LV .10 lE AlORBIDE 1 Of
Je ferai à propos de la volonté motrice les mêmes remarques qu'à propos de Fattention.
Il est certain que le sujet veut trop de choses et qu'il les veut sans suite, et cet excès et cette incohérence relèvent certainement de l'excès d'impulsion, de Thyperesthésie morale et de Tautomatisme qui domine.
Il est également certain que le sujet est plus actif, qu'il accomplit plus vite et plus volontiers des actes multiples et difïiciles ; or, cela tient encore à l'excès d'impulsion qui [)rovoque sans cesse des réactions, aux images motrices plus rapides et plus grandes, et surtout aux fonctions de synthèse plus capables de concevoir les idées, de combiner les images motrices et d'exécuter ce système d'idées, d'images et de mouvements qu'on appelle l'acte volontaire.
Tels sont les caractères formels de la joie avec leurs réactions réciproques.
C'est d'abord un sentiment subjectif de bien-être physique et de puissance qui se traduit en général par la confiance et l'optimisme. Puis, l'étude détaillée des diverses fonctions mentales nous apprend, au moins pour ce qui concerne la pensée, que ces sentiments ne sont pas trompeurs et qu'ils correspondent bien à un état supérieur et une sorte de plus- >alue de lèlre psychique.
La joie nous apparaît ainsi comme réellement corrélative d'une plus grande puissance. Elle n'en est j)as la cause, connue se l'imagine le sens couunun ; considérée connue nous l'avons fait, dans sa période d'état et non dans son mécanisme originel, elle n'est que le s\mbolc, la traduction alTecti>e des modilications réelles (jui s'acconq)lissenl dans la sensibilité, la ])erception, la méuKjire, l'intelligence, l'imagiiialidii cl la Noloiiié. — Nous éliklieioiis dans nos i'(>("herches postérieures la (^ause couuuune de la joie el des modilications de l'esprit ; pour le moment nous n'axons qu'à noter le parallélisme et la corrélation.
La conséquence c'est que la joie doit engendrer, contrairement à la tristesse, le désir de se nuMer à la vie. à l'acMivilé sociale el d'y participer.
l6o LA TRISTESSE ET LA JOIE
Le joyeux, doué cFiine sensibilité morale plus vive, porté aux sentiments altruistes et aux émotions tendres, persuadé de sa supériorité intellectuelle et volontaire, est, en outre, lapproclié de la vie par Texercice plus facile de ses fonctions mentales ; il sent et perçoit mieux, il se souvient et imagine sans effort, il conçoit et réagit vite, il n'a contre lui que la mobilité de son attention, mobilité souvent peu marquée et dont il peut rarement juger puisqu'elle suppose ralTaiblissement des fonctions de synthèse et de jugement.
La joie s'oppose donc jusqu'ici très nettement à la tristesse passive par toutes les variations de la pensée qui raccompagnent et nous aurions noté encore bien des oppositions particulières si nous n'avions trouvé fastidieux et inutile de pousser la comparaison dans tous ses détails.
Mais nous n'avons û\it jusqu'ici que l'analyse formelle de la pensée dans la joie, et nous n'avons étudié, dans les cas qui précèdent, que la vitesse, la précision, la facilité des processus sensitifs, intellectuels, volitifs et leurs réactions réciproques. 11 nous reste à considérer la pensée dans son contenu et à étudier, d'après les mêmes cas, les troubles réels de Fidéation, le contenu de la pensée, les idées, images et représentations joyeuses.
Ces idées s'opposent assez nettement aux idées de la mélancolie active, comme les troubles formels s'opposaient tout à l'heure à ceux de la mélancolie passive.
Les sujets ne s'accusent pas, ils se vantent ; ils parlent avec satisfaction d'eux-mêmes, de leur fortune, de leur réputation, de leurs relations, de leur famille, etc. ; ils citent volontiers les actions, les réparties, les bons mots dont ils ont lieu d'être satisfaits. — Cette vantardise est surtout visible chez les paralytiques généraux, mais en général elle se manifeste dans toutes les joies un peu intenses.
