CHAPITRE XIV
Laissant à la Mission mes trois serviteurs, je pars de grand matin avec le docteur Southon. Le sol rouge, couvert d'arbustes croissant entre les champs cultivés, est semé de beaux villages. Celui de Selle Magazi se distingue par son étendue et son aspect florissant. Il est entouré de palmiers verts, balançant leurs ombrelles dentelées sous l'azur étincelant du ciel. De nombi"eux cours d'eau arrosent le pays et lui donnent une fertilité extraordinaire. '
La contrée est fort riche en bétail, et cela se compi-end, cluuiue nouvelle victoire venant renforcer les troupeaux du Mouami.
Trois fortes constructions en adobes conmiandcnt le Boma; c'est là qu'habitent Mirambo et sa famill(\
Nous franchissons la double et forte enceinte protégeant le palais impérial, où tout respire l'activité.
Le Mouami, eiitoui'é d'une suite nombreuse, sort de la construction pour venir à notre rencontre. Mirambo est un homme approchant de la cinquantaine, grand et maigre, et portant entière une barbe assez claii'semée. La tète, pleine de froide et calme énergie, rayonne d'intelligence, malgré de fortes incisives ressortant en saillie sur une lèvre inférieure.
Un vieux Kitambi lui ceint la taille, et il porte une jaquette blanche, toute rapiécée, dont lui a fait présent le docteur Southon. Un lambeau d'étoffe bleue, négligemment noué sur le front, forme son turban. Cependant, Mirambo possède en quantité du brocart magnifique et des Djohos arabes d'une gi'ande valeur. Mais il dédaigne de s'en parer, abandonnant même les bracelets de cuivre
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rouge et le disque de coquillage, emblèmes de la royauté. A le voir s'appuyer sur une simple gaule, on le prendrait pour un vulgaire Mtousi (berger). Sa cartouchière et son fnsil Martiny-Henry, qui ne le q^uittent jamais, sont portés par un Mtouana, jeune esclave au teint d ebène et à la chevelure crespelée.
Les Nyaraparas, au; nombre de quinze à seize, se carrent, eux, dans leur costume de gala. Ainsi le veut probablement Mirambo.
Le rouge domine dans les étoffes amplement drapées, qui font valoir leur haute stature et leur physionomie à la fois rusée et martiale. Des spirales de laiton et des bracelets en ivoire oi-nent leurs membres musclés et garnis, en guise de tatouage, de nombreuses cicatrices, fruits de leurs campagnes. Plusieurs ont mêlé à leurs cheveux, étirés en mèches, des dents de lion et des gritîés de léopard.
— Ouangaloukal (Bonne matinée!) C'est par ces paroles engageantes que Mirambo nous accueille, en me présentant la main et en secouant cordialement celle du docteur. L'entrevue aura lieu dans la vaste salle de réception, occupant tout le bâtiment. Deux chaises y ont été disposées à notre intention. Quant au 3Iouami, il s'accroupit, le dos appuyé contre le mur, et toute sa cour de suivi-e son exemple. Mirambo, roulant dans sa bouche une large chique et crachant indifféremment sur l'aii-e en terre battue ou sur les murailles d'adobes recrépies d'argile, s'adresse d'abord à ses Xyamparas qui, drapés dans leurs étofies bariolées et entrechoquant leurs mains à la fin du discours royal, forment un groupe étonnanuuent pittoresque.
3Ia connaissance imparfaite du dialecte ki-nyamouézi m'empêche de saisir tous les détails de cette allocution. Sans doute, 3Iirambo recommande le visiteur étranger à tout le respect de sa cour et engage ses guerriers à observer le silence.
C'est à mon tour de pi-endre la parole en ki-souahili :
— Je suis venu pour voir Mirambo, commencé-je en prenant le taureau par les cornes. On m'a dit qu'il a l'intention de détruire Karéma. On prétend encore qu'il veut piller la Station Européenne et tuer le frère blanc qui la conuuande. C'est mon frère lui-même qui me l'écrit... Le Mouami me dira-t-il si cela est vrai?
