A TABORA
(Dessin (le R. AVylsmau.)
88 LA TROISIKME EXI'ÉDITION RELGE
Allemand. Ses allures, empreintes de rondeur et de bonhomie, l'oul rendu populaire auprès de la population arabe, mais moins assurément que ses talents en médecine, auxquels tous ont largement recours. 11 s'est bien vite acclimaté à Kouyara, où il ne compte (|ue des amis.
Sur quatre Belges, nous sonnncs trois Flamands, MM. Popelin, Van den Heuvel et moi. Aussi n'avons-nous pas manqué d'échanger nos impressions dans les dialectes de Bruxelles, de Diest et d'Anvers.
Dîner excellent et pour la plus gi'ande partie européen. Mais ce qui nous charme par-dessus tout, c'est un pain rond de froment, forme belge, levé au moyen de Pondié. Nous le découpons en fines tartines, et quoic[ue le beurre, dû à la fabrication de notre anq)Iiityron, soit un i)eu rance, nous nous régalons comme des dieux. En effet, depuis Bruxelles, le i)ain nous avait fait complètement défaut! Il faut avoir passé par de longs mois de privations el de cuisine nègre pour apprécier notre bonheur.
Nous restons toute la journée à Kouyara, el la nuit est tombée lorsque nous regagnons notre caserne triste et maussade. M. de Leu ne va guère mieux. La lièvre uo l'a pas (juitté un seul instant. Pas plus que lui, nous ne fermons l'ieil, mis à la torture par les ti(|ues et les moustiques.
— Le lendemain, il s'agit de rendi-e visite aux autorités locales, déplaisante et fastidieuse corvée à laquelle M. Van den Heuvel nous a préparés. Nous nous réunissons chez lui pour nous diriger en corps vers l'habitation de Scheik bin Nassib, le frère du gouverneur arabe.
Du plus loin qu'il nous aperçoit, le rusé fonctionnaire se porte à notre rencontre, avec les démonstrations de la plus exquise politesse. Nous voyons en lui un homme d'une taille élevée, coiffé d'un turban de couleur, la barbe déjà grise, et offrant quelque chose du type juif, fait de madrerie cachée sous une apparence niaise.
Scheik bin Nassib nous accoste en multipliant les Yambo, yaniho, saita,s(ina (Salut, salut, encore, encore!) auxquels nous répondons sur le même ton. Le vieux diable nous comble de prévenances. Il nous invite à entrer dans sou Tembé, à large vérandah ombragée de luanguiers et de sycomores, derrière lequel s'étendent de riches banajieraies. Aussitôt, la table se couvre de mets nombreux et succulents : viandes froides, volailles flanquées de force pâtisseries el de confl-
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turcs variées. Pour la prcinirrc fois, il nous faut iiiaiii,n;'r sans fourchettes. Notre hôte, d'aillcui's, nous tient compagnie, atin de nous prouver, prohahlemenl, ([u'il n'a jtas l'intention d(^ nous empoisoinier, petit moyen en honneur dans ces parages.
La collation terminée, le Scheik nous engage vivement à allrr voii', sans tarder, son frère, le gouverneur Abdallah, établi dans le Kouïkourou, résidence du Sultan Séki. En prenant congé, nous admii'ons les magnifiques plantations d(3 bananes, entretenues par de nombreux esclaves, et les riches troupeaux, groupés autour des puits creusés aux confins du bourg, comme dans tout TOu-Nyaniembé. C'est un puissant seigneur que Scheik bin Nassib, et qui s'entend à soigner ses intérêts.
La roule escalade une crête de montagnes dominant le Kouïkourou dont l'aspect ne s'écarte guère de celui des autres Bomas du teri-itoire.
Nous pénétrons dans la cour intérieure de l'habitation, occupée par le Ouali (gouverneur). Cette construction, déjà ancieinie, est bâtie en briques grossières, séchées aux feux dévorants du soleil.
Abdallah bin Nassib, vieillard maigre, droit et osseux, jouit parmi ses soldats d'une grande popularité, due tout entière au liutin cpi'il leur a permis de faire sur les Oua-Zaramos et les Oua-Sagaras, soumis par lui, nominaleuKMit, au Saïd de Zanzibar. Emiemi juré de Mirambo, dont il contient l'ardeur conquérante, il est le seul chef que n'affronte point volontiei's le Bonaparte noir.
Sous le porche du Tend)é, s'étale en espalier une longue chaîne de condamnés frappés par la justice du Ouali. Les malheureux, le cou pris dans un carcan, ainsi que les forçats de Zanzibar, montrent ou artectent la inême indifférence pour leur sort présent. On dirait des bœufs couchés dans leur étable. La soumission au châtiment, même immédiat, constitue un trait typique des races orientales et barbares.
Le dialogue habituel s'engage :
■ — Sabalghi'ir ! (Que Dieu vous accorde une bonne joui-née. ) — Yambo, yambo, sanaî (11 va bien, il va bien.) — Karibl Karibl (Approchez.) Le gouverneur, redoublant de gestes engageants, nous conduit dans une pièce ayant quelque prétention à la décoration européenne.
Pour la première fois, depuis bien longtemps, nous trouvons de vraies chaises, sur lesquelles on nous invite à prendre place.