Les sujets n'ont plus de perceptions hypocondriaques ; ils allirment au contraire qu'ils se portent bien, qu'ils sont [)lus forts et plus sains que jamais, telle Antoinette et surtout Marie.
Ils ne connaissent plus les idées d'humilité, mais ils pro-
duiscnt spontanément des idées de satisfaction et de grandeur ; ils se croient plus intelligents, plus puissants. — Marie croit être bonne cuisinière, bonne brodeuse, et M..., libre penseur, dirige des ballons.
Le délire des mélancoliques était résigné, passif, malgré les plaintes qui Texprimaient. Les idées des joyeux témoignent au contraire d'une confiance excessive en eux-mêmes et dans la vie ; le paralytique général M... aimait mieux ressusciter ses fillettes que pleurer leur mort, et tous les joyeux en sont un peu là, même lorsqu'ils ne sont pas paralytiques généraux. — Marie en voyant son fils la quitter ne disaitelle pas, au lieu de s'affliger, qu'elle allait demander sa sortie pour le rejoindre?
Enfin, le délire des mélancoliques était fixe et monotone ; les idées, délirantes ou non, des joyeux sont mobiles et variées. En 10 minutes de conversation, Marie aborde 20 sujets sans cesser de parler d'elle-même, de son contentement, de ses projets.
Quel est le rapport de ces idées et de leur contenu, avec la joie? — Evidemment, les idées joyeuses sont secondaires par rapport à la joie, comme les idées mélancoliques sont secondaires par rapport à la mélancolie.
J'ai déjà signalé, en passant, le caractère éminemment secondaire du délire de M . . .
Sous le défilé des idées multiples et diverses, simples prétextes de joie pris au basard, une joie profonde, tenace, toujours la même, persistait.
Si je réfutais ces prétextes de joie, c'était peine perdue ; ^L.. s'entêtait bêtement ; si je lui suggérais des idées tristes, il les repoussait ; si je l'abandonnais à lui-même, il retournait à ses divagations de mégalomane.
Eb bien, pour Marie, pour Eugénie, pour Antoinette, le ])liénomènc, quoique beaucoup moins marqué, n'est pas très dilVéreiil.
Discutons avec Marie, })rouvons-lui c[u'elle est mal peignée (|ua?id elle s'admire, ou que sa sortie sera refusée si elle la demande. — Marie ne s'entêtera pas et cbercbera un autre Dl.mas. Tristesse cl Joie. 11
sujet de causerie, toujours agréable et flatteur pour elle. On voit aisément que pour elle, comme pour M..., la représentation, l'idée, sont de simples prétextes qu'elle donne à sa joie.
Comme M..., elle repousse toute idée triste, refuse de s'arrêter sur une éventualité pénible et se laisse suggestionner volontiers dans le sens de sa joie.
On peut faire les mêmes expériences sur tous les joyeux, des moins excités aux plus excités ; on s'apercevra toujours que la joie est évocatrice par rapport à l'idéation et que l'idéation est secondaire.
Sans aucun doute, les idées, une fois créées, pourront augmenter le plaisir et l'excitation mentale, par un cercle vicieux déjà signalé pour la tristesse, et Texcitation agréable réagira à son tour sur l'évocation des idées ; nous traiterons plus loin de cette influence des représentations sur le sentiment quand nous étudierons le mécanisme originel de la joie normale ; pour le moment, nous ne parlons que des joies clironiques et nous ne voulons qu'établir le rôle évocateur dépareilles joies.
Mais nous savons que la joie comprend, dans ses éléments affectifs, deux éléments distincts que nous avons pris soin d'isoler, un sentiment de bien-être et de force, localisé dans le corps tout entier, et un sentiment de plaisir moral, très analogue au plaisir pbysique, et vaguement localisé dans le cerveau. — Lequel de ces deux éléments est particulièrement évocateur ?
Je ne puis conclure ici avec la même netteté ni avec la même précision que pour la tristesse, par la raison que la joie organique et la joie cérébrale sont presque toujours mêlées dans un même sentiment et qu'au lieu de s'exprimer comme la douleur et la tristesse, par des manifestations contraires, elles se traduisent toutes les deux par de l'excitation.
