CHAPITRE VU
Nous veiiioiis à peine de planter nos tentes, lorsque quatre coups de fusil, tirés au lointain, nous annoncèrent l'arrivée d'un courrier. Nous nous précipitons à sa rencontre et nous nous trouvons bientôt en présence de quatre Askaris, porteurs de nouvelles du capitaine
Cambier.
A bout de forces, sinon de courage, épuisé par les privations et les -angoisses de la dernière guerre, ébranlé surtout par les désertions qui continuent à se produire autour de lui, l'énergique lutteur craint de ne pouvoir aller jusqu'au bout de sa tâche.
Lorsqu'un homme de ce caractère et de cette intrépidité agite froidement et prévoit l'éventualité d'une mort prochaine, il n'y a pas un instant à perdre. Le capitaine Ramaeckers partira immédiatement, accompagné seulement de quatre hommes portant son lit, les provisions indispensables et les objets de première nécessité.
Dimanche 21 novembre. — Départ à six heures du matin. Le sol, plat jusqu'ici, descend brusquement. Vers huit heures, nous dominons une immense étendue de terrains boisés, bornés à l'ouest par une haute chaîne de montagnes.
Peu de temps après l'avoir gravie, nous campons près d'un étang situé un peu au delà du village de Mounié-Pambala, dont les habitations s'encaissent dans une dépression du coteau. L'eau, de teinte verdàtre et évidemment croupie, est mauvaise à boire. Point de vivres non plus. Les Rougas-Rougas de Mirambo et de Simba ont passé par ici. Des crânes blanchis, semés le long du chemin et tranchant sur le
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loii rouge-f(M' du sol, attostenl le cai'iKiii,!' dont, ces lieux désolés ont été 1(! sanglant théâtre.
Nos porteurs font preuve d'assez bonne volonté. Le servic(3 que nous avons exigé d'eux, jusqu'ici, n'est pas bien faligaiif, du reste.
L'étape suivante s'annonce autrement longue et rude. Nous aurons à gravir la pente escarpée de la chaîn(^ que nous ap(M'cevions liiei-, se découpant sur l'horizon lointain. Au bout de ciiK] hcMU'es et demie de marche, nous campons sur un vaste plateau. L'eau (pii sourd des hauteurs est fraîche et limpide. Sur la route, toujours des crânes humains, décharnés par les fourmis et desséchés au soleil.
Mardi 'J,'J itovcnihre. — Quatre heures de mai'ch(% à peine, nous séparent du village où Simba, l'avide ei and)ilieux chef de l'Ou-Savii'a a établi sa l'ésidence,
Simba (le lion) est Moinangou, ou grand vassal du Sultan de l'Ou- Nyanicmbé, son trère aîné, contre l'autorilt' (hupiel il conspii-e jalousement. Se fondant sur des griefs réels ou imaginaires, mais insjiiiV' surtout par la soif de pillage (pii domine la politique martiale de tous les monarques africains, le rusé vieillard n'a pas hésité à s'allier à Mirambo pour accomplir, de conct^i't avec lui, une (i'uvr(> de dévastation et de carnage.
Le Boma, oîi nous entrons en bon ordre, est pour le moins aussi considérable (pie le Kouïkourou de Mdabourou, sui- les ruines (bupiel nous avons campé avant de séjoui-ncM- à Taboi'a. Encore exultant de récentes victoires, les habitants les célèbrent jtar de bruyantes réjouissances. Partout l'on boit, l'on lestine, l'on danse, l'on bat du tambour. Et cependant, les travaux des champs viennent de commencer. Mais grâce anx dépouilles des vaincus, nos turbulents héros ont du pain sur la planche pour longtemps encore.
Tn Nyampara vient au devant de la caravane et nous conduit dans la cour intérieure du grand ïembé qui nous est réservé. Nous y (>nq)ilons nos ballots et procédons à l'érection des tentes. Connue, depuis Igonda, la pluie n'a pas ce.ssé de tomber, les piquets ne tiennent point dans le sol détrempé où nos pieds enfoncent à chaque pas.
