‹ La troisième expédition Belge au pays noirChapitre 9 sur 33 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

7 septembre. — Partis à deux heures viui^t du matin, nous avons exécuté une marclie rapide à ti-avei's le dései't. Trois sentiers parallèles traversent le M gondaMkali dans toute sa longueur, ne s'écartant guère de plus d'une vingtaine de mètres. Les fenmies et les enfants, les porteurs lourdement chargés, ont pris celui du milieu. Ceux de droite e; de gauche sont suivis par les Pagazis, moins embarrassés de bagages, les soldats du gouverneur de Tabora, les Askaris — et par nous-mêmes, faisant bonne garde.

Dans le Pori, on ne bat jamais le tambour afin de ne pas éveiller la dangereuse attention des Rougas-Rougas, marchant en force ou en groupes isolés.

Il est neuf heures et demie lorsque nous campons dans le Tongo de Bibisanda. C'est entre Moalé et ce village abandonné que se trouve la ligne de faîte des deux versants de l'Océan Indien et du lac Tanganika. Nous allons entrer dans le bassin de ce dernier.

Le vaste désert, dont la traversée exige actuellement six jours de marche forcée, était autrefois peuplé et cultivé. Mais ses nombreux villages ont tous disparu pendant l'implacable guerre faite par Mirambo aux tiibus de cette région.

Rien de farouche comme un Tongo africain. Dans les champs abandonnés ensemencés autrefois de millet, de maïs, de patates douces et d'arachides, la végétation livrée à elle-même forme un lacis inextricable de'céréales, de lianes, d'épines et de cucurbitacées, qui a envahi les piliers, restés debout, des anciennes huttes et les toits à demi eflbndrés.

AU PAYS NOIK 83

Pendant quatre jours encoi'e, nous avons h aifrontor les horreurs de cet interminable Pori, Le triple sentier serpente successivement à travers des plaines — inondées au temps de la Massika, mais dont l'argile desséchée et abrupte rend notre marche difficile et embairassée, — des forêts de Miombos, dégarnis de tout ombrage, des fourrés épineux bordant la route et empiétant sur elle. De temps à autre, entre les branches flétries, nous apercevons les exhaussements de terre argileuse, surmontés de véritables cheminées, ménagés par les fourmis géantes et qui occupent souvent une étendue considérable. Des amas de broussailles et de lianes encadrent souvent les citadelles des voraces termites. Puis, c'est une pente raide qu'il faut gravir sous les rayons accablants du soleil à son zénith. Nos pas faiblissent, notre gorge se sèche, nos yeux s'injectent de sang. Seul de nous, l'invulnérable Roger a conservé sa vaillance et sa belle humeur. Ce qui l'ennuie, c'est qu'il ne peut chasser, sous peine d'attirer à nos trousses tous les pillards du désert. Quand, entîn, nous redescendons dans une vallée où nous espérons trouver de l'eau, l'espoir renaît, la marche s'accélère. Arrivés à l'étape où nous ne trouvons ordinairement qu'une mare fangeuse, nous nous précipitons, en nous bousculant, pour boire à longs traits une boue nauséabonde. Nos hommes se la disputent avec fureur. Que de rixes, de coups de fusil, de meurtres même, nous sommes obligés de laisser impunis ! Aucune disciplin(^ ne tiendrait devant de pareilles tortures. Ne nous inquiétons point de ce qui se passe dans les caravanes cheminant de conserve. Mais un de nos hommes vient encore d'être blessé d'une balle reçue dans le tlanc. Il ne passera pas la nuit. Un autre a été frappé d'un coup de lance, heureusement sans gravité. Nous ne poussons point l'enquête plus loin, de crainte d'apprendre bien d'autres excès provoqués par l'implacable soif.

Nous faisons des marches forcés de huit à neuf lieues. M. de Leu et moi, nous grelottons la fièvre. Quant à MM. Popelin, Ramaeckers et Roger, ils sont en parfaite santé et nous réconfortent de leur mieux.

— Le 9, pendant la soirée, nous avons établi notre campement au bord du lac Tchaïa, déjà desséché en partie et transformé en un marécage où, pompée par les hautes herbes, l'eau devient de plus en plus croupie et infecte. Des hippopotames et des rhinocéros occupent les profondeurs humides, dont ils défendent l'accès. Nous sommes à

l'endroit où l'abbé Debaize et l'infai'tuné Penrose ont campé avant d'être attaqués par les bandits africains. Le lendemain, nous dépassons celui où l'ingénieur anglais a été tué avec six de ses hommes, après avoir opposé une résistance héroïque à ses féroces agresseurs. Des débris de caisses, de malles et de vaisselle, se voient encore dans la jungle.

Nos gens, un peu remontés par la perspective de la lin prochaine de leurs souffrances, nous racontent, comme une excellente farce, (jue les pillards, après s'être partagé le butin et avoir dévoré les provisions de bouche de la caravane, s'attaquèrent aux Daouas, trouvés dans la boîte aux médicaments et aux produits chimiques des caisses de photographie, pris par eux pour du sucre, ou pour des liqueurs fortes. Tous ceux qui participèrent à cet imprudent régal expirèrent, paraît-il, dans les plus atroces souffrances, portant assez providentiellement la peine de leurs méfaits. Les autres, croyant à quelque sortilège, prirent la fuite; d'où les nombreux vestiges de marchandises, de batterie de cuisine et d'instruments, abandonnés dans la vallée.

