LA TiioisiÈMi': kxi'KF)Hio.\ veia.e
les véritables maîtres du pays. !)(> fait, ils tiennent entre leurs mains tout le commerce de ces parages fertiles, })opuleuK et traversés par d'incessantes caravanes.
L'ivoire, tel est le grand ti'atic qui les y ivtient. La traite s'y est également conservée, mais d'une faron détournée. Les marchés publics d'esclaves ayant été supprimés, c'est de la main à la main qu'ont lieu les transactions, aussi nombreuses peut-être (pi'aupai'avant, et sons le contrôle même de l'autorité.
Comme j'ai eu, je crois, l'occasion de le dire, Tabora constitue le véritable no'ud de communication d'où partent et où convergent, dans Ions les sens, d'activés caravanes. C'est le seul point de jonction de la c(Me avec l'intérieur. On s'y i-cnd, pour s'approvisionner, de rOu-(janda au nord, d'Ou-Djiji et de Karéma à l'ouest, au sud de l'Ou-Rori et du lac Nyassa (route unitjucmcnt suivie par li^s Arabes), et à l'est de /an/ibar, via Bagamoyo.
C'est ici (pie, de temps imm(''niorial, on engage des porteurs et des ouvriers, introuvables partout ailleurstpi'à la côte, les autres peuplades, Oua-Sagaras, Oua-Gogos, Oua-Tatourous, Oua-Embas, Oua-Kaouendis, etc., etc. n'étant guère moins que voyageuses. Tout homme assez and)itieu\ pour (piitter son villag(^ et en quête d'un salaire relativem(Mit élevé, accourt à ïchemtehem. De là une i«>i)uhition aussi nond^reuse que variée, et se distinguant par des tatouages caractéristiques.
J'ai dit que les Arabes formaient ici l'aristocratie dirigeante. Leurs habitations sont construites comme celle du Ouali, en briques d'argile séchées au soleil (adobes). Leurs terrasses, en terre battue, légèrement. incliné(\s, sont parfois surmontées d'un toit de chaume, disposé en vue de l'écoulement des eaux. Une grande porte de bois poli, ou ornée de sculptures, et des fenêtres grillagées, donnant d(^ plein jjied sur le Barza, s'ouvi-ent dans la faeade principale. Ces dernières sont closes, le soir, au moyen de volets, les barreaux de l)ois restant à l'extérieiu". Les sculptures des portes, d'un travail curieux et l'éellenient antique, surchargées de détails et. d'arabestpies excluant rigoureusement la représentation de la ligure humaine, sont exécutées par des esclaves, dressés de père en tils à des métiers spéciaux. Quelques-unes, les plus som})tueuses, ont été commandées à Zanzibar même, et .sortent des ateliei'S du Saïd Bai'gash.
Tout autour de l'habitation seigneuriale, sont groupées les cases
des hommes libres et des esclaves qui en dépendent. De vertes ceintures de bananiers, des buissons de grenadiers aux fruits rougissants, des dattiers plantés par couples, des cocotiers en petit nombre, des manguiers touffus, des goyaviers et des citronniers font le charme principal de ces résidences, assez tristes à l'intérieur et aménagées principalement en vue d'échapper aux ardeurs d'un ciel implacable. L'aggloméré tout entier est protégé par une haie d'euphoi'be, au printemps éternel comme les gazons de Calypso. Dans tout l'Ou- Nvaniembé, l'euphorbe constitue, en réalité, une barrière infranchissable. Ses tiges, serrées et droites, contiennent un suc laiteux, considéré comme mortel par les indigènes, qui en enduisent leurs tlèches avant d'aller à la chasse aux éléphants. Xon seulement ils n'oseraient se risquer à affronter ce terrible obstacle, mais on prétend que les termites eux-mêmes s'en écartent prudemment.
Des passages ménagés dans les haies, qui atteignent parfois une épaisseur de plusieurs mètres, donnent accès aux portes fermées de deux montants, entre lesquels de lourds barreaux de bois mobiles sont suspendus à une barre de fer. Le jour, on relève simplement ce grillage, pivotant autour dé son axe et qui, la nuit, est rendu fixe par des traverses de sûreté.
Sauf en ce qui concerne M. de Leu, dont la santé continue à nous inspirer les plus graves inquiétudes, les journées se succèdent tranquilles et pleines pour nous de réconfort. Nous avions bon besoin de cette halte pour oublier les fatigues, les privations et les angoisses du périlleux voyage qu'il nous faudra reprendre dans quelques jours.
