CHAPITRE yill
SaiiH'di 4 décembre. — A sept heures, seulement, nous nous remettons en route dans la direction du sud. A la plaine de Katissya a succédé une chaîne de montagnes peu élevées, au sol rouge et semé de rocailles qui rendent la marche pénible et même dangereuse.
jMalgré les durs calus protégeant les pieds de nos hommes, plusieurs se blessent, et tous souffrent cruellement. Le cuir de nos chaussures se déchire et nos empeignes entaillées menacent ruine. Il nous faut gravir avec précaution le sentier, large à peine de trente centimètres et profondément creusé par les eaux pluviales dévalées des hauteurs. Entui, nous descendons dans la Boga de Karéma, couverte de hautes herbes et de Matétés, grands roseaux de cincj ou six mètres de hauteur, aux feuilles tranchantes comme des lames de sabre. Nous nous y engageons résolument, au grand dam de notre épidermc, et traversons la rivière, aux bords de laquelle est établi le village indigène de Karéma.
Sur l'autre rive s'étendent des champs coupés de clôtures de joncs, oomme ceux de Kafissya, et que la population agricole achève d'ensemencer de maïs.
— Yumbo, Yumbo sannl — Ouangalouka! — Maholo Gogo, Kasinudél Ces salutations amicales en ki-souahili, en ki-nyamouézi et en ki-kaouendi — ce dernier dialecte parlé dans la localité même, — se croisent sur notre passage, trahissant le caractère composite de la population, attirée vers cette région depuis l'établissement d'une Station européenne.
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1.0 vilhii^c de Kaivma, moins vioudn i[\\o cT'lui do Kafissya, ost construit d'après le même système do défense.
C'est ici que gouverne le Sultan Kangoa, membre d'tuie aiu-ieiuK; famille régnante et remplaçant un prince détrôné, il y a quelipios années, par Matoumoula, le chef redouté des chasseurs d'éléphants, dont l'influence s'étend encore ouvertement sur toute la contrée. Ce dernier, suzerain in partibns, prélève encore à Karéma un tribut annuel ((ui lui est fidèlement payé. C'est de lui <pio lo capitaine Cand)ier a obtenu sa concession par un traité cw règle, transmis au siège de l'Association Internationale Afrii'aine.
Après avoir dépassé le village, nous traversons, en ayant de r(>au jusqu'à la ceinture, une petite rivière bordéf^ de joncs. Il nous reste à gravir une montagne pour entrer dans notre nouveau domaine. La caravane marche en bon ordre, ranimée par la per.spective d'un l'opos prochain; les tambours battent, les clairons, réveillés par des lèvres inexpérimentées, frappent l'air d'appels déchirants, coupés par la note gaie de notre (îfrc de campagne. I\I. Popelin ayant pris les devants, c'est maître Rogor qui tient la lile dont je surveille régiemontaii'ement l'ai-rière-garde.
Parvenu au point culminant de la montée, je m'étais assis un instant sur un bloc de schiste rouge, pour atl(.'ndre et presser les derniers traînards, lorsque je vois s'avancer vers moi un Europé(Mi, aux. traits amaigris et hàlés. Dieu soit loué! c'est le capitaine Cand^ier, encore un peu faible, mais suflisamment l'cmis, pourtant, du mal cruel qui avait failli le mener aux portes du tond)eau. Il me serait impossible de décrire la joie, l'effusion, l'admiration et le respect avec lesquels je serre la main de notre doyen sur la terre africaine.
Le capitaine Cambier est jeune encore. J'ignore exactement son âge, mais à mon appréciation il ne doit guère avoir plus de trente-six à trente-huit ans. Bien que relevant à peine de maladie et ébranlé encore par de cruelles épreuves, il n'a certainement rien perdu de sa première et intrépide confiance dans l'œuvre aujourd'hui en voie de consolidation. Il y a dans ce type énergique à la fois du pionnier et du soldat, (^t il répond bien à l'idée que je m'en étais faite d'après les lettres lues à Bruxelles, au bunwu de l'Association.
— Eh bien, mon brave, me dit le capitaine Cambier, il paraît que
votre chemin n'a pas été précisément semé de roses ! Mais le plus foi-t est fait, et si la fièvre et la dysenterie le permettent, vous pourrez prendre ici un peu de bon tomps. Cependant, il ne faudrait pas
.i'.C'^s. ri-.
\.\: CAi'ITAINK CAN.r.lKli
(Dessin de A. Heins.)
croire que nous sommes au bout de nos peines. Il y aura encore à piocher, et ferme.
— Je l'espère bien, capitaine. On ne fait pas des voyages comme
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cohii-là ])()\u' se croiser les bras à l'ai'rivét!. Mais où doue esl la Station Belge? »
En effet, j'ai beau écarquiller les yeux, je ne vois pas trace d'Iiabitation, bien ((ue du point élevé sur lequel nous nous trouvons, on jouisse d'un(> vue complète du lac, ([ni sVlend à itci'le de vue, juaiiitenant, en pleine lumière et déroulant sa nappe d'un bleu pfdc, grivelée de vif-argent.
