CHAPITRE
Nous avons vu que la bibliographie du plaisir était pauvre, en comparaison de la bibliographie de la douleur; on peut en dire autant de la bibliographie de la joie, comparée à la bibliographie de la tristesse.
Les raisons de cette différence sont nombreuses, et je ne donnerai que les principales.
La première, c'est que la joie, par sa nature même, par le caractère expansif de ses manifestations, se refuse, plus que la tristesse, aux observations intimes de la conscience. L'homme triste, replié sur lui-même, isolé du monde extérieur par sa tristesse même, peut facilement s'observer, s'analyser, et même trouver du charme à cette analyse, quand sa tristesse n'est pas très profonde. Au contraire, l'homme joyeux est plus porté à agir, à se mêler au monde extérieur qu'à s'observer, et la joie n'engendre jamais cette analyse de soi-même si chère aux mélancoliques de la littérature.
Une autre raison, moins psychologique mais tout aussi importante, c'est que la joie ne donne pas naissance, par son exagération, à des variétés cliniques aussi nettement déhmilécs que les diverses formes de la mélancolie.
Sans doute, on la rencontre parfois, à titre essentiel, dans certaines maladies de Tesprit, dans l'excitation maniaque par exemple, mais en général les aliénisles la rencontrent surtout à titre épisodique, dans la paralysie générale, le délire des persécutés mégalomanes, l'alcoolisme, etc., etc.
Il8 LA TIUSTESSE ET LA JOIE
Enfin la joie, même excessive, paraît moins facilement morbide que la tristesse. A moins de se livrer à des écarts de langage et à des excentricités d'action, un homme joyeux, fiU-il en proie à une excitation véritable, n'inquiète ni ses amis, ni ses parents, et c'est ainsi que bien des cas d'excitation simple sont soustraits à l'observation du médecin.
Ces dilTérentes causes rendent l'étude de la joie plus didicile et plus confuse que celle de la tristesse ; aussi ai-je commencé par traiter d'abord de la mélancolie, pour bénéficier dans l'étude de la joie des analogies et des contrastes.
Et tout d'abord, y a t-il deux espèces de joie comme il y a deux espèces de tristesse ?
Nous avons distingué, aussi nettement que possible, une tristesse passive, caractérisée par un sentiment général d'impuissance, et une tristesse active où ce premier sentiment s'accompagne d'une douleur morale plus ou moins intense et vaguement localisée dans le cerveau antérieur. Pouvons-nous faire, à propos de la joie, une distinction analogue ?
On peut remarquer, avant de répondre, que les physiologistes qui ont noté pour la douleur deux espèces de réactions différentes, n'ont pas fait, pour le plaisir, de distinction de ce genre.
Ce n'est pas é\idemment une raison pour ne pas distinguer deux sortes de joie, dans Tordre mental ; mais, c'est déjà une présomption que la différence, s'il y en a une, ne sera ni aussi profonde ni aussi marquée que pour les deuv formes de tristesse. Et de fait c'est bien à cette conclusion que l'analyse mentale aboutit.
Il y a des joies calmes, pas très riches en images et en idées, oii l'excitation mentale semble faire défaut et qui sont constituées surtout par un sentiment de bien-être et de force, par la conscience d'une plus grande puissance physique et mentale ; on les sent aussi bien dans le cerveau que dans les viscères et les membres, on pourrait les qualifier d'un mot, en disant qu'elles sont périphériques.
F.A JOIE MORBIDE 1 If)
11 y a daiitre part des joies exubérantes caractérisées par une suractivité mentale et par un sentiment spécial de plaisir qui accompagne cette activité; ce sentiment de plaisir n'est pas exclusif du sentiment de bien-être; la plupart du temps il lui est surajouté, comme la douleur morale à la dépression, mais il s'en dislingue cependant, ne fut-ce que par l'inqiossibilité où nous sommes de le localiser dans le corps et la nécessité de le localiser vaguement dans le cerveau. Ces joies chacun les connaît; ce sont les plus fréquentes; elles se produisent en général après les bonnes nouvelles et les événements heureux : pour les opposer aux précédentes, on pourrait dire qu'elles sont cérébrales.
