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CHAPITRE XI

Avant de courir les chances d'un naufrage imminent, j'avais aperçu sur la plage un campement en règle et, tirée à sec, une embarcation" du genre de celles qu'on fabrique à Ou-Djiji. Je ne doutai pas un instant que MM. Popelin et Roger ne fussent revenus de leur voyage d'exploration, lorsque un drapeau, flottant en berne au milieu du camp, me cloua sur place. La mort avait passé par chez nous. Mais qui avait-elle frappé? Je ne tardai pas à l'apprendre par les hommes d'escorte de nos amis. Le capitaine Popelin avait succombé à Mtoa, des suites d'un violent accès de fièvre compliquée de dysenterie.

Cependant, MM. Ramaeckers et Roger s'avançaient à ma rencontre. Tous les trois, à la place même où, deux mois auparavant, nous nous séparions quatre, pleins de santé, de vie et d'espoir, nous nous retrouvâmes incapables de prononcer une parole. Serait-il donc vrai que nul ici-bas n'échappe à sa destinée? Nous nous serrâmes la main en nous contentant de jeter un regard humide vers le point de l'horizon où reposait désormais notre brave et loyal compatriote!

L'embarcation de M. Roger avait été annoncée hier, vers huit heures du matin, au capitaine Ramaeckers.

— Je me rendis aussitôt sur la plage, nie dit ce dernier. Ma lunette d'approche me permit de constater que le bateau qui s'approchait n'était pas le même que celui qui avait emporté nos aniis. En ne voyant à bord qu'un seul Européen, de sombres pressentiments m'assaillirent. Mais je me refusai, pourtant, à croire à un irréparable malheur. Sans doute, le capitaine Popelin était resté sur

l'emplacement de la future Station et nous avait envoyé Roger pour lui rapporter ses marchandises? Lorsque la fatale nouvelle me fut connue, j'ai eu comme une rage de désespoir. « Nous y passerons tous, « me suis-je éci'ié!

Le premier abaltonicnt surmoiilé, il a été décidé que Roger se rendrait à Tabora, pour licencier les Askaris du capitaine Popclin. Ces hommes, depuis la mort de leur chef, sont complètement démoralisés et ne demandent qu'à retourner à la cote.

Roger emportera nos lettres pour l'Europe.

Il n'est pas décidé à remplacer, à Tahoi-a, le docteur Van den Heuvel.

— Cela dé])cndra, dit-il, des lettres venues de Bruxelles.

Au cas où, par suite il(^ son départ, je serais obligé de retoui'uer dans rOu-rs'yaniembé, il lâchera de me recruter une (^scorte sui" la l'oute.

— En toute éventualité, lui dit notre chef, si d'ici à un mois je ne recois pas de vos nouvelles, je vous considérerai comme parti et j'enverrai Becker.

— Reçu (le Tabora une lettre en dalr du 1'' juin.

Le départ de M. Sergère inspire à M. Van ilen Heuvel divs craintes légitimes sur l'avenir de la fii-me conunerciale fondée avec l'Hindi Séwa par l'aventureux >Iarseillais.

Spécialement recommande par Saïd Bargash, et disposant à foison d'excellent Mérikani, M. Sergère n'avait pas tai'dé à mono})()liser, en (juclque sorte, le commerce de l'ivoire. Il en résulta un sourd mécontentement parmi les marchands arabes, incapables de soutenir la concurrence, et un complot en règle s'oi-ganisa pour forcei' 31. Sei'gère à (piitter la place.

