‹ La troisième expédition Belge au pays noirChapitre 18 sur 33 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

i^"" novembre. — Le matin, Soheik bin Nassib m'a fait appeler pour me communiquer de graves événements.

Mirambo vient de rentrer en campagne, emportant avec lui deux canons, et cette fois c'est contre Simba, son ancien allié, qu'il marche, à la tète de forces imposantes.

Mais un autre motif guiderait 3Iii'ambo. >'e pouvant faire venir de la poudi'e de Zanzibar, il se serait décidé à s'en procurer en pillant toute la contrée située entre Tabora et Karéma. Après avoir détruit le Kouïkourou de Simba, il viendrait faire le siège de la Station Belge, en invoquant comme casus helli la méconnaissance obstinée, de sa suzeraineté par les insolents Oua-Zoungous î

Je suis littéralement atterré de ces communications alarmantes, et certes, si je pouvais rassembler quelques hommes résolus, j'essayerais de ga<:!;ner immédiatement Karéma en traversant les lignes ennemies.

Oc? c?

Mais à ce qu'affirme Scheik bin Nassib, je ne trouverai personne. Le seul nom de Mirambo fait trembler les Askaris, qui lâcheraient pied à la première alerte, si par extraordinaire je réussissais à en déterminer quelques-uns à m'accompagner. Forcément, il faut que j'attende ici les événements.

Ce qui diminue un peu mes appréhensions, c'est une ouverture inattendue de Scheik bin Nassib. On se rappelle quelle tin de nonrecevoir cet énigmatique personnage avait opposée à ma demande d'achat de bétail pour compte de M. Ramaeckers. Or, aujourd'hui il se ravise et me propose les treize vaches et les taureaux de son pai'c de Gongoué. Je présume bien qu'il craint de les voir tomber entre les

-184 LA THOISIÈME EXI'ÉniTION mi.C.E

mains de Mirambo, mais n'a-t-il pas forcé un peu la note pour me vendre, à prix fort, un ravitaillement favoral)le à ses intérêts? Quoi iju'il en soit, j(^ ne laisserai point échapper cette bonne forinne. Assiégé ou non, Karéma se trouvera à merveille de ces nouvelles et importantes ressources alimentaires. Après de longs marchandages, i'ounue toujours, je conclus, à raison de deux cent soixanti^-sept piastres, pour les vingt et une tètes de bétail; et le gouverneur paiintérim fait partir aussitôt, à marches forcées, dix hommes j)our mettre le troupeau en sûreté dans les étables du fort Léopold. Je les charge aussi d'un courriiM' pour M. Ramaeckers, dont j'attends la réponse avec anxiété.

— Le nombre de mes hommes devient ti-op restreint, car tout doit se faire à domicile, si l'on ne veut dépenser le double. Je vais avoir, de plus, à ensemencer mon potager à l'aide des graines laissées par le docteur. Un Mgouana, du nom d'Assani, qui a servi chez d(>s voyageurs anglais, se présente. Je l'engage immédiatement.

Il m'accompagnera dans mes visites, car ici on ne pourrait si^ présenter seul quelque part sans déroger gravement au cérémonial. Assani est esclave, et son maître habite Zanzibar.

Pour la mèmtî raison d'étiquette, je suis ol)ligé de faire gardei' constamment ma porte; aussi mes hommes se relay(>nt-ils, deux par deux, sur le Barza.

— Mon potager n'a pas moins de cent cinquante mètres carrés, car j'ai envoyé mes indiscrets voisins planter leur manioc ailleurs. J'y ferai semer des radis, des raves, des salades, d(>s oignons, dvs carottes et des choux d'Europe, en niellant à profit les exeelleuls enseignements de Roger.

Pour cette besogne, j'ai engagé deux nègi'es de l'Ou-S'oukouma qui travaillent sous ma direction. La saison des pluies va bienttU conuuencer. En attendant l'instant des semailles, on laboure le sol au moyen de houes.

— Quand le chat est parti, les souris dansent! Nous avons eu ici une sanglante levée de boucliers, qui a tenu toute une journée en émoi la population composite de Tchem-Tchem.

C'était le 29 novembre, vers dix heures du matin. Zeid bin Djouma

AU PAYS NOm 185

étîiit verni me rendre visite, lorsqu'eii rentrant chez Ini il se vit assaillir par l(\s esclaves d'un de ses ennemis, Brahimo l)in Al)dallah, lequel avait été conduit enchaîné à Zanzibar pour ses actes d'hostilité euvei's mon l'iche et puissant anii.

