I. Service du P'" JofTroy à Saiiitc-Annc
i.A .loir AiORP.inr
cl des lèvres, incerliliide des niomemenls, inégalilé j)iipil laire au profit de la pupille droite, exophtalmie très marquée, diminution des réflexes rotuliens ; tous ces faits m'ont permis de porter, dès le premier jour, un diagnostic fjue laulopsie doit avoir confirmé depuis '.
L'hérédité n'est guère chargée que du colé paternel on Ton trouve de Talcoolisme et de Tépilepsie, et quant aux antécédents morbides du malade, on les ignore ; on croit cependant à des excès alcooliques et on soupçonne la svphilis.
L état mental est caractéristique pour la question qui nous occupe et mérite de nous arrêter.
Dans Tétat d'incohérence et de faiblesse mentales où se trouve M — je ne puis songer à faire des mesures précises sur la senslbililé. l'intelligence, la mémoire et la volonté. D'ailleurs, si je signalais des lésions dans ces diverses fonctions mentales, ce serait une question de savoir dans quelles mesures elles ne dépendent pas des lésions cérébrales de la paralysie générale, et si elles sont liées à la seule excitation. — Je me borne à signaler, dans l'ordre intellectuel, une richesse incohérente de représentations, de projets et d'idées, el, dans l'ordre afTectif", la joie. ^
Celle joie. M... est incapable dailleuis de lanrilvser luimême, de nous dire de quels sentiments élémentaires elle se compose. Tout ce que nous pourrons conslalei-, c'est l'intensité de cette joie, l'excilation cérébrale (|iii la caractérise el l'évocation continue des idées de gran(l(Mii'. (|u "auciiiie réflexion, aucun réducleur rationnel ne réfrène [)his.
\ oici (labord fjuekjues ('\(Mnj)les de ces idées d(''liianl(>> : « 11 ('>! niMiisIre (1(^ I InliMifiir en Uussic cl iiiiHcl (l(> .")."> dé- « parlements français, il a in\(Mil('' une niachiiu^ pour casser (( la glace el nn bateau (lirig('' pai- (lou/(* hallons dirigeables ; « en même l(Mnp>. il (*st historien, peintic c[ politicicMi. « c'est lui (|ui a ressuscih'* lioulangcr : il connaîl l(> nom de (( tous les pananiisles o\ mxvIvc nomme'' de lAcacIcMuie Iran « çaise : (juant au\ facultés génésicjues. (•"(»>t S(MI trionq^he:
I. Le lualudo (>sl luorl ru [)\o\\ucc où il ,\ r[v Iratisl't'rr.
t/^S ta tristesse et la joie
« il a déjà eu i ooo enfants et il est capable dans une nuit (( d'en procréer i5o. En fait de religion, il est plutôt librece penseur, comme tous les japonais ; enfin, il est maréchal « de France ; il gagne 20 000 francs par jour ; il m'ofl're un « milliard pour me distraire. ))
On ne peut songer un seul instant à considérer ce délire comme primitif et la joie comme secondaire ; une preuve, parmi bien d'autres, de l'antériorité de la joie, c'est le caractère passager des idées délirantes et leur renouvellement continu chez les paralytiques généraux excités.
En fait, pendant tout le temps que M... a passé dans le service avant d'être transféré en province, les idées délirantes se sont renouvelées sans cesse, mais l'état affectif est resté le même, sans varier dans son intensité. — C'est bien la joie qui était primitive.
Cette joie se doublait comme toujours de sympathie et de bienveillance, et la bienveillance de M... était infinie, comme celle de tous les paralytiques généraux.
Non seulement il me donnait un milliard, mais il faisait à chacun de pareilles largesses, et protecteur avec tous, il distribuait des grades, des titres et des décorations.
En même temps, son idéation incohérente mais riche lui fournissait, sans répit, des idées de grandeur et des projets philanthropiques conformes au sentiment qui le possédait tout entier.