Le capitaine Cambier m'explique que notre établissement est encore mas([ué par un contrefort boisé, et nous nous mettons en mcsm-e de l'atteindre sans plus tardei-. Avec une impatience fébrile, je descends la pente ardue qui doit nous conduire au gîte, et contourne le pied de la montagne. A cent mètres de distance, sur un t(M'tre élevé d'une quinzaine de mètres au-dessus du niveau du Tanganika, la Station profile ses murs en adobes rejointoyées d'argile, et percés de meurtrières, La brise qui souffl(^ du lac fait llotter dans les airs la bannière bleue, ôtoilée d'or, de l'Association Internationale AfricaiiH>!
l)irai-je qu'en ce moment j'ai senti dans mes yeux des larmes de joie et d'orgueil? Si une émotion est sainte et légitime, c'est à coup sûr celle provoquée par la vue du drapeau, emblème de la civilisation et de la patrie, pour qui l'on a souffei't, que l'on a juré d(^ tenir haut et ferme, dans la victoire connue dans le danger, et auquel on a voué toutes les forces vives de son être, toutes les ardeurs de son dévouement et de sa foi!
Au centre et à l'angle de deux murs s'ouvre à deux battants la porte principale. Nous gravissons le talus rocheux du terti'c, pendant <pic le capitaine Ramaeckers s'avance avec empressement. Notre chef a trouvé M. Cambier bien malade. Mais la joie immense de voir enfin des compatriotes — depuis huit mois, pas un Européen n'avait mis le pied à Karéma, — la décharge d'une responsabilité pleine d'appréhension et d'angoisses, ont suffi pour déterminer une réaction complète. L'appétit a reparu soudain, et avec l'appétit la santé. Mais il était temps. Sans cette révolution, provoquée par des causes toutes morales, peut-être n'eussions-nous plus trouvé en vie le rude piomiier dont nous avons mission de compléter l'œuvre grandiose.
Tout est en branle pour nous recevoir. L'abbé Debaize, lors de son passage, a cédé au capitaine Cambier un orgue de Bai'barie,
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objet d'admiration pour les indigènes. C'est aux sons de cet instrument, tant ridiculisé en Europe, que nous pénétrons dans notre nouvelle demeure. Un serviteur africain tourne avec délices la manivelle et, ma foi, nous sommes aussi ravis que lui-même de cette musique qui nous reporte en pleine civilisation! L'air breton qu'il joue a quelque ressemblance avec le chant, populaire dans le Tournaisis, des Chonq Cloticn {les cinq clochers). Roger déclare que la meilleure fanfare du monde ne lui causei'ait pas plus de plaisir.
Après une inspection rapide des localités, nous nous relirons dans nos cellules respectives oîi, par les soins des boys, nos bagag(>s personnels ont été apportés et déballés. C'est avec un sentiment de lâche et injuste rancune que nous remisons au magasin les tentes qui nous ont abrités depuis quatre mois.
Quatre mois !
Dana-<êt "intervalle, que d'événements, que d'angoisses, que de lentes et fatigantes pérégrinations ! Il me semble qu'il y a un an que nous marchons, comme dans im cauchemar, à la poursuite d'un but inaccessible et pourtant atteint. Faisons le décompte de ce long exode, entravé par tant de haltes forcées, d'énervantes négociations, de luttes contre la mauvaise volonté et la mauvaise foi, de dangers prudemment évités. De Bagamoyo à Tabora, nous avons mis deux cent quarante et une heures de marche, et de Tabora à Karéma quatre-vingt-dix-neuf. A raison de quatre kilomètres l'heure, vitesse moyenne des caravanes, cela nous fait mille trois cent soixante kilomètres, soit trois cent quarante lieues françaises. Que cela? Il est vrai que ces lieues-là peuvent compter triple !
Midi sonne à la pendule et presque aussitôt éclate un véritable carillon de clochettes, mêlé de coups de tam-tam. Surpris par ce concert nouveau, nous nous précipitons hors de nos chambres, en nous demandant ce qu'il peut bien y avoir. Un mouvement général qui s'opère du côté de la cuisine, nous met sur la voie. C'est le déjeuner qu'on annonce de cette façon originale. Faute de grosse cloche, M. Cambier a mis à contribution tous les timbres de la Station.
Une longue table a été dressée par les deux boys du capitaine dans la salle à manger, laquelle n'a pour décoration qu'une douzaine de
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miroirs de poclie, altiM'iiant avec d'anciens nnniéros du Gruphk. (les derniers ont été apportés ici par l'intbrtnné Cartel-, cliargé avec Cadenhead de connnander la caravane des éléphants. Nous prenons un plaisir d'entant à passer en revue ces images, i-eprésentant généralement des épisodes de chasse ou de guerre. Une ijlanchc entière, objet de notre admiration, nous initie aux magnificiMices déployées dans certain bal du lord-maire de Londres. Ah! daine, nous n'en sonmies pas encore à la peinture à fresiiue et au tabjenu à chevalet !