Le iiouverneur n'étant plus là pour protéger son féal, les nègres (le l'Arabe emprisonné avaient résolu de venger le maître absent, en taisant le sacrifice de leur propre existence.

Zeid bin Djouma, ne croyant point à la possibilité d'une pareille et toile agression, marchait sans annes. Mais quoique attaqué à l'improviste, il fut assez hinireux pour parer, de la main, deux coups de lance du chef des iiègres révoltés, et put prendre la fuite sous une grêle de balles. Spectateur de l'attentat qui se commit à vingt pas de moi, je n'aurais pu intervenir, tant l'agression fut pi-ompte. Zeid bin Djouma, du reste, se trouvait déjà en sûreté et je dus me contenter d'assister, de la terrasse de mon Tembé, aux suites fatales de l'audacieuse algarade.

Au lieu de s'esquiver, les esclaves désappointés dans leur guefapens mettent le feu aux constructions avoisinantes qui, bâties en branchages et en chaume, foi'ment bientôt un vaste brasier, derrière lequel se passe une indescriptible scène de désordre et de sauvagerie. Les habitants ont pris les armes. Sur tous les points débouchent des troupes de nègres, menés au combat par leurs maîtres, pendant que les femmes affolées tâchent de sauver leurs riz et leurs petites provisions de réserve. C'est naturellement au 3Iouzoungou, à l'homme blanc qu'elles demandent refuge. Ma cour ne tarde pas à être encombrée de tout ce qu'on a pu arracher aux flammes. Femmes et enfants trouvent sous mon toit neutre un abri assuré contre les balles.

Cependant, les esclaves mutinés se retranchent dans le Tembé de leur maître, sans autre espoii* que de vendre chèrement leur vie, et les nègres conduits au feu par les Akidas à la solde des Arabes, se forment en bataille à quelque distance de la place à réduire.

Quoique ce qui vient de se passer, paraîtrait devoir dispenser de toute foi'malité belligérante, j'assiste au spectacle curieux d'une déclaration de guerre, précédant l'action générale.

Un Askari se détache du gros des assiégeants et s'approche du ïembé, à la distance d'une vingtaine de mètres. Sous les coups de fusil des assiégés, il entame la danse de guerre — dont chaque pas a sa signification, — accompagnée de gestes menaçants et d'insultes.

i8G LA THOISIKMR EXIM'DITION HELGE

Et ce ne sont p;is les ennemis qu'oîilr;ige le champion de l'iii-mée vengeresse, mais leurs mères, objets de touchant respect dans loute l'Afrique.

Au premier danseur en succède un auti'e, puis d'autres encore; les pas deviennent de plus en plus furieux, les menaces plus irritantes, les insultes plus grossières. Des deux côtés, on s'exalte. Ce sont de véi'itables feux de pelotons qui sont dii'igés vers les Askai'is, contiiuuinl la série réglementaire de leurs provocations. Comment pas un d'eux n'est-il atteint par les balles qui siftlent dans l'air? C'est, comme j'ai eu l'occasion, de le dire, que les nègres ne tirent guère qu'à bout portant, et qu'à distance ils lâchent leur couj) de fusil sans viser, et tenant leur arme à bras tendu. Néanmoins, il est bien étonnant qu'aucune balle ne porte. Quant aux Askaris insulteurs — et c'est ce qui explique leur folle intrépidité — ils se croient parfaitement invulnérables, grâce aux Daouas dont ils sont munis. Sans talismans, ils se garderaient bien de courir pareille aventure. Cependant, il leur arrive parfois d'être blessés. Alors, grand scandale! C'est le Daoua qui est mauvais, et le sorcier coupable est mis en accusation.

La danse de guerre a pris fin, et l'attaciuc commence. Les assaillants mettent à leur tour le feu à un enclos non gardé, attenant au Tembé, et la fusillade se croise, acharnée, meurtrière. Je vois le principal meneur de la révolte, un nègre magnifique, tomber la poitrine trouée de plusieurs coups de feu. Il s'abat, menaçant encore, dans une mare rouge. On se précipite sur le cadavre, agité par les dernières convulsions de l'agonie. Un coup de sabre abat la tète, un autre fend la poitrine, d'où l'on retire le cœur palpitant. Ces deux lamentables trophées sont embrochés sur des lances, et prom(>nés triomplKilement au milieu du carnage.