C'est une banalité aujourd'hui que de constater l'incohérence dans les déhres de ce genre, l'absence de système, la désagrégation de toutes les synthèses qui font la vie normale et saine, mais cette incohérence même permet de bien comprendre les rapports de lajoie et de la pensée, l'influence du sentiment sur l'idéation. Si le malade était capable de coordonner ses pensées, de peser la valeur de ses projets ambitieux et de ses idées délirantes, il les rejetterait aussitôt conçus ou ne les concevrait même pas, mais sa faculté de synthèse est nulle, son raisonnement a disparu, il n'a plus la notion du possible et de l'impossible, et, sous l'influence de sa joie, il s'abandonne à toutes les divagations qu'elle suscite.
L\ JOli: MOHI5IDE I^Q
11 n'y a plus cFidécs réductrices dans I"ànic de M... et c'est par là qu'il est intéressant.
A rétat sain, toutes nos joies tendent à des évocations d'idées de satisfaction, de puissance, d'orgueil, que notre raison canalise et réduit ; il n'en reste, la plupart du temps, que quelques idées ou images agréables, une sorte d'optimisme à l'égard de la vie.
^lais chez les esprits désagrégés, comme celui de M..., toutes les pensées sont à la merci de Tétat alïectif qui réagit sur elles par le plus simple des déterminismes et domine toute la vie mentale.
Si l'on veut d'ailleurs éprouver, par une expérience bien simple, et l'intensité de la joie, et la faiblesse des réducteurs, il suffît de discuter les assertions du malade et de tenter de l'attrister par des souvenirs pénibles.
« D. Vous ne pouvez pas être maréchal de France ; ils « sont supprimés. Vous ne Têtes pas.
<( K. Je m'en f. .. qu'ils soient supprimés, je sais bien que « je le suis.
« D. \ous ne pouvez pas gagner 20 ooo francs par jour; (( c'est inqiossible.
« H. Je m'en f. .. c'est moi qui fais les billets de banque. »
Je sais qu'il a perdu deux fillettes et j'essaie de l'attrister en lui parlant de leur mort.
« D. ^ ous ne pensez donc jamais à vos [)etites hlles mortes?
« R. Elles sont mortes, mais je les ressusciterai.
« D. Vous n'êtes pas fâché d'être interné à Sainte-Anne « et j)rivé de votre liberté ')
(( H. Moi, je vais menvoler ilemaiii : si jc^ voulais, je sor- « tirais tout de suite. »
Kn revanche, si je lui aiinonc(M(u"il\ a succéder à M. I'\ I aure, si je le décore (lu Méiilc agiicol(> ou du Nichaui. il accepte tous ces honneurs sans s'étonner.
Une idée capable d'attrister tout liomme normal n'entame pas cette conscience ; elle la louclie à peine et rebondit, sans laiss(M- de liacc \u coiiliaiic. une idée agréable ou llall(MiS(^ est (oujouis !el(Miu»\
lOO LA ÏIUSTESSE ET LA .lOlE
M... est satisfait, enchanté, ravi, et cette satisfaction, favorisée par le délabrement intellectuel, repousse toutes les idées raisonnables qui pourraient Tatténuer, comme elle accueille les idées absurdes capables de Talimenter.
C'est un exemple très simple de joie toute nue, exagérée dans son mécanisme d'évocation et d'arrêt.
Enfin, à ces cas de joie circulaire, à ce cas de joie si nettement morbide, je joindrai un cas de joie intense, provoquée chez une aliénée guérie par événement normal, Tapproche de la sortie.
Antoinette P... n'est certainement pas un sujet sain. Le père est probablement alcoolique, la mère atteinte d'un goitre exophtalmique léger, est sujette à des palpitations de cœur et à des crises d'étoufTement. Ln oncle maternel est d'une excitabilité rare, une sœur est hystérique. Elle-même est très impressionnable, très émotive, et s'est livrée de bonne heure à une masturbation excessive. Elle a un penchant très marqué pour le saphisme et a été dans le service l'occasion d'un scandale. Les médecins qui l'ont observée avant moi en ont fait une dégénérée et une hystérique.
