CHAPITRE IV
MECANISME ORIGINEL DE LA TRISTESSE ET DE LA JOIE LA TRISTESSE ET LA JOIE NORMALES
Nous n'avons fait, jusqu'ici, que la psychologie statique de la tristesse et de la joie ; c'est-à-dire que, ces deux sentiments étant donnés, nous avons étudié, à travers les maladies mentales, les éléments fondamentaux qui les composent et les réactions réciproques de ces éléments les uns sur les autres.
Cette psychologie ne serait pas complète et ne nous donnerait qu'une idée très imparfaite de la tristesse et de la joie, si nous n'y joignions une analyse du mécanisme mental par lequel ces deux sentiments se produisent. Comment un sujet devient-il triste ou joyeux, d'indifférent qu'il était ? Pourquoi telle nouvelle détermine-t-ellc chez lui douleur morale, sentiment de faiblesse et d'impuissance, telle autre plaisir moral, sentiment de force, hyperactivité cérébrale? Telles sont les questions que je voudrais poser nettement dans ce chapitre et résoudre, dans la mesure où la psychologie, réduite à ses seules ressources, peut leur apporter une solution.
Ce me sera une occasion de marquer les caractères propres des joies et des tristesses normales produites par ce mécanisme.
J'ai déjà insisté, plus haut, sur Tidentité du plaisir moral et de la douleur morale avec le plaisir et \a douleur physiques et montré quelles différences, absolument extrinsèques, nous donnent l'illusion d'une diversité de nature. J'aurai, plusieurs fois, dans les pages qui vont sui\ro, l'occasion d'in-
sister encore sur l'analogie des mécanismes originels, sans préjudice des considérations nouvelles que la complexité plus grande des phénomènes mentaux m'imposera.
Et tout d'abord, j'ai à peine besoin de remarquer que les douleurs et plaisirs moraux présentent des caractères aussi nets de subjectivité que le plaisir et la douleur physiques ; qu'aucune impression morale ne peut être considérée comme objectivement agréable ou pénible. Un lion en liberté ne diffère d'un lion en cage, que par un détail insignifiant en lui-même. Pourtant, la vue du premier peut nous effrayer, et la vue du second nous plaire.
Un même événement de la vie politique a souvent le privilège d'affliger et de réjouir un nombre à peu près égal de citoyens. — Un même individu peut se réjouir aujourd'hui, d'une nouvelle qui, six mois plus tôt, l'eût attristé. — Aucun fait n'est triste ou gai, en lui-même et on m'en voudrait d'insister sur une vérité aussi banale.
La conséquence, c'est qu'il faudra chercher dans les seuls processus individuels d'association ou de dissociation, dans l'arrêt des tendances, ou dans leur libre jeu, toute l'explication originelle de la tristesse et de la joie ; mais ici, je dois d'abord ouvrir une parenthèse, pour définir le terme de tendance et le débarrasser de ce qu'il peut avoir de métaphysique et de mystérieux.
« La seule idée, dit M. Ribot, que l'on puisse se faire des « tendances, c'est de les considérer comme des mouvements (( (ou arrêts de mouvements) réels ou à l'état naissant. Elles « rentrent ainsi dans l'ordre des phénomènes moteurs ; en « d'autres termes, un besoin, une inclination, un désir im- « pliquent toujours une innervation motrice à un degré quel- « conque \ »
Puis il ajoute pour éclairer cette définition :
« Le carnassier qui a saisi sa proie et la déchire avec ses « dents et ses griffes a atteint son but et satisfait ses ten- « dances à l'aide d'une dépense considérable de mouvement.