Maintenant, il s'agit de donner l'assaut. Il commence en même temps que le feu s'est communiqué aux quatre coins du Tembé. La porte retentit sous les haches sifflantes. Les coups de fusil redoublent, les uns mortels, les autres inoftensifs, car même en pleine bataille les nègres ne résistent pas au plaisir de brûler gratuitement de la poudre. Pendant que les vaillants s'élancent pour forcer l'habitation, énergiquement défendue, les couards poursuivent sans danger les poules, les chèvres et les moutons échappés aux flammes et les assomment à coups de crosse, avec des poses et des contorsions gro-

AU PAYS NOin 187

tes((U(>s. Eiitiii, la porte e\l(''i'i(uii'(! vole en éclats, et l'on se précipite vers le Bar/.a où les femmes de, Brahimo ont été chassées par l'épouvante. Les malheureuses se laiss(^nt conduire sans résistance dans la maison de Zeid bin Djouma, à (jui, dès ce moment, elles appartiennent par droit de conquête et de représailles.

Dans l'intérieur du Tembé, des coups de feu et des hurlements annoncent que le massacre se poursuit. Mais l'incendie chasse bientôt les assaillants, qui se forment en cercle à quelque distance. Une vingtaine d'esclaves, seulement, ont survécu. Ils seront inévitablement brûlés, car ils refusent de sortir, bien qu'on leur promette la vie sauve. Pas un qui fasse mine de se rendi'e. Cette clémence inusitée, ils n'y croient pas, ou plutôt ils lui préfèrent une mort horrible dans le Tembé incendié de leur maître invengé!

Je les vois, groupés sur la terrasse de l'habitation, calmes, insouciants, entourés par les flammes dont ils voient les progrès d'un œil stoïque. Élevés en musulmans, ils acceptent sans sourciller la fatalité qui les condamne, comme, sans hésiter, ils ont fait ce qu'ils croyaient de leur devoir d'esclaves fidèles et dévoués. Les assaillants euxinèmes sont émus par l'incomparable grandeur de ce spectacle et ont cessé de tirer. Mais le rideau de feu se ressei-re. A chaque instant, on voit tomber des malheureux, suffoqués par la fumée. Soudain, une explosion terrible se fait entendre. Quelques barils de poudre, restés dans le Tembé, ont sauté.

Presque en même temps, le toit plat s'écroule avec un bruit sourd et prolongé, et ensevelit sous ses décombres les derniers survivants de l'héroïque défense. Le combat, commencé à dix heures du matin, ne s'est terminé qu'à trois heures de l'après-midi.

J'étais profondément ému de ce terrifiant spectacle, et il faut croire que les habitants de Tabora n'y sont pas restés insensibles, car, pendant deux jours, dans la bourgade ordinairement si animée, a régné un silence de mort. Il n'y a point eu de marché pendant ces deux jours et, faute de viande de boucherie, je me suis vu obligé de tuer une des chèvres que j'entretiens par précaution.

A la place où s'élevaient le Tembé de Brahimo et les nombreuses habitations environnantes, on ne voit que des ruines noircies et des murailles croulantes, d'où s'échappent les émanations infectes des cadavres en putréfaction. Les assaillants, ou plutôt les répresseurs de la révolte, n'ont que ti'ois hommes tués et quatre blessés qu'on

GLERRIKR NOlîI.E DE LA C.OIR DE SEKl ET SA COSirAliNE.

(Dessiu (le Kr. Si nions.)

AU PAYS NOlll 189

m'a amenés et que j'ai soignés de mon mieux. Heureusement que les plaies de ces derniers n'ont rien do grave. Chaque jour, ils viennent se faire panser, en m'offrant par reconnaissance des cadeaux que je refuse. J'ai fait distribuer quelques secours, en étoffes, aux habitants dont les maisons ont été englobées dans le désastre, ot ma popnlai-ilé s'en est grandement accrue.

— Simba est battu, son village détruit et Mirambo s'établit solidement sur la route de Tabora à Karéma. Tontes les caravanes qui se i-endront au lac, courent riscjue, sinon d'être pillées, du moins de se voir fortement rançonnées.

C'est ce que m'apprend Mounié Mabanga, le chasseur d'éléphants, qui a pris part à la défense, et a été obligé de se sauver, abandonnant ses femmes et ses enfants.