Un Hl-i-i-i d'étonnement, prolongé d'une façon interminable, me
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i-assui'C tûiU d'abord. Ou bien Mirambo ii^nore l'attaque dii'igùo coutre Karéuia ])ai' son Moiuangou (grand vassal), ou bien il lui convient de feindre l'ignorance. Dans l'un comme dans l'autre cas, je puis considérer ma démarche comme couronnée de succès. Après un moment de silence :
— Je suis ami et frère du sang de Cambi (Cambier), dit-il simplement, connnentpourrais-je en vouloir à ses frères et les combattre?...
— Je savais cela, répliqué-je, aussi n'ai-je pas cru Mirambo capable d'oublier ainsi ses engagements... Mirambo est lidèle en ce qu'il promet. Mais tout le monde n'a pas sa noblesse d'àme. Les gens de Karéma et les Arabes disent que c'est par l'ordre du Mouami que ses grands vassaux et ses Rougas-Rougas inquiètent mon frère blanc, et personne n'est là pour les conti-edire. Quand ils menacent d'assiéger la Station, c'est au nom de i\Iirambo. Quand ils annoncent qu'ils prendront nos marchandises, qu'ils nous massacreront et ((u'ils mettront le feu à la 3Iaison de pierre, c'est toujours comme parlant au nom du 3Iouami. Je sais bien que cela est faux, mais mon frère Mouzoungou ne peut juger que par ce qu'il voit et par ce qu'il entend... Du moment que Mirambo assure de nouveau qu'il est notre ami, nous n'aurons que du dédain pour les bravades ridicules de ses soi-disant envoyés, et ne soupçonnerons plus jamais notre puissant ami, dont nous connaissons la grande vaillance et l'impériale loyauté.
Mirambo s'agite impatiemment et interpelle avec volubilité ses Nyamparas, connue pour leur demander des renseignements. En ce moment, ]\m jurerais, sa bonne foi est absolue. Entin, les colloques prennent tin.
— Je sais ce que c'est, dit-il en me regardant bien en foce. Depuis le dernier séjour de Boiiia Cambi (maître Cambier), les honnnes blancs qui vont à Karéma ne passent plus par chez moi. Ees chefs Oua-Kaouendis, que j'ai soumis, croient probablement que vous êtes devenus mes ennemis et ils agissent en conséquence. Mais que m'importe ce qu'ils pensent! Ils n'ont pas le droit d'agir sans mes ordres!... Ils ont forfait à leur devoir de vassal et je les en punirai!... Oui, s'écric-t-il avec force et décision, je couperai leurs tètes pour apprendre aux autres que Mirambo est seul maître de déclarer la guerre et de conclure la paix!...
Et se tournant vers deux de ses Nyamparas :
— Vous partirez iinmédiatemont pour Kai'éma, avec vos hommes, pour savoir au juste ce qui s'est passé. Puis, vous irez au Nouvel- Ourambo (ancien Ou-Savira), et si le Moinangou est coupai^le, vous me rapporterez sa tète. Le tils de ma sonu*, qui vous accompagnera, prendra le commandement de ce poste, si notre hôte blanc n'a pas été trompé par quelque Arabe à la langue sans os (c'est-à-dire souple au mensonge).
Quand même j'aurais conservé quelque arrière-pensée de défiance, il me serait impossible de douter plus longtemps des excellentes intentions de Mirambo à notre égard. Non seulement cet homme ne nous a jamais voulu de mal, mais il ne tiendrait qu'à nous d'en faire le plus fidèle et le plus puissant des alliés. Pourvu que ses trop zélés janissaires n'aient pas déjà passé des paroles à l'action! Mais M. Ramaeckers est homme à leur tenir tète. Oh! s'il pouvait partager la joie et la sécurité dont mon cœur est plein!... C'est dans des moments pareils qu'on ne comprend pas comment nous avons tardé si longtemps à introduire ici la télégraphie électrique. Quels services ne rendraient pas en Afrique quelques fils reliant les principaux centres de populaiion ! Mais ces malheureux nègres seraient capables de s'en faire des bracelets et des jambards !
Soulagé d'un poids immense, je m'entretiens longuement avec mon illustre interlocuteur.
