CHAPITRE IX
1"'' janvier 188 J. — Pour nos étronnos, nous sommes Ions sur le flanc. Et dire qu'en Europe il y a des gens qui s'amusent ! Roger, très philosophe parce qu'il se porte à merveille, prétend que nous n'avons qu'à nous figurer avoir fait des folies au bal. Maudit railleur!
... Enfin, nous voilà sur pied ! Mais la pluie, depuis douze joui-s, n'a cessé de tomber à torrents. La campagne est iuondée et partout la végétation atteint une splendeur extraordinaire.
Les travaux agricoles vont bon train, et Roger continue à porter la désolation parmi le gros et le petit gibier du voisinage. Le 12,. il a tiré une magnifique girafe dont il a salé lui-même la eliaii- ap[)élissante. Le 20, un jeune hippopotame est tombé sous son coup do feu.
En bons musulmans, nos hommes lui ont laissé son lii[)popotame pour compte, le Coran rangeant les amphibies au nombre des animaux impurs.
En désespoir de cause, il l'a otlert aux Oua-Chenzis de Karéma ([ui, n'ayant pas les mêmes scrupules, s'en sont régalés avec reconnaissance.
23 janvier. — Le gros de nos bagages est entin arrivé sous la conduite de Sef bin Rachid, mais le steam-launch a subi des avaries qui nous mettront dans l'impossibilité d'en monter la machine avant d'avoir reçu d'Europe les pièces de rechange. Un tuyau de vapeur est brisé et les joints en caoutchouc, pour l'assemblage de la chaudière, se trouvent complètement perdus.
Pendant plusieurs jours, nous ne sommes occupés qu'à enunaga-
siner dans la caponnière n° 3. Tous les autres travaux restent en souffrance, car notre personnel nous assiste au grand complet : il serait dangereux, en effet, de laisser les caisses à terre. Les fourmis, pouvant s'exercer sur une surface plane, en auraient bientôt dévoré le fond. Pour dérober nos marcbandises à leurs ravages, nous fichons dans le sol de longs piquets, sur lesquels sont déposés caisses et ballots. Nos cent cinquante bouteilles de vin prennent place sur un rayon fixé à la muraille. Nous prenons la précaution de les coucher, pour faire reposer la précieuse liqueur.
La fièvre me reprend. M. Ramaeckers ayant envoyé à la côte
\m courrier pour TAssociation, j'y ai joint une lettre pour les miens. Heureusement qu'elle était écrite depuis quelque temps déjà, car je ne sais pas si j'aurais eu le courage de dissimuler mon accablement ft ma faiblesse. Ma tète sendile près de se briser. Il me semble qu'on la frappe à grands coups de marteau !
Le Daou de M. Cambier, complètement réparé, a été lancé le 13 février, et nous avons pu faire une courte promenade sur le lac. Le temps était beau et les fiots calmes. Mais nos hommes se montrent aussi piètres matelots que mauvais charpentiers et nonchalants agriculteurs. C'est encore un nouvel apprentissage à faire. Nous sommes revenus presque aussitôt, de crainte d'accident, et aussi de peur de compromettre notre prestige nautique.
Dans les moments de calme que me laissait ma maudite fièvre, je me suis fabriqué un fauteuil de bois, tendu d'une peau d'antilope. Ce meuble primitif, mais résistant, rappelle nos chaises de malades et aura malheureusement trop souvent le même emploi.
Nos cinquante chèvres, logées jusqu'ici dans une aile de l'habitation, deviennent d'un voisinage impossible. Leurs fortes émanations empestent le Tembé. Tout... fleure le bouc, c'est-à-dire rien moins que le benjoin et la rose.
Après avoir mûrement réfléchi, on leur construit, à l'extérieur, un petit Tembé, à mur de torchis plaqué d'argile, et couronné d'un toit plat.
Ces chèvres donnent fort peu de lait : à peine ce qui est nécessaire pour le thé et le café. Encore est-il d'un goût rance qui nous écœure.
Tous les matins, le troupeau est remis à la garde d'un jeune nègre d'une quinzaine d'années, présent de Siranda au capitaine
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Cambicp, Hamici Mboiizi {Ilinuici, la chrvi'o) les nirnc paître dans la montagne ou sur les versants aux herbes parfumées, exhalant, en certains endroits, une forte odeur de musc.