Usant de l'éternelle ruse de guerre, Mii-ambo a envoyé quelques-uns de ses soldats, déguisés, implorer refuge chez Simba, en se prétendant dépouillés par le conquérant. Imprudemment accueillis, ils se sont couchés, soi-disant accablés de fatigue; puis, vers quatre heures du matin, jetant le masque, ils ont ouvert les portes du Boma aux assaillants, arrivés pendant la luiit. Un combat sanglant s'est engagé, où les chasseurs d'éléphants de Matoumoula ont donné courageusement. Mais force a été de plier devant le nombre. Simba, ce{)endant, a eu la vie sauve et a pu se retirer avec sa Sultane, ses deux eiifanls et quelques serviteurs dévoués, dans le Pori où se trouve son trésor d'ivoire.

Chaque Sultan a ainsi sa cachette, dont une de ses esclaves possède, seule, le secret. C'est pourquoi le premier soin des chefs victorieux est de s'emparer du harem du Sultan tué ou en fuite. Quant aux esclaves chargés d'enfouir le précieux ivoire, jamais ils ne survivent à cette importante besogne. Pour s'assurer leur discrétion, on leur tranche tout sinqilement la tète.

Un Moinangou (ou vice-roi) a pris le commandement du Boma, fortement réduit et construit sur un modèle plus défendable. Désormais, rOu-Savira n'existe plus. Ce district a troqué son nom contre celui de Nouvel-Onrambo. Il est fortement à craindre que les Bougas- Bougas, poui'suivant leur conquête, ne se portent bientôt dans rOii-Kaouendi et sous les murs mêmes du fort Léopold.

Mounié Mabanga est au désespoir d'avoir dû abandonner sa famille.

190 LA TROISIÉMK i:XI'KItm()N VAil.GE

mais il cspcre pouvoir la racheter lorsque les hostilités auront pris fin. Mirambo, du reste, a des l'aisons pour se mettre bien iwoc les ciiasseui'S d'éléphants, dont il apprécie le courage et la détermination. Comme il est dénué de tout, je fais présent au pauvre diable d'une trentaine de yards de Mérikani.

A la nouvelle de ces événements, pourtant à prévoir, Sclieik bin Nassib et le timide Séki s'occupent inuuédiatement à mettre en état de siège le Kouïkourou royal, en engageant les Ai'abes à en faire autant pour leurs propriétés parlii'uHères. Aussilôt, les travaux sont poursuivis avec ardeur, car les musulmans de Tchem-Tchem si^ souviennent avec appréhension de l'agression, presque victorieuse, tentée naguère par Mirambo.

Scheik bin Nassib me fait appeler pour mo représenter l'avantage (pi'il y aurait pour moi à me mettre exclusivement du côté des Arabcis.

Comme mon désir est de rester parfaitement neutre, et que j'ai quelque idée que ce féroce Mirambo n'est pas si intraitable qu'on le représente ici, je décline poliment les avances du vice-gouverneur.

Quoique la route ne soit pas sûre, M. Guillet est parti poui- Ou-T)jiji avec les Pères Randabel, Blanc, Ménard et MM. Joubei't, Hillebi'and et Visscher. Malgré les sinistres événements dont l'Ou- Roundi a été le théâtre, ils vont essayer d'y l'cprendre pied.

13 dn'i'nihrc. — Léger accès de tièvi'e, le pi'cmier depuis mon arrivée à Tabora. Par ces temps de pluie, car nous sommes en plein déluge, le ïembé de Ïchem-Tchem me paraît un séjour assez malsain, et dont je changerais volontiers. Ce premier avertissement, tout anodin qu'il soit, me donne à rétléchir.

Séki s'est réconcilié avec son frère Souétou. Ce rapprocheini'ut est l'œuvre du bon Soultan bin Ali, qui a mis judicieusement à pi'otit l'absence du gouverneur.

Souétou, cadet du Sultan de l'Ou-jSyanitMnbé, est certainement un des chefs africains les plus intelligents, les plus avancés et les plus dégagés de toute prévention de race, qu'il y ail dans toute rAlVi([ue orientale.

Avant, de quitter Tabora, où il s'était rendu sui- l'invitation de Séki, l'obligeant Souétou à temi à me faire visite. Suivi d'un cortège considérable, il est venu me trouver dans mon Tembé, où je l'ai reçu en grande pompe. Outre les dattes et le café obligatoires, je me suis

Ai; PAYS NOIK 191

pcniiis de lui offrir la dcnrH-i'c bouteille de bordeaux laissée ici par sou ami Scrgèi-e, et à huiucllo il a fait gaillardemeut homieur. Souétou, qui n'est pas uuisulinau, du reste, quoique ayant adopté le costume ai-abe, fait grand cas du vin, mais n'en abuse point. Agé d'une trentaine d'années, robuste et bien fait de sa personne, il a l'air d'un bon vivant en même temps que d'un honmie d'action. Comme il venait de dîner chez Séki, j(.' n'ai pas eu le lourd endxirras de le traiter. Il s'est retiré enchanté de son nouvel ami, comme il a affecté de me nommer à plusieurs reprises, et m'a fait promettre d'aller le voir.

