‹ La tristesse et la joieChapitre 29 sur 146 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

L A T lU S r E S S E MORBIDE

LA THISTESSE ACTIVE

De Ions les caractères que robseiNalion peut démêler dans la tristesse active, le pins important assurément, celui qui la qualifie, c'est Tétat affectif que nous connaissons tous, au moins à un foible degré, et que nous appelons la douleur morale.

Celte douleur n'est pas plus facile à définir que la douleur physique et je ne tenterai pas de définition. Tout au plus, ferai-je remarquer qu'on aurait tort de voir entre ces deu\ sortes de douleurs une différence de nature. « La douleur « cjue cause un cor au pied ou un fiuoncle, dit avec raison « M. Ilibot, celle que Michel Ange a exprimée, dans ses son- « nets, de ne pouvoir atteindre son idéal, celle que ressent une « conscience délicate à la vue du crime, sont identiques'. » (i'e qui nous donne l'illusion d'une ditr<hence de nature, c'est (|ue, dans les deux cas, nous considérons les causes de la douleur, au lieu déconsidérer la douleur elle-nième et, de ce faux |)(»int de Mie, nous jugeons paradoxale, ou même ré\oltanl(\ toute assimilation des deux états. — Elle est pourtant bien légitime; M. Kibot a consacré \\\w longue et pénétrante analyse" à montrer que l'élément tloulcMU' reste le mêm<\ (juil s'associe à tles sensations, à un jeu diuiages ou à des idées abs

I. Uihol. f,(t P.syrholo^ir des srtilimcnls. |). '|3-'»'l- À. Hibol. I,a Psychologie des seiiliinvnts, p. \\.

traites, et cette conclusion n'est pas discutable pour qui veut bien n'examiner que la douleur toute nue, abstraction faite des conditions et des représentations concomitantes.

Si Ton tient absolument à différencier les deux espèces de douleur, ce n'est pas dans leur nature mais dans le mécanisme de la localisation qu'il faut cherclier la différence :

La douleur physique se localise bien, surtout quand elle est produite par des excitations cutanées, la douleur morale se localise beaucoup })lus mal et, quand nous voulons la situer, nous croyons pouvoir la situer vaguement dans le cerveau antérieur.

Cette douleur apparaît dans la mélancolie active comme un phénomène nouveau ; c'est une souffrance qui manquait tout à l'heure dans la mélancolie passive et qui va donner ici sa physionomie propre à l'état affectif. Mais la douleur morale des mélancoliques n'est pas continue ; elle a des moments d'exaspération comme des moments d'apaisement, et, dès qu'elle s'attéuLie dans son intensité ou se calme tout à foit, on voit apparaître, chez le malade, l'ensemble des états affectifs et des sensations organiques qui constituaient la tristesse passive : sentiment d'impuissance, découragement, cœnesthésie pénible, etc., etc. — Bien mieux, au moment même où la douleur morale se manifeste et se traduit par des plaintes ou des pleurs, on peut discerner dans ces plaintes et ces pleurs les deux sentiments môles de souffrance et de faiblesse, de douleur morale et de résignation.

Tous les aliénistes sont d'accord pour constater dans la mélancolie active la coexistence de ces deux états, pour ainsi dire superposés. — Le premier, la douleur, est, suivant les moments, fort ou faible, présent ou absent; le second, le sentiment d'impuissance, est constant.

Le sentiment d'impuissance paraît donc être à la base de la mélancolie active comme de la mélancolie passive et c'est une des raisons pour lesquelles nous pouvons, en pathologie mentale, désigner du même terme de mélancolie ces deux états ditïércnts, comme la psychologie populaire appelle d'un même nom les deux formes de la tristesse.

T.V TRTSTESSF. MORBIDE f]

Dans rordro soiisillf". iiUrllocliicl. inoloiir cl clans les nianifeslatlons de la vie j)hysiulogiqne que nous étudierons plus lard, on peut, soit successivement, soit simultanément, noter ces deux espèces de manifestations en apparence contradictoires et qui témoignent, les unes d'une activité ralentie, parésiée ou paralysée, les autres d'une activité surexcitée.

Dans lortlre mental, le seul qui ])0ur le moment nous intéresse, lexcilalion douloureuse. f[unnd elle esl intense, s'accompagne souvent en eflet d'une activité mentale spéciale dont nous étudierons tout à l'heure le processus.

Le mélancolique pense, imagine, se souvient dune façon conforme à sa souIVrancc; il se souvient de ses fautes, il redoute des malheurs, il voit dans tous les événemenls l\(' la \ ie des raisons de sallliger.

Mais, de même que la douleur morale recouvre un sentiment d'impuissance, de même cette activité de l'esprit masque des phénomènes plus profonds d'inertie et de parésie. Le mélancolique qui soulTre, en même temps qu'il évoque des idées ou des images tristes, quil éprouve des craintes et conçoit des projets de suicide, se trouve très afCtiibli pour toutes les autres formes de la pensée et de l'action ; il est incapable de tout autre sentiment que la tristesse, de toute autr(^ émotion que les émotions tristes; il est moins apte à réll('chir. à imaginer, à se souvenir. |)lus iirésohi j)our l'action, j)lus tlésinléressé de la vie.