Déjeuner simple et expédié sur le pouce. M. Cambi(M' a tiré hi(>r un buffle dont on nous sert des morceaux froids avec du biscuit el du pain de maïs. Le tout est arrosé de thé, troid également.
La phiie iine de ce matin persiste.
Joie bruyante des soldats de l'escorte, ipii fraternisent avec les Askaris dont l'engagement va bientôt expirer. L^|^M|M|ptpes réunies se montent à cinquante-cinq honunes. Mais ^H^^^^Hi^^ pour tout le monde. JS^^^^m^
Les porteurs campent au pied du tertre, du côté ^^^^^^l^^^)^' •''' montagnes. Eux, déjà, ne sont plus à nos gages et ont tunae nous exploiter. En sus du prix convenu, et comme gratilicatioii — (pie certes ils ne méritent pas, — ils ont reçu un Kilemba (yard) d'étoile, immédiatement converti en comestibles extra, achetés au village. Des chèvi-es rôtissent pendant que les femmes renuient la Moutama quodij dieune et que les hommes puisent à même dans des jarres de Pombé. Une demi-douzaine d'habitants de Karéma, attirés par l'odeur du festin, se sont joints à la troupe joyeuse. Bientôt, la pipe circule et d(;s éternuements frénétiques portent à son comble la satisfaction générale. Vue du haut de notre tertre, la scène est vivante et animée, surtout lorsque, le Pombé coulant à flots, elle connnence à dégénérer en folle orgie. Il y aura peut-être quelques ciânes fêlés ce soir, mais que nous importe? Les drôles ne nous sont plus de rien!
Guidés par le capitaine Cambier, nous poursuivons l'inspeclion des locaux. D'une lézarde de muraille dépasse connue un bout d(î roseau recourbé. C'est un serpent qui y a établi domicile. M. Popelin le saisit vivement par la queue, le brandit comme une fronde et écrase sur le mur même la tète du reptile étourdi. C\\st ^insi qnVn usent les indigènes et que nous ferons le cas échéant.
Le dîner est servi vers six heures. Quel délice de manger sur une nappe bien blanche, d'avoir de vraies serviettes et de voir remphicer par de la faïence les assiettes de fer déjà noircies et éraillées qui commençaient à nous couper l'appétit ! Le maître queux s'est distingué en notre honneui'. Potage jardinière, dont le bouilli nous paraît délicieux, gigue de chèvre et patates douces. Ces dernières, parfois grosses comme des tètes d'enfant, sont coupées en dés avant d'être frites ou bouillies. Un poulet au carry complète le menu, avec des confitures anglaises et des bonbons secs. Lucullus dîne chez Lucullus 1 Deux bouteilles de Champagne ont été débouchées pour la circonstance. Des folies, quoi! De longtemps nous n'en verrons plus sur notre table. 3Iais il s'agit de boire au Roi et à l'Association Internationale Africaine. C'est ce que fait le capitaine Cambier, maintenu par acclamation au fauteuil de la présidence. Il rappelle et gloriiie l'initiative prise par notre Souverain, jaloux d'intéresser son pays au gi'and mouvement scientifique moderne, et nos patriotiques hourrahs retentissent au choc des verres. Puis c'est au succès de tVi^uvre même que l'on trinque avec enthousiasme. AL^-Ç^mbier remet solennellement au capitaine Ramaeckers le 'comTl^dement du fort Léopold et de la Station de Karéma. Notre chef, vivement ému, répond en lui pressant les mains. De fiers hommes^ No as tâcherons de ne pas rester en arrière de dévouement à la cause commune d'humanité et de progrès!
Cependant, l'obscurité connnence à grandir et nous allons prendre le café sui- le Rarza, taiblement éclairé par une bougie unique. Les cigares sont allumés. Assis sur ses talons, à la mode indigène, M. Cambier nous conte quelques épisodes intéressants de son séjour en Afrique. ,
Une halte forcée de trois mois à Selle-Magazi, nouvelle capitale de Mirambo, lui a permis d'étudier ce chef devenu célèbre et, jusqu'à preuve du contraire, plus favorable qu'hostile aux Européens. Il paraît prouvé aujourd'hui que non seulement il n'est p'our rien dans le massacre de M3I. Carter et Cadenhead, mais qu'il l'egrette vivement de ne pas s'être trouvé à l'assaut de Mjnmboué pour les cou^■ril• de sa protection. Mirambo, d'après la description de M. Cambier, est un bel homme d'une cinquantaine d'années, qui doit ses succès autant à son courage indomptable et à ses qualités d'organisateur, qu'à
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rinil)rn('tr:il)ilit('' de ses plans, exécutés avec une rapidité foudroyante. Peu loquace, à l'eucnnlre de ses égaux, sur lesquels il l'emporte juanifestement eu résolution et en intelligence, il devrait surtout sa force aux nombreux alliés qu'il a su se ménagei- cl (pii lui pcrnn'lli iit de commander à une armée de près de trois mille hommes, il ne serait, en somme, pas plus pillaitl que les autres Sultans de l'iulericur, et ses guerres semblent avoir un mobile i»lus élevé (pie le seul bulin. Mais de là à le représenter connue un Alexandre, au\ vues grandioses, il y aurait de la marge.