DO LA TUOISIKMK KXI'KDITION ItKLlJE
Aux miii'aillcs, dont le ciment s'effrite, l)i'illent des niii'oirs acci-ochés au milieu d'un arsenal de gueri'e, consistant en fusils de tous les systèmes, depuis le fusil à mèche arabe, à canon long et à crosse damasquinée, jusqu'au Winchester d'importation récente. Dans le fond, un gi'and lit se dresse, recouvert d'une courtej)ointe multicolore vn soie de Mascate.
Comme chez le Scheik, la table est servie à notre intention (>t, bon gré mal gré, il nous y faut fair(> honneur. Manger à si proches intervalles paraîtrait impi'udent même dans les climats plus favorables à la digestion. Le Ouali nous prêche d'exemple, comme pour nous rassurer sur ses dispositions à notre égard. Quelle joui'uée dcGamache! Je m'exj)lique maintenant les j)i'escriptions du Ramazan et la nécessité découper court, pendant un cei-tain temps, du moins, aux excès de table, entraînés par les profusions d'un troj» hospitalier' cérémonial.
Parmi la nombrtuise domesticité qui s'empi'esse autour de nous, tigui'enl les tils et les jeunes gens de la proche parenté du Ouali. Connue chez les anciens Romains, il n'existe, jusipi'à un certain âge, aucune différence entre les esclaves et les fils du chef de famille, ce (pii tend quelque peu à relever la servitude en l'assimilant à une espèce de tutelle patriarcale.
Le gouverneur nous demande nos noms et nous énumère ceux de de tous les voyageui'S qu'il a traités avant nous : Daoïtd, nitou meiua (David — Livingstone, — l'homme bon); Spilw, ingrêzi (Speke, l'anglais); Stuiitli, mericuni; capitani Cambi; capitani PopUnc; Padiri infiirii, frtotra (les pères anglais et IVaneàis); Daftar, en montrant le docteur Van den Heuvel, avec un sourire agi'éablement faux. — « Et maintenant, ajoute-t-il, je poui'rais nommer vapitani Ermuker et Boina-mdogô Bekr (le j)etit maître Becker). »
Le repas terminé, à notre grande satisfaction, les valets reparaissent portant des aiguières d'eau froide pour nous laver les mains, car de fourchettes pas d'apparence, si ce ne sont celles d'Adam.
Nous exprimons le désir d'être enfin présentés au monarque indigène. — « Je vais l'envoyer quérir, répond Abdallah. Le Sultan est malade et pauvre. 11 n'aime pas qu'on soit témoin de sa détresse. Aussi serait-ce le désobliger que de l'aller voir dans son palais en compagnie de voyageurs européens. « Bientôt après, on introduit dans la salle un nègre, vêtu, pour la circonstance, d'une chemise
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fraîchement lavée. Il a la démai'che timide et son œil morne et atone reste craintivement baissé vers le sol. — Lêté kitil Lété kiti ktma Soultani. (Donne une chaise, doime une chaise pour le Sultan), crie Abdallah à l'nn de ses fds. Et d'un air ironiquement protecteur, il fait asseoir le pantin couronné, tenu par lui en chartre privée. Soultfuii Mkouba Sana {Yoyez \e grand Sultan!) Puis, se tournant vers le malheureux : Semma mid(ii yako yotte. (Dis les noms de tes villages. ) Le docile monarque d'énumérer alors, machinalement, repris et soufflé à chaque instant par son maire du palais, les différentes localités relevant de sa dérisoire obédience.
A tour de rôle, nous allons secouer la main du royal abruti ({ui, à chacun de nos Yambo Soultani, répond invariablement sur un ton ])laintif : Baridi, Boina ! (J'ai froid, maître. )
Le gouverneur nous explique alors ([ue lorsque le Sultan a froid, il-prënd volontiers un peu de brandy. Eu sa qualité de luusulman, le Ouali ne peut lui permettre cette infraction aux lois du Coran, mais les Européens n'ayant pas les mêmes scrupules, rien ne s'oppose à ce que nous fassions droit à la requête du frileux monarque.
N'ayant point de cogmic sur nous, nous promettons de nous exécuter le lendemain. Cette assurance, transmise à Séki, paraît lui causer une grande satisfaction,
Le reste de la joui-née se passe chez le docteur Van den Heuvel, à former des proj(^ts d'avenir et à parler du vaste territoire ouvert enfui à l'activité européenne.
Puis, nous retournons au Tembé de Barein, comme on appelli^ pompeusement, ici, notre maussade et incommode logement.
Le nom d'Ou-Nyaniembé est celui de l'empire du Mtémi Séki qui habite le Kouïkourou situé à une lieue de Tabora. Autour de la résidence royale se groupent les villages de Kasoé, deMganga, de Tourou, de Kouyara, d'Ousokoué et nombre d'autres moins importants, commandés par des Moinangous, ou grands vassaux feudataircs appartenant à la famille même du suzerain. Mais comme nous l'avons vu, toutes ces autorités indigènes pbent sous la suprématie vigilante du représentant de Saïd Bargash.
Les Arabes vivent à ïchemtchem ( nom local de Tabora) en vrais seigneurs féodaux. Ils y affectent les allures dominatrices de leurs congénères de Zanzibar et, malgré l'action absorbante du Ouali, sont