CHAPITRE X
Mauvais réveil ! J'ai de nouveau la firvi-e. A ce qu'il pai-iît, elle luo revient tous les neuf jours. Bon à savoir. Nous jirciidrons du sulfate de quinine le huitième.
Chez le capitaine Raemaeckers, l'accrs se présente de sept en sept jours. Ainsi, cliacnn a ses échéances particulières qui, une fois constatées, peuvciil être éludées, grâce à la précieuse quinine.
Aujourd'hui, !20 mars, la pluie a fait rai^e et tous nos Iiomnies ont dû se mettre à réparer nos toits en terrasse.
M. Popelin garde le lit. 11 a heau être bâti en bois de teck, comme le prétend le docteur Van den Heuvel, la fièvre ne réj)argne ])as plus que nous. On dirait même qu'elle s'attaiiue plus volontiei's aux tempéraments forts, où elle trouve plus à ronger.
Sef bin Rachid est revenu de l'Ou-Fipa avec une certaine quantité d'ivoire. Il campera quelques jours ici, ainsi que l<\s vingt honmies de sa petite caravane.
Roger s'occupe avec passion de son potager.
::^(S' »/rt;vv. — M. Popelin a été fort malade. Durant six jours, nous l'avons tenu entre la vie et la mort. Les crises .se succédaient presque sans interrui)tion. Nous nous sommes relayés à son chevet et les soins ne lui ont pas manqué. Il n'y a pas à hésiter, sitôt rétabli, il faut qu'il gagne la côte. Nous exigeons de lui la promesse de retourner en Europe, quitte à revenir prendre sa part de l'œuvre si vaillamment conunencée. Entni, la fièvre paraît céder. Mais quel accès ! Je n'en ai jamais vu d'aussi violent !
i^*" avril. — Toujours la pluie ! Nos seaux en toile à voile font un rude service, et malheureusement nous avons négligé de les faire (Miduire de goudron végétal, ce ({ui eût considérablement pi'olongé leur durée.
Roger a tué une belle antilope.
Trois Askaris, envoyés à Tabora, reviennent avec le dernier courrier. Pas de lettres d'Europe, mais des nouvelles du docteur Van den Heuvel, qui réclame son remplacement à cor et à cri.
En passant par le village de Simba, nos hommes ont appris que l'insatiable brigand, pour s'entretenir la main, a fait la guerre à Mounié Pambala, petit Sultan du voisinage. Question de bntin, comme toujours. Les travaux agricoles terminés, on ne rêve ici que plaies et bosses, ou plutôt céréales, bestiaux et étoffes, à payer à coups de tlèche et de fusil.
M. Van den Heuvel nous aimonce que cent vingt hommes, sous le coimnandement du Djémadar Ghan Mohamed et du Beloutchi Amii", sont en route pour Karéma. Ils ont séjourné à Tabora plus (jue de raison et, d'après nos Askaris, se trouvent, en ce moment même, encore ù Simba.
5 avril. — Qui a 1)U boira! A peine échappé aux étreintes de la maladie, le capitaine Popelin renie les engagements qu'il nous accuse, en riant, d'avoir arraché à son état de faiblesse. « La mort n'a pas voulu de moi, dit-il; c'est un nouveau bail que j'ai contracté avec la vie. J'irai jusqu'au bout. Et qui m'aime me suive! » C'était Roger qu'il visait directement, en parlant ainsi. Ils partiront aussitôt que nos hommes seront arrivés. Notre ami nous paraît si bien rétabli et si certain du succès, que l'espoir nous revient.
MM. Popelin et Roger se rendront d'abord à Ou-Djiji, où Staidey à retrouvé Livingstone, et y achèteront une nouvelle embarcation. D'Ou-Djiji, nos amis iront reconnaître le terrain un peu au-dessous de la Station Anglaise de Mtoa, fondée sur l'autre rive, sous le nom de Plymouth's Rock, par la Loiidon Missionarij Society, juste en face de notre colonie, avec laquelle il deviendrait dès lors facile d'établir une communication nautique directe. Après avoir obtenu leur concession de territoire, ils reviendront à Karéma, et Roger ayant le commandement de la nouvelle Station, le capitaine Popelin se dirigera résolument vers le Congo. Il ne s'agit donc, présentement.