Dès le lendemain, je me rends à Koi-Souétou, village prospère et l)ien cultivé, dont on est en train de consolider en ce moment le Borna, en prévision d'une attaque de Mirambo, et au milieu duquel mon royal ami s'est fait bâtir un vaste et beau Tembé, l'éunissant toutes les conditions d'une excellente hygiène. Le 3Ioinangou vient à ma rencontre, accompagné de deux sangliers apprivoisés (!j, et me conduit dans une jolie salle complètement meublée à l'européenne : chaises, tables, armoires, canapés. Aux murailles sont suspendues des armes, offertes par M. Sei'gère. Souétou me montre avec satisfaction le revolver de ce dernier.

— Il me l'a donné avant son départ, dit-il. C'était pour moi un fi'ère, toujoui-s plein de bons conseils. Je ne faisais rien sans le consulter. Ils l'ont forcé à partir, parce que je l'aimais et qu'il faisait de moi un chef instruit et juste. 3Iais j'espère bien le l'evoir. Tous les hommes blancs seront les bienvenus chez Souétou, en souvenir de lui et parce qu'ils sont bons, insti'uits, et savent ce qui convient aux Africains.

Une table est dressée et se couvre d'assiettes. Souétou, qui a plusieurs rayons garnis de bouteilles, en débouche une de bordeaux et une de cognac qu'il pose sur la table en m'invitant à lui faii'C raison. Le repas, qu'il partage avec moi, est exquis : viandes rôties, étuvées ou en hachis, appétissantes galettes, pâtisseries, confitures, fruits et café de premier choix. On ne mange pas mieux chez les Arabes les plus fastueux.

Nous allons ensemble visiter le Boma, où partout l'on s'organise j)Our la défense. Les indigènes, bien armés, i-enforcent les palissades. Il se pourrait bien que le danger connuun eût contribué à la réconciliation des deux frères, et que la crainte de voir le Moinangou,

192 LA TIIOISIIÔME EXPÉDITION «KLCE

niciiacô dans sa sécurité, passer à remiomi, tut vcuuo on aide à Soultau biu Ali dans son heureuse intervention.

Souétou, mis par Sergère au courant des atîaires d'Europe, raisoiuie en honnne de sens. Il m'engage à m'établir chez lui et promet d'appuyer chaleureusement, auprès de Séki, ma demande de concession de terrain.

Je lui fais cadeau d'un fusil rayé, dont il connaît déjà le mécanisme. Voilà un Sultan comme il en faudrait à rOu-Nyanienibé! Ce n'est pas sans raison que les Arabes ont tlairé en lui une valeur réelle, capable de porter quelque jour ombrage à leur politiipie d(^ sournoiserie et d'envahissement.

En revenant de Koi-Souétou, je trouve toute la population pressant ses travaux agi'icoles, dans l'appréhension d'une visite de Miramljo. De distance en distance, des guetttnirs sont placés en vigie sur des observatoires formés de piquets élevés et de traverses de bois, couronnés d'un plancher à garde-fou et à auvent de paille tressée. Ces hommes n'ont pas seulement mission de signaler l'approche de l'einicmi ; ils sont chargés aussi de veiller sur les moissons dont ils écartent à grands cris les maraudeui's à poil ou à plumes: sangliers, lapins sauvages, ramiers et p(>tits oiseaux, friands de blé vci't.

— Arrivée de la cai'avane de ravitaillement. J(> m(> contente de prélever poiu' mon usage personnel une caisse d(^ liqueurs et une autre de consei'ves. Le reste sera expédié pour Karéma, sitôt ((ue les routes sei'ont iibi'es.

IMusieui's colis ont beaucoup souffert et je dois h^s emballer à nouveau. A cet effet, j'emploie toutes les vieilles caisses (pie je puis me procurer. Mon Tembé est [)lcin d'ouvriers. On y sci(>, on y rabotte el on y cidue du malin jusi[u'au soir. Sef bin Raschid, ciiai'gé du transport, a fait un heureux voyage. l)ei)uis Bagamoyo jusqu'à Tchem- Tchem, nul n'a songé à l'inquiéter. Les obstacles seront pour la tin. Dans tons les cas, il ne peut être (piestion de s'aventurer avec une pareille quantité de marchandises, avant la rentrée chez eux des Rougas-Rougas de Mirambo.