Lue observation générale nous montre ainsi dans la mélancolie active deux états re|)résentatifs, connue deux états alTectifs, superposés : un état d'excitation douloureuse et d'activité mentale, un état de tristesse passive et d'inertie mentale. L"ol)S(M\ali(>n iii(li\ i(liicll(> (M la p>\ chomi'trii^ de> mélancoliques actifs vont conliinici- C(ile |)i(Mnièi(^ analxse et nous ré\éler d'autres détails.

,)e pourrais coinnuMUcM' par (''ludicr do sujets di^ tiaiisition entre les simples dépiinu's v\ \vs mélancolicpies actifs: l(^ nond)re (mi est considéral)l(\ sinon (h\\\^ les asili^s. du moins dans la clientèle de ville.

Dans bien des cas. pai' exemple, la douleui- morale n'est

pas assez forte pour provoquer des réactions violentes, physiques ou mentales ; elle se borne à maintenir le sujet dans une sorte de tension nerveuse et mentale, d'hyperesthésie psychique. Il est irritable, incapable de supporter le plus léger ennui. — Abandonné à lui-même, il s'absorbe dans quelques pensées tristes, fronce les muscles du front et témoigne par son attitude de la contention de son esprit. Par moments, c'est, au contraire, une apathie complète qui rappelle le tableau déjà décrit de la mélancolie passive.

D'autres fois, une douleur morale plus vive s'accompagne de réactions motrices et mentales, d'inquiétude psychique, d'agitation, mais sans idées délirantes, et c'est déjà là, à mon avis, la mélancolie active bien caractérisée.

J'en ai observé plusieurs cas dans le service, entre autres celui de Ca..., une jeune fille de 22 ans, qui accusait, avec une douleur morale très intense, tous les signes de l'agitation psychique et physique. « Ah! que je souffre! que c'est dur de vivre ainsi, ce nVst pas une vie ! » disait-elle et elle sautait de son lit, allait et venait, se tordait les mains.

Si, à des cas de ce genre, j'ai préféré les cas de mélancolie délirante, c'est à cause des symptômes mentaux plus complexes et plus intéressants que j'y ai trouvés, mais je n'ai jamais songé à y voir une différence de nature.

Un des plus précis que j'ai observés est certainement celui d'Augustine, une mélancolique délirante, entrée à la clinique le i5 février 189^ et mise en liberté le 28 août 1896. Je l'ai suivie de près et étudiée deux ans.

L'hérédité est chargée ; le père est mort à 65 ans d'une pneumonie, la mère âgée de 78 ans est très nerveuse, a des attaques de nerfs et des colères violentes.

Une sœur est morte à 9 mois de convulsions, une autre, âgée de 87 ans, perd facilement connaissance. La malade elle-même, âgée de 34 ans, est très émotive.

Réglée à i4 ans, elle a eu une première crise à 18 ans, à la suite de contrariétés ; sa tête « s'est dérangée » ; « c'est comme si j'avais été dans un trou, dit-elle, mais je ne me rappelle pas très bien. » Elle est allée à la campagne et a été

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guérie au bout do trois mois. Depuis, elle a eu une rechute vers Vd^c de 20 ans. Notons qu'à 27 ans, devenue enceinte, elle s'est fait avorter par les soins d'une sage-femme.

Les causes de la maladie actuelle sont multiples et parais- »onl morales, pour la plupart. Augustine a quitté, contre son gré. le magasin où elle était employée et ses occupations habituelles, pour travailler avec sa sœur ; elle s'est inquiétée au sujet de son mariage, car. vivant avec un amant, elle désirait beaucoup régulariser sa situation. A ces détails donnés par les siens, elle en a plus tard ajouté d'autres dont je n'ai pu contrôler l'exactitude. Elle redoutait vivement, disait-elle, une seconde grossesse, persuadée que son amant la quitterait ou exigerait un nouvel avortement ; or elle avait beaucoup souiTert du premier, sa santé générale en avait été à jamais ébranlée.

Ce qu'il y a de certain c'est qu'elle a traversé une période de mélancolie dépressive et non délirante, avant d'être internée dans la maison de santé du D'" S... Même au moment de ce ])remier internement, il ressort de l'observation rédigée par le D"" S... qu'elle présentait un mélange de dépression, d'aboulie et d'excitation douloureuse.

L'émotivité était atteinte : ses parents avaient pu la quitter sans qu'elle eut éprouvé la moindre émotion. Elle-même constatait cette InditTérence et s'en aflligeait. La mémoire était atlaiblie, la sensibilité tactile diminuée des deux cotés, l'analgésie très marquée, l'ouïe normale, comme le champ \i>uel. A oici d'ailleurs comment elle analysait son état, avec une lucidité |)arfaite.

« Mes mains travaillent, mais mon esprit n'y est |)lus ; « je ne sais |)lus ri(Mi. je nai même pas Tespoir de guérir. (( Pour faire quel([ue chose, il faut (|ue je le fassc^ tout de (( suite, sans cela ça m'énerve.