Je considère cependant que le sentiment de bien-être et de force ne suffit pas en lui-même pour déterminer une évocation riche, lorsque par hasard il se présente à l'état isolé. — Il caractérise les joies calmes, comme le sentiment de fatigue et de dépression caractérise les tristesses passives, vides d'idées et de représentations.
LA JOlI- MORBIDE l63
Pour que la joie soit riche de représentations, pour qu'elle soit largement évocatrice, il faut que le plaisir moral, l'excitation agréable du cerveau, s'y ajoute et s'y mêle, comme il faut que la douleur morale se mêle à la tristesse pour la rendre féconde.
Chacun de nous peut, quoique confusément peut-être, se rappeler des joies sans plaisir moral, bornées au corps, joies de la chair, analogues à celle qui suit la douche par exemple, joies qui évoquent peu, et chacun peut encore se souvenir de joies profondes où le sentiment de plaisir moral dominait, joies riches en idées, joies évocatrices.
Autant qu'on peut en juger, ces distinctions se retrouvent dans les joies morbides que j'ai analysées. — Marie, par exemple, offre parfois un type de joie organique, sans plaisir moral intense et sans évocation, et plus souvent des joies avec plaisir cérébral intense qui sont très évocatrices. J'ai donc tout lieu de conclure et de l'observation directe sur le sain et sur le malade et des analogies déjà constatées entre la joie et la tristesse, que le plaisir moral joue ici le même rôle que j'attribuais tout à l'heure à la douleur, et que des joies bornées au sentiment de bien-être et de puissance ne détermineraient qu'une idéation faible.
Si l'idéation est secondaire, comme tout le prouve, elle est donc secondaire, non par rapport à ce sentiment de bienêtre, mais par rapport au sentiment de plaisir moral, et nous sommes amenés, comme pour la tristesse, à préciser la nature du rapport.
Est-il logique ? I^st-il automatique ?
A-t-on le droit de parler de justification, d'efforts rationnels faits par le malade pour s'expliquer son plaisir? Faut-il admettre au contraire que l'évocation se produit par le jeu plus simple de l'association et que la joie fi\it naîlre des idées gaies, comme la faim peut amener la représentation d'un bon repas ? Je crois que les données du problème ne sont pas tout à fait les mêmes ici que pour la tristesse et que la solution doit différer.
^ous avons admis, on se le rappelle, que le mélancolique.
l6A LA TRISTESSE ET LA JOIE
tonifié par la douleur, faisait un effort pénible de synthèse pour s'expliquer son état et arrivait ainsi au délire monotone et pauvre que Ton connaît. Mais le joyeux, en proie à l'excitation cérébrale, n'aura pas à lutter contre sa dépression pour trouver des idées agréables ; il ne devra donc pas faire cet effort de synthèse et de recherche.
Nous savons que, chez lui, la sensibilité est plus vive, la mémoire plus riche, l'imagination plus fertile, les associations plus rapides. 11 s'ensuit que toutes ses fonctions favorisent et alimentent d'elles-mêmes le plaisir cérébral et produisent, sans effort, des représentations appropriées que le malade accepte et accueille, sans même les avoir cherchées.
Ce qui est remarquable, en effet, c'est que jamais nos joyeux ne paraissent faire effort de raison pour trouver des motifs à leur joie ; ils se bornent à choisir dans la production spontanée de leur esprit ; — leur intelligence s'exerce bien plus comme fonction de sélection que comme fonction de recherche.
Encore cette sélection, qui est elle-même une opération de synthèse, est-elle singulièrement gênée par l'excitation, et l'exagération de l'automatisme.
11 s'ensuit que les joyeux les plus excités sont en même temps ceux qui évoquent le mieux et qui raisonnent le moins et quand, à l'excitation de la joie, s'ajoutent des lésions profondes du raisonnement et des lésions anatomiques du cerveau, on assiste à ces évocations folles, à ces dévergondages d'idées de grandeur, à ces délires sans nom dont le paralytique général M... nous a offert tout à l'heure un exemple.
