‹ La tristesse et la joieChapitre 65 sur 146 · lievue scienlificjue, i^r septembre i8()7, p · texte numérisé non relu

lievue scienlificjue, i^r septembre i8()7, p

AIKCVMSME ORinT\rr, DE L \ TllISTKSSE ET DE EV JOIE IÇ)5

« à lépuisoiiicnl el à 1 abaUeiuciil qui en lésultent, loiiles les (( peines qui ont pour origine un effort, soit volontaire, soit « instinctif, soit conscient, soit inconscient, en un mot, toutes « les peines cFun caractère positif ^ « — 11 applique uième cette interprétation à des douleurs qui semblent, au premier abord, n'avoir aucun rapport avec la fatigue, les douleurs esthétiques. « Nous n'hésiterons pas, dit-il, à rapporter à la fatigue cer- « tains sentiments pénibles qui. au premier abord, semblent « n'avoir aucun rapport avec elle, mais qui, en dernière ana- « lyse. résultent d'efforts auxquels la pensée est obligée de se « livrer, pour réaliser la conception d'objets en contradiction « avec les associations d'idées ordinaires. Tel est, en premier « lieu, le sentiment de la laideur". »

En revanche, il se refuse à expliquer, par la fatigue, les douleurs qu'il appelle négatives. « 11 ne nous paraît pas pos- (( sible, dit-il, de confondre avec ce sentiment la doulem* que (( nous font éprouver une blessure ou une brûlure, une odeur (( ou une saveur désagréables, la uunt dune personne que (( nous aimons et, en général, toutes les douleurs qui ne « proviennent pas d'une dépense considérable d'énergie''. »

S'il a^ait connu les théories physiologiques contemporaines de la douleur physique, il est permis de penser qu'il eût cx[)li(pié la douleur d'une brûlure ou d'une coupure comme M. Richet et conuiie A\ undt par une excitation excessive et qu'il eut étendu cette explication, à la douleur morale ellemême. Peut-être, alors, n'eùt-il pas jugé à pro[)os de s'étonner, connue il le ftiit, f(ue les Crées, au dire de Ciiréron *, n'aient établi aucune disliiiclion (Milre la douIcMu- cl la l'aligne el aient toujours exprimé ces deux sentiments par un luéme mot.

A ces restrictions près, je n'ai pas besoin de montrer la parenté [)rofonde de cette explication avec les précédentes et avec la notn\ Sans ddule, coniuie Mcnikm!, Dninonl n^stc^ trop dans l'ordii^ des idt'es, il ne lait pas de j)lace au jeu plu>

1. Théorie scienli/i(/ui' de la seiisihUilè . j). \tô. Paris, F. .\lcau.

2. Théorie scientifique de l(i sensibilité, p. i3o. '.S. Théorie scientifi'jue de la sensibilité, p. ij't. '\. Tiisculanes, (jimesl. t. 11.

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profond des tendances, mais il voit bien le mécanisme de la douleur positive et il nous a suffi d'aj)pliquer à la douleur négative la même interprétation pour concevoir une explication totale de la soufTrance morale.

Dans les exemples précédents, nous avons toujours constaté, en effet, unedésadaptationet une réadaptation nouvelles, non pas réelles et immédiates, mais senties par anticipation dans Tordre de nos tendances. Eh bien, ce serait là l'origine de la fatigue nerveuse et de Fépuisement que nous percevons sous forme de tristesse. Qu'il s'agisse de vieilles habitudes bien profondes, bien coordonnées, tenant au fond même de notre personnalité, qui se dissolvent, ou de nouvelles habitudes qui doivent se former à l'encontre d'instincts et d'habitudes déjà établis, le résultat sera toujours l'épuisement.

Cette explication a l'avantage de faire rentrer la tristesse dans les mêmes lois que la douleur physique : de part et d'autre nous trouvons la même cause objective, une excitation excessive, la même désorganisation consécutive, ici des tissus cutanés; là, de nos habitudes et de nos instincts ; enfin, le même phénomène de fatigue et d'épuisement, ici dans le nerf, comme l'a montré M. Richet, là dans l'organe central de la perception.

De plus, nous allons trouver ici, comme dans la douleur physique, comme dans les mélancolies morbides, deux sortes de réactions pour un même phénomène d'épuisement, les réactions passives et les réactions actives.

Voici un homme qui apprend la mort de son fils et qui, après le premier moment d'émotion-choc, reste abattu au lieu de se lamenter. Il a pris, du premier coup, la conscience totale et confuse de son déficit, de la dissociation qui va s'opérer dans ses habitudes et dans ses instincts et il reste inerte et passif. Ce n'est pas qu'il soit stupéfié ou même complètement paralysé ; le fait se produit quelquefois mais rarement, à la suite des malheurs très grands et très imprévus; non, il est plutôt parésié, arrêté dans ses processus mentaux par l'excitation épuisante qu'il subit. C'est le même phénomène que M. Kichot constatait chez les

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grenouilles, à la suite des excitations trop fortes, c'en est la conséquence immédiate et directe.

Cet épuisement suirirail. à lui sonl. [}our engendrer la latigue, l'inertie mentale par un [)roccssus physiologique et direct, mais ce n'est pas la seule cause du découragement qui se produit : il en est de plus [)sycliologiques que l'étude de la douleur physique ne pouvait nous liiire sou[)ronner.