Pour cela, il fallait le concours secret du gouverneur et de son frère, seuls capabl(\s d'inspirer à l'idiot Séki un ordre d'expulsion. L'intrigue fut très habilement menée. M. Sergère entretenait d'assez bonnes relations avec Souétou, frère du Sultan, établi à une demilieue de Kouyara. Reconnaissant à ce chef africain une intelligence supérieure à celle de la plupart de ses égaux en puissance, il le voyait volontiers et avait su l'intéresser à ses affaires. Or, Séki avait conçu pour ce frère une haine, perfidement attisée par Abdallah

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l)in Nassib. Il le soupçonnait de vouloii' l'empoisonner pour hériter de son empire, et voyait de mauvais œil tous ceux qui se trouvaient en bons termes avec Souétou. Le gouverneur exploita cette situation. Il sut persuader à sa dupe que Sergère conspirait avec le Moinangou et se livrait avec lui à la préparation de philtres malfaisants. 3Iirambo, d'après l'honnête fonctionnaire, était d'accord avec Souétou et riiomme blanc, pour partager l'Ou-Xyaniembé et réduire en esclavage toute la population! Et pour forcer la note, on acheta le témoignage d'une femme qui vint accuser M. Sergère de lui avoir remis du poison pour le mêler aux aliments de Séki ! Ces absurdes dénonciations, semées dans le public, obtinrent le succès voulu. Deux cents indigènes, accompagnant la femme en question, firent irruption dans la maison du négociant marseillais.

Abdallah bin Nassib, feignant de céder à la pression du Sultan, mit M. Sergère en interdit. En présence de pareilles persécutions, il ne restait plus d'autre parti à prendre que d'échapper, par un pronq^t départ, à une mort assurée.

24 juin. — Roger part ce matin avec les vingt-trois hommes qu'il va licencier.

J'accompagne notre ami jusqu'au village de Karéma. Il ne pense pas reprendre la station de l'Ou-Nyaniembé. Cela dépendra des événements. Le plus clair de tout cela, c'est que je puis me tenir prêt à faire mes malles.

Les travaux continuent. Nous fabriquons toujours des Matoufalis et nos hommes, enfin au courant de la besogne, sont en progrès.

Pendant que nous ne pensions qu'à nos adobes, les fourmis blanches ont fait le siège de notre vin, couché cependant, à une hauteur raisonnable, sur un rayon spécial. Les murailles, cannelées de traînées d'argile, prouvent la patiente industrie de ces tenaces hyménoptères, dont il faudrait, chaque jour, anéantir les travaux. Des fourmis s'attaquer au vin, le fait peut paraître incroyable! En réalité, nous ne pourrions aftirmer si c'est bien au jus de la treille qu'elles en voulaient. Mais pour la cire et les bouchons, il n'en resti? plus miette. De notre petite provision, hélas ! si modeste, le seul reliquat consiste dans trois bouteilles de Champagne, encore renfermées dans une caisse.

Les autres bagages, juchés sur poteaux, n'ont pas souffert.

En fait de nocuité, les rats l'ont longtemps disputé aux fomniis de toutes les couleurs. Nous en étions fort incommodés, jusqu'au moment où nous avons pu nous procurer un couple de chats domestiques, dont la nombreuse postérité suflit à défendre nos victuailles. Sous ce dernier rapport, il y a même excès, attendu que, les rats détruits ou émigrés, nos félins, privés de noui-riture, livi'ent des assauts désespérés à nos garde-manger. Viande ou poisson, ils enlèvent tout, sitôt qu'on a le dos tourné, et les cuisiniers ne pinivent plus laisser traîner le moindre relief.

Il y a aussi des chats sauvages dans les bois environnants. L'un d'eux s'est introduit dans le poulailler, où il a décapité une trentaine de volailles, poules et coqs chaponnés par Roger. Encom-agé i)ai" ses premiei'S succès, l'amateur de cervelles est revenu à la charge. .le me suis embusqué près du théâtre de ses exploits et ai réussi, cei'tain soir, à l'abattre d'un coup de feu, qui a fait accourii- tout notre personnel, croyant à (juelque nouveau meurtre.

9 juillet. — Les hangars intérieni-s, regorgeant d'adobes, il (\sf temps de reprendre la construction de la Maison Centi-ale, trop longtemps restée en souffrance.

Nos hommes se montrent fort perplexes. J^a briqueterie hnw avait déjà paru si ditiicile! Et l'on prétend, maintenaiU, en faii-e des ma(;ons! Autant vaudrait réclamer d'un violoniste manchot l'exémition du Carnaval de Venise!

