I. Scffla?. Op. cit.. }). 3o
■j. « I.e Inrclcau est trop lourd pour ses épautcs et il se laisse écraser par lui. » JolFroy, Lrrons clinique.s de Sainte-Anne. i>. Séglas. Op. rit., p. 3()'j.
Dumas. Tristesse cl Joie. 7*
1)8 l.V TIVISTESSE ET LA JOIE
C'est le cas crAugusliiie qui, très angoissée chaque malin, nie demande : « est-ce qu'on ne va pas me couper la tète ? » et qui se lamente et qui pleure, mais sans révolte, à cette pensée.
En somme, c'est toujours la douleur morale qui se maniicsle sous ces formes diflcrenles d'émolion et de délire, mais quand elle se complique d'angoisse, elle m'a paru évoquer non seulement des remords et des regrets mais plus généralement des craintes au sujet de l'avenir.
Souvent tous ces états de regret ou de crainte se mêlent et se confondent dans la complexité d'un même délire émotif ; quelquefois ils se séparent et s'isolent d'eux-mêmes ; c'est ainsi que Fangoisse du réveil, la gêne respiratoire et précordiale, amènent plutôt des craintes que des remords ; mais jamais ils ne s'excluent, et ils portent toujours la marque de cette humilité résignée que provoque et maintient la conscience de la dépression et de la faiblesse.
Les malades sont ainsi niais, pauvres, monotones, résignés pour une seule et même raison, la dépression mentale qui pèse sur leur souffrance et ralentit tous les processus de leur vie psychique.
Tandis que la dépression détermine ces caractères formels, d'autres sources alimentent le contenu du délire, en déterminent les caractères réels, et les plus importantes sont la mémoire, l'imagination, l'expectation et la cœnesthésie.
(i'est de la mémoire que sortent les auto-accusations dont Augustine nous offre des exemples ; c'est de l'imagination et de l'expectation que viennent les inquiétudes de Louise ; h^ vie passée des malades, comme leur vie à venir, se prête ainsi aux interprétations délirantes, et, des profondeurs de l'inconscient où ils dormaient, s'éveillent les remords et les craintes '.
Quant à la cœnesthésie, toujours présente, toujours confusément sentie, elle fournit certainement l'apport le plus considérahle chez bon nombre de mélancoliques, en particulier
I. On trouve dans la Psycliologie des sentime/its dcM. RiJîot, p. 171 sqq., une analyse 1res nette des influences inconscientes (personnelles, héréditaires, cœnestliésiques) qui déterminent un sentiment. Toute noire description n'est que la confirmation pathologique del'analyse de M. llibol.
T.V TIUSTFSSF. MOHI'.IDF: QQ
chez Aiigustiiio, et celle hnporlance s'e\j)li(|iie d'elle-méino, si Ton veut bien tenir compte que le sujet, séparé du monde extérieur parla maladie, replié sur lui-même, se trouve sans cesse en présence des sensations organiques qui constituent sa cœnesthésie et dont il ne peut s'abstraire aussi facilement que des perceptions externes.
Quand Augustine exprime des idées d'humilité (« je siiis un « rebut, je ne peux plus penser, je suis tournée à l'état de « bête ») elle traduit le sentiment très réel qu'elle a de sa dé- ])ression mentale et de sa faiblesse psychique.
Quand elle se plaint de son changement affectif et menlal ((( je n'aime ])lus mes parents, je ne les reconnais plus, je ne « suis plus moi-même »), elle traduit encore à sa manière les modiilcations réelles de son affectivité et de sa perception.
Quand elle dit qu'elle n'a plus de tête, plus d'estomac, plus d'âge, elle interprète sans doute des sensations de vide, d'anesthésie viscérale ou tactile, et les variations de sa cœnesthésie organique.
Quand elle dit qu'elle est immortelle, elle n'exprime nullement, comme on pourrait le croire, des idées de grandeur contradictoires avec son état mélancolique. Elle veut simplement dire qu'elle ne conçoit plus la mort depuis qu'elle a [)erdii le sentiment de l'existence (« ma tête est morte, je (( n'ai plus mon Ame. je ne peux pas mourii' )>.)