Toutes les fondions mentales, dont le jeu était plus ou moins lié à l'existence du mort sont indirectement atteintes et parésiées. A quoi hon travailler, espérer, faire des projets, s'intéresser à la vie, etc., puisqu'il n'est plus là? Le stimulus de la vie mentale presque tout entière a disj^aru, et, par un ni(''canisnio sinij)l(\ (jue fa\()rl>e dailleurs ré[)uisement, toute la vie mentale se ralentit et s'arrête. 11 n'est même pas nécessaire, pour que le sujet subisse cet arrêt, éprouve ce découragement, qu'il ait la conscience continue de l'événement qui l'afflige. Alors même ([ue cet événement disparaît dans le subconscient, il n'en continue pas moins à paralyser ou à parésier toutes les fonctions: il agit alors comme luie manière de suggestion et. sans même évoquer des représentations claires, il n'en })èse pas moins de tout son poids sur l'activité mentale.

Peut-on dire que le sujet soulfre? Je ne le pense pas, et si nous cherchions dans nos souvenirs, ce n'est pas par le mot de souffrance que nous voudrions caractériser les étals analogues au sien. — Non, nous dirons sinq)lement qu'il est triste, et, j)ar tristesse, nous entendrons, et ce sentiment de fatigue qui suit les excitations excessives, cju'elles soi(>nl |)h\ sicjues ou morales, et ce sentiment de découragement (pii s"y surajoute, par un mécanisme direct et indirect à la fois.

Dans la tristesse arli\(\ non^ li(>n\oii-<. à la plai-e de l'inertie et de l'arrêt mental, une >nia(ii\ il('' idéal(M4 motrice

Le sujet, au Tkmi de subir pa>siN(Mnent la disscxMation et larrêt, réagit pai' des représentations, di^s mouNeiniMiis et des cris, mais ce s(Mail une (Mi«Mn- de coiiclurc (\\\c \cs phénomènes [)récé(lents. répnisiMiuMil et le découragtMuent. ne se produisent pas. l\ap|)(^lon> nous (ju'une obs(MNation

igS LA TRISTESSE ET L\ JOIE

attentiAG nous a toujours révélé la dépression et la résignation derrière les manifestations actives de la mélancolie délirante. Eh bien, la douleur normale recouvre de même une fatigue et une dépression. Le sujet qui pleure, crie, évoque des images, subit comme le sujet passif Tépuisement et la fatigue ; comme lui, il se sent atteint dans ses fonctions mentales, découragé pour la vie, et nous n'aurons pas de peine à démêler, dans ses plaintes, ses lamentations et toute son idéation douloureuse, les caractères essentiels de la tristesse passive, mal dissimulés par l'excitation de la souffrance.

Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'en présence d'une excitation épuisante, il a éprouvé une douleur aiguë et qu'il a réagi. La tristesse a été ainsi masquée par l'excitation douloureuse, mais soyons sûrs qu'elle apparaîtra tôt ou tard.

Elle apparaîtra d'autant mieux que la douleur morale contribue à épuiser le cerveau par les réactions qu'elle provoque et qu'elle aboutit d'elle-même à une période d'inertie mentale et de passivité.

Une tristesse calme apparaît alors, sans représentations, sans larmes, très analogue, avec un surcroît d'épuisement, à la tristesse passive que je décrivais plus haut et cette tristesse cédera plus lard la place à une nouvelle crise de douleur, dès que le cerveau aura retrouvé son excitabilité.

Pourquoi maintenant cette différence dans les réactions mentales en présence de mêmes faits ou de faits analogues ')

Je pense qu'il faut invoquer d'abord cette différence de sensibilité que M. Ricliet signale dans ses études sur la douleur physique et que nous avons invoquée pour expliquer les deux espèces de mélancolie. Le sujet qui pleure et qui cric, en apprenant la mort d'un être aimé, éprouve une doulem* aiguë, celui qui reste abattu et passif ne l'éprouve pas.

Toutes les causes qui tentent à affiner ou surexciter la sensibilité tendent, par là même, à faire prédominer les manifestations actives de la douleur sur les manifestations passives de la tristesse.

En premier lieu, parmi les causes proprement mentales,

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on doit placer la richesse de limagination. « Il est clair, dit (c M, Ribot, que Fliommc doué d'une imagination ardente et « construclive ressentira une doideur intense, tandis qu'un (( autre à imagination froide et pauvre, restera insouciant, ne « voyant guère dans son malheur que le présent, Factuel, « c'est-à-dire peu de chose * » .

Ajoutons, avec Mantegazza, la supériorité de la race, le sexe féminin, la jeunesse, certain degré de chaleur, lusage ou Tabus de certains toniques du système nerveux comme le café ".

Par contre, toutes les causes qui tendent à émousser la sensibilité tendent à faire prédominer les manifestations passives sur les manifestations actives et ce seront les causes inverses : la pauvreté des représentations, l'infériorité de la race, le sexe masculin, la vieillesse, les aliments déprimants, le froid, l'usage habituel des narcotiques. Mais il laut ici laire une large ])art à une influence nouvelle, celle de l'éducation.

L'éducation met de bonne heure en jeu toute son action réductrice pour opérer, au moins chez les hommes, la transformation de la douleur active en douleur passive. — La pudeur que nous éprou^ons à pleurer, la crainte de paraître faibles, s'o[)pose de bonne lieure à l'expression de la douleur et finalement à la douleur elle-même. L'homme lait elTort pour s'arracher à la souffrance, il écarte volontairement les représentations pénibles que l'enfant provoque et subit, et ses tristesses Unissent par n'être plus, à la longue, que des arrêts mentaux sans réarlion.

Mais si nous arrivons à distinguer ainsi, d'après les sensibilités, deux espèces de tristesse normale, caractérisées l'une par le sentiment de fatigue et de découragenuMit. l'autre par ces deux senlimeiils plus un seiitiineul spi'cial de d<>ul(Mu* aiguë, cjui ne voit (pie les deux étals ainsi |)r()duits. sont tout à fait analogues aux mélancolies déjà anal\sées (i (jue.

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