Une députation vient m'exposer l'embarras où se trouvent les pauvres diables. Ils demandent qu'on leur fournisse, au moins, des Daouas, pour accomplir les prodiges qu'on exige d'eux. Sans l'intervention des puissances occultes, jamais ils ne s'en tii'eront !

— Les vrais talismans, ai-je répondu, c'est l'attention, la volonté et la persévérance. Je serai là poui' vous montrer de point en jioint ce qu'il faut faire, et ça ira tout seul.

Ils n'en réclament pas moins une chèvre, dont le sang, répandu sur la première pierre, portera bonheur aux travaux et dont la chair sera utilisée, du reste, pour le l'epas du soii*.

Pendant qu'une brigade amène les adobes à pied d'œuvre, quelques Askaris fabriquent, sur mes indications, le ciment, simplement composé d'eau et d'argile, à défaut de calcaire. Je fais disposer les briques, plein sur joint. Des poteaux sont plantés aux angles du

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l)àtiinent, et des cordes tendues pour régler l'alignement. Enfin, j'explique l'usage du fil à plomb et indique la manière de joindre les angles, au lieu de juxtaposer simplement un mur à un autre, comme le font les Arabes. La besogne s'organise plus aisément que je ne l'avais cru. Mes hommes sont dans le ravissement. Ils se croient désormais aptes aux métiers les plus compliqués et, le soir, mangent leur chèvre avec un légitime orgueil.

... Le bruit des merveilles réalisées hier, s'est déjà répandu. Nos maçons ont été corner leurs prouesses dans tous les villages voishis. De nombreux habitants de Karéma et de Kafissya accourent pour en juger de visu. Nous les laissons circuler librement, sans armes, dans la Station.

10 juillet. — Notre ami Siranda est rudement éprouvé. Le feu a pris à son village, qui est devenu la proie des flammes. Ce sinistre est d'autant plus à déplorer, que nous tirions de Katamba une grande partie de nos provisions. Allant au devant d'une demande de secours, à laquelle il aurait pu diftîcilement se soustraire, M. Ramaeckers a, dès le lendemain, envoyé au malheureux Sultan trente-six yards d'étoffe, trois légers fusils et cinq livres de poudre. Ce don généreux et spontané a causé dans le pays une impression immense. Siranda nous a remerciés avec effusion, et de toutes parts nous sont arrivés des témoignages d'amitié et de bon voisinage. Les chefs des environs voient décidément qu'ils ont tout à gagner en se mettant bien avec nous.

Le désastre, pourtant, sera vite réparé. Un Boma africain se relève aisément de ses cendres. Avec un peu d'aide encore, Siranda pourra attendre la moisson prochaine. Une partie de ses provisions de réserve a heureusement pu être sauvée.

24 juillet. — Il y aura un mois, aujourd'hui, que Roger est parti pour Tabora. Une lettre de lui, remise par des gens de Kafissya, nous informe que décidément il retourne à la côte.

L'éducation des Askaris maçons étant faite, je procède immédiatement à mes préparatifs. Pour composer mon escorte, nous engageons dix hommes de Tchiata, revenus non éclopés de la guerre contre les Iniftles. J'emporterai peu de colis. Six caisses, tout au plus, et fort peu de provisions de bouche. On en trouve en suftîsance sur

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la route, pour de petites caravanes. Comme matériel de campagne, je me contente d'un lit, de ma tente, de trois fusils et d'une caisse de munitions, indépendanunent de l'armement des soldats. Forhan, riiommc de coiitiance du Djémadar, m'est adjoint.

27 juillet. — Ce soir nouvelle lune. Xous partirons demain, le jour même de l'ouverture du Kamazan.

28 juillet. — Le départ s'en'ectue à huit heures du matin. Je suis accompagné, seulement, de Forhan et de cinq hommes d'escorte. Férouzi reste à Karéma, .son frère de .sang craignant qu'il ne se déprave loin de sa vigilante tutelle. Quant aux porteurs engagés à Kafissya, ils sont venus, dès l'aube, pour prendre mes bagages. Nous allons avoir à traverser des tribus plus qu'hostiles, et toutes sous les ai-mes. Mais à la guerre comme à la guerre ! On des courriers ont passé, nous passerons!