Tout, d'ailleui's, est relatif. Jamais conquérant dans ranti(piilé n'a cei'tes inspii-é plus de terreur pani(|ue (pi'il ne s'en éveille au seul nom de Mirandio, à la grande simpliticalion de ses opérations miliiaii'cs. La seule annonce de son appi'oclu^ i-ange sous sa su/erainelr la j)lupart des villages menacés par lui, et dont les Sultans se liàleut de lui payer tribut de vasselage.
Déjà frère de sang de Stanley, !\Iiramlio l'a voidu être aus,->i de notre compatriote.
Cependant, malgré .sa promesse de procurer des jiorteui^ à M. Cambier, il ne s'en occui)a guèi-e. Disons, toutefois, qu'il se trouvait à la veill(^ d'entrer en canqiagne contre les Oua-Soukoumas, aux([uels il prit un luMail considérable et une centaine de pri.soimiers. fenunes et enfants. C(} n'est que ti'ois mois après que le l'apilaine put coutiiuier sa route.
M. Cand)ier se plaint aussi beaucoup d'Abdallah biu Nassib. l/énigmati(iue et suspect fonctionnaire l'a pour ainsi dire abandonné à la mauvaise foi des porteui-s, lorsqu'une i)roniple intervention de sa l)art les aurait réduits à l'obéissance. C'est chez Sind)a, l'allié de Mirambo, (jue le capitaine Cambier est entré en relation avec Matoumonla, le chasseur d'éléphants, suzerain du terriloii'c de Karéma, où nous avons obtenu notre concession. Les habitants de ce village, encore mal remis des suites de la guerre, auraient désiré voir la Station Belge s'établir tout près du Boma, atin de nous intéi'csser directement à une défense communi\ A cet effet, ils ont essayé de leurs jongleries. La pythonisse chargée de ti-ansmettre aux profanes l(\s volontés de Monsamouéra, est venue pendant la nuit, accompagnée d'ime foule nombi'euse, sommer M. Cambier d'avoir à déplacer sa Station. Mais elle en a été ((uilte pour ses dislocations et pour ses
grimaces. Quelques présents, secrètement offerts à l'oi-acie, ont fait clianger d'avis l'Esprit du lac, qui, depuis lors, se tient tranquille.
Après nous être entretenus durant une couple d'heures, nous i-egagnons nos cellules et allumons nos lampes de campagne, chargées d'huile d'arachide. J'essaye de mettre mon journal au courant, mais la fatigue nous accable tous.
Bientôt, tout dort dans l'habitation. M. Cambier, seul, a un lit séi'ieux, qui reviendra au capitaine Ramaeckers. Étendus sur nos maigres couchettes, nous n'eu goûtons pas moins voluptueusement un sommeil long et réparateur dont nous avions le plus grand besoin. ïl nous sera facile, d'ailleurs, de confectionner nous-mêmes les bois destinés à supporter les nouveaux matelas, bourrés de coton à l'état sauvage qu'on recueille en abondance à Karéma.
Le lendemain dimanche est encore consacré au dola' fur niente. Il nous semble tout étrange de nous carrer à l'aise dans un home, bien à nous, et dont nous ne soyons point obligés d'acquitter le loyer par de .fastidieux salamalecs.
Depuis bien longtemps, aussi, nous étions privés de toute lecture. J.a bibliothèque de la Station va nous offrir de précieuses ressources contre les journées de réclusion dont nous menace la saison des pluies.
Les repas auront lieu invariablement aux mêmes heures que hier. Nous savourons à dîner un succulent rôti de buffle, flanqué de l'éternelle volaille au liz.
Longues flànei'ies, conversations et répétition de la besogne pour le lendemain.
Nos hommes se sont facilement casés. Pour ce qui nous regarde, avant de l'être complètement, il importe de procéder au déballage de nos colis, grosse besogne, sans que ça y paraisse, et à laquelle nous consacrons toute la journée du lundi.
Les caisses sont ouvertes une à une et une partie de leur bois est converti en étagères. Sur l'avis de M. Cambier, nous n'appendons aux murailles que les objets en métal et les rares illustrations achetées sur la route de Bruxelles à Brindisi. Les objets de toilette et de lingerie, les vêtements, les chaussures, etc., sont accrochés au plafond même, pour les mettre à l'abri des fourmis. Ces redoutables hymé-
noptèros ne dicminenl jamais au jour, (ihari'iant, ou plutôt poussant devant elles des parcelles du sol où elles ont établi leur grouillant empire, c'est en se construisant un chemin couvert qu'elles atteignent les objets vers lesquels les guide leur instinct. Tl suflit donc, pour en préserver ses bagages, de remiser ceux-ci à une hauteur convenai)le et de couper à temps les tunnels d'argile dès qu'ils font leur apparition le long des murailles. Sans cette précaution, tout serait promptement dévoré.