Pour un résultat analogue, les mécanismes de l'évocation sont donc inverses dans la mélancolie active et dans la joie. Le mélancohque fait effort de synthèse pour s'expliquer son état et il réunit péniblement quelques rares motifs auxquels il se tient. Le joyeux, au contraire, n'a qu'à choisir entre les motifs, qui lui viennent sans qu'il les cherche, et ses fonctions de synthèse, quand elles subsistent encore, ne s'exercent guère que pour l'arrêt.
LA JOIE morhide: i65
Une fois provoqué par le plaisir moral, le délire subit, dans ses caractères formels, rinfluencedel'hYperactivitéderesprit.
Si le sujet raisonne peu son délire, s'il accepte, sans les contrôler, tous les prétextes de joie qui lui viennent, s'il est quelquefois incapable de les discuter, cela tient à Texcitation générale de la pensée qui tend sans cesse, et en particulier chez Marie, à faire prédominer Fautomatisme sur la synthèse par atrophie de Tattention. Impuissant h coordonner, à juger et à réfléchir, le joyeux arrive ainsi à créer bien souvent un délire d'une absurdité naïve, de même que le mélancolique, pour des raisons analogues, crée un délire niais.
S'il est riche, varié dans ses représentations, souvent même plus spirituel qu'à l'état normal, cela tient encore à cette exaltation des fonctions psychiques que je signalais tout à l'heure. Bien loin d'être combattue, comme dans la tristesse, par l'arrêt mental et la dépression, l'excitation cérébrale (le plaisir moral), est alimentée par ^hypcracti^ité de l'esprit.
Et, tandis que riiyperactivité cérébrale détermine directement ces caractères formels de Tidéation, la cœnesthésie, la mémoire et surtout l'imagination en fournissent le contenu.
Dans la mesure où elle est la conscience de lactivité cérébrale et le sentiment d'une supériorité mentale que nous avons mesurée, la cœnesthésie détermine une confiance extrême en soi même et par suite dans la vie. Le sujet qiii se sait plus intelligent, plus habile, plus souple, plus résistant, plus capable de concevoir et d'exécuter, conçoit à légard do toutes choses un optimisme excessif qui atteint parfois à la mégalomanie.
Mais dans la mesure où elle est la conscience du bienêtre, le sentiment confus de la puissance, la cœnesthésie joue un rol(^ beaucouj) j)lus restreint que dans la tristesse. Sans doute, elle concourt, avec le plaisir moral de la joie cérébrale, à maintenir les idées agréables et à écarter les idées fâcheuses, mais elle n'est pas la mine féconde d'interprétations qu'elle était dans la mélancolie. Nous n'avons pas, en elTct, à signaler ici une sorte de mégalomanie du corps
l66 LA TRISTESSE ET LA JOIE
opposable à Thypocondrie des mélancoliques ; le joyeux ne vante pas, en général, la qualité supérieure de ses viscères ou de ses membres ; il ne prête pas son attention à ses sensations internes, pour les transformer par des interprétations flatteuses ; tout au plus, se félicite- t-il de sa santé, de sa force musculaire ou génitale, comme de son intelligence. C'est que la joie nous rapproche de la vie, du monde extérieur, nous y mêle et, pour cette raison, nous éloigne de Fanalyse. Au lieu de rester replié sur lui-même et de subir l'influence continue et unique d'un même sentiment, le joyeux, qui sent plus vivement et qui pense mieux, se déploie au contraire et regarde au dehors de lui.
Il s'ensuit qu'il cherchera bien plus dans ses souvenirs, dans ses conceptions et dans les hasards de la vie grossis par l'imagination, les raisons spéciales de plaisir moral que dans l'analyse de sa cœnesthésie organique.
Et de fait, c'est bien là ce que nous voyons chez nos sujets et surtout chez Marie ; leur mémoire apporte tous les souvenirs capables de les égayer (histoires d'amour, scènes réjouissantes, éloges reçus, etc.), tandis que leur imagination interprète et transforme la vie actuelle comme la vie à venir (projets agréables, espérances de fortune, de santé, de mariage, etc.)
On aurait tort, par conséquent, de vouloir déterminer par une loi précise et fixe l'importance relative des sources diverses qui alimentent le sentiment en lui apportant des idées, des représentations, des images ou même des sensations. Cette importance varie non seulement avec les individus mais avec les sentiments eux-mêmes.