— c( Pourquoi, me demande-t-il, les hommes blancs ne sont-ils plus jamais venus me voir? » Au fait, pourquoi ? « Est-ce qu'ils préféreraient les Arabes qui ont été si mauvais pour moi? »
Mirambo n'a jamais oublié avoir été frappé par un chef arabe, lorsque, tout jeune encore, il suivait les caravanes en qualité de Pagazi. Dans sa farouche rancune, il a voué à la race tout entière une haine mortelle. On sait qu'il a déjà tenté de s'emparer une fois de Tabora. Mais se heurtant à des forces égales et peut-être mieux armées, commandées par Magohé, son ancien général, il s'est vu contraint de lever le siège, en se contentant d'enlever à Séki un ceilain nombre d'esclaves. En ce moment, il en veut aux Oua-Ngonis, habitant au nord-est d'Ourambo. Mais il aura fort à faire avec eux. Ces peuplades, particulièrement denses et guerroyantes, quoique encore simplement munies d'arcs et de lances, lui taillent rude besogne.
— Je suis certainement le plus grand Sultan de l'Afrique, continue Mirambo sans fausse modestie. Si mes frères blancs passaient un jour par chez moi, ils s'en apercevraient à leur avantage. Je ne leur ferais payer de Hongo, ni siu' ce territoire ni sur celui du Nouvel- Ourambo et, accompagnés d'un de mes Nyamparas, ils seraient respectés par mes noiubi'eux alliés et vassaux. Comment se fait-il que je ne les voie plus jamais?
A rencontre de Séki et des autres Sultans de l'intérieur, abrutis par le Pombé — qu'il ne boit plus, après en avoir abusé lui-même, et dont il défend la fabrication sur son territoire, — Mirambo a une fort grande idée de notre civilisation. Comme tous les Africains, il croit que, pour sa propre race, le progrés s'est arrêté, suivant de plus en plus une marche descendante. Le motif de celte opinion démoralisatrice réside, qui le croirait? dans un respect exagéré des aïeux! Chaque chef, mettant sa gloii'c à invoquer une longue généalogie d'ancêtres dont, en l'absence des lois morale bien définies, il se borne à suivre les exemples, bons ou mauvais, le présent se trouve fatalement, à ses yeux, toujours inférieur au passé, surfait par d'incohérentes légendes.
— Oua-Zou>i(jou Ilddari! Iliii !... Puissants et habiles, les Européens!... Mais les Africains d'aujourd'hui, bien dégénérés!... Nous valons moins que nos pères, tandis que les hommes blancs sont plus lUfiUiis que les leurs. Voyez plutôt ! Los premiers blancs n'avaient que des fusils à silex. PCiis sont venus les armes à capsules, enfin les canons rayés. Qui sait où vous vous arrêterez!... INos lances, nos arcs et nos flèches restent toujours fabriqués sur le même modèle. Nous n'inventons plus rien, et tous les perfectionnements que nous introduisons dans la construction de nos cases, c'est des Arabes et des blancs que nous les tenons. Dans nos histoires, les Sultans bâtissent des villes magnifiques, régnent sur des peuples innombrables, possèdent d'immenses trésors!... Nous érigeons, à grands cfibrts, de miséi-ables Bornas, dont se moquent les Arabes... et peut-être aussi les Européens, bien plus habiles qu'eux! C'est en me battant à outrance que je maintiens les tribus dans le respect de mes droits, et mes richesses me viennent de la côte. Non, nous ne valons pas nos pères, et nos enfants vaudront encore moins que nous!...
— Comme vous, lui dis-je,nous avons nos traditions lointaines. S'il
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fallait en croire les récits transmis d âge en âge, nos pères accomplissaient des prodiges que nous ne pouvons plus imiter. Ils ébranlaient des montagnes et les divisaient à coup de sabre. Le Ciel et la Terre s'unissaient pour régler les destinées d'une lignée de géants. Un seul héros défiùsait des armées entières. Tel autre possédait un cheval ailé qui l'emportait vers les astres, ou une épée enchantée qui triomphait de tous les obstacles. Mais il en est de ces récits anciens comme des événements actuels, dénaturés et grossis en passant de bouche en bouche. Mirambo n'a-t-il jamais entendu représenter comme invincibles des ennemis qu'il a facilement vaincus? Croit-il à tous les rapports qu'on vient lui faire sur les troupes des Sultans contre lequel il marche en guerre? Non, il s'assure des choses par lui-même. 3Iais comment savoir au juste ce qui s'est passé autrefois?
— Ces paroles sont vraies! fait le Mouami après un moment de silence.
— Ce qui est vrai, dis-je, c'est que nos pères ont commencé par être sauvages, allant, comme les Africains, vêtus de peaux de bêtes et se servant pour armes de pierres grossièrement taillées. Ils vivaient dans des cavernes ou sous de simples huttes de feuillage.
