‹ La tristesse et la joieChapitre 64 sur 146 · MKCVMSME ORIGINEL DI- LA TRISTESSE ET DE LV JOIE · texte numérisé non relu

MKCVMSME ORIGINEL DI- LA TRISTESSE ET DE LV JOIE

Nous la sentons crantant mlenx qne les habitudes atteintes sont plus profondes, plus coordonnées avec la totalité de nos aniros habitudes ou instincts. S'il s'agit d'un amour sincère devenu peu à j)eu notre raison principale ou unique de vivre, de travailler, dagir, d'espérer, la désorganisation s'étendra, sous une forme plus ou moins marquée, à notre Ame tout entière et, dans toutes les sphères de notre activité intellectuelle, sensible et volontaire, ce seront des tendances arrêtées, gênées ou détruites.

Ce n'est pas que le rôle de la représentation soit négligeable ici. — Elle est indispensable j>our toutes les désorganisations qui s'opèrent dans le champ de la conscience, elle est l'intermédiaire nécessaire entre le fait nouveau qui se produit et les habitudes particulières que ce hùi nouveau désorganise.

A vrai dire, on ne conçoit même pas une désorganisation de ce genre s'opérant dans la sphère de la pensée consciente, sans le secours de la représentation.

Mais, à côté des habitudes conscientes qui sont refoulées et détruites par Fintermédiaire des représentations, il ffuit citer les instincts qui sont éveillés et repoussés sans que nous ayons besoin d'évoquer une représentation, par le seul fait de l'association automatique et de la mémoire. 11 y a, par exemple, des sons qui, sans être discordants ou rudes, nous rendent tristes, tel le cri du hibou. L'émotion succède à l'impression sans qu'aucune représentation de malheur ou de mort viennent s'interposer entre elles. Sans doute, de viedles histoires, des contes, des légendes, des impressions d'enfant sont intervenues autrefois mais elles sont oubliées aujourd'hui, et la sensation auditive sulVil j>our troubler et gêner conhisément nos instincts profonds de conservation personnelle.

De niênie l'idée de la moil d'un être cher a lonjours été unie, soit dans notre expérience [)asséc, soit dans notre imagination, à des représentations d'isolement, de deuil et à des désorganisations de tendances. — Aussi peut-elle, à la longue et dans une certaine mesure, exercer toute nu(\ |)ar \\\\ mécanisme inconscient . la même action de l:c\\c et d'anêt

rgO T-\ TRISTESSE ET LV JOTE

qviVllc exerçait à Forigine par Fintermédiaire de représentations. Elle peut ainsi renforcer la tristesse par un processus automatique et simplifié ; nous bénéficions dans nos tristesses d'aujourd'hui de nos tristesses d'hier ; notre tristesse actuelle est toujours faite, en partie, de nos tristesses passées.

On peut donc conclure que, sous sa forme négative, la tristesse se ramène, dans son mécanisme conscient, à une gène et à un arrêt de nos habitudes et de nos instincts par Fintermédiaire des représentations ; dans son mécanisme inconscient à une gêne et à un arrêt analogues par Feffet de Fassociation automatique, et dans tous les cas à une désor-

ganisation.

Aussitôt après, ou en même temps, se produit, par un mécanisme inverse, la tristesse positive ; l'homme qui regrette se représente un mal à réparer, une lacune à combler dans sa vie par un effort qui lui paraît excessif.

Pour un financier ruiné, la débâcle se chiffre par un grand nombre de représentations de ruine, de misère, déterminant toute une désorganisation dont le mécanisme nous est connu, mais elle se chiffre aussi par la représentation d'un travail acharné, quotidien, de nouvelles habitudes à prendre.

« Je devrai travailler dix heures par jour, aller à pied, me loger simplement, mener une vie pénible, etc.

Toutes ces représentations correspondent, cette fois, non pas à des tendances arrêtées mais à des tendances motrices et voilà pourquoi le mécanisme est positif; mais ces tendances motrices de travail, d'action, d'audace sont en désaccord profond avec les habitudes et les instincts actuels du sujet, habitude de bien-être, paresse, désir de jouir. Pour qu'elles triomphent, une adaptation, une orientation nouvelle de Forganisme mental, devra s'imposer et le sujet a déjà la conscience anticipée de cet effort, de ce travail épuisant qui devra s'opérer malgré la résistance de ses habitudes et de ses instincts.