— Il ])leul toujours. Je suis désigné pour procéder à la réparation du bateau, piteusement tiré sur le sable. A cet eftet, on m'adjoint Raschid, chef des Askaris du capitaine Popelin, et deux hommes triés dans son escorte.
Le Daou de M. Cambicr est bien mal arrangé. Non seulement les planches de la quille ont disparu, mais quelques couples de cintre font défaut. Un reste de planches de Mninga, achetées par le capitaine Cambier, est mis à notre disposition. Ce bois, d'un brun pâle, se travaille assez facilement. Mais rien de grossier connue la fa(;on dont le débitent les indigènes. 11 nous faut tout raboter à nouveau. Lc^ii.s. est que nos hommes ne sont bons à rien. On n'a jamais vu des gens plus maladroits. La moindre besogne offre ici des difficultés presque insurmontables. On se ti'ouve obligé de faire tout soi-même. El il n'est pas toujours aisé de se tirer des choses faciles! Seuls, les Arabes forment des esclaves charpentiers et forgerons, mais un homme libre de la côte, sachant faire a'uvre de ses mains, constitue une rare exception. L'Akida de M. Popelin, en sa (pialilé d'ancien matelot, me prèti! cei)endant une aide précieuse. Les autres ne sont bons cpi'à nous amener les matériaux à pied dVeuvrc et à faii'e la Jiavelle entrela jilage et l'Iiabitation,
Cette besogne ingrate nous prend plusieurs joui's, passés sous l(\s cataractes que la Massika déverse sur la nature en travail de gestation. Nous rentrons avec des faims dévoilantes el faisons grand honntnir au foi-tifiant et hygiénicjue régime de la Station, régime consistant en viande de buttle et de chèvre, en volailles, en riz, en patates douces et en féculents, achetés aux environs.
— Pendant que nous nous familiarisons avec notre nouvelle demeure, M. Cambier a fait ses préparatifs de départ.
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Le vendredi 10 décembre, dès cinq heures du matin, tout le monde est sur pied dans la Station. Les soldats de M. Cambier ne se sentent pas d'ivresse à la pensée d'un prochain rapatriement. Les nôtres, qui les regardent d'un air peiné et jaloux, s'empressent de les charger de commissions et de messages pour les parents et amis de la c(jte.
Un déjeuner substantiel nous rassemble autour de la grands table, à laquelle va manquer son principal convive, pendant que les Askaris se chargent joyeusement des provisions de route, consistant en un panier de volailles, en viandes froides, en vin, en thé, en café, etc.
Malgré nos instances, M. Cambier n'emporte ni vin ni liqueurs. « Vous en avez plus besoin que moi, dit-il, et dans quelques jours j'en ti'ouverai, d'ailleurs, plus qu'il ne m'en faudra. »
Une dernière et cordiale poignée de mains, et en route !
M. Ramaeckers accompagnera notre doyen jusqu'au village de Kafissya. La petite caravane se forme sous la bruine matinale et, au bout de quelques instants, disparaît derrière le tournant rocheux.
Adieu! Et puissons-nous un jour nous retrouver tous en Europe, pour nous rappeler avec attendrissement, et non sans orgueil, les débuts de notre laborieuse entreprise!
— Je continue à remettre tant bien que mal en état le malheureux bateau échoué sur la plage; Roger, lui, se rend aux plantations, où ont déjà été tentés quelques essais agronomiques. M. Cambier a égayé aussi les entours du fort Léopold par bon nombre d'arbres fruitiers.
Notre camarade est tout feu, tout flamm(\ Il a reçu, en effet, pour mandat spécial, d'acclimater ici quelques produits d'Europe dont il a importé la graine. Six hommes, de l'escorte de M. Popelin, défrichent sous ses ordres un terrain situé à une centaine de luètres de l'habitation et que l'impatient Tournaisien ensemence au fur et à mesure. Roger est plein d'espoir et si ses vœux possédaient une vertu accélératrice, dans un mois il ferait la récolte. Il ne quitte plus ses guérets, ses carrés et ses billons. Dès six heures du matin, il est à l'œuvre, bravant, connue moi, du reste, stoïquement les ondées. Vers midi, à peine prend-il le temps de venir manger à la hâte un morceau de viande froide et de biscuit. Malheureuseuient, passé deux heures de l'après-midi, il est impossible de retenir les indigènes aux champs.
122 L\ TKOISIÈME EXPÉDITION BELGE
Forcément, il lui faut se reposer, mais ce n'est guère pour longtemps. La grande chaleur du jour passée, vers quatre heures, on le voit prendre son fusil et s'enfoncer dans la jungle, d'où jamais il ne revient sans avoir tiré quelque gros ou menu gibier.
De son côté, M. Ramaeckers est foi-t absorbé par ses observations astronomiques et météorologiques, pour le bureau de Biiixelles.