Quand elle se plaint d'avoir la tête bouchée, on peut également penser que des sensations internes plus on moins confuses sont la cause de ses divagations.
C'est encore la coMiesthésie, mais sous une aulie forme, la conscience de la déjnession et de la faiblesse mentale, qui impose au mélancolitjue ses idées (rimniililc'. de petitesse, et surtout ce besoin de se mé[)riser, de se déprécier, (pii est si fréquent dans toutes les mélancolies.
Enfin il est un caractère général, à la fois form(>l el \vc\, (les dc-liic^ mélancoliques, (jiie la dc'prt^ssion et la coMUv^lhésie pénible concourent à exj)li(juer:
La sensibilité moraleest émoussée, les seiilimcMilsel lesémotions sont [)lus rares chez tous nos mélancoli(|iies ; \vuv alVec-
lOÔ T>A TRISTESSE ET LA JOTE
tivité participe au ralentissement général de Factivilé mentale et nous avons déjà analysé ce phénomène. Il n'y a d'exception que pour les sentiments pénibles, la crainte, Tangoisse, riiypocondrie, que la cœnesthésie pénible et la douleur provoquent et maintiennent indéfiniment. Jusqu'ici, rien que de tiés simple et de très naturel. Mais ce qui est remarquable c'est que ces sentiments divers ne s'associent jamais à l'idée d'une cause extérieure pour déterminer la haine. Jamais le mélancolique n'accuse les autres de ses malheurs, jamais il ne cherche à leur en faire supporter les conséquences. On a pu remarquer ce trait de caractère chez Augustine et chez Louise, on pourrait le remarquer de même chez tous les mélancoliques délirants.
C'est que, pour donner naissance à la haine, la tristesse et la douleur doivent s'accompagner chez mi sujet du sentiment de sa force, de sa supériorité, et que ce sentiment fait défaut chez nos sujets. Au lieu de se rappeler les injures reçues, les dommages soufferts pour en alimenter leur tristesse et réagir par la vengeance, ils aiment bien mieux ne s'en prendre qu'à eux-mêmes de leur malheur et ils se font petits, misérables, ils se diminuent, ils s'accusent.
La douleur qui apparaît au milieu de leur épuisement, ne peut provoquer aucune réaction de lutte et d'attaque et c'est pourquoi elle ne s'accompagne jamais de la représentation de sa cause extérieure. Leur mélancolie n'est pas divergente mais convergente, elle n'est pas centrifuge mais centripète.
Tel est dans ses grandes lignes le mécanisme du délire. Sous l'excitation de la douleur, les fonctions de synthèse ont ainsi cherché des aliments pour la souffrance et, dans la mémémoire, dans l'imagination, dans la cœnesthésie, elles en ont trouvé : avec ces éléments, l'activité mentale gênée, ralentie dans tous ses processus, a construit un délire qu'elle accepte et subit sans contrôle. Dans un champ de conscience peu éclairé vont maintenant passer et revenir sans cesse ces différents motifs de souffrance et, tout autour de ce champ de conscience, ce sera l'obscurité, la fatigue et l'impuissance.
l.A TRISTESSE MOIUMDE lOI
Qu'on ne croie même pas que l'eflort de synthèse qui construit le délire a été brusque et productif du premier coup, .l'ai sous les yeux, notés au fur et à mesure, les progrès qu'Augusline a faits dans son délire depuis qu'elle souffre et s'agite ; elle a mis plusieurs mois pour le bâtir tel que je l'ai exposé, et elle l'a bâti sans ordre, au hasard de ses impressions, de ses souvenirs et de ses crises de souffrance.
On peut maintenant comparer avec fruit les éléments de ce délire avec le contenu plus misérable encore de la mélancolie passive.
Les idées délirantes, remords, souvenirs fâcheux, regrets de toute sorte, ne sont plus ces vagues représentations (jue Marie et que T... subissaient passivement et que leur tristesse évoquait par association automatique. Ce sont des images précises, cherchées et trouvées ])ar des esprits actifs quoiqu'alfaiblis.