Nous ne sommes occupés qu'à relever les tentes qui s'abattent sui' nos tètes comme des capucins de cartes. Heureusement, nos marchandises sont plus ou moins à l'abri, grâce aux bâches imperjuéables dont nous sommes munis.
— Nous avons à peine terminé notre installation, que des rumeurs confuses et un bruit de pas précipités annoncent la visite du Moinangou. Simba s'avance, revêtu de la chemise blanche empruntée aux Arabes et coiffé d'un petit turban. En guise de sceptre, il brandit une longue canne de jonc dont il se sert pour rosser libéralement les esclaves nègres, qui se dispersent devant lui comme une volée de mouches dérangées dans leurs agapes.
Ces brutalités sont d'ailleurs purs badinages, à côté des moyens affreux auxquels certains Sultans recourent pour soutenir leur prestige, et qui consistent en odieux sacritices d'esclaves et de femmes, massacrés sans rime ni raison.
Le Sultan est un petit homme, maigre et sec, aux cheveux déjà grisonnants. Rien en lui ne décèle le guerrier que je m'attendais à voir. En dépit de son nom pompeux, c'est plutôt un renard cruel et rusé, ayant fait société avec Mirambo, le véritable lion, pour avoir sa pai't de curée. L'œil, perçant et dur, est chez lui impénétrable et rien ne bouge dans ce visage de bronze, cuit au feu d'indomptables passions. Grand buveur de Pombé, Sind^a s'enivre quotidiennement aussitôt qu'il a expédié les affaires, peu compliquées, du reste, de son gouvernement.
Le conseil vient sans doute de tinir, car Simba est encore à jeun, à moins que, prévenu officiellement de notre approche, il n'ait tenu à conserver le plein usage de sa raison. Une demi-douzaine de chefs, en turban comme lui, ou la tète découverte, l'entourent respectueusement. Ils portent le pagne et le manteau de couleur, taillés dans des étoffes de choix. La campagne doit avoir été brillante, car depuis les Nyamparas jusqu'aux humbles habitants du village, tous déploient un luxe en désaccord avec la simplicité des mœurs africaines. Seul, le Moinangou n'a rien changé à ses habitudes et à son costume. En apparence, il semble avoir cuvé depuis longtenqis le vin du triomphe.
Simba nous aborde avec une sorte de cordialité et nous demande des nouvelles de Tabora. « Comment va son frère aîné Séki?... Et Abdallah bin Nassib? Est-il toujours aussi respecté et aussi craint? » Puis c'est du commerce d'ivoire et d'esclaves qu'il s'occupe, du mouvement des caravanes, etc. Le Moinangou paraît parfaitement au courant de tout ce qui se passe dans le rayon avoisinant son territoire.
Le goût prononcé de Simba pour le Pombé national ne le rend point injuste à l'égard de nos alcools européens. Sans croire se départir
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do sa dignitù, il nous demande d"nn air dégagé si nous n'aurions point une gorgée de brandy à lui offrir.
Nous lui en promettons une bouteille, en lui assurant que c'est tout ce qui nous reste, son fi'ère Séki avant épuisé notre cave pour se réchaufff^'.
— Oh! moi, dit-il, je n'ai pas besoin de ra. Tout au contraire, le brandy me rafraîchit.
Au mot de brandy, les Nyamparas ont dressé l'oreille, mais ils en seront pour leur espoir déçu. Lorsque nous songeons que quelquesuns d'entre eux ont peut-être trempé dans le massacre de nos frères, nous regrettons que le sang innocent, versé par eux, ne les ait pas empoisonnés!
— li nous faudra rester trois jours dans ce nid de brigands. C'est la régie.