140 LA TMOISIÈME EXPÉDITION- HELC.E
quo d'un simple voyage d'exploration, pour hujuel il n'est pas jiécessaii'e d'emporter de nombreuses marchandises. A Oii-Djiji, d'ailleurs, on trouve dans les stores arabes tout ce que l'on veut.
Ce soir, un courrier nous est arrivé, député par les deux chefs beloutchis, campés à Kafissya. Djémadar Ghan Mohamed et Amir nous font onicicllement demander s'il nous plaît de les recevoii-. Parbleu !
Ils arriveront demain, après un petit voyage de sept mois. C'est ce qui s'appelle cheminer à dos de tortue !
6 avril. — Nos voyageurs se sont embarqués ce matin avec leurs grooms respectifs, vingt hommes d'escorte et d'équipage, une petite pacotille d'étoftes et de til de métal, des tentes, des lits et des nuuiitions. Nous les avons conduits jusqu'au bateau. M. Popelin, un peu faible encore, semblait rayonnant de joie. « La lutte, 1(> mouvement, s'écrie-t-il, c'est ce qu'il me faut. »
Une poignée de mains, un bruyant « Au revoir! » et le Daou prend sa course vers le Nord. Nous le suivons des yeux durant quelque temps et rentrons dans la Station pour reprendre notre tâche, un i)eu plus isolés qu'auparavant, malgré le contingent de travailleurs (pie nous attendons pour aujourd'hui même.
Vers midi, Djémadai' Ghan Mohamed et son comjtatriote Amir, tambours et fifres en tête, et suivis de leui's troupes respectives, font leur entrée dans la Station. Comme motif de leur inexplicable^ l'etard, ils allèguent un séjour forcé à Tabora par suite de la guerre, leuicampement prolongé aux confins du Mgonda Mkali, campement entraîné par le manque d'eau potable, et bien d'auti-es excuses, acceptables de la part de voyageurs inexpérimentés, mais non point de chefs de caravane, hal)itués à battre le pays depuis des aimées.
Ghan Mohamed, ancien oHicier du Saïd Bargash, porte avec assez de dignité le titre de Djémadar. C'est bien le type du vi(>ux soldat Beloutchi, mâtiné d'aventurier et de marchand. Sa jdiysionomie patriarcale, d'un caractère presque hébraïque, encadrée d'une longue barbe grise, nous produit une excellente impression.
Amir, comme lui natif du Beloutchistan, ne dépasse guère la trentaine. C'est un bel honune, d'une mâle prestance et à l'air résolu, mais dont nous croyons avoir quelques raisons de nous défier. Il nous arrive, en eftet, tout droit de la Guéréza de Zanzibar, oi^i la
justice saïdalo le détenait pour avoir tué un de ses esclaves. M. Greffuhle, qui avait entendu vanter son énergie et son adresse, sollicita et obtint un élara;issement provisoire. Le captif put sortir de prison, mais en prenr ' 'engagement solennel de mériter sa grâce par son dévouemeni iiotre égard.
Décidément 31. Ramaeckers ne veut, ou plutôt ne peut conserver qu'une soixantaine d'hommes de notre nouveau contingent. On a heureusement obtenu le désistement d'Amir, qui repartira avec sa troupe pour Tabora.
Grâce au nouveau contrat, au lieu de cinq mois seulement, la troupe du Djémadar en restera vingt et un à Karéma, ce qui nous conduira jusqu'à l'époque à laquelle nous comptons bien avoir terminé tous nos travaux.
Une recrue tout aussi importante, c'est celle de Sef bin Rachid, dont l'engagement avec Séwa est terminé et qui passe à notre service spécial avec ses vingt Âskaris. Il nous fallait absolument un homme tout à nous, actif, intelligent et dévoué, qui se chargeât de nos ravitaillements, de nos courriers particuliers, de nos fourrages, enfin du recrutement éventuel d'hommes libres ou d'esclaves, nécessaires au complénient de nos travaux. Et nous ne pouvions mieux tomber.