Travail sur toute la ligne,
« L'ennui, a dit La Bruyère, est entré dans le monde par la paresse, »
— Il est d'usage que les étrangers nouvellement établis dans une station, envoient des présents aux Sultans du voisinage, M. Cand)ier, avant son départ, nous a vivement recommandé de ne pas y manquer. Dans l'intérêt de nos futures relations, lui-même a fait choix des tissus, d'après l'importance des différents chefs. C'est, pour Kangoa, prince de Raréma, une pièce de Stii-ba/i à dessins nudlicolores et dune valeur de cinq dollars; pour Tchiata, Sultan de Kafissya, une j)ièce de Débouani; et enfin, pour Siranda, chef du village de Katamba, du Lesso imprimé. Les trois souverains, qui peut-être commençaient à désespérer de notre munificence, nous envoient, en contre-ambassade, leurs principaux Nyanqnu-as, poi'tant, qui une chèvre, qui une douzaine de poules, qui des paniers de farine de maïs broyée par les femmes de leur tribu. C'est le moins bien partagé qui s'exécute le plus largement. Siranda j(Mnt à son envoi plusieurs brassées de cannes à sucre.
La bienveillance de ce chef à l'égard des Européens n'est pas chose nouvelle. Plus intelligent, et surtout plus hospitalier que la plupart de ses égaux, Siranda a toujours entretenu les meilleurs rapports avec le capitaine Cambier, qui le considérait comme un ami lidèle. Jamais il ne lui a refusé des vivres, et dans le moment, assez critique, du massacre de Mpimboué, il lui envoyait obligeamment des honuues, pour pratiquer des coupes de bois et amener les matériaux à pied d'œuvre. Le village de Katamba est un des moins considérables et des moins riches des environs. Mais le cœur ne se mesure point à la puissance.
Les diftérents chefs nous annoncent ofticiellement leur prochaine visite à l'exception de 'Tchiata, qui s'excuse sur sa corpulence.
En prévision de ces hôtes illustres, nous nous empressons
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d'installer, sous le Barza, notre petite pièce de campagne qui, espérons-le, ne servira jamais qu'à tirer des salves de réjouissance. Mais un canon est ici un grand objet d'épouvante, et nous croyons bon de prouver à nos inquiétants voisins qu'en cas de forfaiture de leur part, la Station Belge serait en état de les recevoir de la belle façon.
— Aujourd'hui, 15 décembre, nous avons reçu la visite annoncée, du très haut et très puissant seigneur Kangoa, préposé par Matoumoula, le chasseur d'éléphants, au gouvernement d'une centaine de huttes de roseaux, garnies de paille. Descendant de l'ancienne famille régnante, le Sultan actuel de Karéma gagne tous les jours à l'établissement de la Station Belge. Au lieu des deux cents cinquante sujets qu'il avait au lendemain de son avènement au pouvoir, il en compte aujourd'hui près du double. Une , certaine aisance a remplacé l'ancienne misère, par suite des transactions, presque quotidiennes, avec la Maison de inerre. Les partisans du Sultan déchu, réfugiés dans le Pori, sont revenus pour participer aux avantages du présent l'ègne, et la prospérité générale se manifeste par quelques vêtements de cotonnade, tous sortant de nos magasins et exibés avec orgueil.
Kangoa, flanqué de son premier ministre, de son sorcier et de son général en chef, est suivi d'un cortège nombreux de Nyamparas. Devant lui trottine un négrillon portant son narghilé de cérémonie et sa blague à tabac.
Le Sultan ne paraît pas avoir plus de cinquante à soixante ans. Il nous rappelle l'ivrogne Séki, par sa démarche chancelante et son air hébété. La tète découverte, et s'appuyant sur une longue gaule, il porte au cou le coquillage, usé sur la pierre et formant médaille, insigne du pouvoir souverain.
M. Ramaeckers va à sa rencontre, mais l'auguste visiteur ne comprend pas même le ki-souahili, parlé couramment sur la route par presque tous les chefs africains. Son vocabulaire se borne à des Yambos répétés et articulés d'une voix chevrotante.
Avant d'entrer dans le Tembé des Oua-Zoungous, les Nyamparas déposent, suivant la coutume, les lances, les arcs, les javelots et les fusils dont ils sont armés et (pi'ils reprendront en sortant. Nous conduisons nos hôtes au Barza de réception, où ils s'asseyent gravement siu' la natte préparée à cet effet.
Le capitaine Ramacckcrs se place à côté du Sultan, assisté de riutei'prclc de celui-ci et d'un soldat de la garnison, parlant le dialecte usité à Karéma.
Jusque-là pas un mot, en dehors des premiers Yamlms de salutation. La cour tout entière observe le silence prudent de Conrart, et nous nous regardons en chiens de faïence. M. Popelin (jui, malgré un assez fort accès de fièvre, a voulu être présent à l'audience, contient difficilement son impatience nerveuse. Mais il n'est pas au bout de ses peines. Les préliminaires de l'entrevue ont seulement commencé.