La distance de la Station à la résidence de Tchiata n'étant guère (pie de trois lieues et demi, nous y arrivons dans la matinée et dressons nos tentes au milieu du village. Le Sultan, honteux probablement de .sa conduite ambiguë à l'égard des blancs, ne se montre pas. Cependant, nos porteurs ont mis le temps et nos avances à profit pour se gorger de Pond)é. 11 est pins d'une lieni-e de raj>rès-iuiili, loi'S([ne je parviens à lever le camp. Le visage boursontle, et les membres encore lâches, par suite des excès de la veille, mes Pagazis se sont arrachés avec peine de leurs foyers. Ils marchent en titubant sous leur fardeau relativement léger. Au bout de deux heures, je me vois obliger de canq)er près d'une mare bou(Misc.

L'aspect général du tei'rain est morue et désolé, (pioi<(ue co terrain soit semé de nombreux accidents.

Nous ne voyons qu'arbres rabougris et tordus, arrêtés dans leur croissance par l'incendie annuel des herbes. Sans s'iiujniéter de détruire des forêts entières, les naturels nettoient leurs clianqis en mettant le feu à la paille et aux herbes qui, .sans cet expédient, formeraient, il est vrai, des lacis inextricables. Sous l'aile des vents, la flamme dénude en quelques heures d'immenses étendues de territoire, et le sol, déjà si fécond, s'amende encore des cendres couvrant la plaine calcinée.

Pendant que [je me livre à mes soins d'hygiène et de toilette,

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Forhan m'a fait préparer un excellent repas, composé d'un poulet gras, de riz et de patates douces.

— Départ à travers le Pori, à six heures et demie du matin, et campement, vers onze heures, à proximité d'une mare déjà à moitié desséchée par le soleil.

Le soir, nous entendons des beuglements plaintifs s'élever des roseaux agités.

Je me précipite avec quelques honmies et, écartant les hautes herbes, nous apercevons un jeune buffle qu'un léopard entame à belles dents.

J'épaule vivement mon fusil, mais, trompé par l'obscurité, je n'atteins que le buffle, lequel n'avait plus besoin d'une balle pour mourir. Le félin royal se sauve en nous abandonnant sa proie, dont il n'avait pu dévorer qu'une partie de l'arrière-train. Cette chair nous vient d'autant plus à point que nous n'avions pu nous procurer de volailles à Katissya.

A la hauteur de Katakoi, oi:i nous bivouaquons, j'ai tué un énorme buffle, dont la chair, partagée entre soldats et porteurs, ne tarde pas à se boucaner sur entablements de bûches, et exposée au feu.

Prés d'une mare boueuse, entourée de végétation, j'ai avisé un chasseur, commodément à l'affût sur une branche d'arbre. Muni d'une lance, pesamment emmanchée d'un bois de 3Ikouloungou, il guettait, lui aussi, les buffles, qui ne manquent jamais de venir se désaltérer, le soir, aux mêmes endroits et par les mêmes sentiers. Matadors d'un nouveau genre, les indigènes attendent que le gibier soit arrivé sous l'arbre même, d'où ils l'atteignent, sans danger, en plein dos. Il n'est pas rare de voir l'arme, dirigée verticalement, et d'un poids énorme, transpercer l'animal de part en part, sans même éveiller la défiance de ceux de ses compagnons déjà arrivés à l'abreuvoir.

— De Katakoi à Ougoué, encore cinq heures de marche, dans la direction de l'est-un quart nord. Nous tombons sur un immense troupeau de buffles noirs, heureusement pris en queue.

Troublés dans leur sécurité, les lourds ruminants se relèvent d'un bond et commencent une course folle. Leur masse imposante et

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soml)i'e, balayant tout sur sou passage, disparaît bientôt au milieu d'épais iRiages de poussière.