Pour se rendre compte de ces dernières variations, il suffirait de comparer l'importance de la cœnesthésie, de la mémoire et de l'imagination dans la formation du contenu sensitif et représentatif de la tristesse et de la joie.
Enfin il est un caractère général, à la fois formel et réel, que l'hyperactivité de l'esprit et la cœnesthésie agréable concourent à expliqLier :
La sensibilité morale est plus vive, les sentiments plus
nombreux, les émotions plus fréquentes chez Marie, chez I^Aigénie et chez tous nos joyeux. L'aiTectivité participe ainsi à Tactivité générale que nous avons constatée et rien d'étonnant'jusqu'ici, mais ce qui est plus remarquable c'est que les sentiments altruistes et les émotions tendres sont les seuls états alTectil's que Ton rencontre. Le malade est fermé à Tenvie, à la haine, aux désirs de vengeance, il est tout entier bienveillance, indulgence et mansuétude.
Pourquoi la suractivité des phénomènes affectifs se limilel-elle à cet ordre particulier de sentiments?
C'est, je crois, au plaisir moral et à la cœnesthésic agréable qu'on doit cette limitation ; tout sentiment impliquant à son origine la tristesse, la douleur, la rancune, est systématiquement exclu au profit de la joie et des sentiments agréables comme la bienveillance et la bonté.
De plus, la joie, par les représentations qu'elle évoque, s'associe nécessairement à l'idée de causes extérieures et cette association concourt à orienter dans le sens de la reconnaissance et de l'altruisme tous les sentiments du malade. — Gomme il n'éprouve que du plaisir, il tend à considérer tous ceux qui rontourent comme la cause de ce plaisir. ?Son seulement il interprète bien toutes leurs intentions, mais il leur en prête d'excellentes. L'amour, chez lui, c'est toujours la joie, mais suivant la définition de Spinosa, la joie avec la représentation de sa cause extérieure '.
Le délire mélancolique était convergent, centripète, le sujet ne mettait jamais en cause que lui-même et ses propres fautes ; l'idéation ou le délire de la joie sont divergents, centrifuges, ils partent du malade pour atteindre les autres.
Ce plaisir moral et ce délire, une fois créés, retentissent sur les diverses fonctions mentales, d'une part pour les inhiber, tie i'aiilre [)()Ui- les cxaltci' (M exagérer les troubh^s ((ue nous connaissons.
Le sujet se ferme de [)ius eu |)ln< à ce (|ui nesl |k\s son
I. Atnor csl Laclilia. coiuomilaule idea causac cxlcniac. Spitiosn. I:i/i. [, p. 17."), édit. N an \ lolen el Land. 1'"' ^ol.
t68 LV TllTSTESSE ET LA JOIE
plaisir et son délire ; il devient incapable de s'émouvoir, de percevoir, d'imaginer, de penser, de vouloir, hors du cercle de sentiments et d'idées que nous venons de parcourir. — En même temps, sa sensii3ilité morale s'exalte, son intelligence devient plus incohérente, son attention s'atrophie, sa volonté s'éparpille et l'automatisme l'envahit déplus en plus.
Je n'ai plus maintenant qu'à marquer l'origine du plaisir moral, de la joie cérébrale, qui me paraît jouer dans l'idéation le rôle évocateur. D'où vient cette joie? Faut-il admettre que le sujet conçoive cette joie aiguë à prendre conscience de son activité plus facile et plus complète dans l'ordre affectif intellectuel et volontaire ') Peut-on la considérer comme née du sentiment d'une activité plus libre!*
Je ferai ici, mais plus brièvement, les mêmes remarques que j'ai faites à j)ropos d'une théorie analogue quand il s'agissait de la douleur.
Tout d'abord je considère que la joie aiguë, le plaisir moral correspond bien à la ])ériode de la plus grande activité des fonctions psycliiques dans le cours d'une e\cilalion joyeuse.