Notons en passant que la prédominance de ce mécanisme sur le mécanisme négatif est pour le sujet un symptôme de force, de vitalité et de résistance. — C'est en somme un mé-

MÉCVMSME OIITGTNF.F. DF FA TUlSTFSSr: F.T DF. FA .lOFF 1 Q I

canisiiic de réparation, connue le niécanismc posilif de la faim et de la jalousie que nous venons d'analyser.

De ])]us ]"id('e toute lUie de la niisrre et do la ruine, qui a toujours été luiie dans notre expérience passée à des repiésentalions de travail e.vcessil", d'efforts physiques et moraux à accomplir, peut évoquer encore aujourd'hui, sans le secours de CCS représentations, la conscience de celte dépense excessive de nous-mêmes, et renforcer d'autant, par simple association automatique, les éléments positifs de la tristesse.

Tels sont les deux processus contraires par lesquels la souffrance morale se produit, et j'ai le plaisir de constater que Meyiievl, les concevait d'une façon au moins analogue. Il écrit, en effet : « La nouveUc delà mort d'une personne dont l'image (( était toujours provoquée dans aotre cerveau par les nuiltiples « associations d'idées et dont la ie[)résenlation mettait enjeu « de multiples leprésenlations et des sentiments agréables au (( point qu'elle était liée à une grande pailie de notre >-iepsv- « chique, cette nouvelle fait que toutes ces associations s'arré- « tent, sont supprimées et qu'à la place de ces associations (aci- « litées par la répétition et l'habitude, d'autres associations « encore diiïiciles et entravées doivent se former'. » C'est dans l'enseFuble. le même mécanisme que nous avons exposé, avec la différence que Aleynert ne volt qu'un jeu superficiel d'images là où nous avons vu un jeu profond de tendances.

Mais jeu d'images ou jeu de tendances, ce serait une erreur de penser que ces mécanismes s'exeicenl a\ec l'oi'donnance (jue l'analyse y introduit forcément.

Kn fait, les re[)i'ésentali()ns négaliNCs dr niaii(|ne. i\o privation, se mêlent aux repiésentations positives tle t[a\ail et tle fatigue ou se confondent CFitre elles; elles sont simultanées autant que successives et le désordre qu'elles piéseFitenl est symbolique du désordrf^ [)his profond (l(^s désirs, des habi tudes et des inslincls.

Il en lésulle nue sorte d incohérence nu)in(^nlaii(''e (jui n'est pas le trait le moins caracléristi((ue de Téniolion. —

I. h'iini/, (h'r r.rhiinilyUiim'u des Vonici liirns. p. i-().

102 IV TRTSTESSE ET TA JOTE

Le sujet, atteint dans ses instincts et ses habitudes, échappe par là même aux lois de la logique et de la synthèse mentale, pour tomber sous les lois empiriques de l'association ou de Faulomatisme ; ce qu'on appelle sa volonté, son choix, disparait aussitôt, et tous les phénomènes que j'ai énumérés, représentations claires et confuses, regrets, prévision d'efforts excessifs, dissociation et réassociation de tendances, tendent à se manifester ensemble, sans ordre ni mesure, après le premier choc émotif de surprise.

Aussi l'émotion pénible est-elle, surtout dans les premiers moments, caractérisée parle désordre des éléments psychiques, et je n'aurais pas de peine à montrer que c'est là une règle générale, s'appliquant à toutes les manifestations primitives de l'émotion aiguë depuis la douleur jusqu'à la colère et au désespoir.

En même temps l'émotion, ainsi constituée, réagit sur l'ensemble de la pensée consciente et réfléchie, pour y opérer une désorganisation générale.

Nous avons déjà vu la surprise provoquer des ruptures, des hiatus, dans la pensée, interrompre momentanément la chaîne de nos associations et de nos raisonnements et voici que l'émotion elle-même, l'émotion qualifiée, désagrège également les synthèses mentales, fragmente et dissémine tous les systèmes d'idées, de représentations ou d'images qui se formaient dans l'esprit.

C'est par là que l'émolion-surprise et l'émotion-choc sont les plus puissants agents de désagrégation mentale, comme Fa montré M. Pierre Janet.