La terre tremble à leur terrible galop, accéléré encore par nos coups de feu, et qui sillonne la jungle d'une large trouée. Il est fort heureux que nous les ayons abordés du bon côté, car nous n'aurions plus eu matière à rire de la déconvenue des soldats de Tchiata et de Kongoa, piteusement culbutés sur le chemin de la victoire.

Mais un auti'e danger s'avance avec une etïrayanle rapidité.

La prairie brûle et le vent, soufflant avec force, pousse vers nous les tourbillons de tlamme et de fumée. De l'élévation oi^i nous nous sommes arrêtés, nous voyons s'approcher le rouge incendie.

Comme le chasseur de daims de Fenimore Cooper, nous nous hâtons d'allumer les herbes les plus proches, et nous nous réfugions sur la partie de la jungle encore fumante.

Il n'était que temps !

Le brasier s'arrèle faute d'aliment, se divise et, nous enveloppant un instant d'un cercle féerique, poursuit sa marche impétueuse pour s'éteindre, en grésillant, dans le premier marécage.

— Partis d'Ougoué, vers six heures.

La Boga de Katavi, comj)lètement inondée lorsque nous y passâmes l'an dernier, n'est plus rafraîchie, aujourd'hui, que par (pudiques flaques stagnantes. Ruminants et pachydermes, pataugeant dans la plaine en temps de Massika, ont laissé dans le sol des empreintes profondes qui, durcies par le soleil, rendent le sentier presque impraticable.

A la première ondulation de terrain, nous nous arrêtons pour prendre quelque nourriture. Il est deux heures du matin. Éloignés de toute eau courante, nous en sommes réduits à ci'euser le sol pour obtenir un liquide fangeux, dont mes honmies se contentent pour cuire leur bouillie de sorgho.

Nous nous remettons en marche pour camper, vers trois heures, près d'une petite rivièi'e, coulant à une couple de lieues en deçà du village d'Ohanda. De grands troupeaux de buffles, de girafes et de sangliers parcourent la plaine.

Nous avons même relevé quelques traces d'éléphants, reconnaissablés à la largeur des empreintes et aux laisses, semblables au crottin de quelque gigantesque cheval.

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Vers huit heures du matin, nous dépassons Ohanda. Les haiiitants nous entourent et ont, avec nos porteurs, certains conciUabules, dont le sujet ne tarde pas à nous être expliqué. En effet, au bout d'un quart de lieue, nous voyons les Paga/.is déposer leur fardeau.

Ils refusent résolument d'aller plus loin, certains, prétendent-ils, d'être assassinés par les gens de Kaloungou. Ni exhortations ni menaces n'ont raison de leurs terreurs.

Saisis de panique, ils prennent la fuite dans la direction du vi-llage. Je les attends vainement jusqu'au soir, et me trouve obligé de camper en plein Pori.

Avec ma petite escorte, nuit d'alertes!

Jamais les hyènes ne se sont montrées plus nombreuses et plus atiamées.

L'une d'elles a poussé l'audace jusqu'à s'introduire dans ma tente et à enlever, sous le lit même où je reposais, un reste de volaille l'éservé pour mon déjeuner. Les cris des hommes m'ont réveillé en sursaut. Je leur ai recommandé d'effrayer la bande rapace, en lui jetant des tisons enflammés. Mais les hyènes revenaient toujours à la charge. J'ai pu cependant me rendormir. Quant aux Askaris, ils ont été toute la nuit sur pied.

La nuit est tombée et il fait un clair de lune superbe. Aux abords de Kaloungou, nous prenons toutes les mesures de prudence commandées par la situation. Ce village a, en effet, une réputation détestable, et il y a lieu de se tenir sur ses gardes.