— Le courrier que nous venons de recevoir porte la date du 27 septembre. Mais pour nous les nouvelles qu'il contient sont d'hier ! Quiconque n'a pas vécu dans ces contrées farouches, éloignées absolument de tout écho européen, ne peut se faire une idée de l'émotion et de la joie qui s'emparent de nous à l'arrivée d'un courrier.
A peine les quatre coups de fusil réglementaires ont-ils éclaté au loin, que nous nous précipitons tous à la rencontre des noirs Matariches. On leur arrache tlévreusement des mains le volumineux paquet, on l'ouvre avec une violence passionnée, et chacun se jette sur ses lettres comme sur une proie. Celles de la vieille mère dont le souvenir remplit les yeux de larmes, passent devant, comme vous pensez. A la dernière page tout de suite, et par la fin encore, comme les enfants commençant par la conclusion la lecture d'un conte bien attrayant! Puis viennent les lettres des amis qui, malgré le temps et la distance, sont restés fidèles aux exilés. Si l'un d'enx a eu le bon esprit d'y joindre une photogi-aphie, quelle joie! Il semble que ce soit la patrie elle-même qui vient'à nous. Et le cœur bat plus viteet plus librement, débarrassé d'un poids immense.
Rien de M. de Lou, ni du docteur Van den Heuvel. Ce silence nous incpiièle et nous inspire les plus tristes pressentiments. M. Ramaeckers vient d'envoyer à notre excellent camarade Tordre de retournera la côte, sitôt que ses forces le lui permettront.
La fièvre ne me quitte presque plus. M. Ramaeckers se poi'te bien, ainsi que M3L Popelin et Roger.
— Jja pluie et les gi'andes herbes, (jui prennent des proportions colossales, nous font mener une existence d'anachorètes. En effet, la jungle qui s'étend devant la Station est devenue tellement inextricable, que la chasse nous est impossi!)le. Roger, lui seul, tue encon» de temps à autre quelques oies et quelques canards sauvages, qui viennent assez maigrement ravitailler notre garde-manger. Du moins, si nous avions des lilels, nous pourrions pécher, car à présent nous faisons quelques petites excursions sni-le lac.
Le ciel, toujoui's couvert, nous enipèclK.^ de poursuivre nos études
astronomiques. Et, lorsque la nuit s'annonce un peu sereine, l'abondance des moustiques fait que la moindre observation devient un véritable supplice.
Ajoutez à cela que nous rencontrons de grandes difficultés à trouver les provisions indispensables à l'entretien de notre personnel. Nous sommes obligés d'envoyer souvent acheter des chèvres à trois ou à quatre journées de marche et avons les plus grandes peines du monde à décider ces misérables sauvages à nous céder quoi que ce soit,
7 mars. — Avec le courrier du ^0 octobre, venant d'Europe, nous parvient celui du docteur Van den Heuvel. Il nous appoi-te la nouvelle d'une catastrophe, hélas! redoutée et prévue. Notre pauvre camarade Albert de Leu a expiré à Tabora, dans la matinée du 2o janvier 1881 !
Après notre départ, un mieux sensible s'était produit. Mais à la fm de novembre, la fièvre reparut, plus intense qu'auparavant.
Pourtant, une convalescence régulière parut s'établir, mais sans, toutefois, régénérer les forces nerveuses. La faiblesse devint si grande, qu'en décembre les deux yeux furent atteints d'une cécité complète.
L'appétit disparut complètement, les nausées vinrent et après elles l'insomnie et le délire. Couché à plat sur un lit arabe, le malheureux ne pouvait ni se lever ni se servir de ses membres. Cependant, au moment de mourir, il reprit sa lucidité d'esprit et put assurer au docteur qu'avant de quitter la Belgique, il avait pris toutes ses dispositions, en cas de malheur. A neuf heures, complètement épuisé, il s'éteignait dans une accalmie de souifrances.
Les funérailles ont eu lieu le même jour, à la manière arabe, c'està-dire que le corps, enveloppé dans un linceul, a été simplement déposé dans le sol. C'est sur le flanc d'une colline oti déjà reposent un voyageur belge et plusieurs Pères algériens, que s'élève l'humble monument.