10 avril. — Après un repos de quelques journées, réclamé parles menus détails d'installation, les travaux commencent aux roulement du tambour. La pluie ne tombe plus que par intervalles, et les askaris de Ghan 3Iohamed peuvent déblayer, au moyen de houes, les herbes qui ont envahi les abords de la Station. Ils semblent s'acquitter un peu à contre-cœur de leur tâche, habitués qu'ils sont à considérer le travail de la terre comme besogne d'esclaves.
31. Ramaeckers a résolu de poursuivre, avant tout, la construction de notre 3Iaison Centrale, en respectant scrupuleusement les plans du capitaine Cambier.
Je me vois préposé à la fabrication des briques, mais c'est une affiiire d'Etat que l'organisation de ce travail, chez nous élémentaire.
Du côté de l'hémicycle de montagnes, et au pied même du tertre sur lequel s'élève la Station, on trouve un limon gras qui, mélangé de petits morceaux de schiste, de quartz, de cailloux et d'un peu de terre véa;étale, convient admirablement à la confection des adobes
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( Matou falis). L'oau se trouvant à i)i'()\iinité, dans des trous forés antérieurement, ou en arrose le conij)osé argileux et pierreux, pétri à la pioche ou simplement foulé aux pieds. Nos apprentis briquetiers transportent sur des morceaux d eeorce de Miomho la pâte grenue, (pii passe dans des formes cubiques de la grandeur de six briques de Boom (1) ordinaires, et consistant en quatre planchettes assemblées. Une raclette égalise le dessus, et l'adobe, exposée au soleil, n'a guère besoin de plus de trois jours pour séciier.
Qui le croirait? ces opérations si simples nécessitent des exiilieations sans nond)re et l'intervention continuelle de Ghan Mohamed. Les malheureux Askaris, parmi lesquels il ne se trouve pas un seul ouvi'ier maçon, forgeron ou charpentier, s'embrouillent dans les besognes les plus machinales. Il faut leur mettre la pelle à la main et remuer l'ai-gile avec eux, charger les baquets d'écorce, surveiller attentivement la mise en forme, régler l'exposition au soleil!... Sitôt qu'on les quitte des yeux — et je ne puis pas cependant avoir les yeux partout, — ils agissent au rebours, .s'interrompent pour causer, s'attardent à préparer leur chique, car à l'exenqile des Arabes ils affectent de ne pas fumer en public. En une journée, (puu'aute d'entre eux ne font pas l'ouvrage qu'un seul briquetier de Boom, assisté de trois gamins, abat sans encombre. C'est à se vouer au diable, grand constructeur connue chacun sait, à preuve tous les ponts qu'on lui attribue.
Enti'etemps, nous faisons élevor le long des murs intérieurs du fort, une suit(; de hangars, en vérandahs, jiour abriter nos matériaux, briques, bois de construction, etc. Après deux heures de ra[)rès-mi(li, nos travailhnu'S éreintés y viendront fair(.' la sieste. Un groupe de bncluM'ons coupe force jeunes arbi-es dans les forêts voisines, et rapporte, pai' bottes épaisses, les herbes destinées au recouvivment des gîtages. La besogne avance donc, lentement, il est vrai, mais elle avance.
Chaque soir, réunion intime sur le Barza. Quelques fidèles seulement y prennent place avec >L Ramaeckers et moi. Ce sont : Ghan Mohamed, en qualité de Djémadar; Forban, son homme de confiance et chef de ses esclaves, élevé au rang d'Akida; Bamboula cl Bonifiice, les interprètes de !MM. Ramaeckers et Popelin; enfin, un
(1) Petite ville, située aux envirous d'Anvers, et renommée pour ses briiiueterics
lii L\ TUOISIKME EXI'KniTION lîKLGK
certain Mohamed Maskani, homme de ressources et dont j'esquisserai tout à l'heure le profil.
Notre Djémadar, arrivé fort jeune du Beloutchislan à Zanzibar, a dû mener mie existence assez aventureuse. Il parle vaguement de revers de fortune qui le contraindraient à se contenter d'une position secondaire. Son fds Mohamed, métis de négresse, l'accom- ])agne et, selon la coutume arabe, partage les travaux des derniers des esclaves.