Contourner le village à droite serait impossible, à cause des nombreux indigènes qui dorment à la belle étoile sur leurs champs. Xous effectuons, sur deux points différents, le passage de la rivière, peu profonde à la vérité, mais assez large et hérissée d'herbes (■jjaisses entre lesquelles, ayant de l'eau jusqu'à la ceinture, nous nous frayons péniblement un chemin. Sur l'autre rive, des sangliers se lèvent précipitamment et, venant grogner tout près de nous, font juine de barrer le passage. Un coup de feu les mettrait en fuite, mais 4lonnerait aussi l'éveil à la population hostile que nous voulons éviter. C'est à coups de lance qu'il faut les déloger de leur position.

Kaloungou heureusement dépassé, nous marchons encore jusque vers onze heures de la nuit, mais l'instinct des localités, cependant

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si vif cliez nio.s honunes, est cette fois complètement en défaut. Pousser plus loin ne fait que nous égarer davantage. Nous cherchons donc un campement abrité derrière \m pli de terrain, allumons un feu pour nous sécher et, après avoir placé des sentinelles, nous endormons, les pieds tournés vers la flamme discrètement alimentée.

Le lendemain, à cinq heures, la petite escorte est debout. Cheminant depuis hier, sans avoir échangé une parole autrement qu'à voix basse, nos Askaris causent et rient avec animation, en s'applaudissant de leur adroite manceuvre. J'expédie l'un d'eux en avant pour prévenir Simba de notre arrivée. Vers onze heures, nous entrons dans le Boma. Le Sultan, qui a mis à ma disposition un de ses anciens Tembés, vient me voir.

Lecteurs trop chatouilleux, qui vous plaignez amèrement d'une piqûre de mouche ou de cousin, vous ne connaissez pas l'étendue de vos félicités ! Toute la nuit, j'ai été dévoré vivant par les Papazis, affreux et gros insectes qui abondent dans les vieilles constructions indigènes, et dont la morsure fait enfler la peau, en provoquant des démangeaisons intolérables. Je préfère encore les hyènes de l'autre soir! Ce vieux brigand dr Simba nourrit assurément à mon égard des desseins homicides.

— Je fais porter à Simba le présent que je lui destinais. Rien ne me retient dans cet insipide séjour. Je me trompe. Il faut compter avec les caprices du maudit vieillard. Simba est ivre. Une simple pièce d'étoffe de couleur ne lui suftît plus. Forcément, je dois attendre jusqu'à demain pour reprendre de nouveaux et fatigants pourparlers. Si je tenais ce particulier en rase campagne, avec quelles délices je lui administrerais une volée de bois vert !

Le lendemain, ses exigences croissent avec l'ivresse. Son Nyampara en chef vient me faire part de ses dernières prétentions. Il veut ma tente, il veut mon lit, il veut ma chaise, mon revolver, que sais-je! Entre chaque cruche de Pombé, il ajoute quelque article à sa liste. II faut teiuporiser. Lorsqu'il aura cuvé son liquide, peut-èti'e se montrera-t-il plus raisonnable...

Après m'avoir plumé sans vergogne, Simba, redevenu tout sucre et tout miel, m'accable de ses protestations d'amitié. ïl offre de

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donner une garde d'honneur à son frère blanc, pour le conduire dans le bon chemin, « car, ajoute-l-il, il y a beaucoup de Rougas-Rougas sur la route. « Je ne puis m'empêcher de sourire. La gredinerie de cet honmie a des côtés plaisants.

— Non, non, point d'escorte, ai-je répondu dans le style local. Nous ne sommes point des femmes poiu* avoir peur des brigands. Tous les Rougas-Rougas ne battent pas le pays. Il y en a d'assez réussis, à ])osto tlxe, par exemple dans les Tembés royaux i

— Il s'agit de rattraper le temps perdu. Après cinq jours de halte forcée, nous nous remettons en chemin vers le nord, un peu avant sept heures du matin, et nous campons, vers midi, près d'un Tongo, dont l'eau, quoique blanche, est sulïisamment potable.

Le thermomètre centigrade accuse trente-quatre degrés à l'ombre de ma tente. J'éprouve une satisfaction indicible à bivouaquer en pl(Mn Pori, loin des villages prétendus hospitaliers, où l'on n'a d'auti'e souci que de vous tondre à vif. Assis au milieu de feux pétillants, autour desquels s'accroupissent soldats et porteurs, fatigués mais non abattus d'une longue traite, je fume ma pipe avec une sereine volupté.