Siranda est venu nous faire aujourd'hui une visite de bon voisinage. Arrivé du côté du lac, il a opéré son entrée dans la Station par la petite porte, au seuil de laquelle sa suite, composée d'une dizaine de personnes vêtues de peaux de chèvre, a déposé les lances, les arcs et les fusils à silex" dont elle était armée. Deux chèvres, des poules et du poisson sec ont été remis à nos domestiques, qui se sont joyeusement emparés de ces provisions dont ils auront leur bonne part.
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Simple Moinangou de ïchiata, dont il est quelque peu parent, Sii-aiida n'a point di'oit au coquillage réservé aux seuls suzerains. Point de sceptre, non plus, mais une lance portée d'un air assez martial et, au i)oignet, le bracelet de simples cordelettes orné d'anui- Icttes en bois otîilé au couteau. Nous voyons en lui un homme âgé d'une trentaine d'années, de taille moyenne, mais bien proportionnée, à la figure ouverte et souriante, et paraissant beaucoup plus intelligent que la plupart des chefs de village auxquels nous avons eu aflaire. 11 va, paré d'un Kitambi, espèce de plaid jaune et brun dont le capitaine Cambier lui a fait présent et qu'il porte attaché sous les aisselles, à la mode du pays.
L'entrevue est des plus expansives, bien (jue précédée et suivie des interminables fumigations déjà surabondauunent décrites. Notre allié se sent attiré vers les hommes de notre rac(}, dont il proclame la supériorité, par un sentiment qui tient de l'entliousiasme. Loin de spéculer sur la générosité de M. Cambier, il s'est toujours monli'é très large dans les i)résents qu'il lui adressait en signe de vassalité volontaire. Siranda, jugeant les autres par lui-même, est persuadé que si nous le voulions bien, le pays tout entier nous rendrait hommage!
Notre hôt(> se trouve en pays de comiaissance au fort Léopold. En effet, M. Cambier lui en a fait admirer à loisir toutes les dispositions, et c'est même avec une certaine iierté que le Sultan de Katand)a se vante d'avoir fourni des ouvriers pour cette entreprise (jifjanti'squc. Il s'agit pourtant d'alimenter une curiosité déjà si vivement éveillée par notre prédécesseur. La visite des instruments de physique, armes perfectionnées et autres curiosités eui'opé(^imes, va son train. Siranda ne comprend pas complètement nos démonstrations pratiques, auxquelles il prête cependant une oreille avide, et tout cela lui semble bien tenir un peu du miracle. C'est surtout la macfiine électrique qui l'intrigue et qu'il ne se lasse pas d'expérhnenter. Et quand on lui dit (jue le même agent produit le mouvement, la force et la lumière, transmet la parole et l'écriture, son admiration redouble. Le canon est aussi l'objet de son attention. Ses Nyanqiaras le regardent avec un respect craintif.
— Capitani Cambi, reprend-il, m'avait annoncé l'arrivée de ses frères. Je regrette qu'il soit parti. C'était un bon ami pour moi. Je lui ai envoyé des hommes et il m'a fourni des étoffes. Ce manteau me Tient de lui.
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Nous retenons à dîner Siranda avec sa suite.
Nos cuisiniers leur ont apprêté un quartier de nioulun, coupé en dés et étuvé dans l'huile d'arachide. Une mesure de fai-ine de maïs, convertie en pâte chaude, complète le festin.
Conduit dans une pièce écartée du Tembé, le Sultan n'admet aucun chef à manger avec lui. Ce n'est que lors([u'il a terminé, que la suite se partage ce qu'il daigne lui abandonner.
Le temps étant beau, nous nous niellons, dès le surleiidomain, en mesure de nous i-endre par eau à Katamba.