Outre l'éternelle question du Hongo, nous avons à faire nos provisions de bouche. M. Popelin, indépendamment de la bouteille de cognac stipulée, envoie à Simba une pièce de soie de !Mascate, richement brodée d'or et, pour ses chefs, quelques pièces d'étoffe de qualité inférieure. Les vivres se trouvent en abondance, surtout le ri/. dont nous emporterons une bonne quantité.
La curiosité des habitants est extrême et nous sommes obligés de clore nos tentes pour déballer les marchandises de quelque valeur. Le bien mal acquis semble avoir exalté encore leur convoitise, partagée, d'ailleurs, par leur digne souverain. Lors de sa visite, c'est avec un empressement avide que Simba examinait nos armes et s'en faisait expliquer le mécanisme perfectionné.
La nuit, nous pouvons à peine fermer l'd'il. Les danses, les cris, les battements enragés des tambours se prolongent jusqu'à l'aube. Cette orgie de pillards nous donne singulièrement sur les nerfs. L'habitude du travail est si bit-n perdue pour le moment, qu'il faut, à coup de tam-tam, avertir les hommes libres qu'ils seront de corvée le lendemain. Encore n'est-ce point de labourage ni de semailles qu'il s'agit, mais d'arbres à aller couper dans la forêt pour compléter les travaux de défense.
Lorsqu'il n'est pas ivre, le vieux Simba a une idée très nette de la situation, et c'est fort adroit à lui de tout organiser pour se mettre à laiiii des représailles. Il continue à se montrer poli, d'ailleurs, et
même prévenant à notre égard. En retour de notre tribut, il nous a envoyé un bœuf et ofîert de compléter notre personnel par quelquesuns de ses esclaves. Chaque matin, il vient nous voir, avant de commencer ses libations, à l'exception, toutefois, du second jour où, à quinze pas, il exhalait une insupportable odeur de cognac. Toute la bouteille y aura passé. Aussi bien, la tentation était trop forte i)0ur un conquérant de cet acabit.
— Au moment du départ, nos porteurs nous suscitent de nouvelles difficultés. Ceux fournis par Simba ne sont pas les moins exigeants. Boudant leurs fardeaux, dont ils n'ont pas l'habitude, il les déposent à terre, s'arrêtent, en menaçant de nous faire subir de grands relards. Le pis est que nous n'avons sur eux aucune autorité. 11 n'y a <iu'à Simba lui-même qu'ils obéissent et encore sous la menace du bâton.
Il est iiuit heures avant que nous puissions nous remettre eu marche. Chacune de nos tentes, dont l'humidité a doublé le poids, est portée par deux hommes accouplés, mode de ti'ansport jiarticulièi'cment antipatirupie aux Paga/is. Sindja, qui assiste à nos i)ré[iaratifs, nous souhaite un heureux voyage.
De i)lat et légèrement ondulé — à part quelques exhaussements en forme de gradins, — le site devient fort accidenté et nous serions ]>lus impivssionnés par ses beautés pittoresques si de graves préoccupations ne nous absorbaient point.
Vers onze heures, nous nous arrêtons au bord d'un ravin oii bruisseut les eaux limpides d'un ruisseau (pie la Massika convei'lira bientôt en torrent.
J'ai toujours la lièvre. Quand donc i)ourrons-iious, établis à poste fixe, goûter enfin un repos chèrement acheté?
Aujourd'hui, 20 novendjre, nous avons eu à traverser une petite rivière fangeuse et embarrassée de roseaux. Cela nous a \)vis une bonne heure. Les deux âiu'S qui nous restent, y compris celui de Roger, ont failli être engloutis jnu- la vase et il a fallu les etïorls les plus énergiques pour les tirer de ce mauvais pas.
Il pleut toujours à torrents.
La marche est aussi fatigante que le ])aysage grandiose et fécond en surprises. Ce ne sont que montagnes boisées, cimes capricieusement découpées sur l'horizon où roulent de soudures nuages gonflés de
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pluie, roches bizarrement taillées par ce grand artiste qu'on appelle la Nature, gorges imposantes et ravins déjà inondés.