Nouvelle exclamation du 3Iouami.
— La race de Mirambo, continué-je, est née sur un sol qui produit de la nourriture en abondance. Celui qui cultive ici, pendant un mois seulement, a à manger pour toute l'année. Cela est-il vrai?
— Cela est vrai.
— Notre race, à nous, est venue dans un pays froid et bien moins fertile. Nous avons dû travailler beaucoup des bras pour le faire produire et beaucoup de la tête pour chercher les moyens de nous fabriquer des vêtements chauds, à bon marché, des outils pour élever nos maisons de pierre, des armes pour tuer les bêtes, de plus en plus rares et ci'aintives. Il a fallu plusieurs fois mille ans pour produire un fusil comme ceux dont nous nous servons aujourd'hui, et nos moindres industries ont commencé aussi modestement que les vôtres. Mais nous ne sommes pas pour cela plus malins que nos ancêtres. Nous avons profité de ce qu'ils ont trouvé et toujours cherché à y ajouter quelque chose, tandis que la race de Mirambo, croyant qu'il ne lui restait plus rien à faire, a conservé, sans vouloir y rien changer, ce que ses pères avaient simplement commencé comme les nôtres.
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— Nous ne saurions faire mieux, reprend avec obstination Miranibo en secouant la tète.
— C'est une erreur! Est-ce que les Africains, esclaves des Arabes, ne savent pas déjà beaucoup de métiers dont vous profitez? Mirambo a construit son Kouïkourou en matoufalis; où a-t-il vu chose semblable?
— Chez les Arabes?
— Il a donc trouvé cette chose l)onne?
Est-ce que le Mouami n'achète pas des étoffes faites par les blancs, et des armes et de la poudre? Pourquoi les Africains ne v<'ul('iit-ils pas apprendre à tabri(piei' l(\s marchandises dont ils ont besoin aujourd'hui, et dont leurs pères, pas plus que les nôtres, n'ont eu seulement l'idée?
— /////.' Les Oiia-Zouni^ous savent tout et les Africains rien!...
— Aucun Mouzouni^'ou n'oserait se vanl{M' de tout savoir. .Alais celui qui fait quehpie chose, chez nous, s'associe à un deuxième, à nu troisième,, habiles d'une autre manière. L'objet le plus sinijile passe quelquefois pai- des centaines de mains, ^'ous travaillons tous (Misemble, et c'est pouripioi nous pouvons labri(iiier facilement doA choses en apparence si dilliciles.
Là-dessus, j'essaye d'expliquer à Mirand)o le mécanisme compliqué (le notre indnslrie. Prenant jiour exemple mon fnsil, je montre le niiiieur, extrayant le minerai du sol; les hauts fourneaux, le convertissant en fer; les ouvriers, forgeant spécialement la plaipie éti-oit(^ et longue, la roulant en tube et la sondant ; d'autres, et d'autres encore, faisant les pièces du mécanisme intérieur, le chien, le pontet do sous-garde, la pla([ue de crosse, les boucles, la capucine de cuivre, etc. Puis, ce sont les bûcherons, les scies mécaniques, les tours, (pi'on met à contribution pour produire la crosse ; le tanneur, qui prépare le cuir de la bandoulière, etc. Même chose pour la poudre, pour les cartouches, « Il faudrait des années à un seul homme, dis-je à Mirambo attentif, pour faire entièrement un fusil. Nos fabriques en livrent plusieurs milliers en quehpies jours! Ainsi de tout, d'une simple aiguille comme d'un bateau en fer, d'un étui comme d'une maison. Dans telle ville, on fait surtout telle chose. Dans telle autre, telle autre. Chaque peuple a ses industries de prédilection. Mais tout s'échange et profite à tous.
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Mii'ambo saisit ave(? une rare intelligence mes explication. Seulement, il ne peut pas admettre que les Africains soient aptes même à la division mécanique d\i travail, dont je lui donne une si grande idée. Je lui aftirme le contraire et lui dis les progrès déjà obtenus des nègres dans la Station de Karéma.