Un esclave se détache de la suite et prend des mains du petit page, à chevelure crépue, le narghilé royal, qu'il bourre avec componction. Pendant ce temps, un second esclave s'est rendu à la cuisine, d'où il revient avec un tison enflanuné. Le premier Mloina allume la pipe, et lorsque la calebasse, oii claj)ol(> l'eau, est bien remplie de fumée, la passe à son souvei'ain, qui en aspire à long ti'ail une boulTéc unique. Aussitôt, tous les chefs, ravis de ce spectacle iinposant, de frapper dans leurs mains, en inclinant respectueusement la tète vers le sol. Du Sultan, le narghilé passe au premiei' minislir, pour faire liiéi'archiquement le tour de la société. Mais lorsipi'il arrive aux ofFicicM-s secondaires, la discorde se met dans le camp d'Agramant. Chacun veut passer premier, on s'arrache l'odorante calebasse, en répandant l'eau grésillante, et peu s'en faut (pi'une scène de pugilat ne s'engage, sous les yeux paternels du monarcjue vivement tlatté.
Cependant, l'heure des discours a sonné. Kangoa, d'un air timide et embarrassé, prononce sa petite harangue, fidèlement traduite ])ar les deux truchemans. Il parle de Cambi, sun ami, ([ui lui a donné df belles étoffes et recommandé ses frères blancs; de i\latoumoula, le grand chef allié des Oua-Zoungous, de 3Iirambo, de Simba, de tout le monde et de lui-même.
M. Ramaeckers lui répond dans un autre style : « Tel on sei'a pour lui, tel il se montrera pour les autres. Sans en vouloir à qui que ce soit, il ne craint personne. »
Et à l'appui de cette assertion, il montre à ses visiteurs le petit canon, crânement monté sur son affût, brillant tout battant neuf au soleil, et de la veille chargé de poudre. Sur sa proposition d'en faire l'essai, Kangoa recule avec terreur et le prie de remettre l'expérience jusqu'à ce qu'il ait regagné son Boma.
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Pour compléter la salutaire impression produite sur son royal voisin, M. Ramaeckers tait chercher une petite machine électrique, emportée dans nos bagages. D'après ses indications, les Nyamparas font la chaîne. La commotion qu'ils éprouvent leur arrache des cris d'alarme. « Hiil s'écrie le Sultan, médiocrement à son aise. Les Oua-Zoungous peuvent tout ! La pluie et le tonnerre même leur obéissent! Jamais Kangoa ne cherchera à leur nuire ou à les otîenser! »
De nouveau, le narghilé de cérémonie circule et le cortège reprend, dans le même oi'dre, le chemin de Karéraa, après avoir ramassé ses armes sur le seuil du Tembé.
— Depuis cinq jours, M. Popelin garde le lit. C'était prévu, d'ailleurs, et le docteur Yan den Heuvel nous avait avertis. Le repos, .succédant à une activité soutenue et aux fatigues de la marche, provoque toujours une réaction fâcheuse. Infailliblement, l'un après l'autre, nous en ferons la dure expérience. 3Iais nous connaissons aussi le traitement à suivre, et M. Popelin est soigné suivant toutes les règles de l'art.
— Un matin, j'étais à la plage, encore occupé à radouber cet infernal bateau où rien ne tient plus, lorsque six pirogues ont paru sur le lac, venant de la direction de l'Ou-Fipa. C'était eftectivement des indigènes de cette peuplade, adonnée aux travaux de l'agriculture, mais plus spécialement à la pèche au filet. Chaque canot, long de quatre, de cinq ou de six mètres, était monté par une dizaine d'Africains, hommes, femmes et enfants. Ces embarcations rudimentaires, simplement creusées dans des troncs d'arbres — brûlés, puis évidés à la hache, — n'ont pas de gouvernail. Suivant la côte, elles évoluent au moyen de pagaies, les rameurs faisant face à l'avant.
Les canots se dirigent vers la Station et viennent s'échouer sur le sable : Yambo Boinal Maholo Gogo. (Salut, maître, nous sommes tes amis ! ) Aussitôt, les femmes s'empressent de décharger les pirogues, pleines de poisson sec, de millet, de sésame et d'arachides, pendant que les hommes établissent leur Cambi, formé de huttes en forme de ruches, hautes à peine d'un mètre et dans lesquelles on ne peut entrer qu'en rampant. Une ceinture d'épines et d'abatis, amassés autour du campement, annonce leur intention de passer ici quelques jours. Cela
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fait, ils vont chcrciicr un grand vase, déposé sur le sable, el riti^tallcnl en grande cérémonie au beau milieu des cases de roseaux. Singulieiengin et dont la fonction ne laisse pas que de m'intrignci'! Le fond en est garni do perles, de céi'éales et de feuilles de tabac, dans lesquelles des tuyaux de jonc restent fichés verticalement. Après avoir allumé leurs pipes, nos pécheurs s'en vont le remplir de fumée et y ci-achent avec une émulation plaisante. Informations prises — car plusieurs de nos singuliers visiteurs parlent le ki-souahili, — il s'agit d'un talisman destiné a préserver \o Cambi de la visite des crocodiles. Mousaniouéra ne les écarte qu'à celte condition ; aussi le vase prophylactique est-il de toutes les excursions.