Nous dépassons trois villages du district de Kaloungou, récemment saccagé par Simba et Mirambo. Le dernier est déjà réoccupé par ses anciens habitants qui, pendant les hostilités, s'étaient réfugiés dans le Pori. Il se sont mis aussitôt à cultiver leurs champs fertiles. Ces gens, inoffensifs et laborieux, en veulent mortellement à Simba qui a appelé Mirambo dans le pays, et lui attribuent l'entière responsabilité des désastres de la guerre.
— Plus de fièvre ! C'est d'un pas joyeux que je fournis la traite de trois heures et demie qui nous sépare de la limite extrême de Kaloungou, où nous campons le jour suivant. A mesure que nous nous rapprochons de Karéma, les réclamations de nos porteurs deviennent moins âpres. En leur tenant tète, nous avons adopté le meilleur système.
Étape de quatre heures, jusqu'au village de Ohanda, situé dans rOu-Kaouendi, et à proximité duquel nous plantons nos tentes, après avoir traversé, ayant de l'eau jusqu'à mi-jambes, ime petite rivière, aux berges plates. Nous n'apercevons point trace d'habitations. Le village est établi au centre d'un épais taillis, impénétrable au regard. Il a été respecté par Mirambo, moyennant un tribut et l'engagement d'une stricte neutraUté. Nos hommes obtiennent la permission de fourrager, mais contre payement de dix dotis de Mérikani, abandonnés parle capitaine Popelin.
Le lendemain, nous allons camper sur la lisière de la plaine marécageuse de Katavi (quatre heures de marche dans la direction do l'ouest-sud-ouest). Le pays, maintenant dans toute sa splendeur, nous a offert des tableaux variés à l'infini. Le gibier abonde. Aussi, Roger s'est-il mis gaillardement en chasse. Moins d'une heui'e après, l'un de ses hommes revient avec la queue d'un buffle, en témoignage des exploits de notre grand veneur. Vingt Askaris sont envoyés par nous poui' rapporter les morceaux dépecés de l'animal.
Cette excellente aubaine a pour effet de ramener parmi nos hommes la joie et l'apaisement. Les morceaux de choix prélevés pour notre consommation personnelle, le reste de la bête est remis aux diverses brigades, qui se le partagent en toute équité. Quatre piquets fichés en terre, supportent, à hauteur d'un pied et demi, un grillage
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de bois vci't sur lequel la viande, découpée en lanières de la longueur d'une coudée, est disposée perpendiculairement. Clia([ue brigade a son tbver particulier dont la tlamme, soigneusement alimentée, pétille itis([u'à l'aube. Ainsi préservée pour longtemps de la décomposition, la ciiair à moitié carbonisée est empaquetée et attachée extérieurement aux charges de nos hommes. Cela lait, toute la bande, cetl(^ fois de belle et vaillante humeur, s'engage dans la plaine inondée, pour disparaître bientôt entre les roseaux secoués par la brise matinale et dont s'élève un bruit rauque, i-aj-pelant à s'y méprendre le rugissement du lion.
La traversée dure ti-ois heures et s'opère avee assez de facilité, la pluie n'ayant pas encore envahi complètement la Boga de Katavi. Puis le sol s'exhausse et la végétation, gontlée dr sève, repaiaii verdoyante et lustrée.