Bien que je n'aie pas siu- ce point d'expérience décisive à citer, j'ai vu plusieurs fois des joyeux, telle Marie, faire preuve de la meilleure mémoire, de l'imagination la plus vive, de l'intelligence la plus alerte dans les moments où ils accusaient le plus de joie aiguë, de contentement cérébral.
Inversement, la mémoire, l'imagination et l'intelligence m'ont paru perdre de leur vivacité à mesure que la joie aiguë se calmait pour faire place au sentiment de bien-être et de puissance.
Pour un même individu le plaisir moral semble donc lié à l'activité mentale la plus grande, et si je n'ose pas conclure avec la même netteté que pour la douleur c'est que les faits sont beaucoup moins nets ; nous n'avons pas en effet de longues périodes de joie organique et calme précédant la joie cérébrale et intense ; les deux phénomènes sont presque toujours mêlés et j'ai déjà eu l'occasion de dire que, se tra-
L\ JOIE MORBIDE F Gf)
duisanl Tiin cl Tautrc par les signos criine oxcitation plus on moins grando. ils tonclonl jilns à se ronfondie fjnà se disliiiguci-.
Quant à considérer la conscience de riiyperaclivité comme cause originelle de la joie, c'est à quoi je ne |)uis me lésoudre malgré les concordances que je crois avoir notées.
Sans aucun doute, le sentiment d'une activité plus facile et plus féconde, d'une supériorité mentale et même j)hvsi(jue. paraît jouer un grand rôle dans Tidéation de la joie et renforcer lcj)laisir moral, mais il n'apparaît nullement (jue ("e soit là l'origine de ce plaisir chez mes joyeux : c'est un élément qui vient, avec bien d'autres, alimenter la joie cérébrale une lois qu'elle est créée, mais qui ne paraît ])as sufliie à la déterminer et aACC elle tout le délire de la joie.
On pourrait aussi bien soutenir ((n(^ le plaisir est cause de riivperactivilf'. qu'il donne, par les sentiments divers qu'il fait naîlr(\ plus de stimulants aux diverses fonctions de l'esprit et ce serait encore vrai, mais dune vérité partielle, puisque nous avons cru trouver dans la mémoire, l'imagination, lintelligence. étudiées pendant l'excitation joveuse. des modifications intrinsèques.
On pourrait même invoquer une origine sans analogue dans la tristesse, en disant que le sentiment de bien-être, la joie organifjue. prculuisant d'eux-mêmes quelques représentations gaies (lu loul an moins agréables, ces représentations |)euvent linir par (h'ierniiner un plaisir cérébral intcMise. une excilalion (jui sera alors beaucoup plus évocatrice (|ue le sentiment |)i imilif de bien-èlre. L(^ sujet se grise alors lui-même et il s trouve d'autant [)lus de faciliti' (pi'il n"a \);\> à passer ici de la dépression à l'excitation, mais dune excitation moindre à une excitation plus grande. — dvlW origine est certainement ii(''qu(Mite pour peu que les phénomènes drvcilation soient niar(piés dans la joie organifpic et cependant, à \nir la joie cérébrale durer des jours et (l(\s jours et se maniléslor souNent demblée, on est bien obligé tl'admettre qu'elK* peut a\oir des causes plus iniiu/'cliates et plus directes.
\oilà pour(pioi. (le nièuie (|ue poui' la douleui" et l'aiivl
menlal, j 'estime que Thyperactivité et le plaisir moral peuvent exercer Fun sur Tautre des réactions réciproques mais qu'ils sont cFabord parallèles et relèvent d'une cause commune et physiologique que j'étudierai plus tard.
A la névralgie psychique de KrafTt-Ebing, je suis tenté d'opposer ici un état d'euphorie cérébrale qui jouerait le même rôle évocateur par rapport aux différents éléments de l'idéation joyeuse.