Pendant les premiers temps qu'elle a passés dans le service, elle a présenté des symptômes divers de mélancolie, d'excitation douloureuse, de chorée hystérique, mais je n'ai pas cru devoir l'étudier alors, à cause de la complexité de son état.
Je ne Tai suivie de près qu'après sa guérison, dans les quelques jours qui ont précédé son départ ; c'était alors une jeune fdle gaie, bavarde, très impressionnable et j'escomptais déjà la joie que produirait sur elle Tannonce de la sortie.
Des circonstances particulières m'ont empêché, à mon grand regret, de l'observer au moment même de l'émotion primitive quand elle a su qu'elle allait sortir, et c'est le sentiment de joie, non l'émotion-choc antérieure, que j'ai étudié le matin même de la sortie.
La joie consistait en un sentiment complexe de bien-être physique et de plaisir moral, d'excitation cérébrale.
i.\ JOIE mokmidf: iji
Il s"y joignait une bienveillance alTeclueuse pour toutes les personnes du service et pour moi en particulier. Lévcil des sentiments altruistes était manilesle.
Avec ce fond permanent de satisfaction et de bonté, lémotivité était extrême. Tout intéressait la malade, tout la Irappait, était matière à exclamations et à rire.
La sensibilité tactile était plus aiirui' et plus Une que les jours précédents. — La sensibilité visuelle et auditive était la même. — Comme je n'avais mesuré ni le goût, ni Todorat à Tétat normal, je ne puis donner, pour ces deux sens, de mesures comparatives.
La perception m'a [)aru rapide ot nelte. mais pas [)lus qu'à l'état normal : la mémoire était sensiblement [)liis précise et plus riclie, limagination [)lus vive.
L'intelligence mesurée par quelques-uns des procédés indiqués plus liant est plus rapide et plus \ive. — L'actiNité \()lontaire présente les mêmes caractères mais avec une tendance marquée vers une certaine incohérence.
On comprendra facilement que pour un sentiment de ce genre, que je n'ai obser^é qu'une matinée, je n'aie pu faire toutes les expériences que j'ai relatées pour Eugénie et Marie et ([ue j'ai dû me contenter, la plupart du temps, de la méthode de conversation. — Aussi me borné-je à consigner ces constatations générales.
Ln trait m'a cependant frappé particulièrement, c'est la dilliculté que j'éprouvais à maintenir et à fixer l'attention ordinairement peu mobile. AiiloincMIe me sui\ail un moment pour penser brusquement à autre chose, me questionner sur n'imj)orte (juoi ou rire d'un souvenii- (jui lui tra\ersait l'esprit. — .lai du la sur^eiller de près cl la ra[)[)eler sans cesse à la (pieslion poui- faire les expériences doni je Niens de parler et (pii, d'ailleurs, ik^ l'ont nullement faliguc'c.
Lu même temj)s, malgn'' cvWo extrême mobilité tle l'attention, une sorl(> trobso^ioii tendait à se manifester; c'était l'idée de la liberté prochain!^ e( toutes les images cpTelle faisait naître, il en résultait un état très particulier de demi incohérence et de demi obsession (pii rendait l'examen diHi
elle sinon stérile. — Ce doit être ainsi que se manifeste le mécanisme de Fidéation dans la joie, toutes les fois que la cause morale de ce sentiment est encore peu reculée dans le passé ou dans la mémoire.
Tels sont les cas assez différents que j'ai voulu analyser entre bien d'autres, avant de faire une interprétation générale de la joie. Reste maintenant à synthétiser, à marquer, dans cet ensemble de symptômes, les phénomènes essentiels et les phénomènes dérivés.