Quel contraste entre les deux saisons extrêmes, le Kijioi et la Massika! Tout était torrétié, aride, sans verdiu'e. Mais, voilant le trop im[)lacable azur, des nuages pivssès roul(>iU dans ralmosphèiv rafraîchie. Leurs lianes, gonflés d'humides trésors, eirvent sur la terre attamée de jiluie. Bientôt, le sol fendillé s'amr>Iit et se féconde. Quel((ues j(Mn's suliisent pour le transformer en vert(^s pelouses où les premières tleurs balaneeiit co([uetteineiit hiu'S cassolettes. Les arbi'es se couvrent d'un tendre feuillage, tout seiid)le renaître à la vie. ('/est la saison où niellent les oiseaux et où ils se parent de plumes plus brillantes. Beaucoup, (pii s'étaient tenus eachés au itlus [irofoiul des bois, reparaissent friands de gi-ain nouveau, de larves et de fruits. Et dans les marécages, dont la croûte sèehe redevient vase et limon, le coassement des batraciens doiuie une voix au paysage, jusque-là muet, de la jungle africaine.
Après avoir traver.sé la plaine d'Ou-Goué, où abondent zèbres et girafes — à la grande mortification de Roger, oliligé de suivrez passivement la caravane, — nous dépassons une chaîne de montagnes, s'étendant au nord-sud. Nouvelle Boga et nouvelle chaîne, parallèle à la première. Enfin, nous débouchons dans la plaine de Katakoi, la plus riche, peut-être, en venaison qu'il y ait dans l'Afrique orientale. Les orchidées de différents genres et les liliacécs jaunes et blanches, épanouies aux fraîches nappes de la Massika, embaument l'immense pelouse qui a succédé à l'aride bruyère d'il y a quel([ues jours à
peine. Roger n'attend pas que nous ayons déplié nos tentes, et le soir nous mangeons de sa chasse.
Des troupeaux de buffles sillonnent les plaines et les bois avoisinants la station de Karéma. On les voit errant en colonnes serrées, les génisses au centre, protégées par quelques grands taureaux, aux cornes redoutables, trottant en tète et en queue. Lorsqu'ils s'arrêtent pour brouter, c'est le muffle tourné dans une seule et même direction. Un coup de fusil jette-t-il l'alarme parmi eux, sans se demander où est l'ennemi, ils parlent à fond de train, piquant tout droit et balayant tout sur leur passage. Malheur au chasseur imprudent qui les aurait abordés de front ! Il serait broyé comme les arbres déracinés et foulés aux pieds de la trond^e vivante, bondissant sous l'aiguillon de la peur. On arrêterait plutôt un ouragan que leur course indonq^table, soulevant des tourbillons de poussières. Des beuglements plaintifs apprtrnnent au chasseur si le coup a porté. Mais le buffle a la vie dure. Laissé en arrière par ses compagnons affolés, il se retourne contre l'ennemi, et souvent ne s'abat qu'au troisième ou au quatrième coup.
Ainsi que, dans h'S jungles indiennes, le tigre est suivi du paon, le buffle afi'icain a son compagnon dans la gent ailée. Au-dessus des troupeaux sauvages, planent des bandes de Yangué-Yangués, ou héi'ons pique-bœuf, au plumage blanc, qui fourragent dans les bouses laissées par les noirs ruminants.
Les indigènes affu-ment que ces oiseaux avertissent les buffles de l'approche des chasseurs. Le fait peut être exact. Mais ce qui est plus certain, c'est qu'on peut se fier aux Y'angué-Yangués pour trahir à distance, par leurs cercles concentriques, la présence de grands troupeaux.
Les habitants du village, dans l'espoir de nous arracher un Hongo illicite, ont retenu prisonnier un de nos hommes envoyé aux provisions. M. Popelin leur dépêche quatre Askaris, pour les menacer de sa colère. Si le captif ne nous est pas rendu immédiatement, nous donnerons l'assaut. La crainte l'emporte sur la cupidité. Une demiheure après, nous voyons revenir notre ambassade armée avec le Pagazi délivré.
— Partis à six heures du matin, à onze heures et demie nous
établissons notre campement pi'ès d'un petit étang formé par les pluies. Le chemin serpente dans les gorges étroites, entre des montagnes couvertes d'épaisses forets. Scènerie admirable dont nos yeux ne se lassent point !