Forhan, élevé dans la maison de son maître, qui l'a acquis encore enfant, le sert avec une entière abnégation. Intelligent et réfléchi, sachant commander et obéir, il paye d'exemple en se mêlant aux ti-availleurs. Nul Afiicain n'est pénétré comme lui de la nécessité d'une culture intellectuelle et des bienfaits de la civilisation. Son aptitude à tous les métiers est véritablement étonnante. Jamais on ne le voit inactif, et ses moments de loisir, il sait les employer à la conf(^ction de vêtements, non seulement pour lui et les siens, mais encore jinur les Askaris en mesure de rétribuer ses services.
Le plus gai, le plus remuant de tous, c'est Mohamed Maskam, originaire de Kiloa, et un des Akidas de la troupe. Connaissant toutes les légendes, tous les contes, toutes les fables qui ont cours depuis la cote orientale jusqu'au lac, il fait la joie de ses camarades sui' lesipiels il a acquis une heui'cuse influence. On se pàiiK^ à ses plaisanteries, dites av(H' une verve indémontable. S'il faut donner un coiqi de collier, c'est lui qui se charge de l'obtenii', mais sans s'y adjoindn^ autreiuenf . Avec cela, assez bon tailleur pour que M. Raniaeckers me l'ait attaché. Je l'emploie à la confection de nos voiles.
C'est mon favori, et je me suis fait conter par lui mainte histoire. Le drôle en profite pour se donner du l)on temps, car il (>st carottier dans l'âme. Mais il faut bien passer quelque chose aux artistes!
— Tchiata vient de s'allier à Kangoa pour faii'e la guerre à un petit chef du voisinage. Il fallait s'y attendre, à présent <jue la moisson est rentrée. Les deux Sultans, le premier traînant sa bedaine, le second escorté de son porte-pipe, ont fédéré leur incurie et leurs convoitises. Fiez-vous aux ventrus et aux idiots! A l'an'ivée du capitaine Cambier dans le pays, c'est à peine si Kangoa possédait trois chèvres et quelques poules. Le voilà qui, lui aussi, veut jouer au pillard. Les deux associés sont revenus bredouille et
AU PAYS NOIR 14o
tout cournnt, un immense troupeau de buffles ayant culbuté leurs vaillantes armées. On ignore le nombre des hommes éventrés, réduits en bouillie, ou plus ou moins sérieusement endonunagés. Tel qui s'en va chercher de la laine
n avril (jour de Pâques). — J'ai la fièvre! Elle ne laisse, paraît-il, échapper aucune fête carillonnée. Depuis un inois, elle semblait m'avoir oublié. C'était trop beau. L'accès, heureusement, est aussi court que léger.
Les travaux continuent. Laissant les briquetiers sous la surveillance du Djémadar et de Bamboula, je m'occupe, avec huit hommes, à assembler les pièces de notre steam-launch. Il s'agit de nous procurer des vivres par la voie du lac, car nos fourrageurs ne trouvent plus rien aux environs.
8 mai. — Le montage du bateau est terminé, en ce sens que notre steam-launch — privé de sa chaudière — a reçu, pour porter la voile, un màt et un beaupré en bois de Miombo. Les ditïerentes sections sont réunies au moyen de boulons, avec interposition débandes de caoutchouc. Nous pourrons maintenant attendre avec plus de sérénité l'arrivée des tuyaux de rechange.
Le lendemain, je procède au lancement. Lorsque l'embarcation Hotte sur les eaux bleues du ïanganika, un Askari va avertir notre chef, qui se fait conduire à bord dans une pirogue achetée aux pêcheurs Ona-Fipas. L'équipage tout entier est debout, rames levées, pour recevoir M. Ramaeckers.
A un signal donné, le drapeau belge se déroule au haut dn màt. M. Ramaeckers déclare solennellement que le premier bateau en fer voguant sur le Tanganika, portera le nom du capitaine Cambier. Un roulement de tambour! L'étendard bleu avec l'étoile d'or à cinq pointes, adopté par l'Association Liternalionale Africaine, salue, du fort!
Nous hissons les voiles et nous courons quelques bordées pour faire l'essai du Cambier, qui se comporte à merveille, doucement bercé sur les lames longues et douces, étincelant au soleil.
— Le 40, petit accès de fièvre, et le 19, reprise de l'accès. M. Ramaeckers est beaucoup plus gravement atteint que moi.