Que ces éléments deviennent automatiques à la longue, qu'ils soient subis passivement après avoir été créés, qu'ils soient même acceptés sans réflexion suffisante, c'est ce qui n'est pas douteux, mais tous ces caractères ne doivent pas nous faire perdre de vue leur origine synthétique.
On peut en dire autant des illusions si curieuses de la perception externe ou interne. Ces illusions, les mélancoliques passifs les constatent simplement, tels Marie et F...; ils les connaissent et les subissent. Au contraire, les mélancoliques actifs s'en affligent, et les travailleiil, et les défornieiil pour s'en affliger encore plus. « Je ne reconnais plus les « miens » dcN ient une auto-accusation grave qui ap|)elle un châtiment. « je ne reconnais plus les objets ». de\ient « loul (( esl i'aiix autour (l(^ moi, j";ii do fausses larnH\^, de fausses (c mains, etc. » et, quant au\ sensations coMiesthésicjues tlu corps, elles subissent des déformations plus considérables encore'. — Ce n'est })lus le senlinieiil ini|>i('(is de l'existence, la cœneslhésie abaissée dun ton. c'est la tète boucli(''(\ le coips c[ui nVxisIe pas. les aliments dans la lèt(\ etc.
I. M. le !)'■ b'raïK'ois a doniir cjuolquos curieux exeinplos do ces néirations dans la perception exlérieiuf. Op. cit., p. ().">.
Au début de sa maladie, alors qu'elle ne souffrait et ne délirait que par intervalles, Augustine décrivait ces illusions de la perception externe ou interne avec beaucoup de précision et sans les transformer ; or il suffit de liie les pages qui précèdent, pour voir quelles énormilés elle en a tirées sous Tinlluence de la souffrance, à quel travail absurde de synthèse et d'explication elle s'est livrée pour alimenter sa douleur. C'est donc la souffrance qui transforme en manifestations actives les manifestations naturellement passwes de la tristesse. Parfois assez tonique et assez excitante pour vaincre la dépression et Faulomatisme, elle aboutit d'ordinaire à créer un état mixte où l'excitation et la dépression se combattent, où la synthèse et l'automatisme s'opposent et se combinent à la fois.
D'autre part, ce n'est pas sans conséquence pour la dépression que ce déprimé s'absorbe ainsi dans sa douleur et son délire. Pendant les moments de crise, son activité mentale ne se concentre sur un point que pour se raréfier sur tous les autres, et son excitation douloureuse exerce alors une action d'arrêt sur toutes les formes de la vie mentale.
Ces phénomènes d'arrêt sont bien connus dans tous les cas d'attention volontaire intense. Le monoïdéisme auquel aboutit l'attention est inhibitoire par rapport à la sensibilité, l'intelligence et la volonté du sujet ^, et nous ne prendrons ])as la peine d'insister svu- les exemples que l'expérience quotidienne ou l'histoire nous fournit en grand nombre.
Dans les cas d'attention involontaire intense, chez les obsédés par exemple, les idées fixes jouent le même rôle inhibiteur par rapport à l'ensemble des fonctions psychiques ou motrices et M. Pierre Janet a donné, de cette inhibition chez les hystériques, une très remarquable analyse ^
Or, si les idées délirantes reconnaissent une tout autre origine que les obsessions, elles n'en exercent pas moins, une fois créées, une influence analogue ; le sujet, sous l'in-
1. Voir les exemples cités par Ribot. Psychologie de l'attention, p. i4o.
2. Etat mental des hystériques. Les accidents mentaux, p. 57.
L\ TRISTESSE MORRIDE Io3
fluence d'un état atTectif" qui ne varie pas, cherche, combine, analyse et construit un délire dinterprétation. — Puis, ce délire une fois créé s'impose, et, sorti de la douleur et de Tangoisse, il détermine, })ar réaction secondaire, les mêmes phénomènes de douleur et d'angoisse que les obsessions véritables.