Roger vient encore de tuer une antilope, dont nous mangeons, au souper, les meilleurs morceaux.
— Nous touchons au terme de nos peines. Demain, la caravane fera son entrée solennelle dans la Station européenne de Karéma!
Au moment du départ, la pluie a cessé, remplacée par une bruine persistante. Depuis six heures jusqu'à onze heures du matin, nous cheminions tantôt dans la vallée, tantôt dans la montagne. Arrivés sur un point élevé, nous apercevons tout à coup, au lointain, mais sur une faible étendue, et voilée de brouillard, la masse grise du Tanganika!
La caravane avance péniblement, tout le monde est épuisé de fatigue. Seulement vers trois heures de l'après-midi, nous débouchons des gorges de montagnes en vue du village de Kafissya.
Situé au bord d'une rivière au lit profond, bien qu'encore médiocrement alimenté, Ratissya s'étend dans une plaine, bordée au loin par une chaîne de montagnes peu élevée et où se dressent quelques groupes de grands palmiers, de l'espèce dite borassus.
L'enceinte du Borna, sur laquelle se balancent, au bout de longues perches, des crânes d'hommes, de buffles et de lions, se compose d'une forte palissade et d'un fossé qui ajoute à sa force défensive. La population s'étant fort accrue, grâce au voisinage d'un Européen servi par un personnel considérable et faisant appel aux travailleurs, il a fallu construire une nouvelle palissade pour donner place aux habitations nouvelles.
Au centre se dresse le Songhèro ou Kouïkourou du Sultan Tchiata, vieillard à barbe grise, gros et gras comme un chanoine, à rencontre de la plupart de ses congénères princiers, et qui semble n'avoir pas suffisamment médité la maxime arabe : « Sois sobre. Un corps trop gros maigrit l'esprit. » C'est là que trône le corpulent monarque qui s'est dérangé, en personne, pour nous souhaiter la bienvenue. Il s'en acquitte, non pas à la manière africaine, mais en se servant de la formule arabe : Salaam ! Salaam !
Tchiata est vêtu d'un simple pagne de couleur, qui laisse à découvert sa poitrine velue comme une palatine grise.
110 L.V TUOISlKMt; KXI'KDIIION ItKI.CK
Quelques (lii:;iiitaire.s — eux, eu rostunie i^ala cl oimk' de hraecicts eu cuivre ou en ivoire, où se balauecnt des anudetlcs — IViiioui-cul respectueusenieut.
Tchiala (Sf le suzerain des villages de Kalaniba et de Kaivina, irgis ])af deux de ses grands vassaux, les Sultans Sii'anda cl Kangoa. Ceux d'Ou-Goué et de Katakoi le reconnaissent connue Mouaiui, ou cuijk^l'cui' de rOu-Kaoïicndi, })r()vince qui, au dire des vieillards, aurait été jadis bien autreinent peuplée et riche en bétail.
l.a réunion de quelques villages indépendants, ivgis par aulanl de Témis, ou rois assistés de leur conseils, fonne le district de l'Ou- Kaouendi, j)]acé sous l'autorité supérieure du plus ancien souverain.
En sa (pudilé de Mouami, Tcliiata, titulaiiv actuel de la suzeraineté, niarclie ajjpuyé sur une grande canne terminée en forme de triangle, et ornée au sommet d'une tète grossièrement sculptée.
Après avoir pris congé du puissant monarque, (IduI renq)ire é(piivaudrait presque à l'étendue de la Belgique tout enlièie, nous l'clraversons le Mioni, héi-issé de roseaux, et allons camper à l'ondjre d'un inassit' de verts palmiers.
Il est cinq heures de l'après-midi, nos porteurs ne tiennent plus sur leurs jand)es. A i)eine ont-ils installé nos tentes et pris (pielques l)0uchées de nourriture, qu'ils s'endorment d'iui sommeil de ])lomb, la tête sur leur ballot.
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