeiit. ou >i le ralentissement de l'idéation c[ do la représentation df'tiMinine. par réaction, l'ailaibli^semcnl de la sensibilité morale.

Les e\(Mnples ne inaiHjuenl pas dans la \'w h rap|)ui de la seconde inteiprc'tation : en particulier, l(*s enfanta xMuhlent bien souvent ins(Misibles par défaut de n'prés(MitatioiK c\. pour amener cIkv. eux la joie ou 1(^> larmes, nou•^ dexons le^ aider dans leui- liaxail d'association, lacilitei- Kmiis >on\eniis. aid(^r

leur imagination ; mais, chez nos déprimés, c'est bien le sentiment qui est atteint dans sa source, c'est bien la tendance qui disparaît, et nous avons beau tenter de la réveiller par des représentations agréables ou pénibles, nos efforts restent généralement inutiles. Sans doute si le sentiment apparaissait il resterait pauvre et terne par suite du ralentissement mental, mais ce qu'il faut bien se dire, c'est qu'il ne tend même pas à paraître malgré les représentations qu'on lui suggère, et qu'il fait primitivement défaut.

C'est là, nous l'avons vu chez Marie, la raison pour laquelle l'émotivité disparaît aussi. — Une bonne nouvelle ne réveille et n'excite aucun instinct ou désir, une mauvaise nouvelle n'en heurte pas non plus ; la réaction émotionnelle ne se produit pas ou se produit à peine, même sous l'influence des causes physiques, comme le bruit, qui provoquent d'ordinaire la surprise ou la peur.

Bien que le terme de sensibilité morale soit un peu vague, on peut donc admettre que la sensibilité physique et la sensibilité morale sont affaiblies ou diminuées par un processus propre.

Les réactions réflexes et automatiques nous ont paru diminuées dans leur vitesse et leur ampleur, et ces modifications sont évidemment indépendantes des troubles de la réflexion et de l'attention puisque ces facultés n'interviennent pas dans les mouvements réflexes et n'interviennent plus dans les mouvements automatiques.

Mais c'est une question de savoir si l'affaiblissement des sensations et en particulier des sensations tactiles n'est pour rien dans l'affaiblissement des réactions. Nous savons que Marie, Edouard, T..., sont, non pas anesthésiés, mais hypocsthésiés. Ne convient-il pas de penser que cette hypoesthésie entraîne une sorte d'hypomotricité.^ et Guislain ne tend-il pas à confirmer/cette manière de voir par l'observation qu'il rapporte d'un mélancolique qui n'éternuait plus avec le tabac à priser, alors qu'en état de santé il éternuait facilement sous la même influence'.^.

1. GmÀAm. Leçons orales sur les PJiréiiopatliies, 2'' édition, p. 192.

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Je suis loin de nier la [)arl de vrrik' que coiilleiil relie explication, mais j'ai des raisons physiologiques de penser que le> centres moteurs sont directement atteints dans la mélancolie et j'aurai l'occasion d'analyser plus tard leurs modifications quand j'aborderai la parlie jHoprement biologique du sujet.

On peut également se demander si la diminution de l'émotivité physique et morale, et d'une façon générale de l'afTectivité, n'entre pas, pour une bonne part, dans le ralentissement et la faiblesse de l'automatisme physicju(\ \olre ex|)érience personnelle nous montre en eflet que, pour une douleur ])lus vive, nos réactions automatiques, nos actes de défense et de protection, s'exécutent avec plus d'énergie et de rapidité que lorsqu'il s'agit d'une douleur faible. Il sufïit de les comparer dans le cas d'une démangeaison légère et dans le cas d'une piqûre d'abeille. De même, un désir intense, une émotion violente provoquent des réactions motrices plus ra{)ides et plus marquées qu'un désir et une émotion faibles.

Il s'ensuit que le ralentissement des gestes, des expressions et des actes habituels pourra tenir, en partie, à la disparition de l'affectivité.

Et cependant, même en faisant la part de cette influence, l'automatisme parait directement atteint. Même quand l'excitation douloureuse est xiolenle et brusque, les mon\emenls automatiques ne tendent pas à se développer, à se généraliser, à déterminer des séries de mouvements associés. C'est ainsi que, pour une forte piqûre, Marie retire vivement sa main mais sans escpûsser des gestes de recul et de liélense.

D'aulre ])arl, dans ces longues associations motrices (jui s'exécutent en \ov\u de l'habilude et nnu pas d'uncMMUoiion initiale, dans des actes connue lécitei', se déNêln". Iricoler. on constate toujouis la même faiblesse^ et la même l(Milenides mouxements.