(( L'émotion, écrivait-il en 1889, rend les gens distraits, « bien plus, elle les rend quelquefois anesthésiques, soit (( passagèrement, soit d'une façon permanente. Hack ïucke « cite, à plusieurs reprises, des individus qui sont devenus « aveugles ou sourds, à la suite d'une forte émotion. J'ai (( constaté, moi-même, que, chez des hystériques en voie de « guérîson, toute émotion subite ramène des anesthésies. « En un mot, l'émotion a une action dissolvante sur l'esprit, « diminue sa synthèse et le rend, pour un moment, misé-

Mi':c\MSMr ORTCTNrr. df. i. \ tristessi: et de i.a joie if)3

« rable ' ». Celle opinion, il la reprend el la dévelo|)[)e longuement dans son dernier ouvrage. « L'émotion, dit-il, « semble avoir au moins, dans cerlains cas, un r<Me inverse de « celui qui a été attribué à la volonté et à raltenlion. Ce qui « caractérisait ces deux fonctions c'était une activité de syn- « thèse, une construction de systèmes plus complexes édifiés « avec les éléments de la pensée, les sensations et les images. « Ces systèmes formaient les résolutions, les perceptions et les « jugements, la mémoire et la conscience personnelles ; Témo- (( lion au contraire semble douée d'un pouvoir de dissociation « et d'analyse '. » Et. à l'appui de cette interprétation, AF. Janet cite des cas nombreux où l'émotion est venue désorganiser des projets, des résolutions, des souvenirs, anéantir brusquement des efforts de volonté, d'attention et de mémoire, éparpiller tous les éléments d'une synthèse mentale qui se formait.

Ainsi, non seulement l'émotion est elle-même désordre de représentations et de tendances, mais elle désorganise, par réaction, la pensée cohérente et saine. Ce brusque retour à l'automatisme et au désordre a pour conséquence l'affaiblissement, la paralysie de toutes les fonctions de synthèse antagonistes de l'automatisme. Et, cet afiaiblissement se maintient un certain temps après le premier choc ; l'esprit reste misérable, comme dit M. Janet, épuisé par ce désordre violent ; il ne se retrouve et ne se reforme pas, aussit(')t l'émotion passée. — Voilà pourquoi les émotions vives jouent dans l'étioh^^ie des mélancolies, le rôle considérable que j'ai signalé.

C'est à tr;ners tout ce désordre (jue se manifestent dabnid les processus négatifs de dissociation (M les processus [)ositifs de réassocialion et de réadaptation : on conqirend ((u'ils soient cpielcpiefois confus cl (ju(^ la loi d<^ tormation de la tristesse que j'ai [n\\ô de ioi-nnilcr, wc se laisse pas d(Mnèl(M' du j)remier coup.

Mais comment i)asser maintenanl de la di^^ocialion onde

I. Autoniatismc /)syc/iologif/nr. p. 'jf^T- I^u'i-^. V. Vlrnn. •> Xi'vfoscs el idées fixes. I. p. \-ï\.

Ulmas. Trislcssc ol .loic. l.i

ig/l LA TRISTESSE ET LA JOlÉ

la réassociation, de la désadapLation ou de radaplation au sentiment de tristesse ?

Remarquons que cette dissociation et cette réassociation ne vont pas sans une extrême difficulté et par suite sans une fatigue mentale considérable. Elles constituent pour la pensée, quelque chose d'analogue à ces excitations excessives, qui déterminent dans les nerfs la douleur physique, une coupure, une brûlure, un pincement ou un déchirement des tissus, et elles déterminent la douleur sans doute en vertu de la même loi. On souffre de la mort d'un ami, comme on souffre d'un mal de dents ; le mécanisme est la même et la seule différence est dans la localisation.

C'est à quelques variantes près l'opinion adoptée par Meynert, par M. Paulhan et Léon Dumont.

Pour Meynert les dissociations et les réassociations mentales, qui doivent s'opérer, sont comparables comme résultats psychiques et physiologiques aux fortes excitations sensibles ' et pourtant nous avons vu que sa conception trop intellectuelle du processus, lui cache en partie l'intensité et la complexité de l'effort.

Pour M. Frédéric Paulhan, il y a douleur quand Tadaptation de l'organisme à des conditions nouvelles est trop difficile et exige, par conséquent, un effort trop considérable. (( Il y a peine, dit-il, toutes les fois qu'une nouvelle relation s'impose à l'organisme et à la conscience, si cette relation est en opposition avec les relations précédemment établies, si elle rencontre un obstacle dans la structure de l'organisme ^ ». Il suffit de remplacer ici les expressions physiologiques et biologiques par les expressions psychologiques correspondantes, pour reconnaître la théorie même que nous venons de développer.

Enfm Léon Dumont donne une explication très analogue des peines positives qu'il explique par la fatigue et Teffort. (( Il nous paraît convenable, dit-il, de rapporter à la fatigue,

Page 1