146 LA TitoislkMK i;\i'i;i>nioN I!i;li;i-:
Sitôt la Massika finio, les eaux ((ui, cii quelques jours, couvraient le pays, disparaissent tout aussi l'apidement par évaporation et par infiltration, drainées encore par les Mtonis, bientôt eux-niènies presque coniplètenient à sec. Rien de malsain comme cette phase transitoire, pendant laquelle le soleil soutire du sol, en fermentation, les effluves (Mnpoisonnces de la malaria africaine,
21 mai. — Nous avons reçu aujourd'hui la visite de plusieurs chasseurs d éléphants, commandés pai- un lieutenant de I^Iafoumoula, du nom de Mounié Mabanga.
De solides gaillards, que ces chasseurs d'éléphants ! Armés de fusils à silex et de lances, il s'en vont traquer, jusqu'au fond des jungles lointaines, l'éléphant qui tend à émigrer ou à disparaître. Confiant dans les amulettes, qui leur enlèvent la conscience du danger, ils s'approchent intrépidement de leur monstrueux gibier et, tirant tous ensemble, lui logiMit, à la bonne place, les nombreuses balles dont ils chai'gent leurs lourds canons. Malheur s'ils manquent le but! L'animal furieux se rue sur eux, les embroche sur ses défenses, li^s piétine et les réduit en pâte sanglante. Mais de pareils accidents sont rares. A rencontre des autres Africains, les hommes de .ATaiumnoula visent à merveille et conservent tout leur sang-froid.
Les chasseui'S d'éléphants prennent grand soin de leurs ai'mes, polies et reluisantes comme un miroii'. Ils ornent la crossi; des fusils de clous de cuivre et y enroulent coiiuettemenl du lil de lailon.
— Malgré les menaces de guerre (jui continuent à nous arriver, on travaille activement à la Station. Pour le moment, nous croyons n'avoir rien à craindi'e, étant en mesure de recevoir rudement toute agression. M. Ramaeckers a fait dire à ïchiata, le plus remuant des chefs limitrophes, qu'il désirait vivre vn bonne intelligiMice avec tout le monde, mais que si, par aventure, (juelque chef désirait la guerre, il lui éviterait la peine de venir jusqu'à Karéma, en alhmt l'attaquer lui-même et en bi'ùlant son village. Cette conmiunication a suffi pouinous attirer des protestations d'amitié à n'en plus finir.
1^^' juin. — Notre ravitaillement devenant de plus en plus difficile, il est de toute nécessité d'étendre le cercle de nos alliances et surtout de nos fournisseurs.
Nous allons faire une tentative auprès de Kallialya, qui nous a envoyé dans le temps ses pécheurs, et c'est moi que M. Ramaeckers charge de cette négociation. En conséquence, je m'embarque en compagnie de Forhan et de Mohamed Maskam.
Départ à la rame, vent debout, en longeant la côte dans la direction du sud. — A midi, déjeuner froid dans une petite crique. — Lorsque nous repartons, deux heures après, le lac est fort agité, et nous avançons péniblement. Toujours des falaises, plongeant dans les flots leurs flancs à pic. La nuit tombe sans que nous trouvions un endroit pour nous mettre à l'abri. Enfin, vers sept heures et demie, la côte s'abaisse peu à peu. Nous avançons avec précaution et découvrons une anse entourée de roches peu élevées. Je fais jeter l'ancre dans deux brasses d'eau et amarrer l'arrière de l'embarcation à un arbre surplombant le lac.
Le terrain schisteux est semé de branches sèches dont nous alimentons notre feu, et Maskam prépare le repas, composé d'une volaille et d'un plat de riz. Puis, roulé dans une couverture de caoutchouc, je m'étends sur le roc, à défaut de couchette plus moelleuse. Sur la rive des Maroungous, brillent des feux pétillant dans la nuit sombre.
Vers deux heures du matin, grande alerte. La corde de notre ancre s'est rompue et le Canihicr menace de se briser contre les rochers. Jusqu'à l'aube, je suis oljligé d'employer deux hommes à écarter l'embarcation au moyen de gaftés. Forhan fait plonger vainement pour retrouver l'ancre. Le voisinage de quelques crocodiles met fin à m\ exercice devenu par trop dangereux. Nous remontons dans le bateau. A peine avons-nous parcouru un demi-mille, que la côte basse, cherchée la veille, apparaît par intervalles. Aucune trace de village, mais partout des bois ombreux coiu'onnant les falaises et bordant les grèves découpées en festons.