Je ferai les mêmes remai((nes poni- rantomalisme mental. Il ma n(|n(>(''\ idcnn lit' ni ici (le i"e\ci tant p(''ii pi i(''ii( pic. -"('libations vives, émotions qui déterminenl sans cesse cIkv, les jo\eux des associations nouvelles, mais les c(Milres j>araissenl aussi moin< excitables; ils send)lent directenwMit atteints daii> la [)rodnc

DlMAS. 'lVistoss(^ c[ .loi»'. 5

lion des images et des idées. Nous avons vu, à propos de la mémoire combien cette production est lente et pauvre; même quand on soutient la pensée, quand on suggère des sentiments qui devraient être évocateurs, Fidéatlon ne se produit pas ou s'arrête court.

La psychologie nous conduit ainsi à considérer comme probable une diminution /yW/^ des phénomènes automatiques, aussi bien moteurs que mentaux, et la physiologie viendra plus lard confirmer cette interprétation.

Mais les fonctions les plus atteintes, ce sont, comme nous Tavons constaté, les fonctions supérieures de synthèse, d'assimilation, d'organisation mentale; elles sont, en même temps, ralenties et gênées, quelquefois jusqu'à Fimpuissance ; et, comme pour la sensibilité, comme pour raulomatisme, nous devons chercher ce qui est primitif et ce qui est dérivé dans cette lésion, ce qui revient à la synthèse elle-même et ce qui dérive au contraire des troubles déjà constatés.

Si les facultés supérieures de synthèse sont lésées, si reffort d'attention et de coordination y est partout affaibli et même supprimé, il faut en accuser d'abord, pour une part, l'anesthésie physique et morale.

Quand les sensations sont émoussées, quand les tendances sont endormies et l'émotivité nulle, l'altention manque de l'excitant qui normalement la provoque et la maintient.

M. Ribot l'a montré, dans son beau livre sur la Psychologie de l'attention^ : spontanée ou volontaire, forte ou faible, partout et toujours, pense-t-il, l'attention a pour cause des états affectifs. L'homme n'est attentif qu'à ce qui le touche, soit directement, soit indirectement, et l'attention suppose toujours l'amour ou la haine, l'ambition, l'orgueil et toutes les variétés du désir, comme toutes celles de la crainte.

Pour qu'un homme soit attentif, il faut qu'une sensation physique soit assez vive pour l'émouvoir, il faut qu'il soit capable d'espérance, d'amour, de haine et par conséquent de toutes les émotions qui se produisent quand ces différentes

I. Psychologie de l'attention, p. 12, i3, .48, Zip. Paris, F. Alcan.

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leiiclanccs sont satisfaites ou non. Or. ni Mario ni lùlonard, ni 'J\.. ni V... ne sont capal)les d'émotions physiques, de sentiments et d'émotions morales, et c'est pourquoi leur attention ne s'éveille qu'avec peine. C'est une des raisons pour lescjiielles leur pensée, inerte, passive, reste si incapable d'attention spontanée, rêverie ou idée fixe, et si impuissante, si gênée, dans les opérations qui exigent l'attention volontaire et l'eiTort. Pour réveiller un moment l'attention, pour la provoquer et la soutenir, je crie, je menace le sujet de la cellule, ou je le flatte ; je promets de la monnaie, des livres, du tabac, suivant le tempérament et le caractère, mais tout cela agit peu ; ces âmes sont fermées à tous les genres de sentiment et d'émotion, et repliées sur elles-mêmes, elles ne trouvent dans leur alTectivilé aucune raison de vouloir et d'agir. « Ma paresse, disait, après sa « guérison. un malade d'Esquirol, résultait de ce fait que mes (( sensations, mes impressions étaient trop iiiibles pour avoir « une influence quelconque sur ma volonté'. »

Les fonctions de synthèse sont donc gênées et conmie parésiées par l'anesthésie ])hysique et morale. o\ ])ien (|ue la synthèse, la réflexion, soit à proprement parler le contraire de l'automatisme, la synthèse subit aussi l'inlluence du ralentissement automatique. Il n'y a jamais en elTet de synthèse absolument pure, de réflexion complètement libérée de l'automatisme, tout de même qu'il n'y a pas d'acte absolument automatique qui ne renferme un peu de nouveau et |)ar suite une partie minime de volonté-. Ce sont là des classilications commodes, des étiquettes maniables, mais certainement tro]) simples pour la complexité des laits, et, si nous anal\sions en détail un acte synthétique, nous \ retrouvcMions heaucdup d'associations ps\<^hi(jn(\< ou nioliices (pii n'ont ii(Mi de \(»uln. Notre activité volontaire consiste» bien plus à (lonn(M- îles formes nouvelles à des associations tléjà [\ù\cs qu'à créei'. di» tous points. (l(^ nou\(Nui\ s\stèmes d'association.

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