En fait, si Ton excepte les malades qui présentent des altérations spéciales du système nerveux, comme les paralytiques généraux par exemple, dans toutes les observations qu'on peut faire sur la joie on arrive à des résultats analogues.
On constate d'abord un sentiment subjectif de puissance, de légèreté, et on mesure en effet une puissance mentale plus grande, dans l'aflectivité, dans la sensibilité, dans l'intelligence, l'activité physique et morale des sujets. Nous étudierons plus tard l'origine psychologique et physiologique de cette puissance mentale ; bornons-nous, pour le moment, à la signaler à la base et h l'origine de la joie.
Restent donc les diverses manifestations affectives et représentatives de cette puissance, manifestations parallèles ou subordonnées et dont il ûmdrait marquer les réactions réciproques.
Tout d'abord, il n'est pas douteux qu'un sentiment permanent de puissance et de force ne contribue à renforcer beaucoup l'activité physique et mentale. Se sentir plus fort, plus A aillant, c'est avoir plus de confiance en soi-même et, par suite, dans les choses.
L'homme joyeux est plus sûr de lui-même, simplement parce qu'il est joyeux et il ose davantage penser, entreprendre, agir. Inversement, le sentiment de sa supériorité physique et mentale retentit sur sa joie et l'accroît d'autant.
D'autre part, nous avons constaté plus de finesse et d'acuité dans les sens, plus de vivacité et de richesse dans l'intelligence, plus d'activité dans la volonté, mais les diverses fonc-
FA .lOll MOliniHE IJO
lions de l'esprit, sensibilité [)hysique et morale, attention, imagination, mémoire, intelligence, Aolonlé, ne se manifestent pas isolément et, comme pour la tristesse, nous devons nous demander ici si chacune est réellement troublée dans son mécanisme propre ou modiiiée par réaction.
Les malades sentent mieux pendant la joie, mais l'attention ne fausse-t-elle pas ici les résultats comme l'inattention pouvait les fausser pendant la tristesse ?
On pourrait admettre à la rigueur cette cause d'erreur si Tattention se maintenait et se fixait dans l'excitation avec la même facilité qu'elle s'éveille, mais nous savons qu'il n'en est rien et quelle surveillance il faut exercer pour la fixer et la maintenir. — Nous n'avons qu'à nous relâcher de cette surveillance pendant nos expériences sur la sensibililé. laisser l'attention s'éparpiller, sans la tendre par des promesses ou des menaces, et nous pouvons constater sans peine que le niveau de la sensibilité, bien qu'il baisse ^isiblemcnt pour le toucher et la douleur, reste en général très élevé.
11 y a donc bien hyperesthésie véritable et c'est à cette conclusion qu'arrive Clouston * déjà cité.
Cette hyperesthésie peut sembler en contradiction a\ec l'anesthésie souvent obser\ ée dans la sensibilité générale chez les maniaques. Marcé, qui signale l'anesthésie, dit à ce sujet : (( Alors les maniaques excités comme des soldats qu'anime le « feu de la bataille, ne sentent ni les coups, ni les blessures et « restent indilTérents à l'action des agents extérieurs". » L'excitation menlale très intense exerce alors une action d'arrêt sur la sensibilit('> par nu niéraiii^^ine bic^i connu et que W. Jaiiet appellerait le rétrécissement du champ de la conscience. — Nous avons déjà signalé le même fail, chez les mélancoli(pies excités, a\ec la dilférence que. [)our ces cerveaux aïKMuiés, une excitation beaucouj) moins étendue suiVi^ail pour d(''t(M-miner le même létrécissenient. — .Mais, paruii les cas (ju(^ jai choisis pour faire une (h^scripliou de la joie, nous ne
1. ('Hiiiral Icc/urrs on nirntdl disodsos,'!^ (''dit.. |SS-, \\ wSi.