Les Oua-Fipas sont de beaux hommes, grands et sveltes. L(Mir chevelure, disposée en fines tresses, mêlées de fil et de coquillages, leur descend, à la chien, jusque sur les yeux. Ils sont vêtus de simples pagnes noués sur l(\s hanches ou mainteiuis par une ceinture de corde. Leurs femmes, d'un naturel timide et doux, se distinguent également par des formes i-éguliêi-es et élancées. Quelques-unes sont réellement jolies, au point de vue africain, s'entend.
Ce n'est pas la première fois que les Oua-Fipas rendent visite à la Station Belge. 31. Candjier a plusieurs fois traité avec eux pour des céréales et du poisson.
C'est le môme motif qui les amène aujourd'hui, mais leur Sultan. Kallialya, les a, en outre, chargés d'offrir en présent à M. Ramaeckers, six sacs de Moutama. A cet effet, le chef de la flottille se détache du groupe poui- aller accomplir sa mission. Bientôt tout le persoimel delà Station se pi-esse snr la plage. Notre chef, après avoir l'eniis un présent aux fidèl(\s ambassadeurs, leur achète, après force mai'chandages, leui' cargaison composite. Le poisson est surtout le bienvemi, car nos Africains s'en montrent aussi friands que nous-mêmes.
Il y en a de différentes espèces.
Pour amorcer la clientèle, le chef des pêcheurs offre, en guise d'échantillon, à M. Ramaeckers, un superbe Siiuiga, esfiêce de cabillaud d'eau douce, séché au soIimI, et qui, h'it dans .sa propre graisse, offre une chair délicieuse. Le Dogara, antre poisson sec, .se débite par grandes quantités aux peuplades de l'intéi'ieur. Comme ils peuvent se conserver longtemps, nous ne laissons pas échapper l'occasion de renforcer notre garde-manger d'une excellente réserve, qui rompra un peu la monotonie de nos menus habituels.
Ii28 LA THOISIKME EXI'KDITION ItiaCE
Le payomciit en étoffes entraîne de nouvelles et naïves contestations. Les nègres les mesurent à la coudée. A la côte, il faut (juatre coudées pour faire une Chouka, ou Oupandé, mais ici, étant donné le ivnchérissement des cotonnades, il n'eu faut plus que trois et demie. Comme il n'existe, à proprement parler, pour les Africains, aucune métrique mathématiquement exacte, c'est toujours à celui de leurs camarades jouissant du bras le plus long, qu'ils recourent en matière de marché. Par plaisanterie, nous retournons la situation en choisissant \o plus chétif de la bande. Cette malice, dans le goût du pays, ne proYO(in(^ d'ailleurs chez eux qu'un redoublement de bonne humeur.
Somme toute, malgré leurs inévitables récriminations, ils semblent enchantés de l'aubaine, car ils reçoivent beaucoup de marchandises, pour eux précieuses, consistant en cotoimades et en 111 de laiton.
Comme je l'avais supposé, nos pêcheurs sont restés quelques jours ici, tant pour conq^léter leur trésor que pour jeter leur filets dans cette partie du lac assez peu exploitée. Nous y avons gagné de nous régaler de poisson frais.
Le même jour, pendant ([ue nos Oua-Fipas étaient à la pèche, un déplorable accident s'est produit. Un enfant, qui jouait sur la plage, a disparu dans les eaux, aux yeux de sa mère éplorée, happé par un gigantes(pie crocodile. Longtemps, les femmes, occupées à préparer le repas, ont fait retentir les airs de lamentations déchirantes. Elles accusaient amèrement Mousamouéra de méchanceté, car toutes les formalités presci'ites, pour se rendre favorable rEsjJrit du lac, avaient été religieusement observées. Leurs transports se sont calmés, enfin, et toutes, y compris la mère de l'enfant dévoré, ont repris leur besogne. Il ne faudrait pas croire, pourtant, que le sentiment maternel soit moins fort chez la femme africaine que chez les nôtres. Mais la fi'équence de pareilles surprises leur en fait plus stoïquement accepter l'éventualité.
J'ignore ce qu'aura dit le père et s'il était au nombre des hommes venus pour nous offrir le résultat de leur pêche.
— Un violent mal de tête m'a pris, bientôt suivi d'un accès de fièvre. C'est mon tour !
Le lendemain, c'est celui de MM. Ramaeckers et Roger.
— Toujours la fièvre! Roger, seul, s'est tiré d'atîaire et comme carte de convalescence, a envoyé une couple de balles à un superbe buiflc, réparti entre le personnel de la Station. Quelques pintades nous ont été réservées. Mais nous nous trouvons trop accablés pour paraître au repas du soir.
La Massika fait rage. Une pluie diluvienne s'est abattue sur la Station, perçant les toits et faisant irruption dans nos chambres. Tout le personnel nègre est employé à réparer les brèches, au moyen de terre portée dans nos caisses vides.
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