Couchés sur leurs rames, mes hommes vont bon train. Comme le vent est devenu favorable, je fais hisser la voile et nous filons rapidement à travers des bandes d'hippopotames, qui se divisent à notre passage. De nombreuses antilopes viennent s'abreuver le long des plages unies, mais je n'ai pas le temps de leur envoyer un coup de feu. Un peu plus loin, des riverains, péchant au filet sur une lagune, nous vendent du poisson frais et séché.
La plage tourne de l'est à l'ouest. Nous doublons un raz (cap) aux abords jonchés de blocs rocheux. Le vent s'est levé debout, violent,
148 LA TROISIKME EXPÉDITION MVAA.E
iinpt'tnoiix. Mali^ré des prétentions naut'Kjucs, fondées sur mon stage, connue luousse, à bord d'un navire marchand, et sur une réputation de canotier acquise dans les eaux limoneuses du vieil Escaut, je ne m'aventure qu'avec appréhension entre les récits sous-marins, coiUre lesquels le Canibicr manque à plusieurs reprises de se briser. A la première occasion favorable, je fais aborder et nous caïupons, en attendant que la brise change.
Le pays est fort giboyeux. Je tire une antilope du genre dit Souara qui, avec quelques patates douces, fait les frais d'un excellent repas.
— Rcmbai'qués à raub(\ nous soi'tons heureusement de ce dangereux dédale de récifs et, vers dix heures, aboi'dons au district do Kallialya, composé de plusieurs village, dont le Kouïkourou est situé à une lieue de la côte.
Je m'y rends avec deux de mes hommes, emporlaiil jtour lout cadeau une pièce de Stii-bazi frangée d'or.
Le Sultan nous reçoit sous une espèce de dais, ou plutôt do gi-ande niche en matétés, revêtus de torchis. Je ne pourrais guère détiuir la forme de cette construction qu'en la comparant au (piart de l'écaillé d'un (cuf gigantesque, posé semi-circulairement, en équilibre sur le sol. Kallialya, entouré de ses dignitaires — \m)\\v la phipart vêtus de simples peaux de bête, attachées à la ceinture de Wnyn à laisser les hanches à lui, — est un nègre assez insignifiant, gi-as et obèse, âgé d'une quarantaine d'années.
Après la pipe de rigueur, le Chaouri commence : — « Je suis, dit le boidiomme, le plus grand Sultan de l'Ou-Fipa!.. Tchiala, Kangoa et Siranda me payent tribut. »
Kallialya veut m'en faire accroire. Le vrai suzerain, rcconiui à la fois par les indigènes et par les Arabes, c'est Kapouli, po.ssess(HU' d'inunenses troupeaux de bétail. ^lais je juge parfailemenl iiiiilile de relever une vantardi.se dans le goût du pays, et, opj)0.sant blague à blague, je me pré.sente tièi'ement moi-même comme l'ambassadeur du plus puissant Mouzoungou qui oncques ait honoré rAlVi(pie de .soji augusli! présence.
— Ce}>endant, ajoutai-je, Tchiata nourrit d(; mauvais dessins contre nous. Il ne sait pas à quoi il s'expose, comme tous ceux qui voudraient atlVonter nos canons et nos fusils! Puis([ue tu es le plus
grand Sultan de l'Oa-Fipa, tu ne peux mieux le prouver qu'en l'alliant avec le Mouzoungou de Karéma, qui a fait à tes envoyés un si bienveillant accueil. Ceci dans ton intérêt plutôt que dans le nôtre, car nous ne craignons personne.
Kallialya fait bon accueil à la pièce de Slirbazi que je lui ofl're et, pour exciter encore ma munificence, promet d'envoyer des hommes à notre première réquisition. En l'etour, je lui promets d'autres présents plus magnifiques que le premier. Pour ce qui concerne la question des vivres, il avertira les gens du village qui, demain, se rendront au Soko tenu en mon honneur. En attendant, il me fera porter plusieurs pichis de Karangas, ou noix d'arachides, ainsi que quelques volailles.