Ce matin, Tô octobre, en me levant, j'ai trouvé mon pauvre boy Daïmo étendu mort à quelques pas de mon lit, sur la natte qu'il occupait près de la porte du Tembé. Il a succombé pendant la nuit, et sans que je m'en aperçusse, à un accès de fièvre typhoïde. Déjà, depuis la traversée du Mgonda Mkali, Daïmo se plaignait de violents maux de tète. Il avait commis l'imprudence, après s'être rasé à la façon musulmane, d'aller sans turban dans le Pori. Un coup de soleil fut le résultat fatal de cet incroyable manque de précautions. Le repos absolu l'eût remis, peut-être, mais il fallait marcher, marcher toujoui'S. Je voulus le soigner; défiant à l'excès, il jetait les médicaments que je lui ordonnais de prendre. Toutefois, nous étions loin de nous douter,
en le voyant s'abstenir, à Tabora, des plaisirs bruyants de ses compagnons de route, qu'il couvait bel et bien une fièvre muqueuse. Daïmo, d'ailleurs, s'était toujours montré sobre et réservé. Ce n'est qu'au dernier moment que la vérité m'a été révélée par le docteur Van den Heuvel, et lorsqu'il était trop tard.
Cependant, l'époque de notre départ approche, et les préparatifs, déjà décrits à Bagamoyo, vont se représenter.
Prenant un parti radical, notre chef d'expédition congédie tout son personnel et prie M. Sergère de lui recruter une nouvelle escorte dans l'une des caravanes envoyées de la côte, à notre secours, par M. Greflfulhe. Quoique plus ancien en grade que le capitaine Popeliii, il se met sous ses ordres et me prie de foire de môme jusqu'à Karéma. Quant au pauvre de Leu, il n'est pas question pour lui de nous accompagner. Le docteur Van den Heuvel se charge de l'hébei'ger jusqu'à guérison complète, si son état, malheureusement très grave, permet encore de conserver quelque espoir de salut !
Nos adieux sont pénibles, car nous laissons derrière nous un excellent camarade que, peut-être, nous ne reverrons plus. M. de Leu semble avoir conscience de son état. Plongé dans une prostration complète, il répond d'un air sombre au prochain rendez-vous que nous lui assignons, le cœur serré, quoique le visage souriant.
M. Sergère, qui s'établit à Tabora, nous souhaite un heureux voyage.
Deux nouveaux boys nous accompagnent, Féradji et Sadallah, choisis dans la petite escorte de M. Popelin. Féradji, attaché au service particulier de M. Ramaeckers, est robuste et bien découplé. Laconique mais ponctuel, il rendra à son maître de meilleurs services que Férouzi, son prédécesseur, qu'il a fallu remplacer. Féi'adji, comme notre nouveau chef d'escorte, a servi sur mer et, par conséquent, possède l'esprit de discipline que M. Popelin, du reste, a eu l'art d'inspirer à tous ses honmies.
Sadallah, qui m'est échu en partage, maigre comme un clou et marqué de la petite vérole, tranche sur Féradji par une loquacité toute africaine. Il a également fait son apprentissage sur les Daous saïdiaux. Souple, et employant volontiers la flatterie, il a pour défaut capital un amour immodéré du Pombé, dédaigné par Féradji. Tous deux sont unis par la fraternité du sang.
On sait comment se passe cette cérémonie, déjà tant de fois décrite
96 LA TIIOISIKME EXCKDITION BELGE
par les voyageurs. Une légère incision à la poitrine, faite par les témoins, quelques gouttes de sang recueillies sur une feuille verte et versées sur la tète du frère d'élection, qui parfois va même jusqu'à les avaler, il n'en faut pas davantage pour sceller une union indestructible, comportant un dévouement absolu. Des réjouissances et des coups de fusil accompagnent l'échange des serments de fidélité.
Cette fraternité, toutefois, ne confère pas des droits égaux. Comme dans tout, en Orient et en Afrique, la supériorité de l'âge l'enqioi'te, pour se transformer en tutell(\ parfois sévère.
Aussi, Féradji, en sa (puilité d'aîné, exerce sur mon boy une autorité vigilante. Ce dernier néglige-t-il son service ou fait-il abus de boisson, son grand frère sait le rappeler à l'ordre à grands coups de Kourbach, acceptés en toute humilité. En revanche, Sadallah a-t-il quelque droit à faire valoir, ou se trouve~t-il engagé dans une contestation où il a le bon bout, son pi'ottM'teur pi-end fait (>t cause pour lui et n'a di' repos (pie lorsqu'il est parvenu à lui faire rendre justice.
Toute la zone cpif nous travci'sons ajiparaît ftM'tile et bien cultivée. L'épaisse forêt qui s'y étendait autrefois, a été transformée en Cliamba, ou terre cultivée. Nous foulons un sol roug(^ et crevassé, aux senti(M's encaissés entre des berges plantées de verts taillis.
Mganga, })etit village tout agricole, est assis au pied d'uni; roche qui l'abrite conti-e le vent d'ouest. C'est là que nous retrouvons nos amis et que nous campons avec notre nouvelle escorte.
De Mganga à Mtimousi, situé dans la direction du sud-ouest et où nous nous transportons le lendemain, il n'y a guère qu'une couple de lieues. La fécondité du sol se maintient et des campagnes en fi-iclie se déroulent à nos regards.
