I.\ IIUSTKSSi: AlOUIJIDi
trafic. — Qiron ne mo dérange pas. dit-cUc. qu'on nie laisse tranquille. Elle est triste et découragée.
Je n"ai pu suivre la malade dans cette période [)uisfju'('lle était en liberté, mais, à ces quelques détails donnés par la famille, je pense qu'on reconnaîtra sans peine cette dépression qui précède d'ordinaire le délire mélancolique et qui était si caractérisée chez Augustine. Je sais de i)lus, j)ar les confidences de la malade convalescente, qu'elle a éprouvé, elle aussi, dès le début, cette dilïiculté à reconnaître les impressions externes et internes que je signalais plus haut.
Dans les premiers jours du mois d'octobre, la soulVrance morale fait son apparition et. avec elle, le délire. Louise l)leure, elle se [)laint délre malheureuse, elle se lamente sans cesse, et toute sa physionomie exprime Tangoisse et la douleur.
Les idées délirantes qui accompagnent cette excitation douloureuse sont des idées d'humilité (elle ne suflil plus à son ou^rage, elle ne sait ])lus travailler, elle a tout oublii'). des craintes sur l'avenir (elle redoute la mort, elle se croit malade, et elle ne veut pas laisser ses enfiints orphelins ; si elle vil, elle a peur de les déshonorer en restant à Sainte- Anne), des tentatives daulo-accusation (Qu'est-ce que j'ai fait pour tant soulTrir '} — Mon Dieu qu'est-ce que j'ai pu faire ?). (W< idées do suicide contradictoires avec sa crainte de la mort mais peu cohérentes et sui\ies de tentatiNes puériles. Ln moment même, ce délire s'est acconq)agné d'hallucinations terrifiantes, de frayeurs subites, a Oh si vous voyiez ! si vous \oyiez ! » me criait Louise et tout son visage e\[)riniait une profonde tcnoui-.
l)".iill(Miis ((Mte période hallucinatoire a étécourte, et. (|U('Iques jours a[)rès, Louise était rcdcNoiuK^ la nM'lancoli(|iic (l(''iirante que j'ai décrite. Elle pleurait. >e laniciitail. >c prenait la tète à deux iiiain>. craignait de d('>honorer son mari et ses enfants en restant à Sainte Aiiii(\ \onlait |)artir. cUrvchait (pielle faute elK^ a\ail pu commettre, craignait la moit. bref me présiMitait un tableau dc'jà connu.
Derrière ce d(''lir(\ comme chez Augu>-tin(\ la déjMH^^^ion
persiste , et elle apparaît toute nue, dans de grandes périodes de répit qui durent des journées entières.
Louise ne diffère pas alors d'une simple déprimée ; elle se dit abattue, découragée, elle se sent fatiguée dans sa pensée et dans son corps, et cette fatigue se révèle par le ralentissement et la gêne de toutes ses fonctions mentales.
La sensibilité tactile est fortement émoussée dans son acuité comme dans sa fmesse. Une pression de o*^'',5o n'est pas perçue sur le dos de la main, et les deux branches du compas de Weber doivent, pour être distinguées sur cette même partie de la peau, avoir un écartement de 5 centimètres. La vue et Fouie ne paraissent pas atteintes, autant que je puis me fiera mes procédés. Le goût est très émoussé et Fodorat plus encore. Enfin la sensibilité à la douleur m'a paru très diminuée, en particulier dans des zones d'iiypoalgésie, situées symétriquement sur les parties internes des bras.
Les premières pressions, quelque légères qu'elles fussent, (loo grammes environ) provoquaient d'abord des protestations, mais, après quelques remontrances, Louise s'est prêtée volontiers à ces expériences comme à toutes les autres, et les résultats ont été ceux que j'indique.
La sensibilité morale est nulle. En dehors de ses idées délirantes, Louise est indifférente à tout.
J'ai fait plusieurs expériences sur la perception qui confirment tout ce que nous ont appris les expériences antérieures et que je ne rapporte pas pour éviter des répétitions. Je dirai seulement que les perceptions les plus atteintes sont celles du toucher pour la localisation, de l'odorat pour la reconnaissance, et de l'ouïe pour la localisation. Le retard est toujours très notable.
L'attention spontanée est plutôt assoupie qu'endormie, toujours prête à se réveiller dans le sens du délire, sous la moindre excitation. Louise pense confusément à ses enfants, à son internement, à son déshonneur, et elle a toujours devant la pensée quelque représentation plus ou moins vague.