Dans l'après-midi du 11, nous arrivons à Iloura, situé aux confins du Mgonda Mkali. L'horrible marche est terminée et la joie éclate sur tous les visages. L'eau ruisselle, imbibe les vêtements desséchés et bientôt humecte à larges ti'aits nos gorges arides. Les Askaris, malgré notre défense, tirent force coups de fusil, annonçant aux indigènes qu'une caravane est arrivée et désire acheter des vivres. Aussitôt, bon nombre d'honnnes et de femmes arrivent, portant sur leurs tètes du sorgho, du maïs, des patates et des volailles. Festin sur toute la ligne et amples libations de Pombé !

Le lendemain est consacré au repos.

Tout le monde en a grand besoin.

Mercredi 13. — La caravane est repartie ce matin, et après la traversée de quelques forêts, au sol rocailleux, s'est établie au bord d'un Mtoni, petite rivière située à sept lieues et demie d'Itoura. Le jour suivant, nous campons à -Roubouga, distant de huit lieues à peu près, et le surlendemain à Kigoua (quatre lieues). Ces deux dernières localités ne sont plus habitées.

Le samedi, nous déjeunons près du Mtoni situé à cinq lieues plus loin, et l'après-midi, vers trois heures, la tête de la caravane opère son

entrée à Kasoé, premier village de l'Ou-Nyamoiiézi. Kasoé est gouverné par un Moinangou (membre de la famille royale) du Mtémi Séki, grand Sultan de cet important et riche territoire, et dont 1*^ Kouïkourou s'élève à une lieue de marche de Tabora.

Un vieil Arabe, de mœurs hospitalières, habite le Borna. Il est venu à notre rencontre et nous a invités à nous asseoir sur son Barza, pour nous y régaler de confitures et de café.

Depuis plusieurs jours, la fièvre n'a pas quitté notre camarade de Leu, incapable d'absorber aucune nouri-iture. A diverses reprises, il est tombé de son àne. Comme ses forces l'abandonnaient complèt(^ment, je suis resté auprès de lui et l'ai couché sous un arbre, en lui disant de prendre quelque repos. Au bout d'une couple d'heures, il s'est déclaré un peu mieux, et nous avons pu i-cjoindre le camp à la tombée de la nuit.

Dimanche 17 octobre. — Entrée triomphale à Tabora, où nous séjournerons quelque temps avant de nous diriger sur Karéma.

Il est encore d'usage de laisser ici, le premier jour, aux hommes d'escorte, la licence de tirer autant de coups de fusil qu'il leur reste de cartouches. Nos Askaris s'en donnent à cœur joie.

Tous sommes logés dans le Tembé loué par nous au gouverneur arabe Abdallah biu Nassib. L'installation laisse à désirer sous le rapport des aises.

Nous serons bien autrement incommodés ici que sous nos tentes de campagnes. Les vieilles habitations arabes, d'un extérieur assez imposant, sont pleines de vermine. Les plafonds servent de refuge à des myriades de tiques africaines qui, la nuit, se laissant tomber sur l(>s couchettes, provoquent, en se promenant sur notre épiderme, d(^s démangeaisons insupportables et nous tiennent éveillés sous leurs cruelles piqûres.

Quelque peu confortable que se présente notre demeure, elle paraît cependant un palais à M. de Leu, de plus en plus accablé et qui n'aspire qu'après un repos absolu. Nous prenons à son égard toutes les précautions dictées par l'expérience, et après l'avoir laissé sous bonne garde, nous nous disposons, M. Ramaeckers et moi, à partir pour Kouyara, où le docteur Van den Heuvel nous attend pour dîner. M. Sergère se joint à nous et nous voilà, trottinant sur nos ânes, — je monte celui de notre pauvre camarade, — dans les larges sentiers

AU l'AYS NOIR

serpent;iiit à travers des endos. Nos grooms nous accompagnent,

seuls, courant devant les montures, car Askaris et porteurs sont allés à leurs aftaires, c'est-à-dire à leurs plaisirs. Nous les entendons derl'ière les haies d'euphorbe, braillant, buvant à grandes lampées le Pombé brassé à leur intention, brûlant de la poudre, sonnant du clairon, du titre, et battant le tambour.

Le vaste territoire de Tabora est presque entièrement circonscrit par de hautes montagnes. Du sommet de l'arête, reliant deux chaînes, nous voyons se dérouler le riant panorama au milieu duquel le village de Kouyara, célèbre par sa fertilité et ses ressources bovines, profile les silhouettes pointues de ses toits de chaume et les terrasses plates de ses Teinbés.

Nous approchons du Tembé du docteur Yan den Heuvel que Férouzi nous signale avec admiration. Notre compatriote nous fait la réception la plus chaleureuse. C'est, conmie on nous l'avait dépeint, un homme

de stature robuste, ayant les

^ --. cheveux et la barbe d'un blond

x'^ry?^- pâle, ce qui le fait quelque peu

'~ "^ essembler à un

Page 1