La caravane dépasse successivement les villages de Kasséghéra, de Mayolé, de Koi-Mrabou, d'Igonda, de Ndizia, de 31simbili, de Kakoma et de Kisinndé, situés dans la direction du sud-ouest. Nos divers campements n'offrent guère de particularités dignes d'être rapportées. Ce sont toujours les mêmes et fastidieuses étapes, couronnées de haltes fécondes en renaissants labeui'S. La lièvre, qui ne me quitte pas, me laisse assez insensible aux beautés du paysage. J'admire pourtant les grandes forets de IVIiombos, arbres d'une belle venue, espacés entre eux d'une dizaine de mètres, et dont le feuillage naissant nous offre un abri précieux contre les ardeurs du jour.
AL PAYS NOIIl 97
La première pluie est tombée à Igoiida, nous apportant un soulagement général. Quelles délices de sentir ruisseler sur tout le corps ces ondées rafraîchissantes! Il nous semble recevoir les humides caresses de la mrre-patrie, autrefois calomniée par nous. L'Africain, lui aussi, salue la pluie avec bonheur; et lorsqu'elle tarde, il accable le sorcier du village de ses malédictions.
Tout le personnel indigène est aux champs, car le printemps africain, la féconde Massika va commencer. La houe fonctionne et retourne la terre, avide de s'abreuver aux pleurs des sombres nuées.
Des teintes plus vives éclatent sur le feuillage et la nature a revêtu un aspect de radieuse jeunesse. Les oiseaux, eux aussi, ont de nouvelles parures. Muets durant l'époque de la mue, ils reprennent leur ramage et leur gazouillis.
Mercredi 7 novembre. — Enfin, la fièvre m'a quitté! Partis de Kisinndé vers six heures du matin, nous arrivons avant midi à une eau courante, baptisée simplement par les naturels du nom de Mtoni riviùi^î).. C'est l'Ougalla , affluent du 3Ialagarazi qui se jette à son tour dans le lac Tanganika. Assez inqiortante, surtout en temps de Massika, elle n'offre en ce moment qu'une eau parfois stagnante, coupée à gué en certains endroits.
Aux environs de notre campement, la rivière atteint ime assez grande profondeur. Hippopotames et crocodiles s'y ébattent fraternellement. L'aspect du terrain a complètement changé. Une végétation luxuriante et sauvage envahit les abords des eaux, dont les racines goulues semblent contribuer à épuiser les renaissants trésors. C'est bien hi nature africaine, dans sa farouche et imposante exubérance. Lt's éclaircies n'oftrent plus l'aridité morne du Pori, mais de grasses jirairies naturelles, aux hautes herbes fourmillant de gibier. Roger j'ourtant n'a abattu qu'un lièvre. >'otre Nemrod s'est attardé à la chasse aux hippopotames. Il a réussi à en blesser un, prouesse stérile à hupielle nous eussions préféré quelque chose de plus comestible.
Le soii-, nos hommes nous apportent une douzaine d'œufs de crocodile. Nous les cassons et voyons les jeunes sauriens, prématurément ari'achés à leur coque, détaler d'instinct vers la rivière.
Du Mtoni à Kambagoussia, situé à l'ouest-sud-est, il n'y a que quatre heures de marche, tout en forêt.
La population du village a pris les armes pour nous recevoir. Celte défiance est légitimée par des déprédations dont une grande caravane, en destination de l'Ou-Fipa, s'est rendue coupable. Mais nos allures pacifiques et nos assurances d'amitié ont bientôt humanisé les indigènes, qui, malgi'é le peu de provisions dont ils disposent, consentent à nous fournir le Posho nécessaire à nos porteurs. Nous trouvons mcmo à remplacer parmi eux neuf hommes qui ont définitivement déserté.
Nous passons toute la journée du lendemain à Kambagoussia, où nous sonnnes fort importunés par les abeilles. Leurs bourdonnants essaiiiLS s'abattent sur le village môme, se posant partout, sur les huttes, sur nos tentes, dans nos plats de riz sucrés au miel, dont avec quelque justice elles semblent revendiquer leur part. Filles se promènent sur nos mains et sur notre visage. Et il faut bien nous garder de les écarter par des gestes trop brusques, si nous ne voulons nous exposer à les voir se rassembler en corps d'armée pour nous larder de leui's aiguillons.
Désoi'inais, sur la route, nous éviterons de camper dans les villages mêmes, décidément hostiles aux caravanes. Arabes et Beloutcliis ont laissé dans ces régions une réputation détestable qui s'étend aux voyageurs européens. Les habitants craignent qu'entrés dans les Bornas, nous n'en profitions pour les piller; r\ toutes nos protestations ne serviraient de i-ien.
A Moina-Mlimouka, où nous arrivons vers midi, et où nous (tampons, aux environs du Boina n^consti-uit, notre attitude paisible rassur(3 les naturels dont nous attendons prudemment les avances. Peu à peu, ils se risquent à s'approch(U' du campement, apportant ûo^ provisions en retour desquelles ils reçoivent bonne mesure de cotonnades; et c'est enchantés de nous qu'ils retournent dans leurs foyers, emportant (lotis et chonkas d(\stinés à ivt'aire (pielqne peu leur tri'-soi-. ravi par les écumeurs de grand ch(»min.