« Mon corps est aussi actif cpiaulrefois. mais mon esprit « n"\ est pas et je travaille connue une machine. Mou esprit « ne se li\e pas; d'abord je n'ai pas d'c^sprit, je n'ai pas « d'idées du tout, je n'ai plus d'organisation dans la tête, je « ne [)eux plus réiléchir. je ne pense plus à uja famille ; il

8o LA TRTSTESSE ET LA JOTE

« me semble qu'il y a longtemps que je Fai quittée. Ce « temps me paraît très long-, cependant je ne m'ennuie pas, « je ne sais plus mVnnuyer, je vis comme ça ; mon cœur ne « correspond plus à ma tête. Autrefois, quand j'avais une « émotion, ça montait du cœur à ma tête, maintenant plus. « Je voudrais vouloir, je ne peux; mais vouloir quoiP Je ne (( sais pas, puisque mon esprit monte toujours. Si j'en avais « l'énergie, je me ferais mourir; je n'ai plus d'énergie, je (f travaille machinalement. Il me semble que je vis dans un « rêve et que je monte toujours dans les cieux. Je veux pen- « ser et ça ne me reste pas dans la tête. Il n'y a pas de (( passé pour moi; il me semble que j'ai toujours été comme « ça. Quand je suis couchée, étendue avec ma veilleuse, il « me semble que je suis morte et que je me veille. » Elle ajoutait aussi :

(( Je me demande pourquoi je fais tout ce que je fais ; les « gens me. paraissent tout drôles.

« Il me semble que je suis dans un théâtre ; que les gens « sont des acteurs, que tout ce qui m'entoure c'est des dé- (( cors. Il me semble que je ne peux pas voir la réalité ; « c'est moi qui ne me sens pas comme tout le monde. Il me « semble que je n'ai plus d'esprit. Je ne me retrouve plus ; (( je marche, je marche sans savoir pourquoi ; tout défde « devant mes yeux, mais ça ne me laisse pas d'impression. »

Ainsi la malade se rend compte que ses rapports avec le monde sont modifiés, elle ne reconnaît plus ses perceptions externes et voit défiler les êtres comme des ombres ; elle ne reconnaît plus ses perceptions internes, n'a même plus la conscience nette d'avoir son propre corps, se sent indifférente à toute émotion et isolée de tout ; enfin a le sentiment très net que, chez elle, c'est l'automatisme qui domine et que les fonctions de synthèse et de réflexion sont réduites au minimum.

Le fait n'est pas pour nous étonner, puisque nous l'avons déjà constaté chez F..., chez un grand nombre de mélancoliques passifs, et expliqué par une lésion de la sensibilité et des fonctions de synthèse ; mais nous n'avions pas encore vu un malade l'analyser avec cette précision.

\.\ TiusTF.ssr. AFortmnE

Quelques mois a[)rès, quand Auguslinc arrive à Saiule- Anne, elle présente tous les symptômes de la mélancolie active. Le plus marqué c'est la souiTrance morale qui se traduit par des larmes, des plaintes, des gémissements.

a Elle est malheureuse, elle soufTre trop, dit-elle ; ce n'est « pas possible de soulTrir comme ça 1 » Et ses larmes coulent, ses plaintes se succèdent, coupées de soupirs, tandis que tous ses traits, comme tous ses gestes, expriment une profonde douleur.

Elle ne peut d'ailleurs pas caractériser sa souffrance morale autrement que par son intensité, et, pour la localiser, elle désigne vaguement son iVont ou ses tempes. Tout ce qu'elle sait c'est qu'elle souffre dune façon violente et aiguë. Une fois guérie et plus maîtresse d'elle-même, plus libre de s'analyser, c'est encore tout ce quelle trouvera à me dire au sujet de cette souffrance'.

Et cette douleur intense, profonde, qui s'accompagne de phénomènes circulatoires et respiratoires, de dyspnée et parfois d'anxiété précordiale, se traduit dans la conscience par un sentiment sui gcnerîs dont la mémoire personnelle peut seule nous donner une idée.

En même temps un délire intense a[)parail, conforme à Tctat de souffrance dont la malade se plaint.

Ce sont :

Des idées de négation qui porlenl sur son propre corps et même sur le monde extérieur : « Je nai plus de tête, plus « d'estomac, je pleure de fausses larmes. j"ai de fausses « mains : les choses ne sont pas vraies. »

Des idées d'iuunorlalité cjui se ramèneiil aux précédenles : (( Je ne mourrai pas \)[\vc^' <l"*\i'' '^ ''' P'^"" \\\^n^ àin(\ ma léle « est morte, c'est pour cela que je ne peux pas mourir. »

Des idées d'auto-accusalion et de cul])abililé : « J'ai lait « une fîiusse couche, je suis une misérable, j'ai assassiné, je « mérite la guilloliiK^ |)oin' toul (•(Mjuej'ai l'ail : Il ianl nie laiie « payer cher ma fausse couche, illanl (|n"on me conj)e la lèl(\ »

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