Telle est pour la joie, comme pour la tristesse, l'extrême limite à laquelle la psychologie puisse nous conduire. — Nous confinons ici aux conditions physiologiques de la joie périphérique et de la joie cérébrale qui nous ex^iliqueront non seulement ces deux sentiments, mais toutes les manifestations mentales qui leur sont liées. Nous pouvons donc nous résumer pour la joie et conclure qu'elle est en général caractérisée :
i" par un sentiment généralisé de bien-être et de puissance et par l'éveil des tendances altruistes ;
2° par une puissance véritable de l'esprit ;
3^ par un sentiment aigu et local de plaisir moral ;
4^ par des représentations provoquées par ce plaisir, réagissant sur lui et subissant Tinfluence de l'hyperactivité psychique comme de la cœnesthésie ;
5'^ par un désir d'action, un besoin de vie sociale engendré par les tendances altruistes et le sentiment d'une plus grande puissance psychique ;
6" par une tendance à l'incoordination qui croît proportionnellement à l'intensité de la joie.
Mais notre analyse n'est pas complète encore ; elle nous montre bien le plaisir moral mêlé au sentiment de bien-être et caractérisant, chez un même individu, la période de la joie la plus intense ; elle ne nous explique nullement pourquoi tel individu est plus spécialement porté aux joies calmes, silencieuses, tel autre aux réactions violentes et à l'excitation mentale, pourquoi, sans constituer deux groupes aussi distincts que les tristesses, les joies présentent parfois deux formes assez différentes de manifestations.
LA .101 K MOUniDE lyi
Je pense qu'on ne doit pas hésiter t\ invoquer ici, comme pour la tristesse et surtout pour la douleur physique, deux formes différentes de sensibiUté, — les sensibilités obtuses ou émoussées tendant aux joies calmes, silencieuses, sans réactions cérébrales très marquées et les sensibilités fines aux joies cérébrales. C'est ainsi que, pour un ensemble de symptômes sensiblement les mêmes, prédominera tantôt la forme périphérique et tantôt la forme cérébrale de la joie.
Hâtons-nous d'ajouter, avec plus de raison encore que pour la mélancolie, que cette distinction de deux espèces de tempéraments comme d'ailleurs la distinction de deux espèces de symptômes, est par trop simple si on la compare à la complexité des faits.
Les joies organiques se compliquent souvent de représentations et de phénomènes d'excitation cérébrale plus ou moins marqués ; les joies cérébrales les plus caractérisées sont suivies de joies calmes oii le sentiment de bien-être physique occupe seul la conscience, et la plupart des joies se présentent sous la forme complexe et totale que nous avons étudiée.
Si on distingue des groupes, si on oppose les sensibilités, ce ne peut être qu'à la condition d'exagérer volontairement les différences, pour les besoins de l'exposition et de l'analyse.
J'aurais voulu, comme ixmv la tristesse, éclairer la psychologie de la joie par l'élude des causes physiques ou morales qui préparent ou provoquent l'excitation maniaque, légère ou profonde, mais cette étude est loin d'être aussi instructive pour la joie que pour la mélancolie.
On pourrait croire à i)riori que toute cause qui surexcite le système nerveux tend par là même à produire l'excitation maniaque, comme toute cause qui l'épuisé tend à produire la mélancolie; c'est Mai (juelquefois, mais en général l'étiologie n'est pas celle qu'on attendait et ell<^ paiait même contradictoire au premier abord.
L'excitation maniaque est produit!^ le |)ius souncuI par les chagrins, les iiuprcssions pénibles, les déceptions de toute nature, les excès Nénéricns, alcooliques, intellectuels,
l'y 2 LA. TRISTESSE ET LV JOIE
et toutes les causes ordinaires qui peuvent débiliter ou épuiser le système nerveux. Ce sont les mêmes causes que pour la mélancolie et on aurait lieu d'être surpris de cette commune origine si je n'ajoutais, sur Fautorité de Guislain, de M. Gilbert Ballet et de la plupart des aliénistes, queFaccès de manie proprement dit est précédé d'une période d'abattement et de mélancolie. — L'excitation qui succède à cette période n'est donc qu'un phénomène réactionnel indirectement lié aux causes que nous venons d'énumérer.
Si nous voulons éclairer le phénomène de l'excitation par l'étude de ses causes c'est donc surtout aux causes immédiates, aux modifications physiologiques de l'organisme avant et pendant l'accès que nous devrons nous attacher, et nous ne manquerons pas de le faire quand nous aborderons la psycho-physiologie de la tristesse et de la joie.