Mais, que ce soit la synthèse ou Tautomatisme qui prédomine, le résultat final est le même; c'est Tisolemenl, l'absorption de Tesprit dans un état afTectif unique, et dans un état représentatif très voisin du monoïdéisme ; d'où inliibilion générale do l'activité psychique.
Tout d'abord la douleiu- morale, avec son cortège d'idées délirantes, détermine, comme la douleur physique, une analgésie profonde qui apparaît avec les crises pour disparaître avec elles. Auguslino, par exemple, est atteinte d'analgésie dès que sa douleur morale plus intense ])rovoque un déhre plus riche; aussi les mutilations qu'elle se fait dans son désespoir ne lui sont-elles pas très douloureuses. Elle n'a pas souffert quand elle a tenté de s'étrangler, elle ne soutire pas quand elle cherche à s'enlever Ja peau du cou avec les ongles ou qu'elle se déchire la pulpe des doigts. Louise est également analgésique dans ses jours de grand délire, et la concordance des deux ordres de phénomènes a été généralement constatée.
On comprendra (ju'ii soit dillicile, tandis (pic l(Mléliie bal son plein, de faire sur la seii>il)ililé, l'intelligence et laNolonlé des malades, des expériences précises.
11 faut d'ailleurs se garder dune cause possible d'erreur, et tenter d'étudier l'influence inhibitoire des idées délirantes sans supprimer momentanénieni ces idées par des questions.
l^our observer réellemenl linlluence du délire et de la douleur sur les jonctions moniales on (lo\ia (\i>i\i' c\)\n\i\ov ces fondions sans troubloi- le couis du (lélnt> ol. dès l(ti>, le résultat est bien celui ((u'(>n jxmiI l(»gi(juomonl alloiuh(\
La sensibilité, la j)ei'coj)ti()n (^\l(Mno. l'alliMilion sont sup primées. rinlellig(Mic(* capable oncuro (rinlcMcr ol i\c anM donner (lan< linltMionr du (ic'liro e<l irénc'raloiiuMil indiilo
lO/l LA TRISTESSE ET LA JOIE
rente et inerte pour tout ce qui n'y rentre pas ; de même la volonté, capable encore de vagues synthèses et d'actes délirants, est annihilée en dehors du délire. Les malades ne veulent plus et n'agissent plus.
Toutes les fonctions mentales se trouvent ainsi parésiées ou paralysées par l'excitation douloureuse, dans la mesure où elles ne concourent pas à entretenir le délire et la douleur.
Ajoutons que cette douleur et ce délire fatiguent par réaction les sujets après les avoir excités, et que les crises de souffrance et de délire, les raptus mélancoliques, surtout quand ils sont violents, sont souvent suivis de périodes d'affaiblissement et de torpeur, qu'il faut bien se garder de prendre pour des rémissions et d'étudier comme telles.
Nous n'aAons plus maintenant qu'à marquer l'origine de la douleur morale, le fait essentiel de la mélancolie aclive, pour en avoir fini avec le tableau de cette psychose.
D'où vient ce symptôme nouveau qui se surajoute à la dépression pour déterminer l'ensemble des réactions actives dont fait partie le délire? Comment expliquer cette excitation douloureuse qui, à mon sens, explique tant de choses, est la cause originelle de tant de symptômes divers ?
Suivant M. Séglas, dont j'ai plusieurs fois invoqué la compétence, la douleur aurait une double origine et proviendrait : 1° de la cœnesthésie ; ?." de l'arrêt psychique, des troubles intellectuels que le malade constate et dont il souffre *.
Or, je crois avoir montré, par l'analyse précédente, que la cœnesthésie n'est pas douloureuse d'elle-même, qu'elle n'est que pénible et qu'elle ne peut prêter à des interprétations douloureuses que sous l'influence de la douleur cérébrale, aiguë. Ce que donne la cœnesthésie livrée à elle-même dans la mélancolie passive, ce n'est pas la douleur morale, c'est la tristesse, et pour qu'elle soit cause de souffrance il faut que l'esj^rit, fouetté par la douleur, la travaille et l'interprète.
Reste l'arrêt psychique. Est-il possible d'en faire la cause