Le ciel est couleur d'ardoise, mais la terre, en revanche, apparaît comme jonchée d'émeraudes. Tout germe, pousse et verdoie. Bientôt, igÉ

AU l'AYS NOIU

C\'st plaisir, d'ailloiirs, que de s'exposer aiiK tVaîciies ondées, à condition de changer de tout en rentrant au logis. Roger serait content de moi, s'il me voyait mettre si scrupuleusement eu pratique ses leçons d'agronomie.

Dans la salle de mon Tembé, transformée en atelier, je lime, j'ajuste, j'écris et je calcule. Chaque matin, j'y reçois, de plus, eu consultation, les malades de la localité.

Mes perroquets écorchent déjà passal)lement l'idiome d'Heni-i Conscience. Ils me souhaitent le bonjour en six langues. Les singes, un peu tristitiés par la pluie, se remontent le moral en croquant des dattes et des amandes. Mon chien ronge des os à mes pieds, et les autruches, auxquelles on a construit un hangar, se signalent par leur redoublement d'appétit.

Home, swi'i't home !

Il y a des moments où, entouré de mes bêtes, je me fais l'etfet de Robinson Crusoé.

19 juniner 1882. — Le père de Tipo Tipo vient de mourir et je me suis rendu, sur invitation expresse, à Itourou, pour prendre pari au deuxième repas des funérailles.

Ces agapes de condoléances, chez les Arabes opulents, sont au nombre "de trois. J'aurais vivement désiré assister à l'enterrement, mais la cérémonie était terminée lorsque me parvint la triste nouvelle.

Sef bin Raschid m'accompagne. Nous partons vers huit heures par une température de trente degrés.

A mon arrivée au village, toute la colonie arabe de Tabora se trouve déjà réunie à l'ombre des hangars élevés pour la circonstance (levant le Tembé. Scheik bin Nassib, Zeid biu.Djouma, Salini bin Sef, etc., etc. vont saluer Tipo Tipo et Mohamed Massoudi, qui reçoivent gravement leurs visiteurs et, d'un air recueilli, échangent avec eux les formules de politesse ordinaires.

Le vieux Soultan bin Ali s'est fait représenter par ses fils.

Les riches Arabes, arrivés à dos de bourriquet, en brillant cortège, ont remisé leurs montures dans les Tembés voisins, d'où les aliborons s'appellent et se répondent avec des braiements formidables.

Ce concert, qui offrirait chez nous matière à plaisanteries, seml)le ici fort naturel, tant il est vrai que le ridicule même n'est qu'une question de convention.

AU PAYS Nom 195

Tijxj Tipo et son frère paraissent très tlattés de mon empressement. Ils s'avancent à ma rencontre et me remercient d'être venu. Le défunt a été enterré depuis quatre jours, en grande pompe, dans un lieu ombragé.

Sur les nattés recouvrant le sol battu du hangar, de grandes pièces de Satini blanc se trouvent étendues en guise de nappe. C'est là que nous prenons place, les Arabes simpleHient accroupis, moi assis devant une table dressée à mon intention. Scheik bin Nassib préside.

Quant aux petits-fils de l'homme dont on célèbre les funérailles, ils se mêlent aux esclaves pour servir les invités et leur offrir des rafraîchissements. Repas simple, mais abondant. Des quai-tiers de chèvre, cuits au riz et relevés de raisins secs, en font tous les frais. Comme boisson, de l'eau, du lait et du café. Ces festins, trois fois renouvelés, et réunissant toujours un grand nombre de convives, ne laissent point cependant d'entraîner des frais considérables, 3Iais quelque gêné qu'il soit, jamais un Arabe ne cherchera à les éviter. Il s'obérerait plutôt que de faillir à un devoir pour lui sacré ! Tel n'est point le cas pour Tipo Tipo et pour son frère, possesseurs de grandes richesses et généreux sans ostentation.

Commencé vers neuf heures, le repas ne se termine qu'à midi.

Les invités, ayant de nouveau serré la main de leurs hôtes, se préparent au retour. Le rappel des esclaves est fait dans les rues d'Itourou, et les ânes, rafraîchis, réconfortés et reposés, repartent avec une ardeur nouvelle. Je me joins à la cavalcade, et bientôt nous entrons dans Tchem-Tchem.