Faute de brise, l'embarcation avance péniblement à la rame. Nous suivons la côte, d'abord unie et bordée de hautes herbes où s'ébattent (les troupeaux d'hippopotames. Les lourds amphibies, timides seulement lorsqu'ils sont à terre, se jettent à la nage et viennent folâtrer à quchpie distance du Daou. Pour les éloigner, 3L Ramaeckers ajuste ]\\n d'eux, distant à peine de cinq ou de six mètres. La balle l'icoche sur le cuir éjiais, mais le pachyderme n'a pas seidemcnt l'air de s'en apercevoir. Il faut atteindre Wv'û poui- en avoir raison. Toutefois, la détonation a produit son etfet. Notre gênante escorte se l'cforme derrière nous et regagne philosoiiln(|uement ses roseaux, sans se soucier de continuer des avances si mal accueiUies.
Un juMi jthisloin se présentent de hantes falaises schisteuses, descendant }U'esque à pic dans les Ilots bleus sillonnés par des traînées de erocodiles. Leurs dos verts ondulent sur la sui-face plane du lac, ou glissent sournoisement entre deux eaux.
Ce n'est qu'à trois heures, et sous les rayons d'un soleil lorride, que nous avisons, au fond d'une anse qui nous avait échappé, (|uelques ])ir()gues indigènes. D'une hutte élevée enti'e les herbes du l'ivage, sort un homme qui nous lièle et que nous ivcoiuiaissons bientôt connue ayant fait partie de la suite de notre ami Siranda.
Certes, il nous fallait un guide pour nous faii-e tlevinei' un village derrière ce vaste fouillis de matétés, de bambous et d'ainbatchs, percé d'un sentier minuscule où les herbes, écartées à force tle bras, se referment derrière nous. La ptUite troupe marche à la tile indienne, })récédée par notre obligeant Nyampai'a, et faisant fuir les serpents nichés dans les buissons auxquels, dans la saison sèche, on mettra le feu.
Le Borna de Katamba, enclos d'une palissade, se distingue par un
aspect riant et même coquet. Formé d'une centaine de huttes en clayonnage et en torchis, recouvertes de toits de chaume coniques et flanquées de granges, il trahit la sage administration d'un chef accessible aux idées d'ordre, de travail et de progrès. L'habitation de Siranda est formée de plusieurs huttes plus grandes et plus régulièrement construites que les autres et entourées de haies de joncs.
Nos présents simplement offerts et acceptés avec gratitude, nous prenons place sur une natte jetée à l'ombre, dans une des cours intérieures. Notre allié, qui ne nous attendait plus, ne sait que foire pour nous être agréable. Les hommes sont aux champs, et le temps manquerait pour abattre et dépecer un mouton. Nous devrons nous contenter de pâte de maïs et d'un Kitoéo (quelque chose avec) de Sinnga séché.
Tout est en rumeur dans le Songhèro où les femmes s'évertuent, amicalement éperonnées par le maître. Quant aux enfants de Siranda, . négrillons à l'épaisse chevelure et à l'air éveillé, ils viennent tamilièrement regarder les hommes blancs, dont leur père leur a fait sans doute un portrait flatteur.
Enfin, le modeste repas est servi dans des écuelles de bois. Nous nous passons de fourchettes et, selon la coutume africaine, roulons à hi main des boulettes de maïs, à l'aide desquelles nous retirons du plat les menus morceaux de poisson sec. Une faim dévorante assaisonne cette chère assez maigre, mais dont nous feignons d'être fort satisfaits et que font passer quelques lampées de Pombé nouveau. Siranda ne mange ni ne boit avec nous. On le dit sobre et ennemi déclaré de tout excès de boisson.
Nos reliefs sont portés aux hommes restés dans le Daou et que nous ne tardons pas à rejoindre. Il n'est pas loin de six heures et la nuit va tomber. Après avoir pris congé, nous retraversons l'épaisse jungle pleine, à présent, de bruits mystérieux et de sibilements d'insectes. La lune cpand sur les flots ses nappes d'argent silhouettées de points noirs formés par les hippopotames endormis à fleur d'eau. Nous gagnons le large et faisons force de rames, poui'suivis et enveloppés d'essaims de cruels moustiques. Il est plus de deux heures lorsque, brisés de fotigue, nous abordons à la Station. M. Ramaeckers, dont l'estomac ne s'accommode pas de toute viande, a rapporté de Ratamba une indigestion en règle. Il se fait faire du thé, pendant que je ronfle déjà à poings fermés.
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