En d'autres termes, on peut, croyons-nous, rien fju"cn faisant appel à la psychologie subjective, distinguer la joie sans plaisir moral et la joie avec plaisir moral. Si cette dis tinction n'est pas aussi frappante que celle des deux tristesses, cela tient à ce kùt que les deux espèces de joie sont caractérisées par des phénomènes plus ou moins marqués d'excitation, tandis que l'excitation de la tristesse active s'oppose nettement à la dépression de la tristesse passive. Il y a, en somme, analogie entre les deux formes de la joie que l'on dislingue et cette analogie gênera singulièrement nos analyses dilTérentielles des deux phénomènes.
(^es deux formes de la joie peuvent se succéder indélinimenl chez un honmie joyeux qui nous paraît tantôt plus agile, tantôt plus calme, suivant que domine chez lui l'excitation cérébrale proprement dite ou le sentiment général de bien élre et de force ; elles peuvent même, et c'est la règle, se mêler dans un sentiment unique el complexe auquel on donne \ulgairemenl le nom de joie el que nous décrirons dans son ensemble.
Si nous ne faisons pas, comme pour la tristesse, deux descriptions séparées, cela lient justement à la facilité a\ec la(juelle les deux espèces dv joie se confondent aussi bien dans TobscMNalion clinique ((ue dans l'observation couranl(\
domine on le verra, par les cha[)ilres qui suivent, le tv[)e l tend ù évoquer le type II, qui, de son côlé, provoque sou-
vent le type I, de sorte qu^on ne pourrait, que par un abus de construction et de logique, distinguer ici deux chapitres.
Je ne sais pas d'ailleurs un seul psychologue des émotions qui ait tenté de différencier fondamentalement ces deux espèces de joie. Lange, qui ne soupçonne pas la distinction des deux tristesses, soupçonne encore moins la distinction beaucoup moins tranchée des deux joies.
Darwin, qui distingue les deux formes de la tristesse, ne décrit qu'une seule forme de joie, sous les noms de bonne humeur, de gaieté, de joie. Ajoutons, bien que Tindication soit prématurée, que les manifestations physiologiques, très nettement différenciées pour les deux sortes de tristesse, ne le sont pas aussi nettement pour les deux formes de la joie et arrivons enfin à la psychologie de la joie morbide.
L'analyse de la joie morbide nous révèle, dès la première observation, un certain nombre de caractères ou d'éléments essentiels qui s'opposent assez nettement à ceux cle la mélancolie passive et de la mélancolie active.
Nous trouvons, chez tous les aliénés que je vais présenter, un sentiment de bien-être, de puissance et même de légèreté qu'ils expriment d'une façon plus ou moins confuse, mais qu'ils éprouvent tous.
En même temps ils ont la sensation que leur corps tout entier participe à ce sentiment, ils sentent leur joie « partout )) disait l'un d'eux, c'est-à-dire dans la tête qui se redresse, dans le cœur qui bat plus vite, dans les muscles des bras et des jambes plus mobiles et plus forts, dans ceux du thorax qui fonctionnent mieux, dans l'organisme plus actif et plus vigoureux.
Autour de ce sentiment central, se groupent des sensations internes plus spéciales et mieux localisées qui se fondent dans la même synthèse. — Nos joyeux sentent qu'ils respirent mieux; ils ont la tête légère ; ils éprouvent, jusque dans leurs extrémités, une sensation de douce chaleur, l^a cœnesthésie devient plus consciente et plus agréable qu'à l'état normal.
Je ne conteste pas que celte première description ne soit vague; elle Test d'autant plus que la joie ne porte pas d'ellemême à Tanalyse et que, sans l'insistance de l'observateur, le joyeux ne songe guère à en détailler la cœnesthcsie.
On analyse plus facilement les étals représentatifs et afTectifs parce qu'ils sobjectivent d'eux-mêmes en s'exprimanl par des actes ou des mots.