Cependant, la température, au lieu de baisser après deux heures de l'après-midi, est allée augmentant. A peine ai-je franchi les portes de mon Tembé, que les nuages qui s'étaient amassés pendant la route, crèvent avec une violence inouïe. Au bout d'une heure, les eaux descendues des hauteurs voisines, envahissent la vallée. Un véritable torrent roule devant ma demeure, heureusement établie sur un petit tertre.

— Toujours la même existence à la fois vide et occupée, variée et monotone. La pluie tombe dru, et mes maraîchers travaillent assidûment à assurer la récolte de nos futurs légumes. Je vais souvent à la chasse, en compagnie d'Assani, mais en rapporte peu de chose : de-

i9() LA THOISIKMK EXI'KDIilON mil.CK

1oiii])s on Icinjis une Cjazcllc, ou quel(|ucs pintades. La plnnic est ici fort i-arc, et la population des environs trop dense pour la in^production du gibier. Deniièi'ement, j'ai tiré à balle sur un superbe i^-rand-diic dont je voulais enrichir ma eolleetion ornitli()logi(pie. Je l'ai manqué, et l'oiseau uyctalope, se rabattant tout efVaré du enté même du coup de feu, m'a cftleuré la tète en taisant tomber mon chapeau. Un moment après, il se perdait dans les rochers.

Je vais jiart'ois visiter Séki, pour entretenir chez lui le feu sacré, nu moyen de la provision de brandy r(>prise à M. Reichard. Séki s'enivre, cuve son alcool et m'en redemande. Ce n'est pas un monar(pie (pie t'e moricaud-là, mais un alambic!

— Tipo Tipo nous quitte. Déjà, de]Miis une seniain(\ il avait abandoimé Itourou pour occuper un Tend)é situé sur la rout(> d'Ou-Djiji.

Il ne restera plus ici que quelques jours; après quoi, accom})agiié <rinie escorte grandement renforcée, muni d'armes en quantité et de beaucoup de poudre, il s'en ira chercher le reste de son ivoire en balayant tout devant lui. — « Maintenant, dit-il, que je n'ai plus de richesses à défendre, malheui' à (pii tentei'a (1(> me liari'cr le j)assage. Il faut que la route devienne libre et (ju'en tout tenijis les carav;;n >s y puissent passer sans danger. »

Aujourd'hui, seulement, le déterminé marchand d'ivoire me révèle l'étendue énorme de ses pertes. Des trois mille hommes qu'il comman- <iait en quittant le Manyéma, plus de la moitié ont péri en l'oute, attaqués par les bandits du désert, succombant à la maladie, ou mourant littéralement de faim. Sur \mo innnense étendue, la contrée tpi'ils avaient eu à traverser n'offrait aucune l'essource alimentaii'e, par suite des massacres de tribu à tribu, engendrant fatalement la disette. Les malheureux durent se nourrir d'herbes et de racinc^s. Terrible voyage, dont parleront longtemps encore ceux qui ont «urvécu !

Tipo Tipo veut absolument ra'emmener chez lui. Mais comment bouger d'ici sans être rassuré sur le sort de M. Ramaeckers? Et puis, il me faudrait des ordres de Rruxelles... — « J'espère vous aller voir, lui dis-je, et qui sait? vous amener quelques frères blancs. » — Nous nous faisons nos adieux et avec une émotion réelle. J'ai appris à <^stimer cet homme et à l'aimer pour son énergie, sa loyauté et sa :grandeur d'âme. Je le crois fidèle et destiné à apporter à notre (cuvre

AU PAYS NOIU 197

un précieux concours. En guise de souvenir, je lui fais cadeau d'un manteau inipcnnéable, qui le défendra en route contre les pluies.

Nous reveri'ons-nous jamais ï

Peut-être.

3 février. — Reru, par courrier spécial, une lettre du capitaine Ramaeckers, m'informant qu'il s'attend positivement à être attaqué par les troupes victorieuses de Blirambo. Le Moinangou du Nouvel- Ourambo, agissant en vertu d'ordres formels ou s'inspirant siuq^lement de ses visées particulières, manifeste de plus en plus l'intention de faire le siège du fort Léopold.

Les indigènes se réfugient en masse vei's la Station, sans s'être pourvus de vivres, et créent à notre chef une situation insoutenable.

A cliaque instant, il s'attend à être attaqué!

M. Ramaeckers est décidé à une défense héroïque. Comme il en pi'cnait l'engagement dès les premiers jonrs de son arrivée à Karénia, on constatant l'hostilité des tribus environnantes, il se fera sauter plutôt que de .se rendre!