L'attention volontaire n'est pas complètement paralysée
i.v iuisii:ssi: Moiu'.inr: 8~
mais ralenlie cl goiice. Prirc de barrer tous les v dans des vers qui en contiennent 23, Louise en barre i\ en 28 secondes.
Son clianip visuel, mesuré pendant qu'elle lit. suivant le procédé de M. Janet, olï're un rétrécissement très considérable : 35" pour Tœil droit et ^10" pour Tocil gauche.
Toutes les opérations intellectuelles qui exigent l'attention volontaire sont lentes et dilTiciles.
Louise retrouve péniblement ou ])as du tout ses souvenirs. I^lle ne peut apprendre quatre vers de La Fontaine. — h^lle essaie de faire la nudliplication suivante 238 X \~)] et \ renonce après \ mi mil os. Elle renonce également à résoudre le problème qui >nil après 2'", 1/2 d'elTorts : Si je paie un mouton 2,") IVancs. cond^ien paierai-j** 10 moulons.
Quant à la volonté, elle est nulle. Louise resterait mie heure assise sur une cbaise, inerte, les bras ballants ou posés sur les genoux, sans éprouNcr une seule ibis )e désir d'agir, de se lever, de marcher. Elle ne peut se livrer à aucun IraNail. Enfin je dois ajouter que, comme Marie, elle est tiès \itc fatiguée par les expériences et qu'elle n'est capable d'aucun effort soulenu.
^ous nous trouvons donc en présence d'un cas de mélancolie active particulièrement intéressant [)ar la dépression qui appaïaît dans les temps assez longs des répits. — Ici, comme plus liant, nous conslalons doux ordres de symptômes superposés: i'' une excitation douloureuse et un délire: 2" un sentiment d'inq)uissançe et une fatigue psychiqu(\
Ajoutons (jue la giiéiison >"esl produite pour Louise* el poui" Augustine d'une faron analogue : ces deux malatles sont laissées lentement de la mélancolie artiN(* el (h'^liranle à la dépression sinq)le cl linalcMnonl >onl enlic'o en couNalescTnce. Louis(* en a prolili* poin- sortir r\\ congé dans sa famille el n'est pas reveime.
Leur mélancolie déliranlo. pi(''((''(|('(> dune pcMiodc* de d('>pression sinq)le. en a él(M''gal('m(Mil sui\ie, v[ c'c>\ là c(Mpii se |)asse dans la grande majorité des cas.
La dépression est donc présente, a\ant, |)en(lant c\ a[)rès
rexcitation douloureuse ; elle est le phénomène profond, durable, tandis que la douleur morale et le délire sont passagers et ne paraissent constituer qu'une activité de surface.
Reste à voir maintenant comment ces divers éléments, douleur, délire, sentiment d'impuissance, inertie mentale, réagissent les uns sur les autres dans cet ensemble complexe d'élats alTectifs et de représentations qu'on appelle la mélancolie active.
Ce n'est pas tout que de constater deux couches de phénomènes psychiques, il faut encore se demander comment elles se mêlent et se combinent.
J'ai déjà étudié, dans le précédent chapitre, l'influence réciproque des différents phénomènes qui constituent la dépression, anesthésie, analgésie, aboulie, inertie, sentiment d'impuissance, etc. Je n'y reviendrai pas ici et considérerai cette première description comme acquise. Il me suiïira de rappeler que la dépression sous-jacente au délire prête, dans ses grandes lignes, aux mêmes analyses que les dépressions simples analysées plus haut. Ce qui doit ici nous intéresser ce sont les actions et réactions que les phénomènes nouveaux exercent et subissent.
Et tout d'abord, quel est le rapport de la douleur morale et du délire, ces deux éléments spécifiques de la mélancolie active et délirante ?
Une première hypothèse, très séduisante assurément, c'est que le délire serait réellement la cause de la souffrance morale. Les mélancoliques actifs seraient, à l'état normal, des douteurs naturellement sujets au scrupule et aux remords, et il SLilïirait d'rme dépression profonde pour que les remords anciens, accrus de remords nouveaux, vinssent obséder la conscience, angoisser le sujet, produire la douleur morale. Dans ce cas, les idées délirantes qui se présentent au moment de la dépression, les regrets, les craintes, les aulo-accusations ne seraient pas toujours des idées nouvelles mais en général de vieilles connaissances \ A l'état sain, elles venaient parfois
I. M. l^ierre Janctexpllquc trcsl)icuclG la soiie les idées fixes des douleurs-
i,\ iKisTKSsi: Moumni: 8r)
occuper un moment le champ de la conscience et c'étaient déjà de légers remords ou de légères craintes, vite refoulés par des tendances coordonnées et vivaces. Mais voici la dépression, le ralentissement général de toutes les fonctions mentales, la gène de la réflexion et de la synthèse, et les idées habituelles de remords ou de crainte ne trouveront plus rien qui les réduise ou les arrête. Elles forceront l'entrée de la conscience, s'y installeront, la domineront. Les sujets déprimés, découragés, affaiblis, ne feront plus Teffort de pensée nécessaire pour étoutTer un scrupule, ils n'auront plus cette confiance dans l'avenir qui nous cuirasse contre les remords ou les craintes, et ils appartiendront tout entiers à leur délire, le subiront et en souffriront.