— Cinq heures. Debout et en roule! Mes nouveaux porteurs marchent admirablement.

La direction du nord-nord-est incline vers l'est-nord-est. Nous (•aiui)ous dans le village de Karimba, dont le Sultan me demande, comme Hongo, un doti d'étoffe. Encouragé par la facilité avec laquelle j'ai imprudemment cédé à ses premières et modestes exigences, il revient à la charge. C'est deux, puis trois, puis quatre dotis qu'il réclame, et puis encore, de la poudre en quantité, faute de quoi nous sonunes menacés d'être i-etenus durant trois jours. Je lui fais répondre qu'il n'obtiendra pas une Chouka de plus et que, pour ce qui est de la poudre, nous lui en enverrons tant et plus, ainsi que du plomb, s'il s'avise de vouloir s'opposer à notre départ.

Avant de me prononcer aussi résolument, j'avais pris l'avis de mon escorte, unanime à trouver exorbitantes de pareilles prétentions, de la part d'un infime chef de bourgade dont nous ne ferions qu'une bouchée.

La menace a porté fruit. Notre départ s'effectue, avant six heures

du matin, sans ombre d'opposition. Nous nous dirigeons vers le nordnord-est.

Matita se présente vers dix heures et, à midi, nous campons sous 3Iagogo.

— La zone des mendiants est passée. Les habitants ne nous réclament plus detoflfe. Départ à cinq heures (direction est-nord-est). Halte, pour déjeuner, dans un petit village de la route. Nous repartons d'un pied léger, pour nous arrêter encore au bord de l'Ougalla, alîluent du Malagarazi, lequel se jette, à son tour, dans le Tanganika. Nous traversons la rivière, vers six heures du soir, par une tempéi'ature de vingt-cinq degrés centigrades, et allons camper près d'un Tongo, situé d'un tout autre coté que la route suivie l'année dernière pour arriver à Karéma.

Il faudra fournir double étape, en partant au milieu de la nuit. La caravane se remet en marche vers une heure.

Boga fertile en palmiers borassus, en caoutchouc et en tamariniers. Au point du jour, nous arrivons en vue d'Itamboua, dont les habitants, mis en alerte par cette apparition matinale, se portent en armes à notre rencontre, croyant que nous sommes venus pour surprendre et attaquer le village. Mais à peine ont-ils aperçu le Mouzoungou, que les dernières ombres ne leur avaient pas permis de reconnaître, qu'ils nous saluent avec cordialité et rentrent dans le Boma en riant de leur méprise.

Nous poursuivons, sans nous arrêter, par une campagne plantée de frênes, de myrthes, de lauriers -roses et d'arbres épineux, sur les- (juels volent des bandes de pigeons blancs et gris. Enfin, vers midi, nous arrivons à Kakoma, assez éreintés de cette longue course, et nous y passons la nuit.

— Départ à six heures et demie. Nous passons devant plusieurs petits villages, et campons, vers midi, à Koi-Moina-Nyaghi. Mêmes heures de départ et d'arrivée.

À Igonda, en signe de deuil, les femmes vont barbouillées de farine, et les hommes le fer de lance tristement incliné vers le sol. A la suite de la mort récente du Sultan, des sacrifices ont eu lieu sur sa tombe. Quatre jeunes filles, assommées de coups de bâton, ont péri.

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Un cliof ne peut \n\s doscendi'C seul au séjour des onil)i'('s. Il lui faut uiKî suile et un état de maison. Les indigènes s'accusent même de tiédeur pour n'avoir sacritié que quatre victimes en l'honneur de" leur Sultan décédé.

Je reprends le sentier suivi en novendore dernier. Quinze lieues, à peine, nous séparent de ïabora. Je les franchis en deux étapes, et, le 22 août, à midi, je serre la main du docteur Van den Heuvel, ('■merveille de ma célérité.

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