Dans ces circonstances critiques, je viens de prendre le parti grave de me rendre chez Mirambo pour l'amener, si possible, à renoncer à sa menace de détruire la Station Belge de Karéma et à autoriser le

<lépart de la caravane de ravitaillement Je ne lai.sserai pas périr

M. Ramaeckers et détruire l'œuvre de l'xVssociation sans avoir eu recoui's à tous les moyens de conjurer une catastrophe, peut-être imminente. D'un autre côté, je ne me dissimule pas les difficultés d'une pareille enti-eprise, qu'il importe de tenir secrète. Les Arabes ne me verraient pas d'un bon o.mI m'aboucher avec leur ennemi le jilus acharné.

S'ils se doutaient de mon dessein, je suis persuadé ([u'ils m'empêcheraient de le mettre en exécution. Aussi n'en informé-je même jias les trois domestiques que j'ennuènerai, sous prétexte d'une partie de chasse, et qui, je l'espère, au dernier moment, ne m'abandonneront pas. Seul, Sef bin Raschid, qui attend pour partir avec sa caravane que les chemins soient sûrs, est dans le secret de ma démarche.

4 février. — Pai'ti le soir, par un beau clair de lune, n'emportant, comme présents, qu'une pièce de brocart, un fusil et une centaine de cartouches. Vingt-trois lieues me séparent de Konongo, nouvelle

198 LA TUOISIKMK KXPKDHION WV.LCE

l'ésidence du Bonaparte noir. Je ne nrarrètcrai ((u"ai)rcs k^s avoir franchies

5 février. — Il est huit heures du soir I()i'S([ue j'arrive sur h's hauteurs où sï^ève la première Station de la London Missio)nmj Society. ]Nous avons dépassé, à marche forcée, quatre villages séparés par de grands Poris, de vastes forets de Miondios et des Bogas tcitiles, semées de palmiers. Le docteur Southon, directeur de la Mission Anglaise, nous reçoit avec emin-essement, et nous réparons nos forces épuisées, par un repas cuisiné à la hâte.

Quoique tombant de fatigue, je m'entretiens, quel([ues heures encore, avec mon aimable h(Me, qui me contli-me les regrets de Mirambo à la suite des événements de 3Ipind)oué. Selon lui, l'hostilité qu'on prête au Mouami à l'égard des Européens, est une fable forgée par les Arabes. M. Southon se trouve en rapports fréquents avec le Sultan de rOu->'yamoué/.i, dont l(\s deux tîls vieniKMit prendre chez lui des leçons do lecture et d'écriture. Si j'étais arrivé le matin, j'aurais rencontré les deux princes, . aptes surtout à faire l'école buissonnière, mais qui, cependant, démentent le préjugé représentant leur race connue totalement réfractaire à toute cultui-e intellectuelle.

En m'éveillant le lendemain matin, parfaitement nqiosé par une nuit de sommeil, je fus véritablement charmé de la situation magnilique choisie par inon hùte. Une palissade de défense entoure les bâtiments, et devant la maison du docteur s'étend un vei'ger, soigneusement entretenu à l'européenne et coupé par une belle avenue de bananiers. Nous jouissons d'une vue magnitupie sur la plaine herbue, jalonnée d'élégants bouquets de borassus. Devant nous, à une distance de deux milles, s'élève le village de Selle Magazi (Terre de sang), ancien Kouïkoni'ou du district, abandonné comme résidence par 3Iirambo pour celui de Konongo, situé un peu sur la gauche, à trois lieues de là.

Vers huit heures du matin, j'envoie Capitani avec Férouzi pour demander audience à Mirambo. A ma grande surprise, ils m'obéisseut sans balancer. Ils sont porteurs de la jiièce de brocart emportée dans cette intention. Mon ambassade ne revient que le soir, chargée de me transmettre les salams du Sultan, qui se déclare très heureux de recevoir le Mouzoungou et me fait offrir par quatre de ses esclaves,

AU l'AYS NOIU 199

SOUS lu conduite d'un Nyampara, des vivres eu abondance : dfux chèvres, six poulets, du maïs, des patates douces, etc., etc.

Ce début me semble déjà d'un excellent augure. Il s'en faut de peu que toutes mes inquiétudes ne se dissipent sur ce simple échange de présents et d'assurances banales. Que dis-je! Je ne doute pas du succès et n'éprouve plus qu'un ardent sentiment de curiosité, à l'idée de voir bientôt l'homme remarquable si diversement apprécié par les vova2;eurs.

Page 1