Telle est l'interprétation vraisemblable que l'on peut logiquement concevoir ; elle aurait, avec le mérite de la simplicité et de la clarté, celui de nous expliquer pourcjuoi certains déprimés restent passifs, inertes, tandis que d'autres, préparés au doute et au scrupule par leur constitution mentale, feraient nécessairement de la mélancolie délirante.
Le malheur est que les faits ne confirment pas cette laçon de voir.
Tout d'abord il est certain que beaucoup de mélancoliques actifs soulTrent sans délirer et traduisent leur souffrance |)ar do rin(jni('Mii(le luonlale, [)ar une hyperesthésie douloureuse, par des [)lonrs, des gestes et des cris. — Où le (|i'>lirc est absent il no ])eul guère être incriminé.
D'auli'o pari, ios mélancoliques délirants ne sont pas [)lus enclins au doulo (juo l(^s nK'lancoliques passifs. Ni Auguslino, ni Louise, ni aucun de mes sujets n'ont [)résenté, au cours de leur délire, ces symptômes de l'obsession si bien décrits ]\ar Legrand du Saullo. — On sait en ollol (ju(> Ios obsédés i" douloiil di> louis i(lô(»s (léliianlos, -i" <'prou\tMil lo besoin de se faire rassurer par une allirmalion étrangère, o" se laissent facilement con\aincro et renoïKXMil en a[)[)aren(M» à leur délir(\ V subissent aussitôt après les mêmes obsessions.
Or rien de pareil, jusqu'ici, dans lo délire de nos mélaïuoli qucs,et n(Mis y (hMuoloronsMu (N)nlrairo d(^s(\ua(lèrosop[)o<(''«'.
De plus, ni avant ni après leur maladie, ils n'ont présenté, à ma connaissance, cette hésitation de la pensée, cette tendance au scrupule qui caractérise les douteurs. Augustinc convalescente ne pense plus à son avorlement et avoue qu'avant sa crise, elle regrettait parfois cette faute mais sans excès. Louise, au cours de sa période délirante, fait des aveux analogues pour la période antérieure. Une autre femme, Agnès, que j'ai étudiée à Tasile de Yillejuif, en 189/i, dans le service du D'' Briant, se reprochait des tentatives d'avortement datant de plusieurs années et reconnaissait de même qu'avant sa mélancolie elle n'y avait jamais pensé. D'autres fois le remords est si ahsurde, la prétendue faute si puérile, que nous n'avons pas besoin des confidences du sujet pour savoir qu'il se la reproche pour la première fois, et qu'il ne l'a jamais regrettée à l'état normal. Tel malade se lamente pour a\oir commis, étant enfant, le péché de curiosité sur une fillette de son âge, tel autre se reproche un mensonge véniel et depuis longtemps oublié, tel autre va déterrer, dans la poussière de ses souvenirs, un remords plus saugrenu encore.
Le délire n'est donc pas préformé à la douleur morale, dans ses éléments ou dans sa forme. Les mélancohques ne sont pas d'anciens douteurs, ni d'actuels obsédés.
Ce qui prouve la distinction absolue des deux psychoses c'est qu'on a l^u voir des douteurs, des obsédés véritables devenir mélancohques, et constater, chez le même sujet, la diflerence des deux processus morbides. « Il importe, en pareil (( cas, dit M. iSéglas de bien foire la délimitation entre les (( symptômes qui relèvent, soit de l'obsession, soit de la « mélancolie ' » et il cite le cas d'une femme qui, déjà neurasthénique et fatiguée par des obsessions constantes, a fait un délire mélancolique oii ses obsessions antérieures n'ont pas trouvé place.
D'autres fois, c'est encore M. Séglas qui le rapporte", des idées obsédantes antérieures peuvent figurer dans un délire
1. Cf. Séglas. [.econs clin, sur les maladies mentales et nen'euses, p. 3i6.