Cependant, il me reste à aborder un point scabreux. Devenu maître de l'Ou-Kaouendi, Mii'ambo n'a point à s'inquiéter des conventions arrêtées avec Matoumoula. Par suite des derniers événements, la Station Belge se trouve bel et bien expropriée et, en l'efusant tribut au nouveau suzerain , nous avons purement et simplement violé la loi africaine! Matoumoula ne possédait-il pas son territoire par droit de conquête?
Mais le Bonaparte noir est bon prince.
Lorsque, avec les plus grandes réserves diplomatiques, je le sonde au sujet de la contu-mation de notre traité, il se met à rire.
— C'est très vrai, dit-il, vous êtes maintenant établis sur mes terres. En demandant tribut, nos officiers ont agi à votre égard comme avec tous les chefs de l'Ou-Kaouendi. Seulement, ils ne devaient pas vous menacer sans mon ordre, car ils savent que je suis favorable aux blancs.
Je tâche d'expliquer que, dans notre contrat, le Hongo n'était pas stipulé, et qu'en Europe les conventions faites avec une personne, lient celle qui lui succède dans ses droits...
— Eiii ! reprend Mirambo avec ironie. Ainsi, parce que 3Iatoumoula vous a donné un terrain, quil venait de prendre, et où il avait mis un Sultan de sa façon, vous me croyez tenu à continuer ses volontés? Est-ce que vous lui avez fait montrer le papier en vertu duquel il disposait de ce terrain? L'ancien Sultan avait peut-être pris d'autres engagements î
— Les hommes blancs, dis-je d'un front imperturbable, se confient en la solidarité des Sultans africains. Chez nous, tout écrit est sacré...
— Les Sultans africains ne doivent accomplir que leurs propres promesses, et un Mouami comme moi n'a pas à tenir compte de celles d'un Matoumoula! Mais rassure-toi. Si je vous croyais mes ennemis, je serais déjà venu en personne vous assiéger, comme j'ai fait pour Simba.
— Nous pouvons donc espérer que Mirambo ratifiera...
1208 LA TROISIKME EXl'KniTION REI.GK
— Je n'ai rien à ratifier... Entends-moi bien : je vous f/o»/<^ le terrain que vous occupiez, sans condition de tribut... mais c'est parce que je le veux ainsi...
— Puis-je alors demander un nouveau contrat?,..
— Hiii! Encore un papier?,.. A quoi le premier vous a-t-il servi?. . . Si je meurs, ou si un autre chef manyc ma terre, ce serait donc à recommencer? Ma parole vaut plus qu'un papiei-. Quand Mirambo promet, il tient. Si les hommes blancs ont leurs usages, les rois africains ont les leurs aussi. Écrivez à votre frère qu'il n'a rien à craindre (le moi... Mais je châtierai les gens de Karéma qui ont refusé le Hongo, Ils n'ignoraient pas, eux, que le véritable maître c'est celui qui a la force.,. Je détruirai leur village...
Voyant Mirambo de si facile composition, je me permets d'intervenir en faveur des voisins de M. Ramaeckers,
— Nous avons besoin d'eux, lui dis-je, pour nous procurer des vivres... Ils sont si pauvres, d'ailleurs, que leur Sultan étant mort, ils ont cru pouvoir se dispenser de payer tribut...
— Eh bien, répond Mirambo, je vous les abandonne. Seulement, soyez sévère pour eux, et ne laissez rien passer. Je les ferai informer que les hommes blancs sont devenus leurs maîtres et quils doivent leur obéir...
C'est plus que je n'en espérais. Nous voilà non seulement confirmés dans notre ancienne et chanceuse concession, par l'autorité d'un des plus puissants chefs de l'Afrique, mais investis encore d'une espèce de suzeraineté sur des gens qui, jusqu'ici, affectaient envers nous des attitudes suspectes,
A présent, plus que jamais, nous sommes certains d'un résultat!
Après cette longue, précieuse et intéressante audience, nous regagnons la Mission Anglaise, en nous entretenant, le docteur Southou et moi, de l'homme remarquable qui vient de me donner tant de pi'euves d'intelligence, de fermeté et de profondeur. Elle n'est cei'tes pas perdue pour la civilisation, une race qui, à l'état sauvage, produit encore de pareils rejetons!
Je passei'ai une huitaine de jours chez le docteur. Maintenant que fout péril est conjuré et que Mirambo lui-même vient de mettre tin aux excès de zèle de ses Moinangous, je puis, sans scrupule, consacrer quelque temps encore à l'étude de cette puissante nature.