Nos joyeux sont doués dune plus grande puissance alTective, sensible, intellectuelle et volontaire. Ils s'émeuvent faci lement et réagissent vite contre les diverses excitations du monde extérioin-: ils sont enclins à la sympathie et aux sentiments tendres; ils se mêlent a\cc intérêt à la vie qui les entoure, ils sont pleins d'espoir poiu' leurs entreprises. Ils ont le sentiment que, sous toutes ses formes, leur ^ie mentale est plus active, ils perçoivent mieux, associent plus ^ite. s'ex priment avec plus d'aisance, sont plus riches sinon j)his tenaces dans leurs projets, et la conscience de cette supériorilé les rapproche du monde et des choses, tout aussi bien que leur puissance affective et leurs sentiments de sympathie.
A la vérité, leur acti\ité n'est ni très ordonnée ni très cohérente, et ils se rendent parfois compte de cette incohérence, mais ils ont surtout conscience de leur puissance mentale et cette conscience s'ajoute à la cœnesthésie quelle accroît d'aulaiil.
l'jiliii. à loules ces sensalions où \ç plaisir est conliiscMncnl mêlé, ajoutons ce même élément, mais isolé, distinct de la cœnesthésie de la joie, et présent à la conscience sous forme d'excitation mentale agréable, (u de plaisir moral.
Nous répéterons pour le plaisii- moial ce (pi(^ nous aNons dil de la douleur morale: dans sa nature psNchologique. il esl identi(pie au plaisir |)hysique. Entre l(^ plaisii- (pi'oii éprouve à manger, quand on a faim, et le plai>ir (prou r(^ss(M>l à regarder la Joconde, on ne jx'ut établir aucune dilVérence inirinsècpie, si on ne considère cpie l'élément j)laisir.
(]e qui nous doimc^ rillusioii d'une diiVérence priifonde. (•est (jue le plaisir pliNsicpu^ acconi|)agn(^ l'evcMcice de nos fondions organi(pu> landi^ (|ii(^ It' plai^ii- moral a((<»nipa,t:n(>
en général lejeu de nos représentations; nous considérons non pas le plaisir lui-même, mais sa cause, et nous parlons alors, l^Rv un \éritable abus de langage, de plaisir esthétique, de plaisir relevé, de plaisir bas. C'est encore que le plaisir physique, quelque difficile à localiser qu'il soit. Test beaucoup moins cependant que le plaisir moral ; nous pouvons assigner vaguement un lieu d'origine au plaisir du goût ou de Todorat; pour le plaisir que nous cause une bonne nouvelle, c'est tout au plus si nous croyons pouvoir dire que nous l'éprouvons dans le cerveau antérieur.
Mais si la joie implique la plupart du temps le plaisir moral et l'excitation mentale, on comprendra que nous devions étudier dans un même chapitre et les modifications formelles des fonctions mentales et les troubles réels, qualitatifs des mêmes fonctions, c'est-à-dire leur contenu.
Dans notre étude sur la tristesse morbide, nous a^ons étudié séparément ces deux ordres de lésions grâce aux variétés si distinctes de la mélancolie passive et de la mélancolie active. Ici nous sommes obligés d'analyser les mêmes joies sous ces deux [)oints de vue différents.
Mais, avant d'analyser des cas individuels, je veux encore emprunter à KralTt-Ebing la description de la psychose qui s'oppose le mieux à la mélancolie, l'excitation maniaque, pour qu'on puisse comparer les caractères psychologiques signalés par le clinicien à ceux que je viens d'énumérer et de grouper.
« Le caractère de la conscience, dit l'illustre aliéniste ', (( c'est ici le plaisir, le bien-être psychique. Il est aussi peu (( motivé par les faits du monde extérieur que ne l'est l'état « de douleur psychique du mélancolique, et voilà pourquoi « on ne peut le rapporter qu'à une cause organique interne. « Le malade se meut, pour ainsi dire, dans des sentiments « de plaisir et raconte, au lendemain de sa guérison, que (c pendant qu'il était en bonne santé, il ne s'est jamais senti
I. Traité de Psychiatrie, Irad. Laurent, p. 383, et 5*^ cdit. allemande, p. 34o.