Je me retire fort satisfait de l'entrevue et retourne à la plage, bi^i mes hommes m'ont construit une hutte rustique. Bientôt, le repas est servi et je m'endors d'un sommeil réparateur.
Le lendemain, les indigènes arrivent par petits groupes, — portant dans deslinndos, des jarres ou des paniers, poissons trais ou séchés, maïs, sorgho, noix d'arachides, tabac en pains, etc. Le marché ne dure pas moins de trois jours, pendant lesquels je dépense près de cent yards d'étoffe. Ayant abattu un buttle, je le partage entre les hommes de la localité, en les engageant à entretenir de plus fréquents rapports avec notre Station. Tous me promettent d'arriver bientôt à Karéma avec des vivres frais.
Au cours de mes achats, j'ai la bonne fortune d'assister aux préparatifs d'une chasse, ou plutôt d'une pèche à l'hippopotame. Le vase magique à tuyaux de jonc est de la partie. On l'emplit de fumée, et on y crache à tour de rôle, comme lors de la visite au cours de laquelle, malgré rintluence préservatrice, an malheureux enfant devint la proie d'un crocodile.
J'ai dit qu'on péchait à l'hippopotame. Voici comment s'y prennent les riverains du Tanganika :
A une longue corde sont attachés, d'un côté, un fort harpon en fer, de l'autre, un flotteur eu bois d'ambatch. Le harpon emmanché d'une manière un peu libre au bout d'un long bâton, on enroule, en spirale serrée, la corde autour de la hampe, de façon qu'elle puisse s'en détacher dès que le harpon a mordu. La pèche n'a lieu que le soir, alors que les hippopotames sont endoi'inis à fleur d'eau.
Montés dans leurs pirogues, les indigènes approchent doucement
\i')Ù L\ THOISIKME EXPÉDITION BELGE
dos confiants pacliyd(M-nies, et lenr plant(Mit le harpon entrt^ les deu\ épaules. Brusquement réveillé et bondissant de douleur, l'animal plonge, entraînant au fond des eaux le harpon avec la corde, mais laissant 1(^ bois de lance aux mains de ses imprudents agresseui's.
Je dis imprudents, car il arrive parfois que l'hippopotame, furieux, se rue sur les pirogues et les fracasse sous son poids ; auquel cas, les indigènes n'ont d'autre chance de salut cpie de regagner la cote à la nage.
Les corps des hippopotames morts des suites de leui- blessure, sont reti'ouvés le lendemain, grâce au tlotteur attaché au bout de la corde.
J'ai pu voir mes gens à l'ieuvre. Cette nuit mémi», un cheval ôe rivière a été harpomié et on l'a amené, le matin, à la rive.
— Départ de Kallialya. Toutes nos i)rovisions sont proprement emballées dans des paniers d'écorce. Le soleil darde avec une intensité croissante.
Nous canq)ons prés des pêcheurs rencontiés cpielques jours auparavant.
Le lenilemain, la mer est fort houleuse.
A quelques milles de la Station, j'arbore Ir pavillon belge et, pour annoncer notre approche, fais battre le tambour. En ce moment, le lac est fort agité. Les lames courtes et hautes font craquer le bateau. Nous marchions grand large, la voile à tribord et le foc à bâbord îivec deux ris; le vent arrivant d'arrière, la quilh^ du bateau suivait une direction perpendiculaire à la crête même des vagues. Tout à coup, le Cambier arrive avec son milieu sur la barre située à un mille de la côte et qu'en temps calme on passe sans danger. La proue sortait entièrement hoi'S de l'eau.
Un craquement se fait entendre. Les tètes des petits boulons joignant les deux sections centrales, près de la lisse de tribord, sont projetées au loin et ces sections se séparent à la partie supérieure. A tout uioment, le bateau i)0uvait se fendre. Heureusement, uies hommes n'ont pas perdu la tète. Tous, soulevant la poupe, piétés sur la barre même, remettent l'embarcation à tlot; et après avoir cherché et trouvé une profondeur sullisante, nous pouvons aborder sains et .saufs à la rive.
AU PAYS NOm loi